Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 4/4 jusqu'à la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-1100)

Part 13

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Le but de la campagne avait donc été atteint, mais d’une manière à la vérité bien peu éclatante, car Yousof avait assiégé Alédo durant quatre mois sans réussir à s’en emparer, et sa retraite à l’approche d’Alphonse ressemblait assez à une fuite. Cependant les faquis prirent soin que sa popularité n’en souffrît pas. Ils disaient que, si cette fois l’Almoravide n’avait pas obtenu d’aussi beaux succès que quatre années auparavant, la faute en était aux princes andalous qui, par leurs intrigues, leurs jalousies, leurs éternelles discordes, empêchaient le grand monarque de faire tout le bien qu’il pourrait faire, si lui seul était le maître. En général les faquis étaient plus actifs que jamais, et ils devaient l’être, car, les princes s’étant aperçus de leurs menées, ils commençaient à courir de grands périls. Le cadi de Grenade, Abou-Djafar Colaiî, l’éprouva à ses dépens. Déjà dans le camp, son souverain, dont la tente était tout près de la sienne, avait eu vent de ses entretiens secrets avec Yousof, et il en avait deviné le but. Cependant, comme la présence de Yousof l’intimidait, il n’avait pas osé prendre contre le conspirateur des mesures rigoureuses; mais à peine de retour à Grenade, il le fit venir, lui reprocha de l’avoir trahi, d’avoir tramé sa perte, et dans sa colère il donna même l’ordre à ses gardes de le frapper à mort. Heureusement pour Abou-Djafar, la mère d’Abdallâh se jeta aux genoux de son fils en le conjurant d’épargner un homme aussi pieux, et comme Abdallâh se laissait ordinairement dominer par elle, il rétracta l’ordre qu’il avait donné et se contenta de mettre le cadi aux arrêts dans une chambre du château. Dans cette chambre le cadi, qui se savait entouré de personnes fort superstitieuses, se mit à réciter des prières et des versets du Coran. Sa voix claire, sonore et très-forte faisait résonner le palais d’un bout à l’autre. Tout le monde prêtait l’oreille à ses pieuses éjaculations; on se taisait pour ne pas le troubler, on craignait de faire du bruit, et en même temps on ne cessait de répéter au prince que Dieu lui infligerait un châtiment terrible, s’il ne se hâtait pas d’élargir ce modèle de piété et de dévotion. La mère d’Abdallâh se montra encore plus zélée que les autres, et moitié par prières, moitié par menaces, elle persuada enfin à son fils de rendre la liberté au prisonnier. Mais après avoir reçu une telle leçon, le cadi se garda bien de rester à Grenade. Il profita de l’obscurité de la nuit pour gagner Alcala, et de là il se rendit à Cordoue. Dorénavant il n’avait plus rien à craindre, mais il brûlait du désir de se venger. Il écrivit donc à Yousof, lui peignit des plus vives couleurs les mauvais traitements auxquels il avait été exposé, et le conjura de ne pas différer plus longtemps l’exécution du projet si souvent discuté entre eux[212]. En même temps il s’adressa aux autres cadis et faquis andalous pour leur demander un fetfa contre les princes en général, et contre les deux petits-fils de Bâdîs en particulier. Les cadis et les faquis n’hésitèrent pas à décréter que les princes de Grenade et de Malaga avaient perdu leurs droits par plusieurs forfaits, et notamment par la manière brutale dont l’aîné d’entre eux avait traité son cadi; mais n’osant pas encore déclarer que les autres princes avaient aussi perdu les leurs, ils se contentèrent de présenter à Yousof une supplique où ils disaient qu’il était de son devoir de sommer tous les princes andalous de rentrer dans la légalité et de n’exiger d’autres contributions que celles que le Coran avait établies[213].

