Part 2
Cependant le rôle de Khalaf n’était pas fini; il ne faisait que commencer. Le cadi de Séville, quand il fut informé de la réapparition de Hichâm II, comprit sans tarder le parti qu’il pouvait tirer de cet homme s’il le faisait venir à Séville. Peu lui importait que ce fût Hichâm ou un autre; l’essentiel pour lui, c’était que la ressemblance fût assez grande pour qu’on pût prétendre, sans trop se compromettre, que c’était Hichâm, et alors une ligue contre les Berbers pourrait s’organiser en son nom, ligue dont le cadi, en sa qualité de premier ministre du calife, serait le chef et l’âme. Il fit donc inviter le prétendant de se rendre à Séville, et lui promit son appui pour le cas où son identité serait constatée. Le nattier ne se fit pas prier; il vint à Séville, où le cadi le montra à des femmes du sérail de Hichâm. Sachant ce qu’elles avaient à dire, elles déclarèrent presque toutes que cet homme était réellement l’ex-calife, et alors le cadi, s’appuyant sur leurs témoignages, écrivit au sénat de Cordoue ainsi qu’aux seigneurs arabes et slaves, pour leur annoncer que Hichâm II se trouvait auprès de lui et les inviter à prendre les armes pour sa cause[26]. Cette démarche fut couronnée d’un brillant succès. La souveraineté de Hichâm fut reconnue par Mohammed ibn-Abdallâh, le prince détrôné de Carmona, qui avait trouvé un refuge à Séville[27], par Abdalazîz, prince de Valence, par Modjéhid, prince de Dénia et des îles Baléares, et par le seigneur de Tortose[28]. A Cordoue le peuple apprit avec enthousiasme qu’il vivait encore. Moins crédule et jaloux de conserver le pouvoir, le président de la république, Abou-’l-Hazm ibn-Djahwar, ne fut pas dupe de cette imposture; mais il savait qu’il lui serait impossible de résister à la volonté du peuple. Il comprenait la nécessité de l’union des Arabes et des Slaves sous un seul chef, et il craignait de voir Cordoue attaquée par les Berbers. Il ne s’opposa donc pas aux désirs de ses concitoyens, et il permit que l’on prêtât de nouveau serment à Hichâm II (novembre 1035)[29].
Sur ces entrefaites et pendant que le parti arabe-slave s’armait partout contre lui, Yahyâ assiégeait Séville ou en ravageait le territoire, bien résolu à tirer une éclatante vengeance de l’astucieux cadi. Mais il était entouré de traîtres. Les Berbers de Carmona qu’il avait contraints à s’enrôler sous sa bannière, étaient fort attachés à leur ancien seigneur; ils entretenaient des intelligences avec lui, et en octobre 1035, quelques-uns d’entre eux se rendirent secrètement à Séville. Quand ils y furent arrivés, ils apprirent au cadi et à Mohammed ibn-Abdallâh qu’il leur serait facile de surprendre Yahyâ, attendu que ce prince était presque toujours ivre. Le cadi et son allié résolurent aussitôt de profiter de cet avis. En conséquence, Ismâîl, le fils du cadi, se mit en marche à la tête de l’armée sévillane et accompagné de Mohammed ibn-Abdallâh. La nuit venue, il se tint en embuscade avec le gros de ses forces, et envoya un escadron contre Carmona, dans l’espoir d’attirer Yahyâ hors de la place. Son projet lui réussit. Yahyâ était occupé à boire lorsqu’il fut informé de l’approche des Sévillans. Quittant aussitôt son sofa: «Quel bonheur! s’écria-t-il; Ibn-Abbâd vient me rendre visite! Qu’on s’arme sans perdre un instant! En selle!» Ses ordres furent exécutés, et bientôt après il sortit de la ville, accompagné de trois cents cavaliers. Echauffé par le vin, il se précipita sur les ennemis, sans prendre le temps de ranger ses troupes en bataille et quoique l’obscurité l’empêchât presque de distinguer les objets. Un peu déconcertés d’abord par sa brusque attaque, les Sévillans y répondirent cependant avec vigueur, et quand enfin ils eurent été contraints à la retraite, ils rétrogradèrent vers l’endroit où se trouvait Ismâîl. Dès lors Yahyâ était perdu. Ismâîl fondit sur les ennemis à la tête de ses chrétiens d’Alafoens, et les mit en déroute. Yahyâ lui-même fut tué, et peut-être la plupart de ses soldats auraient-ils partagé son sort, si Mohammed ibn-Abdallâh ne l’eût pas empêché. Il pria Ismâîl d’épargner ces malheureux. «Presque tous, lui dit-il, sont des Berbers de Carmona, qui ont été obligés, bien contre leur gré, à servir un usurpateur qu’ils haïssaient.» Ismâîl céda à ses instances, et ordonna qu’on cessât la poursuite. Cet ordre à peine donné, Mohammed galopa vers Carmona pour se remettre en possession de sa principauté. Les nègres de Yahyâ, qui s’étaient rendus maîtres des portes de la ville, voulaient lui en interdire l’entrée; mais Mohammed, secondé par la population, y pénétra par une brèche; puis il se rendit au palais de Yahyâ, livra les femmes de ce prince à ses fils, et s’appropria tous ses trésors (novembre 1035).
