Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 3/4 jusqu'à la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-1100)

Part 9

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A vrai dire l’honneur de la campagne revenait à Ghâlib. C’est lui qui avait tout dirigé, tout ordonné, et Ibn-abî-Amir, qui n’en était encore qu’à son apprentissage en fait d’expéditions militaires, s’était bien gardé de contredire en quoi que ce fût ce général expérimenté et vieilli dans le métier des armes. Mais Ghâlib lui-même, qui voulait pousser son jeune allié, présenta les choses sous un tout autre jour. Il s’empressa d’écrire au calife qu’Ibn-abî-Amir avait fait des merveilles; que c’était à lui seul qu’on était redevable des succès obtenus, et qu’il avait droit à une récompense éclatante. Cette lettre, que la cour avait déjà reçue avant le retour d’Ibn-abî-Amir, l’avait disposée en sa faveur. Aussi obtint-il sans trop de peine d’être nommé préfet de la capitale en remplacement du fils de Moçhafî. Comment pouvait-on refuser quelque chose à un général qui revenait vainqueur pour la seconde fois, et dont le plus grand guerrier de l’époque vantait les talents et la bravoure? Et puis, l’on faisait bon marché du fils de Moçhafî, qui ne devait son élévation qu’au crédit de son père, et qui, loin de la justifier par sa conduite, s’en était montré tout à fait indigne[244]. En effet, son avidité était telle que, pour peu qu’on lui donnât de l’argent, il fermait volontiers les yeux sur toutes choses, même sur les crimes les plus abominables. On disait avec raison qu’il n’y avait plus de police à Cordoue, que les brigands de haut et de bas étage pouvaient tout oser, qu’il fallait veiller toute la nuit pour ne pas être dépouillé ou massacré dans sa demeure, en un mot, que les habitants d’une ville frontière couraient moins de périls que les habitants de la résidence du calife.

Muni de son diplôme de préfet et vêtu de la pelisse d’honneur dont on l’avait gratifié, Ibn-abî-Amir se rendit sur-le-champ à l’hôtel de la préfecture. Mohammed-Moçhafî y siégeait entouré de toute la pompe qui appartenait à son rang. Son successeur lui montra l’ordre du calife et lui dit qu’il pouvait se retirer. Il obéit en soupirant.

A peine installé dans son nouvel emploi, Ibn-abî-Amir prit les mesures les plus énergiques pour rétablir la sécurité dans la capitale. Il annonça aux agents de police qu’il avait la ferme intention de sévir contre tous les malfaiteurs sans acception de personnes, et il les menaça des peines les plus sévères s’ils se laissaient corrompre. Intimidés par sa fermeté et sachant d’ailleurs qu’il exerçait sur eux la surveillance la plus active, les agents firent désormais leur devoir. On s’en aperçut bientôt dans la capitale. Les vols et les meurtres devenaient de plus en plus rares; l’ordre et la sécurité renaissaient; les honnêtes gens pouvaient dormir tranquilles, la police était là et veillait. Au reste, le préfet montra par un éclatant exemple qu’il avait parlé sérieusement alors qu’il avait dit qu’il n’épargnerait personne. Son propre fils ayant commis un forfait et étant tombé entre les mains de la police, il lui fit donner tant de coups de courroie que le jeune homme expira peu de temps après le châtiment qu’il avait subi.

Cependant Moçhafî avait enfin ouvert les yeux. La destitution de son fils, résolue en son absence et à son insu, ne lui permettait plus de douter de la duplicité d’Ibn-abî-Amir. Mais que pouvait-il contre lui? Son rival était déjà beaucoup plus puissant. Il s’appuyait sur la sultane, dont on le disait l’amant, et sur les grandes familles qui, attachées aux Omaiyades par les liens de la clientèle, se transmettaient de père en fils les emplois de la cour, et qui aimaient beaucoup mieux voir à la tête des affaires un homme de bonne maison, tel qu’Ibn-abî-Amir, qu’un parvenu qui les avait blessés par un orgueil ridicule et que rien ne justifiait[245]. Il pouvait compter d’ailleurs sur l’armée, qui s’attachait de plus en plus à lui, et sur la population de la capitale, qui lui était profondément reconnaissante à cause de la sécurité qu’il lui avait rendue. Qu’est-ce que Moçhafî pouvait opposer à tout cela? Rien, si ce n’était l’appui de quelques individus isolés qui lui devaient leur fortune, mais sur la gratitude desquels il n’y avait pas beaucoup à compter. Dans cette lutte de la médiocrité contre le génie, les forces étaient par trop inégales. Moçhafî le comprit; il sentit qu’il ne lui restait qu’un seul moyen de salut, et il résolut de gagner Ghâlib, n’importe à quel prix.