En vertu de ces deux fetfas, Yousof enjoignit aux princes andalous d’abolir les impôts, corvées etc. dont ils vexaient leurs sujets[214], et marcha vers Grenade avec une division de son armée, après avoir ordonné à trois autres divisions d’en faire autant. Cependant il ne déclara pas la guerre à Abdallâh, de sorte que ce prince devinait ses intentions plutôt qu’il ne les connaissait. Son effroi fut extrême. Il ne ressemblait nullement à son aïeul, l’ignorant mais énergique Bâdîs. Il avait quelque teinture des lettres, s’exprimait assez bien en arabe, faisait même des vers, et avait une si belle main, qu’on a longtemps conservé à Grenade un Coran de son écriture; mais c’était en même temps un homme pusillanime, énervé, indolent, incapable, un de ces hommes pour lesquels les femmes n’ont point d’attrait, qui tremblent à la vue d’une épée, et qui, ne sachant jamais à quel parti s’arrêter, prennent avis de tout le monde. Cette fois, ayant rassemblé son conseil, il demanda d’abord l’opinion du vieux Moammil, qui avait rendu d’utiles services à son aïeul. Moammil tâcha de le rassurer en lui disant que Yousof n’avait pas d’intentions hostiles, et il lui conseilla de donner à ce monarque une preuve de sa confiance en allant à sa rencontre. Puis, voyant qu’Abdallâh ne goûtait pas ce conseil et qu’il songeait plutôt à se mettre en état de défense, il s’efforça de lui prouver qu’il lui serait impossible de résister aux Almoravides. En ce point il avait raison, car Abdallâh avait très-peu de troupes, et comme il se défiait de son meilleur général, le Berber Mocâtil el Royo (le rougeaud), il l’avait éloigné[215]. Aussi tous les vieux conseillers de la cour se rangèrent-ils à l’opinion de Moammil; mais Abdallâh avait des soupçons sur la loyauté de cet homme; peu s’en fallait qu’il ne le considérât comme le complice du perfide cadi Abou-Djafar, qu’il se reprochait d’avoir laissé échapper. Ses soupçons, du reste, n’étaient pas tout à fait sans fondement. Nous ignorons si Moammil s’était réellement engagé à soutenir les intérêts de Yousof; mais il est certain que ce monarque, dont il avait gagné la faveur et qui appréciait ses talents, comptait sur son appui. Abdallâh ne vit donc qu’un piége dans les conseils de Moammil, et comme ses jeunes favoris l’assuraient que Yousof avait bien certainement de mauvais desseins, il annonça qu’il était décidé à repousser la force par la force, après quoi il accabla Moammil et ses amis de reproches et de menaces. C’était une imprudence, car de cette manière il se les aliénait tout à fait et les forçait presque à se déclarer pour Yousof. C’est ce qu’ils firent en effet. Ayant quitté Grenade pendant la nuit, ils se rendirent vers Loxa, et, s’étant emparés de cette ville, ils y proclamèrent la souveraineté du roi des Almoravides. Des troupes qu’Abdallâh avait envoyées contre eux, les forcèrent à se rendre et les traînèrent à Grenade, où ils furent promenés par les rues comme de vils criminels. Grâce à l’intervention de Yousof, ils recouvrèrent cependant la liberté. Le monarque africain enjoignit péremptoirement au prince de Grenade de les élargir, et comme ce dernier ne savait pas encore positivement quelles intentions Yousof avait à son égard, il n’osa lui désobéir. Mais tandis qu’il tâchait encore de prévenir une rupture ouverte, il se préparait activement à la guerre. Il dépêcha courrier sur courrier à Alphonse, pour le prier de venir à son secours, et, répandant l’or à pleines mains, il enrôla un grand nombre de marchands, de tisserands, d’ouvriers de toute sorte. Tout cela ne lui servit de rien. Alphonse ne répondit pas à son appel, et les Grenadins étaient mal disposés pour lui: ils attendaient avec impatience l’arrivée des Almoravides, et chaque jour une foule considérable quittait la ville pour aller se joindre à eux. Dans cet état de choses, la résistance était impossible. Abdallâh le sentit, et le dimanche 10 novembre 1090, Yousof étant arrivé à deux parasanges de Grenade, il réunit de nouveau son conseil pour lui demander ce qu’il y avait à faire. Le conseil ayant déclaré qu’il ne fallait pas songer à se défendre, la mère d’Abdallâh, qui assistait aux délibérations, et qui, à ce qu’on assure, avait conçu le fol espoir que Yousof l’épouserait, prit la parole et dit: «Mon fils, il ne te reste qu’un parti à prendre. Va saluer l’Almoravide; il est ton cousin[216], il te traitera honorablement.» Abdallâh se mit donc en route, accompagné de sa mère et d’un magnifique cortége. La garde slave ouvrait la marche, et la garde chrétienne entourait la personne du prince. Tous ces soldats portaient des turbans de toile de coton très-fine, et ils étaient montés sur des chevaux superbes et couverts de housses de brocart.