La nouvelle de la mort de Yahyâ causa une joie indicible tant à Séville qu’à Cordoue. Le cadi, quand il la reçut, tomba à genoux pour remercier le ciel, et tous ceux qui l’entouraient suivirent son exemple[30]. Pour le moment il n’avait plus rien à craindre des Hammoudites. Idrîs, un frère de Yahyâ, fut bien proclamé calife à Malaga; mais il lui fallait du temps pour gagner, à force de promesses et de concessions, les chefs berbers à sa cause, et il fut même hors d’état de réduire à l’obéissance Algéziras, où son cousin Mohammed avait été proclamé calife par les nègres[31]. Voyant donc que les circonstances lui étaient propices, le cadi voulut s’installer, avec le soi-disant Hichâm II, dans le palais califal de Cordoue. Mais Ibn-Djahwar n’avait nulle envie d’abdiquer le consulat. Il réussit à convaincre ses concitoyens que le prétendu calife n’était qu’un imposteur; le nom de Hichâm II fut supprimé dans les prières publiques, et lorsque le cadi arriva devant les portes de la ville, il les trouva fermées. N’étant pas assez puissant pour réduire à main armée une ville aussi considérable, force lui fut de retourner d’où il était venu[32].
Il résolut alors de tourner ses armes contre le seul prince slave qui avait refusé de reconnaître Hichâm II. C’était Zohair d’Almérie. Depuis que le calife Câsim, qui voulait se concilier l’affection des Amirides, lui avait donné plusieurs fiefs, Zohair avait fait ordinairement cause commune avec les Hammoudites, et quand Idrîs eut été proclamé calife, il s’était hâté de le reconnaître[33]. Menacé maintenant par le cadi, il conclut une alliance avec Habbous de Grenade; puis, l’armée sévillane s’étant mise en marche, il alla à sa rencontre avec ses propres troupes et celles de son allié, et la contraignit à la retraite[34].
Il était évident que le cadi avait trop présumé de ses forces, et il pouvait craindre que le moment ne vînt où les armées d’Almérie et de Grenade, prenant l’offensive à leur tour, envahiraient le territoire de Séville. Heureusement pour lui, le hasard, qui le servait presque toujours à souhait, voulut que l’un de ses ennemis le débarrassât de l’autre.
II.
A l’époque dont nous parlons, deux hommes également remarquables, mais qui se portaient une haine mortelle, avaient la conduite des affaires à Grenade et à Almérie. C’étaient l’Arabe Ibn-Abbâs et le juif Samuel.
Rabbi Samuel ha-Lévi, qu’on nommait ordinairement Ben-Naghdéla, était né à Cordoue, où il avait étudié le Talmud sous Rabbi Hanokh, le chef spirituel de la communauté juive. Il s’était appliqué aussi, avec beaucoup de succès, à l’étude de la littérature arabe et de presque toutes les sciences que l’on cultivait alors. Au reste, il n’avait été longtemps rien autre chose qu’un simple marchand d’épicerie, d’abord à Cordoue, puis à Malaga, où il s’était établi après la prise de la capitale par les Berbers de Solaimân, lorsqu’un heureux hasard vint l’arracher à son humble condition.
