Part 12
Par suite de l’arrivée des Almoravides en Espagne, les Castillans avaient été forcés d’évacuer le royaume de Valence et de lever le siége de Saragosse. La déroute qu’ils avaient essuyée à Zallâca les avait privés d’une foule de leurs meilleurs guerriers; ils avaient perdu à cette occasion, disaient les musulmans, dix mille ou même vingt-quatre mille hommes[194]. En outre, les princes andalous étaient affranchis de la honteuse obligation de payer à Alphonse un tribut annuel, et l’Ouest, où les forteresses étaient défendues désormais par les soldats que Yousof avait laissés à Motamid, n’avait plus rien à craindre des attaques de l’empereur. C’étaient à coup sûr de beaux résultats et dont les Andalous avaient raison de se réjouir. Aussi tout le pays retentissait-il de cris d’allégresse; le nom de Yousof était dans toutes les bouches; on vantait sa piété, sa bravoure, ses talents militaires, on saluait en lui le sauveur de l’Andalousie et de la religion musulmane, on le proclamait le premier capitaine de son siècle. Le clergé surtout ne tarissait pas sur son éloge. A ses yeux Yousof était plus qu’un grand homme: il était l’homme béni par Dieu, l’élu du Seigneur[195].
Cependant les succès obtenus, si grands et si glorieux qu’ils fussent, n’étaient nullement décisifs. Les Castillans, du moins, en jugeaient ainsi. Malgré les pertes qu’ils avaient éprouvées, ils ne désespéraient pas de rétablir leurs affaires. Ils savaient fort bien qu’ils risqueraient trop s’ils dirigeaient leurs attaques du côté de Badajoz et de Séville, mais ils savaient aussi que l’Est de l’Andalousie leur offrait encore mainte chance de succès et qu’il leur serait facile de le ravager, peut-être même de le conquérir. Les petites principautés de l’Est, Valence, Murcie, Lorca, Almérie, étaient en effet les plus faibles de toutes celles qui existaient dans la Péninsule, et les Castillans occupaient au milieu d’elles une position très-forte et qui mettait le pays à leur merci. C’était la forteresse d’Alédo, dont les ruines subsistent encore aujourd’hui, et qui se trouvait entre Murcie et Lorca. Située sur une montagne très-escarpée et capable de contenir une garnison de douze ou treize mille hommes, elle pouvait passer pour inexpugnable. C’est de là que partaient les Castillans pour faire des razzias dans le pays d’alentour. Ils assiégèrent même Almérie, Lorca, Murcie[196], et tout semblait présager que, si l’on n’y pourvoyait, ces villes finiraient par tomber entre leurs mains.
Motamid sentit la gravité du péril qui menaçait l’Andalousie de ce côté-là, et d’ailleurs ses intérêts personnels étaient en jeu. Les deux villes les plus exposées aux attaques de l’ennemi, Murcie et Lorca, lui appartenaient, la première en droit, la seconde en fait, car le seigneur de Lorca, Ibn-al-Yasa, qui se sentait trop faible pour résister aux Castillans d’Alédo, l’avait reconnu pour son souverain, dans l’espoir d’être aidé par lui[197]. Quant à Murcie, Ibn-Rachîc y régnait encore, et Motamid brûlait du désir de punir ce rebelle. Ayant donc résolu de faire une expédition dans l’Est avec la double intention de mettre un terme aux invasions des chrétiens et de réduire Ibn-Rachîc à l’obéissance, il réunit ses propres troupes à celles que Yousof lui avait confiées, et prit le chemin de Lorca.
Arrivé dans cette ville, il fut informé qu’un escadron de trois cents Castillans se trouvait dans le voisinage. En conséquence il ordonna à son fils Râdhî d’aller l’attaquer avec trois mille cavaliers sévillans. Râdhî, toutefois, qui aimait les lettres bien plus que la guerre, s’excusa en prétextant une indisposition. Fort irrité de ce refus, Motamid confia alors le commandement à un autre de ses fils, qui s’appelait Motadd. Mais la supériorité des Castillans sur les Andalous devait se montrer une fois de plus. Quoiqu’ils fussent dix contre un, les Sévillans essuyèrent la plus honteuse déroute[198].