Arrivé en présence de Yousof, Abdallâh descendit de cheval et lui dit que, s’il avait eu le malheur de lui déplaire, il le suppliait de lui pardonner. Yousof l’assura fort gracieusement que, s’il avait eu des griefs contre lui, il les avait oubliés, et le pria de se rendre à une tente qu’il lui indiqua et où il serait traité avec tous les honneurs dus à son rang. Abdallâh le fit; mais aussitôt qu’il eut mis le pied dans la tente, il fut chargé de chaînes.

Peu de temps après, les principaux habitants de la ville arrivèrent au camp. Yousof leur fit un excellent accueil, en les assurant qu’ils n’avaient rien à craindre de lui et qu’ils ne pouvaient que gagner au changement de dynastie qui allait avoir lieu. Et de fait, dès qu’il eut reçu leurs serments, il publia un édit qui portait que tous les impôts non prescrits par le Coran étaient abolis. Il fit ensuite son entrée dans la ville aux bruyantes acclamations du peuple; et descendit au palais afin de faire l’inspection des richesses qu’il renfermait et que Bâdîs avait amassées. Elles étaient immenses, prodigieuses, innombrables; les chambres étaient ornées de nattes, de tapis, de rideaux d’une énorme valeur; partout des émeraudes, des rubis, des diamants, des perles, des vases de cristal, d’argent ou d’or éblouissaient la vue. Il y avait notamment un chapelet composé de quatre cents perles dont chacune fut évaluée à cent ducats. L’Almoravide fut émerveillé de tous ces trésors; avant d’entrer dans Grenade, il avait déclaré qu’ils lui appartenaient, mais comme il avait plus d’ambition que de cupidité, il voulut se montrer généreux et les partagea entre ses officiers sans en garder rien pour lui-même. Cependant on savait que ce qui était exposé aux regards n’était pas tout encore, et que la mère d’Abdallâh avait enfoui bien des objets précieux. On la força d’indiquer les endroits qui lui avaient servi de cachettes; mais comme on soupçonnait qu’elle n’avait pas été sincère dans ses aveux, Yousof enjoignit à Moammil, qu’il nomma intendant du palais et des domaines de la couronne, de faire fouiller les fondements et les égouts de l’édifice[217].

Après ce qui venait de se passer, les princes andalous auraient été bien excusables, s’ils avaient rompu tout de suite avec Yousof. Cependant ils ne le firent pas; au contraire, Motamid et Motawakkil se rendirent à Grenade pour féliciter l’Almoravide, et Motacim y envoya à sa place son fils Obaidallâh. Chose étrange! l’aveuglement de Motamid était tel qu’il se flattait de l’espoir que Yousof voudrait céder Grenade à son fils Râdhî en dédommagement d’Algéziras qu’il lui avait enlevé! Il connaissait donc bien peu l’Africain, puisqu’il le supposait capable de céder un royaume! Au reste, Yousof le tira bientôt de son erreur. Il fut pour les émirs d’une froideur glaciale, ne répondit rien à l’insinuation de Motamid à propos de Grenade, et fit jeter le fils de Motacim en prison. Une telle conduite devait dessiller les yeux aux princes. Aussi Motamid conçut-il des inquiétudes très-vives. «Nous avons commis une faute bien grave en appelant cet homme dans notre pays, dit-il à Motawakkil; il nous donnera à boire le calice qu’Abdallâh a été obligé d’avaler.» Puis, prétextant d’avoir reçu l’avis que les Castillans menaçaient de nouveau les frontières, les deux princes demandèrent à Yousof la permission de le quitter, et l’ayant obtenue, ils se hâtèrent de retourner dans leurs Etats; après quoi ils proposèrent aux autres émirs qui régnaient en Espagne de prendre ensemble les mesures nécessaires afin de pouvoir se défendre contre l’Almoravide dont les projets n’étaient plus un secret pour personne. Cette démarche fut couronnée de succès. Les émirs s’engagèrent l’un envers l’autre à ne fournir aux Almoravides ni troupes ni approvisionnements, et ils résolurent de conclure une alliance avec Alphonse[218].