Sa boutique se trouvait près d’un château qui appartenait à Abou-’l-Câsim ibn-al-Arîf, le vizir de Habbous, roi de Grenade. Or, les gens de ce château avaient souvent à écrire à leur maître, mais comme ils étaient illettrés, ils firent rédiger leurs lettres par Samuel. Ces lettres excitèrent l’admiration du vizir, car elles étaient écrites avec la plus grande élégance et artistement émaillées des plus belles fleurs de la rhétorique arabe. Aussi s’empressa-t-il, quand il eut l’occasion de venir à Malaga, de s’enquérir de la personne qui les avait composées. Puis, ayant fait venir le juif: «Il n’est pas digne de toi, lui dit-il, de rester dans une boutique. Tu mérites de briller à la cour, et si tu le veux bien, tu seras mon secrétaire.» Samuel accompagna donc le vizir alors que ce dernier retourna à Grenade, et l’estime qu’Ibn-al-Arîf avait déjà conçue pour lui ne fit que s’accroître quand, dans leurs entretiens sur des affaires d’Etat, il découvrit chez lui une rare intelligence des hommes et des choses, et une sûreté de coup d’œil vraiment merveilleuse. «Tous les conseils que donnait Samuel, dit un historien juif, étaient comme si quelqu’un interrogeait la parole de Dieu.» Aussi le vizir les suivait-il désormais, ce dont il n’eut qu’à se louer. Puis, étant tombé malade et sentant sa fin approcher, il dit à son roi qui était venu le visiter et qui ne savait comment remplacer le fidèle serviteur qu’il allait perdre: «Dans ces derniers temps, seigneur, je ne vous ai jamais conseillé d’après mon propre cœur, mais par l’inspiration de mon secrétaire, le juif Samuel. Fixez vos yeux sur lui, qu’il vous soit un père et un ministre; faites tout ce qu’il vous conseillera, et Dieu vous sera en aide.» Le roi Habbous suivit ce conseil. Il accueillit Samuel dans son palais, et ce juif devint son secrétaire et son conseiller[35].
Dans aucun autre Etat musulman peut-être, un juif n’a gouverné directement et publiquement sous le titre de vizir et de chancelier. Souvent, il est vrai, des juifs ont joui d’une certaine considération auprès des souverains musulmans, qui aimaient surtout à leur confier l’administration des finances; mais d’ordinaire la tolérance musulmane n’allait pas jusqu’à souffrir patiemment qu’un juif fût premier ministre. Aussi la chose, si elle était possible quelque part, ne l’était qu’à Grenade. Les juifs y étaient si nombreux, qu’on l’appelait _la ville des juifs_[36], et comme ils étaient riches et puissants, ils se mêlaient assez souvent des affaires de l’Etat. C’est là, en un mot, qu’ils avaient trouvé, sinon la terre promise, au moins la manne au désert et le rocher d’Horeb. L’élévation de Samuel s’explique encore d’une autre manière. Il n’était pas facile pour le roi de Grenade de trouver un premier ministre, car, à vrai dire, il ne pouvait confier ce poste important ni à un Berber ni à un Arabe. Dans ce temps-là on voulait qu’un ministre fût très-lettré, qu’il fût en état de composer les lettres que l’on envoyait à d’autres princes et qui s’écrivaient en prose rimée, dans un style extrêmement recherché. Le roi de Grenade surtout tenait à des talents de cette nature. Il ressemblait à un parvenu qui tâche de se donner les airs du grand monde: à demi barbare, il prenait une peine infinie pour ne pas le paraître. Il se piquait d’avoir de la littérature, et prétendait même que la nation dont il était issu, celle de Cinhédja, n’était pas d’origine berbère, mais d’origine arabe[37]. Il lui fallait donc à tout prix un ministre qui ne le cédât en rien à ceux de ses voisins. Mais où le trouver? Ses Berbers savaient fort bien se battre, prendre des villes, les saccager et les brûler, mais ils étaient incapables d’écrire correctement une seule ligne dans la langue du Coran. Et quant aux Arabes, qui ne subissaient son joug qu’en frémissant de rage et de honte, il ne pouvait se