Les tentatives de Motamid pour réduire Murcie ne furent pas plus heureuses. Ibn-Rachîc sut mettre dans ses intérêts les Almoravides qui se trouvaient dans l’armée sévillane, et Motamid fut forcé de retourner vers sa capitale sans qu’il eût rien gagné[199].
Il était donc devenu évident qu’après comme avant la bataille de Zallâca, les Andalous n’étaient pas en état de se défendre, et qu’à moins que Yousof ne vînt une seconde fois à leur secours, ils finiraient par succomber. Aussi le palais de Yousof était-il assiégé par des faquis et des notables de Valence, de Murcie, de Lorca, de Baza. Les Valenciens se plaignaient de Rodrigue le Campéador (le Cid), qui s’était érigé en protecteur de Câdir après l’avoir forcé à lui payer une redevance mensuelle de dix mille ducats, et qui ravageait le royaume sous le prétexte de faire rentrer les rebelles sous l’autorité du roi[200]; les habitants des autres endroits ne tarissaient pas sur les vexations dont les Castillans d’Alédo les accablaient, et tous étaient unanimes pour déclarer que, si Yousof ne venait pas à leur aide, l’Andalousie tomberait inévitablement au pouvoir des chrétiens[201]. Leurs supplications, toutefois, semblaient produire peu d’effet sur l’esprit du monarque. Yousof promettait bien, il est vrai, de passer le Détroit dès que la saison le lui permettrait; mais il ne faisait pas des préparatifs bien sérieux, et, s’il ne le disait pas, il laissait du moins deviner qu’il s’attendait à une démarche directe de la part des princes. Motamid se décida alors à la faire. Les soupçons qu’il avait eus sur les intentions secrètes de Yousof s’étaient peu à peu dissipés ou du moins affaiblis. Sauf l’occupation d’Algéziras, le monarque africain n’avait fait rien qui pût blesser la susceptibilité des princes andalous ou justifier leurs appréhensions; au contraire, il avait dit maintefois qu’avant d’avoir vu l’Andalousie, il avait eu une grande idée de la beauté et de la richesse de ce pays, mais que son attente avait été trompée[202]. Motamid était donc à peu près rassuré, et comme le péril qui menaçait sa patrie était réellement très-grand, il prit la résolution de se rendre en personne auprès de Yousof.
L’Almoravide lui fit l’accueil le plus honorable et le plus cordial. «Vous n’aviez pas besoin, lui dit-il, de venir en personne; vous auriez pu m’écrire, et je me serais empressé de satisfaire à votre désir.--Je suis venu, lui répondit Motamid, pour vous dire que nous nous voyons dans un péril affreux. Alédo se trouve au cœur de notre pays; il nous est impossible de l’enlever aux chrétiens, et si vous êtes à même de le faire, vous rendrez à la religion un immense service. Une fois déjà vous nous avez sauvés: sauvez-nous cette fois encore.--Je le tenterai du moins,» lui répondit Yousof; et quand Motamid fut retourné à Séville, il poussa ses armements avec une grande vigueur; puis, ses préparatifs achevés, il passa le Détroit avec ses troupes, débarqua à Algéziras dans le printemps de l’année 1090, et, ayant opéré sa jonction avec Motamid, il invita les princes andalous à se réunir à lui pour assiéger Alédo. Temîm de Malaga, Abdallâh de Grenade, Motacim d’Almérie, Ibn-Rachîc de Murcie et quelques autres seigneurs d’une moindre importance répondirent à son appel, et le siége commença. Les machines de guerre furent construites par des charpentiers et des maçons de Murcie, et l’on convint que les émirs attaqueraient la forteresse alternativement chacun leur jour. Cependant on n’avançait pas beaucoup; les défenseurs d’Alédo, qui étaient au nombre de treize mille, dont mille cavaliers, repoussaient vigoureusement les assauts qu’on leur livrait, et la place était si forte, que les musulmans, après avoir tenté en vain de s’en emparer par la force, durent se résoudre à l’affamer[203].