De son côté, Yousof se rendit à Algéziras, car il avait l’intention de se rembarquer et de laisser à ses généraux la tâche odieuse de détrôner les princes andalous. Chemin faisant, il ôta la petite principauté de Malaga à Temîm, le frère d’Abdallâh, prince tout à fait insignifiant, et fit avertir les faquis que, le moment décisif étant venu, il attendait d’eux un fetfa très-explicite. Ils s’empressèrent de répondre à son désir. Ils déclarèrent donc que les princes andalous étaient des libertins, des débauchés, des impies; que, par leur mauvais exemple, ils avaient corrompu les peuples et les avaient rendus indifférents aux choses sacrées, témoin le peu d’empressement que l’on mettait à assister au service divin; qu’ils avaient levé des contributions illégales, et que, bien que sommés par Yousof de les abolir, ils les avaient maintenues; que, pour mettre le comble à leurs forfaits, ils venaient de conclure une alliance avec le roi de Castille, c’est-à-dire avec l’ennemi le plus implacable de la vraie religion; que, par conséquent, ils s’étaient rendus indignes de régner plus longtemps sur des musulmans; que Yousof était délié de tous les engagements qu’il pourrait avoir pris envers eux, et qu’il était non-seulement de son droit, mais de son devoir de les détrôner sans retard. «Nous prenons sur nous, disaient-ils en terminant, de répondre devant Dieu de cet acte. Si nous sommes dans l’erreur, nous consentons à porter dans la vie future la peine de notre conduite, et nous déclarons que vous, émir des musulmans, n’en êtes pas responsable; mais nous croyons fermement que les princes andalous, si vous les laissez en paix, livreront notre pays aux infidèles, et ce cas échéant, vous aurez à rendre compte à Dieu de votre inaction.»

Tel était le sens général de ce mémorable fetfa, qui contenait en outre des accusations dirigées contre certains princes en particulier. Il n’y avait pas jusqu’à Romaiquia qui n’y eût sa place; on l’accusait d’avoir entraîné son époux dans un tourbillon de plaisirs, et d’être la cause principale de la décadence du culte.

Ce fetfa était précieux pour Yousof, mais voulant lui donner une autorité encore plus grande, il le fit approuver par ses faquis africains, et l’envoya ensuite aux plus célèbres docteurs de l’Egypte et de l’Asie, afin qu’ils confirmassent l’opinion des docteurs de l’Ouest par la leur. Il eût été naturel qu’ils se déclarassent incompétents, puisqu’il s’agissait d’affaires qu’ils ne connaissaient pas; mais ils se gardèrent bien d’en agir ainsi; l’idée qu’il y avait quelque part un pays où des hommes de leur profession disposaient des trônes flattait agréablement leur orgueil, et les plus renommés d’entre eux, le grand Ghazzâlî en tête, n’hésitèrent pas à déclarer qu’ils approuvaient en tout point le décret des faquis andalous. Ils adressèrent en outre à Yousof des lettres de conseils et l’engagèrent de la manière la plus pressante à gouverner avec justice et à ne jamais s’écarter de la bonne voie, ce qui voulait dire qu’il devait constamment s’en tenir à l’opinion du clergé[219].

XIV.