fier à eux. Ils auraient tenu à honneur de le tromper, de le trahir. Dans ces circonstances un juif tel que Samuel, qui, selon le témoignage des savants arabes eux-mêmes, avait approfondi toutes les finesses de leur langue; qui, tout zélé qu’il était pour sa religion, ne se faisait cependant point scrupule, quand il écrivait à des musulmans, d’employer les formules religieuses qui leur étaient habituelles[38], devait être pour lui un véritable trésor. Et il n’eut point à rougir de l’avoir élevé au rang de premier ministre: son choix fut approuvé même par les Arabes. Malgré leur intolérance et leurs préjugés contre les enfants d’Israël, ils étaient forcés d’avouer que Samuel était un génie supérieur. Et de fait, son savoir était varié et immense. Il était mathématicien, logicien, astronome[39]; il ne savait pas moins de sept langues[40]. Joignez-y qu’il était fort généreux envers les poètes et les hommes de lettres en général. Aussi ceux qu’il avait comblés de ses faveurs ne tarissaient pas sur son éloge, et le poète Monfatil lui adressa même ces vers, que les écrivains musulmans ne citent qu’avec une sainte horreur:
O toi qui as réuni en ta personne toutes les belles qualités dont d’autres ne possèdent qu’une partie, toi qui as rendu la liberté à la Générosité captive, tu es supérieur aux hommes les plus libéraux de l’Orient et de l’Occident, de même que l’or est supérieur au cuivre. Ah! si les hommes pouvaient distinguer la vérité de l’erreur, ils n’appliqueraient leur bouche que sur tes doigts. Au lieu de chercher à plaire à l’Eternel en baisant la pierre noire à la Mecque, ils baiseraient tes mains, car ce sont elles qui disposent du bonheur. Grâce à toi, j’ai obtenu ici-bas ce que je désirais, et j’espère que, grâce à toi, j’obtiendrai aussi là-haut ce que je souhaite. Quand je me trouve auprès de toi et des tiens, je professe ouvertement la religion qui prescrit d’observer le sabbat, et quand je suis auprès de mon propre peuple, je la professe en secret[41].
Mais ce que les Arabes ne pouvaient estimer à sa juste valeur, c’étaient les services que Samuel rendait à la littérature hébraïque. Et ils étaient très-considérables. Il publia en hébreu une Introduction au Talmud et vingt-deux ouvrages relatifs à la grammaire, parmi lesquels le plus développé et le plus remarquable était le _Livre de richesse_, qu’un juge fort compétent, un coreligionnaire de Samuel qui florissait au douzième siècle, met au-dessus de tous les autres ouvrages qui traitent de la grammaire. Il était aussi poète: il donna des imitations des Psaumes, des Proverbes et de l’Ecclésiaste. Remplies d’allusions, de proverbes arabes, de sentences empruntées aux philosophes, d’expressions rares tirées des poètes sacrés, ces poésies étaient fort difficiles à comprendre; les juifs, même les plus savants, n’en saisissaient le sens qu’avec l’aide d’un commentaire[42]; mais comme l’affectation et la recherche étaient alors aussi communes dans la littérature hébraïque que dans la littérature arabe qui lui servait de modèle, l’obscurité comptait plutôt pour un mérite que pour un vice. Il veillait, d’ailleurs, avec une sollicitude paternelle sur les jeunes étudiants juifs, et s’ils étaient pauvres, il pourvoyait généreusement à leurs besoins. Il avait à son service des écrivains qui copiaient le Michnâ et le Talmud, et il donnait ces copies en cadeau aux élèves qui n’avaient pas les moyens d’en acheter. Ses bienfaits ne se bornaient pas à ses coreligionnaires d’Espagne. En Afrique, en Sicile, à Jérusalem, à Bagdad, partout enfin les juifs pouvaient compter sur son appui et ses largesses[43]. Aussi les juifs de la principauté de Grenade, voulant lui donner une preuve de leur estime et de leur reconnaissance, lui avaient décerné, dès l’année 1027, le titre de _naghîd_, c’est-à-dire de chef ou prince des juifs de Grenade.