Les assiégeants, du reste, s’occupaient moins du siége que de leurs intérêts personnels. Leur camp était un foyer d’intrigues. De plusieurs côtés on stimulait l’ambition de Yousof. En disant que l’Espagne n’avait pas répondu à son attente, ce monarque n’avait pas été sincère. La vérité est que ce pays lui avait plu on ne peut davantage, et que, soit par amour de conquêtes, soit par des mobiles plus nobles (car les intérêts de la religion lui tenaient fort au cœur), il désirait en devenir le maître. Et ce désir n’était pas difficile à réaliser. Beaucoup de gens en Andalousie étaient d’avis que leur pairie ne pouvait être sauvée que par sa réunion à l’empire des Almoravides. Ce n’était pas, il est vrai, l’idée des hautes classes de la société. Pour les gens bien élevés Yousof, qui savait très-peu d’arabe, était un rustre, un barbare, et il est vrai qu’il avait donné mainte preuve de son ignorance, de son manque d’éducation. Ainsi, lorsque Motamid lui eut demandé s’il comprenait les vers que les poètes de Séville venaient de réciter: «Tout ce que j’en comprends, avait-il répondu, c’est qu’ils demandent du pain.» Et quand, après son retour en Afrique, il eut reçu de Motamid une lettre où se trouvaient ces deux vers empruntés à un célèbre poème qu’Abou-’l-Walîd ibn-Zaidoun[204], le Tibulle de l’Andalousie, avait adressé à son amante Wallâda:--«Depuis que tu es loin de moi, le désir de te voir consume mon cœur et me fait répandre des torrents de larmes. Mes jours sont noirs aujourd’hui, et naguère, grâce à toi, mes nuits étaient blanches,»--il avait dit: «Il paraît qu’il me demande des jeunes filles noires et blanches.» Puis, quand on lui eut expliqué que, dans le langage poétique, _noir_ signifie _obscur_, de même que _blanc_ signifie _serein_: «C’est très-beau, avait-il dit; eh bien, qu’on lui réponde que j’ai mal à la tête depuis que je ne le vois plus[205].» Dans un pays aussi lettré que l’était l’Andalousie, de telles choses ne se pardonnaient pas. Joignez-y que les hommes de lettres étaient fort contents de leur position et qu’ils ne désiraient nullement de la voir changer. Les petites cours étaient autant d’académies, et les littérateurs étaient les enfants gâtés des princes qui leur accordaient des traitements magnifiques. Les représentants de la libre pensée n’avaient non plus nulle raison de se plaindre. Grâce à la protection que leur accordaient la plupart des princes, ils pouvaient pour la première fois dire et écrire ce qu’ils pensaient, sans avoir à craindre d’être brûlés ou lapidés[206]. Ils désiraient donc moins que personne la domination des Almoravides, qui ramènerait infailliblement celle du clergé.
Mais si Yousof comptait peu de partisans dans les classes supérieures et éclairées, il en avait beaucoup parmi le peuple. En général le peuple était fort mécontent et il avait raison de l’être. Presque chaque ville tant soit peu considérable avait sa cour à elle, sa cour qu’il fallait entretenir et qui coûtait beaucoup, car la plupart des princes étaient d’une prodigalité folle. Et encore si, à force de payer, on eût pu acheter la sûreté, la tranquillité! Mais il n’en était point ainsi; les princes étaient ordinairement trop faibles pour protéger leurs sujets contre leurs voisins musulmans et à plus forte raison contre les chrétiens. On n’avait donc pas un moment de repos, personne n’était sûr de sa vie ou de son avoir. C’était, il faut en convenir, une situation insupportable, et il était bien naturel que les classes laborieuses désirassent d’en voir le terme. Auparavant il n’y avait pas moyen d’en sortir. Il y avait bien eu des velléités de révolte; on avait écouté avec plaisir ces vers d’un poète de Grenade, Somaisir:
Rois, qu’osez-vous faire? Vous livrez l’islamisme à ses ennemis, vous ne faites rien pour le sauver. Se révolter contre vous est un devoir, puisque vous faites cause commune avec les chrétiens. Se soustraire à votre sceptre n’est pas un crime, car vous-mêmes, vous vous êtes soustraits au sceptre du Prophète.
Mais comme une révolte n’aurait servi qu’à empirer la situation, il avait fallu attendre et s’armer de patience, comme le même poète l’avait dit dans ces vers:
Nous espérions en vous, ô rois, mais vous avez frustré notre espoir; nous attendions de vous notre délivrance, mais notre attente a été déçue. Eh bien! nous prendrons patience; mais le temps amène de grands changements. A bon entendeur demi-mot[207]!