On pouvait prévoir quel serait le caractère de la guerre qui allait commencer: ce serait une guerre de siéges et non de batailles. Aussi les deux partis se préparèrent-ils, l’un à attaquer les places fortes, l’autre à les défendre; et l’armée almoravide, dont Sîr ibn-abî-Becr, un parent de Yousof, était le général en chef, se divisa en plusieurs corps, dont un alla assiéger Almérie, tandis que les autres se portèrent vers les forteresses de Motamid. Parmi ces dernières, Tarifa succomba dès le mois de décembre 1090[220]. Peu de temps après, tant leurs progrès furent rapides, les soldats de Yousof avaient déjà commencé le siége de Cordoue, où commandait un fils de Motamid, à savoir Fath, surnommé Mamoun. L’ancienne capitale du califat n’opposa pas une longue résistance: ses propres habitants la livrèrent aux Almoravides. Fath essaya encore de se frayer une route avec son épée au travers des ennemis et des traîtres, mais il succomba sous le nombre. On lui trancha la tête, que l’on mit au bout d’une pique et que l’on promena en triomphe (26 mars 1091)[221]. Carmona fut prise le 10 mai[222], et alors on put commencer le siége de Séville. Deux armées marchèrent contre cette cité; l’une s’établit à l’est, l’autre à l’ouest. Le Guadalquivir séparait cette dernière de la ville, qui, de ce côté-là, était défendue par la flotte.

La position de Motamid était donc devenue fort critique. Cependant un seul espoir lui restait: il comptait sur le secours d’Alphonse, auquel il avait fait les promesses les plus brillantes pour le cas où il voudrait l’aider. Alphonse s’était engagé à le faire, et il tint sa parole: il envoya Alvar Fañez vers l’Andalousie avec une grande armée. Malheureusement pour Motamid, Alvar Fañez fut battu près d’Almodovar par des troupes que Sîr avait envoyées à sa rencontre[223]. La nouvelle de ce désastre fut un coup de foudre pour le roi de Séville. Toutefois il ne désespérait pas encore; ce qui le soutenait, ce qui lui donnait des forces, c’étaient les prédictions, les rêves de son astrologue. Tant que les pronostics étaient favorables, il croyait qu’il serait sauvé par je ne sais quel miracle; mais quand ils devinrent mauvais, quand ils parlèrent d’une fin qui approchait, d’un lion qui saisit sa proie, il tomba dans un morne abattement et abandonna à son fils Rachîd le soin de la défense.

Cependant les mécontents qui voulaient livrer la ville à l’ennemi, s’agitaient, conspiraient et s’efforçaient de faire éclater une sédition. Motamid les connaissait, et s’il l’avait voulu, il aurait pu les mettre à mort, comme on le lui conseillait; mais répugnant à l’idée de terminer son règne par un acte aussi rigoureux, il se contenta de les faire observer. Il paraît cependant que la surveillance qu’on exerçait sur eux n’était pas assez active, car ils trouvèrent le moyen de communiquer avec les assiégeants, les aidèrent à faire une brèche, et le mardi 2 septembre, quelques Almoravides pénétrèrent par cette brèche dans la ville. A peine averti de ce qui se passait, Motamid saisit un sabre; puis, sans se donner le temps de prendre un bouclier ou une cuirasse, il se jette à cheval et se précipite sur les agresseurs, entouré de quelques soldats dévoués. Un cavalier almoravide lui lance un javelot. L’arme passe sous son bras et effleure sa tunique. Prenant alors son sabre à deux mains, il fend le cavalier en deux morceaux, repousse les autres ennemis et les force à chercher leur salut dans une fuite précipitée. La brèche fut réparée sur-le-champ; mais le péril, écarté pour un instant, ne tarda pas à renaître. Dans l’après-midi les Almoravides réussirent à brûler la flotte, ce qui causa une grande consternation parmi les assiégés, car ils savaient qu’après la destruction des vaisseaux la ville n’était plus tenable, et ils n’ignoraient pas non plus que, pour aller à l’assaut, les ennemis n’attendaient que l’arrivée de Sîr, qui devait leur amener des renforts. Aussi l’effroi fut tel que les habitants ne songèrent qu’à sauver leur vie. Quelques-uns se jetèrent dans le fleuve en tâchant de le traverser à la nage, d’autres se précipitèrent du haut des murailles; il y en eut même qui se glissèrent par les cloaques. Sîr arriva sur ces entrefaites, et le dimanche 7 septembre, il fit livrer l’assaut. Les soldats postés sur les remparts se défendirent bravement, mais ils furent accablés par le nombre, et alors les Almoravides pénétrèrent dans la ville, la pillèrent et y commirent toutes sortes d’excès. Leur rapacité fut telle qu’ils enlevèrent aux Sévillans jusqu’à leur dernier vêtement.