Il lui écrivit donc; il lui fit les promesses les plus brillantes, les plus propres à le séduire, et, pour sceller leur alliance, il lui demanda la main de sa fille Asmâ pour son propre fils Othmân. Le général se laissa éblouir. Oubliant sa haine, il répondit au ministre qu’il acceptait ses offres et qu’il consentait au mariage proposé. Moçhafî se hâta de le prendre au mot, et le contrat de mariage était déjà dressé et signé, lorsqu’Ibn-abî-Amir eut vent de ces menées qui contrariaient tous ses projets. Sans perdre un instant, il fit jouer, pour faire échouer les plans de son collègue, tous les ressorts qu’il pouvait mettre en mouvement. A sa demande les personnages les plus influents de la cour écrivirent à Ghâlib; il lui écrivit lui-même pour lui dire que Moçhafî lui tendait un piége, pour lui rappeler tous les griefs qu’il avait contre ce ministre, pour le conjurer de rester fidèle aux promesses qu’il lui avait faites pendant la dernière campagne. Quant au mariage projeté, il disait que si Ghâlib désirait pour sa fille une alliance honorable, il ne devait pas la donner au fils d’un parvenu, mais à lui, Ibn-abî-Amir.

Ghâlib se laissa persuader qu’il avait eu tort. Il fit savoir à Moçhafî que le mariage dont il avait été question ne pouvait pas avoir lieu, et dans le mois d’août ou de septembre un nouveau contrat fut dressé et signé en vertu duquel Asmâ deviendrait l’épouse d’Ibn-abî-Amir.

Peu de temps après, le 18 septembre, ce dernier se mit de nouveau en campagne. Il prit le chemin de Tolède, et, ayant réuni ses forces à celles de son futur beau-père, il enleva aux chrétiens deux châteaux ainsi que les faubourgs de Salamanque. Après son retour il reçut le titre de Dhou-’l-vizâratain avec un traitement de quatre-vingts pièces d’or par mois. Le hâdjib lui-même ne touchait pas davantage.

Cependant le temps fixé pour son mariage approchait, et le calife, ou plutôt sa mère, laquelle, si elle était réellement l’amante d’Ibn-abî-Amir, n’était pas jalouse du moins, envoya à Ghâlib l’invitation de venir à Cordoue avec sa fille. Quand il y fut arrivé, il fut comblé d’honneurs. On lui donna le titre de hâdjib, et comme il était Dhou-’l-vizâratain et que Moçhafî ne l’était pas, il était dorénavant le premier dignitaire de l’empire. Aussi occupait-il la première place dans les séances solennelles, et alors il avait Moçhafî à sa droite et Ibn-abî-Amir à sa gauche[246].

Le mariage de ce dernier et d’Asmâ fut célébré le jour de l’an, fête chrétienne, mais à laquelle les musulmans prenaient part aussi. Le calife s’étant chargé de tous les frais, les festins furent d’une incomparable magnificence, et les Cordouans ne se rappelaient pas d’avoir jamais vu un cortége aussi superbe que celui qui entourait Asmâ au moment où elle sortait du palais califal pour se rendre à celui de son fiancé.

Ajoutons que ce mariage, bien que l’intérêt en eût été le motif, fut cependant heureux. Asmâ joignait un esprit fort cultivé à une beauté attrayante; elle sut captiver le cœur de son époux, et celui-ci lui donna toujours la préférence sur ses autres femmes.

Quant à Moçhafî, depuis que Ghâlib avait repoussé son alliance, il se sentait perdu. Le vide se faisait autour de lui. Ses créatures le quittaient pour aller encenser son rival. Autrefois, quand il se rendait au palais, on se disputait l’honneur de l’accompagner; maintenant il y allait seul. Son pouvoir était nul. Les mesures les plus importantes se prenaient à son insu. L’infortuné vieillard voyait approcher l’orage, et il l’attendait avec une morne résignation. L’affreuse catastrophe arriva plus tôt encore qu’il ne l’avait cru. Le lundi 26 mars de l’année 978[247], lui, ainsi que ses fils et ses neveux, furent destitués de toutes leurs fonctions et dignités. L’ordre fut donné de les arrêter et de mettre leurs biens sous le séquestre, jusqu’à ce qu’ils eussent été reconnus innocents du crime de malversation dont on les accusait[248].