Maintenant, au contraire, une insurrection était possible, puisqu’il y avait en Espagne un monarque juste, puissant, glorieux, qui avait déjà remporté sur les chrétiens une victoire éclatante, qui sans doute en remporterait d’autres encore, et qui semblait envoyé par la Providence pour rendre à l’Andalousie sa grandeur et sa prospérité. Le mieux était donc de se soumettre à sa domination, et si on le faisait, on se débarrasserait en même temps d’une foule d’impôts vexatoires, car Yousof avait aboli dans ses Etats tous ceux qui n’étaient pas prescrits par le Coran, et l’on se tenait convaincu qu’il en agirait de même en Espagne.
C’est ainsi que raisonnait le peuple, et sous beaucoup de rapports il raisonnait juste; il oubliait seulement qu’à la longue le gouvernement ne pourrait se passer des impôts qu’il aurait abolis; que l’Andalousie, en liant son sort à celui du Maroc, s’exposerait à ressentir le contre-coup des révolutions qui pourraient éclater dans ce royaume; que la domination almoravide serait une domination étrangère, la domination d’un peuple sur un autre; qu’enfin les soldats de Yousof appartenaient à une race que l’Espagne avait toujours détestée, et que, comme ils étaient assez indisciplinés, ils pourraient devenir des hôtes très-incommodes. Au reste, le désir d’un changement était bien plus vif dans tel Etat que dans tel autre. A Grenade c’était le vœu unanime de toute la population arabe et andalouse, qui n’avait pas cessé de maudire ses tyrans berbers. Dans les Etats de Motamid il y avait aussi beaucoup de mécontents[208]; mais il n’y en avait point à Almérie, car le prince qui y régnait était fort populaire; il était pieux, juste, clément; il traitait son peuple avec une bonté toute paternelle; il était, en un mot, le modèle accompli des plus touchantes vertus.
Presque partout, cependant, Yousof avait pour lui les docteurs, les faquis, les cadis, les ministres de la religion et de la loi. C’étaient ses auxiliaires les plus dévoués et les plus remuants, car c’étaient eux qui avaient le plus à perdre si les chrétiens triomphaient, et d’un autre côté ils n’avaient guère à se louer des princes qui, occupés d’études profanes ou plongés dans les plaisirs, écoutaient à peine leurs sermons, n’en faisaient nul cas, et protégeaient ouvertement les philosophes. Yousof au contraire, qui était un modèle de dévotion, qui ne manquait jamais de consulter le clergé sur les affaires d’Etat et qui suivait les conseils qu’il en recevait, avait toutes leurs sympathies, tout leur amour. Ils savaient, ils devinaient du moins, qu’il avait une grande tentation de détrôner les princes andalous à son profit, et dès lors ils ne songeaient qu’à stimuler ses désirs et à lui faire croire que la religion elle-même les sanctionnait.
L’un des plus actifs d’entre eux était le cadi de Grenade, Abou-Djafar Colaiî. Cet homme était d’origine arabe, ce qui revient à dire qu’il détestait les oppresseurs berbers de sa patrie. Il tâchait, il est vrai, de dissimuler ses sentiments, mais il n’y réussissait pas. Par un instinct secret, Bâdîs l’avait entrevu comme l’auteur probable de la chute de sa dynastie, et maintefois il avait eu l’intention de le mettre à mort; «mais Dieu, pour me servir de l’expression d’un historien arabe, avait enchaîné la main du tyran, afin que l’arrêt du destin s’accomplît.» Or, ce cadi se trouvait dans l’armée qui assiégeait Alédo, et il eut plusieurs entretiens secrets avec Yousof, qu’il connaissait déjà, car on se rappellera qu’il avait été l’un des ambassadeurs qui, quatre ans auparavant, avaient été chargés d’inviter l’Almoravide au secours des Andalous. Le but qu’il se proposait dans ces entrevues se laisse aisément deviner: Yousof avait des scrupules de conscience, et le cadi voulait les vaincre[209]. Il lui représenta donc que les faquis andalous pourraient le délier de son serment; qu’il lui serait facile d’obtenir d’eux un fetfa où l’on énumérerait toutes les fautes, tous les forfaits des princes, et que l’on tirerait de là la conclusion qu’ils avaient perdu leurs droits aux trônes qu’ils occupaient.
Les raisonnements de ce cadi, l’un des plus renommés par son savoir et sa piété, firent une grande impression sur l’esprit de Yousof, et d’un autre côté, les discours que lui tenait Motacim, le roi d’Almérie, lui inspiraient une profonde aversion pour celui qui, parmi les princes andalous, était le plus puissant.