Motamid était encore dans le château. Ses femmes pleuraient, ses amis le conjuraient de se rendre. Il ne le voulut point, car il entrevoyait avec horreur, non pas la mort qu’il était trop habitué à braver pour la craindre, mais un supplice infâme, et ce qu’il pensait à cette occasion, il l’a exprimé dans ces vers:

Quand mes pleurs cessèrent enfin de couler et qu’un peu de calme rentra dans mon cœur déchiré: «Rendez-vous, me dit-on, ce sera le parti le plus sage.» Ah! répondis-je, un poison me semblerait plus doux à avaler qu’une telle honte! Que les barbares m’enlèvent mon royaume et que mes soldats m’abandonnent: mon courage, ma fierté ne m’abandonnent pas. Le jour où je fondis sur les ennemis, je ne voulais pas d’une cuirasse; j’allai à leur rencontre sans autre vêtement qu’une tunique, et, espérant trouver la mort, je me jetai au plus fort de la mêlée; mais mon heure, hélas! n’était pas venue!

Résolu à chercher une fois encore la mort qui semblait le fuir, il réunit ses soldats; puis il se jeta en désespéré sur un bataillon almoravide qui avait pénétré dans la cour du château, le chassa et le culbuta dans la rivière. Son fils Mâlic perdit la vie à cette occasion; mais lui ne reçut pas même de blessure. Rentré dans le château, il eut un instant l’idée de se donner la mort; mais croyant que ce serait offenser Dieu, il renonça à ce projet et se décida enfin à se rendre. La nuit venue, il envoya donc son fils Rachîd auprès de Sîr, car il espérait encore obtenir des conditions. Cet espoir fut déçu. Rachîd demanda en vain une audience, et on lui donna à entendre que son père devait se rendre à discrétion. N’ayant plus le choix des partis, Motamid se résigna à prendre le seul qui lui restât. Il dit donc adieu à sa famille, à ses compagnons d’armes qui pleuraient et gémissaient, et se remit avec Rachîd entre les mains des Almoravides. Le château fut pillé comme la ville l’avait été, et l’on annonça à Motamid que lui et sa famille n’auraient la vie sauve, qu’à la condition qu’il enverrait à ses deux fils, Râdhî et Motadd, qui commandaient l’un à Ronda, l’autre à Mertola, l’ordre de se rendre sans retard aux corps almoravides qui les assiégeaient. Motamid consentit à le faire; mais comme il savait que ses deux fils avaient l’âme aussi fière que lui, il les conjura dans les termes les plus touchants d’obéir à ses volontés, la vie de leur mère, de leurs frères, de leurs sœurs ne pouvant être sauvée qu’à ce prix. Romaiquia joignit ses instances aux siennes; elle aussi craignait que ses fils ne refusassent de se soumettre, et cette crainte était fondée. Râdhî surtout, si touché qu’il fût du sort qui attendait sa famille au cas où il continuerait à se défendre, eut bien de la peine à se résoudre à obéir, car Ronda pouvait tenir très-longtemps encore. Le général Guerour, qui avait été chargé de l’assiéger, se tenait à distance; il n’osait approcher de ce nid d’aigle perché sur le sommet d’une montagne escarpée, et il n’avait aucun espoir de s’en emparer par la force des armes. A la fin, toutefois, le sentiment filial l’emporta dans le cœur de Râdhî; il consentit à traiter, et, ayant obtenu une capitulation honorable, il ouvrit aux Almoravides les portes de sa forteresse. Mais Guerour eut l’infamie de manquer à sa parole, et pour punir Râdhî d’avoir hésité si longtemps, il le fit assassiner. Motadd, qui s’était décidé plus vite, eut un sort moins dur; cependant la capitulation qu’il avait conclue fut violée aussi, car on lui enleva tous ses biens, quoiqu’on se fût engagé à les lui laisser[224].