Bien qu’un tel événement ne put le surprendre, Moçhafî en fut cependant profondément ému. Sa conscience n’était pas tranquille. Mainte injustice qu’il avait commise pendant sa longue carrière lui revenait à l’esprit et l’oppressait. Quand il prit congé de sa famille: «Vous ne me reverrez pas vivant, dit-il; la terrible prière a été exaucée; depuis quarante ans j’attends ce moment!» Interrogé sur le sens de ces paroles énigmatiques: «Quand Abdérame régnait encore, dit-il, je fus chargé d’informer contre un accusé et de le juger. Je le trouvai innocent; mais j’avais mes raisons pour dire qu’il ne l’était pas, de sorte qu’il dut subir une peine infamante, qu’il perdit ses biens et qu’il resta longtemps en prison. Or une nuit que je dormais j’entendis une voix qui me criait: «Rends la liberté à cet homme! Sa prière a été exaucée, et un jour le sort qui l’a frappé te frappera aussi.» Je m’éveillai en sursaut et plein de frayeur. Je fis venir cet homme et je le priai de me pardonner. Il refusa de le faire. Alors je le conjurai de me dire au moins s’il avait adressé à l’Eternel une prière qui me concernait.--Oui, me répondit-il; j’ai prié Dieu de te faire mourir dans un cachot aussi étroit que celui où tu m’as fait gémir si longtemps.--Je me repentis alors de mon injustice et je rendis la liberté à celui qui en avait été la victime. Mais le remords venait trop tard[249]!»

Les accusés furent conduits à Zahrâ, où se trouvait la prison d’Etat. Le général Hichâm-Moçhafî, un neveu du ministre, qui avait blessé Ibn-abî-Amir en s’attribuant l’honneur des succès remportés dans la dernière campagne, fut la première victime du ressentiment de cet homme puissant. A peine arrivé dans la prison, il fut mis à mort[250].

Le conseil d’Etat fut chargé d’instruire le procès de Moçhafî. Il dura fort longtemps. Les preuves ne manquaient pas pour établir que pendant son ministère Moçhafî s’était rendu coupable de malversation; par conséquent ses biens furent confisqués en partie, et son magnifique palais dans le quartier de Roçâfa fut vendu au plus offrant. Mais des accusations nouvelles surgissaient sans cesse contre lui, et les vizirs, qui voulaient par là plaire à Ibn-abî-Amir, les accueillaient avec empressement. Condamné ainsi à différentes reprises et pour plusieurs forfaits, Moçhafî fut dépouillé peu à peu de tout ce qu’il possédait, et cependant les vizirs, qui croyaient qu’il avait encore quelque chose qu’on pût lui extorquer, continuaient à le vexer et à l’accabler d’outrages[251]. La dernière fois qu’il fut assigné à comparaître par-devant ses juges, il était tellement affaibli par l’âge, la captivité et le chagrin, qu’il avait de la peine à faire le long trajet de Zahrâ à l’hôtel du vizirat, et cependant son impitoyable gardien ne cessait de lui répéter d’un ton bourru qu’il lui fallait presser le pas et ne pas faire attendre le conseil. «Doucement, mon fils, lui dit alors le vieillard; tu veux que je meure et tu obtiendras ton désir. Ah! je voudrais pouvoir acheter la mort, mais Dieu y a mis un prix excessif!» Puis il improvisa ces vers:

Ne te fie jamais à la fortune, car elle est variable! Naguère encore les lions me craignaient, et maintenant je tremble à la vue d’un renard. Ah! quelle honte pour un homme de cœur que d’être obligé d’implorer la clémence d’un scélérat!