Comme homme d’Etat, il joignait à un esprit vif et lucide un caractère ferme et une prudence consommée. D’ordinaire--qualité précieuse pour un diplomate--il parlait peu et pensait beaucoup. Il profitait de toutes les circonstances avec un savoir-faire merveilleux; il connaissait le caractère et les passions des hommes, et les moyens de les dominer par leurs vices. De plus, il était homme du monde. Dans les magnifiques salles de l’Alhambra il se montrait si parfaitement à son aise, qu’on l’eût cru né au sein du luxe. Personne ne parlait avec autant d’élégance ou d’adresse, ne maniait mieux la flatterie, ne savait avec plus d’art être caressant ou familier dans le discours, entraînant par sa verve ou persuasif par ses arguments. Et pourtant--chose rare chez ceux qu’un tour de roue de la fortune élève à une subite opulence et à une haute dignité--il n’avait rien de la hauteur d’un parvenu, rien de l’insolente et sotte infatuation généralement familière aux enrichis. Bienveillant et aimable pour tout le monde, il possédait cette dignité vraie qui résulte du naturel, du manque absolu de prétentions. Loin de rougir de son ancienne condition et de la vouloir cacher, il la glorifiait de son mieux, et imposait par sa simplicité même à ses détracteurs[44].
Le vizir de Zohair d’Almérie, Ibn-Abbâs, était aussi un homme fort remarquable. On disait de lui qu’il n’avait point d’égal sous quatre rapports: le style épistolaire, la richesse, l’avarice et la vanité. Sa richesse était en effet presque fabuleuse. On évaluait sa fortune à plus de cinq cent mille ducats[45]. Son palais était meublé avec une magnificence princière et encombré de serviteurs; il y avait cinq cents chanteuses, toutes d’une rare beauté; mais ce que l’on y admirait surtout, c’était une immense bibliothèque, qui, sans compter d’innombrables cahiers détachés, contenait quatre-cent mille volumes. Rien ne semblait manquer au bonheur de ce favori de la fortune. Il était beau et encore jeune, car il comptait à peine trente ans; sa naissance était fort honorable, car il appartenait à l’ancienne tribu des défenseurs de Mahomet; il nageait dans l’or, et d’ailleurs, comme il était fort instruit, qu’il avait la repartie prompte et qu’il s’exprimait avec beaucoup de correction et d’élégance, il jouissait d’une haute réputation littéraire. Malheureusement une sorte de vertige s’était emparé de lui: sa présomption ne connaissait pas de bornes et elle lui avait fait des ennemis innombrables. Les Cordouans surtout étaient furieux contre lui, car une fois qu’il était venu dans leur ville avec Zohair, il avait traité avec le plus grand dédain les hommes les plus distingués par leur naissance ou par leurs talents, et en partant il avait dit: «Je n’ai vu ici que des _sâïl_ et des _djâhil_ (des mendiants et des ignorants).» Le fait est que sa présomption tenait de près à la folie. «Tous les hommes fussent-ils mes esclaves, disait-il dans ses vers, mon âme ne serait pas encore contente. Elle voudrait monter à un endroit plus élevé que les plus hautes étoiles, et arrivée là, elle voudrait monter encore.» Il avait aussi composé ce vers qu’il répétait à tout propos, mais principalement quand il jouait aux échecs:
Lorsqu’il s’agit de moi, le Malheur dort toujours,--et défense expresse lui a été faite de me frapper.
Cet insolent défi jeté à la destinée avait excité à Almérie l’indignation de tout le monde, et un hardi poète se fit l’interprète de l’opinion publique en substituant à la seconde moitié du vers ces mots qui étaient un pronostic véritable:
Mais le temps arrivera où la Destinée, qui ne dort jamais, l’éveillera (éveillera le Malheur).
Arabe pur sang, Ibn-Abbâs haïssait les Berbers et méprisait les juifs. Peut-être ne voulait-il pas précisément que son maître se joignît à la ligue arabe-slave, car dans ce cas Zohair aurait été jeté dans l’ombre par le chef de cette ligue, le cadi de Séville; mais il s’indignait du moins de le voir l’allié d’un Berber qui avait pour ministre un juif qu’il détestait et dont il se savait haï. De concert avec Ibn-Bacanna[46], le vizir des Hammoudites de Malaga, il avait tâché d’abord de renverser Samuel. Pour y parvenir, il avait inventé d’innombrables calomnies, mais sans atteindre son but. Alors il avait essayé de brouiller son maître avec le roi de Grenade, en l’engageant à prêter son appui à Mohammed de Carmona, l’ennemi de Habbous, et ce plan lui avait réussi.