Motacim, nous l’avons déjà dit, était un prince excellent; mais si bon et si bienveillant qu’il fût à l’ordinaire, il haïssait cependant quelqu’un, et ce quelqu’un, c’était Motamid. Cette haine semble avoir pris sa source dans une mesquine jalousie plutôt que dans des griefs réels et sérieux, mais elle était très-forte, et quoiqu’en apparence Motacim se fût réconcilié avec le roi de Séville, il s’appliquait à le perdre dans l’esprit du monarque africain, dont il avait gagné la faveur par des moyens qui frisaient la bassesse. Motamid, cependant, ne se doutait de rien; quand il se trouvait seul avec Motacim, il lui parlait à cœur ouvert, et un jour que le prince d’Almérie lui exprima ses craintes sur le séjour prolongé de Yousof en Andalousie: «Sans doute, lui répondit-il d’un ton de forfanterie toute méridionale, sans doute, cet homme reste bien longtemps dans notre pays; mais quand il m’ennuyera, je n’aurai qu’à remuer les doigts, et le lendemain lui et ses soldats seront partis. Vous semblez craindre qu’il ne nous joue quelque mauvais tour; mais qu’est-il donc, ce prince pitoyable, que sont ses soldats? Dans leur patrie, c’étaient des gueux qui mouraient de faim; voulant faire une bonne œuvre, nous les avons appelés en Espagne pour les faire manger leur soûl; mais quand ils seront rassasiés, nous les renverrons d’où ils sont venus.» De tels discours devinrent, dans les mains de Motacim, des armes terribles. Quand il les eut rapportés à Yousof, celui-ci entra dans une violente colère, et ce qui jusque-là n’avait été chez lui qu’un projet vague, devint une résolution bien arrêtée, irrévocable. Motacim triomphait; mais il n’avait pas prévu ce qui allait arriver; «il n’avait pas prévu, dit fort à propos un historien arabe, qu’il tomberait, lui aussi, dans le puits qu’il avait creusé pour celui qu’il haïssait, et qu’il serait frappé à son tour par l’épée qu’il avait fait sortir du fourreau[210].»
Cette imprévoyance, du reste, était commune à tous les princes andalous. Ils s’accusaient réciproquement auprès de Yousof, ils prenaient l’Almoravide pour arbitre dans leurs querelles, et tandis que le prince d’Almérie cherchait à perdre celui de Séville, ce dernier tâchait de faire tomber le prince de Murcie, Ibn-Rachîc. Pour y parvenir, il ne cessait de répéter à Yousof qu’Ibn-Rachîc avait été l’allié d’Alphonse; qu’il avait rendu de grands services aux chrétiens d’Alédo, et que, selon toute apparence, il leur en rendait encore. Puis, faisant valoir ses droits à la possession de Murcie, il exigea que le traître qui lui avait enlevé cette ville fût remis entre ses mains. Yousof chargea les faquis d’examiner cette affaire, et quand ils eurent donné raison à Motamid, il fit arrêter Ibn-Rachîc et le livra au roi de Séville, en lui défendant toutefois de le mettre à mort. Cette arrestation eut des suites très-fâcheuses, car les Murciens irrités quittèrent le camp et refusèrent de fournir désormais à l’armée les ouvriers et les vivres dont elle avait besoin.
La situation des assiégeants était donc devenue fort pénible, et elle menaçait de le devenir encore davantage attendu qu’on était aux approches de l’hiver, lorsqu’on apprit qu’Alphonse arrivait au secours de la place avec une armée de dix-huit mille hommes. Yousof eut d’abord l’intention de l’attendre dans la Sierra de Tirieza (à l’ouest de Totana) et de lui livrer bataille; mais bientôt il renonça à ce projet et se retira sur Lorca. Il craignait, disait-il, que les Andalous ne prissent de nouveau la fuite, comme ils l’avaient fait à la bataille de Zallâca, et d’ailleurs il se tenait convaincu qu’Alédo n’était plus en état de défense, de sorte que les Castillans seraient forcés de l’évacuer. Cette opinion était juste, comme l’événement le prouva. Trouvant les fortifications presque toutes démolies et la garnison réduite à une centaine d’hommes, Alphonse incendia la forteresse, et en ramena les défenseurs en Castille[211].