Quand il fut arrivé devant ses juges, il s’assit dans un coin de la salle sans saluer personne, ce que voyant: «Ton éducation a-t-elle donc été si mauvaise, lui cria le vizir Ibn-Djâbir, un complaisant d’Ibn-abî-Amir, que tu ignores même les lois les plus simples de la politesse?» Moçhafî garda le silence; mais comme Ibn-Djâbir continuait à lui lancer des injures: «Toi-même, dit-il enfin, tu manques aux égards que tu me dois; tu paies mes bienfaits d’ingratitude, et tu oses encore me dire que je manque aux lois de la politesse?» Un peu déconcerté par ces paroles, mais recouvrant aussitôt son audace: «Tu mens! lui cria Ibn-Djâbir; je te devrais des bienfaits, moi? Bien au contraire,» et il se mit à énumérer les griefs qu’il avait contre lui. Quand il eut fini: «Ce n’est pas pour ces choses-là que je te demande de la reconnaissance, lui répliqua Moçhafî; mais il n’en est pas moins vrai que lorsque tu t’étais approprié des sommes qui t’avaient été confiées et que le feu calife (Dieu aie son âme!) voulait te faire couper la main droite, j’ai demandé et obtenu ta grâce.» Ibn-Djâbir nia le fait et jura que c’était une calomnie infâme. «Je conjure tous ceux qui savent quelque chose là-dessus, s’écria alors le vieillard dans son indignation, de déclarer si j’ai dit vrai ou non. Oui, il y a du vrai dans ce que vous dites, lui répliqua le vizir Ibn-Iyâch; cependant, dans les circonstances où vous êtes, vous auriez mieux fait de ne pas rappeler cette vieille histoire.--Vous avez raison peut-être, lui répondit Moçhafî; mais cet homme m’a fait perdre patience, et j’ai dû dire ce que j’avais sur le cœur.»

Un autre vizir, Ibn-Djahwar, avait écouté cette discussion avec une répugnance croissante. Quoiqu’il n’aimât pas Moçhafî et qu’il eût même concouru à sa chute, il savait cependant qu’on doit des égards même à ses ennemis, et surtout à ses ennemis vaincus. Prenant maintenant la parole, il dit à Ibn-Djâbir d’un ton d’autorité que justifiaient de longs services et un nom aussi ancien et presque aussi illustre que celui de la dynastie elle-même: «Ne savez-vous donc pas, Ibn-Djâbir, que celui qui a eu le malheur d’encourir la disgrâce du monarque ne doit pas saluer les grands dignitaires de l’Etat? La raison en est évidente, car si ces dignitaires lui rendent son salut, ils manquent à leur devoir envers le sultan, et s’ils ne le lui rendent pas, ils manquent à leur devoir envers l’Eternel. Un homme qui est tombé en disgrâce ne doit donc pas saluer, Moçhafî sait cela.»

Tout honteux de la leçon qu’il venait de recevoir, Ibn-Djâbir garda le silence, tandis qu’un faible rayon de joie brilla dans les yeux presque éteints du malheureux vieillard.

On procéda ensuite à l’interrogatoire. Comme on produisait contre Moçhafî de nouvelles charges afin de lui extorquer encore une fois de l’argent: «Je jure par tout ce qu’il y a de plus sacré, s’écria-t-il, que je ne possède plus rien! Dussé-je être coupé par morceaux, je ne pourrais vous donner un seul dirhem!» On le crut, et on donna l’ordre de le reconduire à la prison[252].

A partir de cette époque, il fut tour à tour libre et prisonnier, mais toujours malheureux. Ibn-abî-Amir semblait prendre un barbare plaisir à le tourmenter, et l’on s’explique difficilement la haine implacable qu’il avait vouée à cet homme médiocre et qui n’était plus en état de lui nuire. Tout ce que l’on peut conjecturer à ce sujet, c’est qu’il ne pouvait lui pardonner le crime inutile qu’il l’avait forcé de commettre alors qu’il lui avait ordonné de tuer Moghîra. Quoi qu’il en soit, il le traînait à sa suite partout où il allait, sans même lui fournir de quoi pourvoir à ses besoins. Un secrétaire du ministre racontait que pendant une campagne il vit une nuit Moçhafî à côté de la tente de son maître, tandis que son fils Othmân lui donnait à boire, faute de mieux, un mauvais mélange d’eau et de farine[253]. Le chagrin et le désespoir le minaient et le rongeaient, et il exhalait sa douleur dans des poèmes aussi harmonieux que touchants. Mais quoiqu’il eût dit un jour à son gardien qu’il désirait la mort, il se cramponnait à la vie avec une ténacité singulière, et de même qu’il avait manqué de perspicacité et d’énergie alors qu’il était encore au pouvoir, il manquait de dignité dans son malheur. Pour fléchir _le renard_, il s’abaissait aux demandes les plus humiliantes. Une fois il le supplia de lui confier l’éducation de ses enfants. Ibn-abî-Amir, qui ne concevait pas que l’on pût perdre jusqu’à ce point le respect de soi-même, ne vit qu’une ruse dans cette prière. «Il veut flétrir ma réputation et me faire passer pour un nigaud, dit-il. Bien des gens m’ont vu jadis à la porte de son palais, et pour le leur rappeler, il veut qu’on le voie à présent dans la cour du mien[254].»