Peu de temps après, dans le mois de juin de l’année 1038[47], Habbous vint à mourir. Il laissa deux fils, dont l’aîné s’appelait Bâdîs et le cadet Bologguîn. Les Berbers et quelques juifs voulaient donner le trône à ce dernier; d’autres juifs, Samuel entre autres, penchaient pour Bâdîs, de même que les Arabes. Une guerre civile eût donc éclaté, si Bologguîn n’eût renoncé spontanément à la couronne, et quand il eut prêté serment à son frère, ses partisans, malgré qu’ils en eussent, furent obligés de suivre son exemple[48].
Le nouveau prince fit tout ce qu’il put pour rétablir l’alliance avec le seigneur d’Almérie, et celui-ci déclara enfin que tout serait réglé dans une entrevue. Accompagné d’un nombreux et magnifique cortége, il se mit donc en marche, et arriva inopinément devant les portes de Grenade, sans avoir demandé la permission de franchir la frontière. Bâdîs fut profondément blessé de cette démarche inconvenante; néanmoins il reçut le prince d’Almérie avec beaucoup d’égards, régala somptueusement les gens de sa suite, et les combla de dons. La négociation, toutefois, n’aboutit pas; ni les princes, ni leurs ministres (Samuel avait conservé son poste) ne purent s’entendre. Joignez-y que Zohair, qui se laissait influencer par Ibn-Abbâs, prenait envers Bâdîs un ton de supériorité fort offensant. Aussi le roi de Grenade songeait déjà à punir le prince d’Almérie de son insolence, lorsqu’un de ses officiers, qui s’appelait Bologguîn, se chargea de faire une dernière tentative pour amener une réconciliation. La nuit venue, il se rendit donc auprès d’Ibn-Abbâs. «Craignez le châtiment de Dieu, lui dit-il. C’est vous qui faites obstacle à un raccommodement, car votre maître se laisse guider par vous. Cependant vous savez aussi bien que nous, qu’à l’époque où nous agissions de concert, nous étions heureux dans toutes nos entreprises, de sorte que nous faisions envie à tout le monde. Eh bien, rétablissons notre alliance! Le point sur lequel nous n’avons pu nous entendre jusqu’ici, c’est l’appui que vous prêtez à Mohammed de Carmona. Abandonnez ce prince à son sort, comme notre émir l’exige, et tout le reste s’arrangera de soi-même.» Ibn-Abbâs lui répondit d’un ton moitié protecteur, moitié dédaigneux, et quand le Berber essaya de toucher son cœur en l’embrassant et en versant des larmes: «Epargne-toi ces démonstrations et ces grands mots, lui dit-il, car ils n’ont aucun effet sur moi. Ce que je te disais hier, je te le dis aujourd’hui: si toi et les tiens, vous ne faites pas ce que nous voulons, je ferai en sorte que vous vous en repentirez.» Exaspéré par ces paroles: «Est-ce là la réponse que je dois rapporter au conseil?» demanda Bologguîn. «Sans doute, lui répondit Ibn-Abbâs, et si tu veux me prêter des termes encore plus forts que ceux dont je me suis servi, je te le permets volontiers.»
Pleurant d’indignation et de rage, Bologguîn retourna auprès de Bâdîs et de son conseil. Puis, quand il eut rapporté l’entretien qu’il avait eu avec le vizir: «Cinhédjites, s’écria-t-il, l’arrogance de cet homme est insupportable. Levez-vous tous pour la rabattre, sinon vos demeures ne vous appartiennent plus!» Les Grenadins partagèrent son courroux, et l’autre Bologguîn, le frère de Bâdîs, se montra le plus indigné de tous. Il somma son frère de prendre à l’instant même les mesures nécessaires pour punir les Almériens, et Bâdîs le lui promit.