Pendant cinq ans Moçhafî traîna ainsi une triste et pénible existence. Comme il semblait s’obstiner, en dépit de son grand âge et des nombreux dégoûts dont on l’abreuvait, à ne pas mourir, on lui ôta enfin la vie, soit en l’étranglant, soit en l’empoisonnant, car les auteurs arabes ne sont pas d’accord là-dessus[255]. Quand il eut appris que son ancien rival avait cessé de vivre, Ibn-abî-Amir chargea deux de ses employés de prendre soin de l’inhumation. L’un d’eux, le secrétaire Mohammed ibn-Ismâîl, raconte ainsi la scène dont il avait été témoin: «Je trouvai que le cadavre ne présentait aucune trace de violence. Il était couvert seulement d’un vieux manteau qui appartenait à un porte-clefs. Un laveur que mon collègue, Mohammed ibn-Maslama, avait fait venir, lava le corps (je n’exagère rien) sur le battant d’une vieille porte qui avait été arrachée de ses gonds. Ensuite nous portâmes le brancard au tombeau, accompagnés seulement de l’imâm de la mosquée que nous avions chargé de réciter les prières des morts. Aucun passant n’osa jeter les yeux sur le cadavre. C’était pour moi une frappante leçon. Que l’on se figure que dans le temps où Moçhafî était encore tout-puissant, j’avais à lui remettre une requête destinée à lui seul. Je m’étais placé sur son passage; mais son cortége était si nombreux et les rues étaient d’ailleurs tellement encombrées de gens qui désiraient le voir et le saluer, qu’il me fut impossible, quelques efforts que je fisse, de m’approcher de lui, et que je fus obligé de confier ma requête à un de ses secrétaires qui chevauchaient à côté de l’escorte et qui étaient chargés de recevoir les écrits de ce genre. Au retour je comparais cette scène à celle dont je venais d’être témoin, et, réfléchissant à l’inconstance de la fortune, je sentais quelque chose qui m’oppressait et qui m’empêchait de respirer[256].»

IX.

Le jour même où Moçhafî avait été destitué et arrêté, Ibn-abî-Amir avait été promu à la dignité de hâdjib[257]. Dorénavant il partageait donc l’autorité suprême avec son beau-père, et sa puissance était si grande qu’il pouvait sembler téméraire de lui résister. On l’osa cependant. Le parti qui avait voulu donner la couronne à un autre qu’au jeune fils de Hacam II et dont l’eunuque Djaudhar était l’âme, existait encore, les vers satiriques que l’on chantait dans les rues de Cordoue en dépit de la police, ne l’attestaient que trop. Ibn-abî-Amir ne tolérait pas la moindre allusion à la liaison trop étroite peut-être qui existait entre lui et la sultane; il fit même mettre à mort une chanteuse à laquelle son maître, qui voulait la vendre au ministre, avait appris un chant d’amour sur Aurore[258]; et cependant on fredonnait dans la rue des vers tels que ceux-ci:

Le monde touche à sa fin; tout va périr, car les choses les plus détestables se passent. Le calife est à l’école et sa mère est grosse du fait de ses deux amants[259].

Tant qu’on se bornait à chansonner la cour, le péril n’était pas fort grand; mais Djaudhar osa aller plus loin. De concert avec le président du tribunal d’appel, Abdalmélic ibn-Mondhir, il ourdit un complot dont le but était d’assassiner le jeune calife et de placer sur le trône un autre petit-fils d’Abdérame III, à savoir Abdérame ibn-Obaidallâh. Une foule de cadis, de faquis et d’hommes de lettres, parmi lesquels on remarquait l’ingénieux poète Ramâdî, trempèrent dans cette conspiration. Ramâdî portait à Ibn-abî-Amir une haine mortelle. Il avait été l’ami de Moçhafî et il était du petit nombre de ceux qui lui étaient restés fidèles alors même que la fortune lui eut tourné le dos. Il brûlait maintenant du désir de le venger, et il avait composé contre Ibn-abî-Amir des satires virulentes[260].

Les conjurés comptaient sur le succès de leur entreprise, d’autant plus que le vizir Ziyâd ibn-Aflah, qui remplissait alors le poste de préfet de la capitale, y connivait. Aussi étaient-ils convenus avec lui du jour et de l’heure où ils exécuteraient leur dessein. Djaudhar, qui n’était plus à la cour, mais qui, grâce à l’emploi qu’il avait eu, pouvait encore facilement approcher du souverain, s’était chargé d’assassiner ce dernier, et immédiatement après, ses complices proclameraient Abdérame IV.

Au jour fixé, lorsque le préfet eut quitté le palais califal pour retourner vers sa demeure qui était située à l’extrémité de la ville, et qu’en partant il eut emmené tous ses agents avec lui, Djaudhar demanda et obtint une audience. Arrivé en présence du calife, il tâcha de le poignarder; mais un certain Ibn-Arous, qui se trouvait dans la salle, se jeta sur lui avant qu’il eût pu accomplir son projet. Une lutte s’engagea pendant laquelle Djaudhar eut ses vêtements déchirés; mais Ibn-Arous ayant appelé les gardes à son secours, ceux-ci arrêtèrent l’eunuque. Peu de temps après, Ziyâd ibn-Aflah, qui avait entendu dire que le complot avait échoué, arriva en toute hâte au palais. Ibn-Arous lui reprocha sa nonchalance, et lui donna assez clairement à entendre qu’il le croyait complice du crime que Djaudhar avait voulu commettre; mais le préfet s’excusa de son mieux, protesta de sa fidélité au monarque, et, voulant démentir par son zèle les soupçons qui pesaient sur lui, il fit arrêter sur-le-champ les personnes suspectes, en ordonnant de les conduire, de même que Djaudhar, à la prison de Zahrâ[261].

On instruisit aussitôt le procès des conspirateurs, et le jugement ne se fit pas attendre. Le président du tribunal d’appel fut déclaré coupable du crime de haute trahison; mais ses juges n’indiquèrent pas avec précision la peine qu’il devrait subir; ils déclarèrent seulement qu’il tombait dans les termes de ce verset du Coran: «Voici quelle sera la récompense de ceux qui combattent Dieu et son apôtre, et qui emploient toutes leurs forces à commettre des désordres sur la terre: vous les mettrez à mort ou vous leur ferez subir le supplice de la croix; vous leur couperez les mains et les pieds alternés; ils seront chassés de leur pays.» Dans ce verset, on le voit, l’énonciation des peines est fort vague; aussi le tribunal laissa-t-il au calife le choix de celle qu’il fallait appliquer. Dans les circonstances données, c’était donc au conseil d’Etat de prononcer, et dans cette assemblée, dont il était membre, Ziyâd ibn-Aflah, qui faisait tous ses efforts pour regagner la faveur d’Ibn-abî-Amir, opina le premier à appliquer la peine la plus grave. Son avis prévalut, et Abdalmélic ibn-Mondhir subit le suplice de la croix. Le prétendant Abdérame fut aussi mis à mort[262]. Quant à Djaudhar, nous ignorons ce que l’on décida à son égard; mais tout porte à croire qu’il fut crucifié. Le sort de Ramâdî, quoique nullement enviable, fut cependant moins dur. Ibn-abî-Amir, qui voulait l’exiler, se laissa fléchir par les prières des amis du poète; mais tout en lui permettant de rester à Cordoue, il mit à cette grâce une restriction cruelle: il fit proclamer par des hérauts que quiconque lui adresserait la parole serait sévèrement puni. Condamné ainsi à un mutisme perpétuel, le pauvre poète errait dorénavant _comme un mort_ (c’est l’expression d’un auteur arabe) au milieu de la foule qui encombrait les rues de la capitale[263].