Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 3/4 jusqu'à la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-1100)

Part 8

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Toute l’assemblée fut de son avis, et on lui conseilla de faire échouer le projet des eunuques en faisant tuer Moghîra avant que celui-ci eût été instruit de la mort de son frère. Moçhafî approuva ce projet; mais quand il demanda qui se chargerait de l’exécuter, il ne reçut point de réponse. Personne ne voulait se souiller d’un tel assassinat.

Ibn-abî-Amir prit alors la parole. «Je crains, dit-il, que nos affaires ne tournent à mal. Nous sommes les amis du chef que voici; ce qu’il commande, il faut le faire, et puisque personne d’entre vous ne veut se charger de cette entreprise, je m’en charge, moi, pourvu toutefois que notre chef y consente. Ne craignez donc rien et ayez confiance en moi.»

Ces paroles excitèrent une surprise générale. On ne s’attendait pas à voir un fonctionnaire civil se présenter pour accomplir un meurtre que des guerriers accoutumés à la vue du sang et du carnage n’osaient pas commettre. On accepta toutefois son offre avec empressement, et on lui dit: «Vous avez raison, après tout, de vous charger de l’exécution de ce projet. Comme vous avez l’honneur d’être admis dans l’intimité du calife Hichâm et que vous jouissez aussi de l’estime de plusieurs autres membres de la famille royale, personne ne pourrait remplir aussi bien que vous une tâche aussi délicate.»

Ibn-abî-Amir monta donc à cheval, et, accompagné du général Bedr (un client d’Abdérame III), de cent gardes du corps et de quelques escadrons espagnols, il se rendit vers le palais de Moghîra. Quand il y fut arrivé, il posta les gardes du corps à la porte, fit cerner le palais par les autres troupes, et, pénétrant seul dans la salle où se trouvait le prince, il lui dit que le calife n’était plus et que Hichâm lui avait succédé. «Cependant, ajouta-t-il, les vizirs craignent que vous ne soyez mécontent d’un tel arrangement, et ils m’ont envoyé auprès de vous pour vous demander ce que vous en pensez.»

Le prince pâlit à ces paroles. Il ne comprenait que trop bien ce qu’elles signifiaient, et, voyant déjà le glaive suspendu sur sa tête, il dit d’une voix tremblante: «La mort de mon frère m’afflige plus que je ne puis vous le dire; mais j’apprends avec satisfaction que mon neveu lui a succédé. Que son règne soit long et heureux! Quant à ceux qui vous ont envoyé vers moi, dites-leur que je leur obéirai en toutes choses et que je tiendrai le serment que j’ai déjà prêté à Hichâm. Exigez de moi toutes les garanties que vous voudrez; mais si vous êtes venu pour autre chose encore, je vous supplie d’avoir pitié de moi. Ah! je vous en conjure par l’Eternel, épargnez mes jours et réfléchissez mûrement à ce que vous allez faire!»

Ibn-abî-Amir eut pitié de la jeunesse du prince, et, se laissant gagner par son air candide, il crut à la sincérité de ses protestations. Il n’avait pas reculé devant l’idée d’un meurtre qu’il jugeait nécessaire au bien de l’Etat et à ses propres intérêts, mais il ne voulait pas souiller ses mains du sang d’un homme qu’il ne croyait pas à craindre. Il écrivit donc à Moçhafî pour lui dire qu’il avait trouvé le prince dans les meilleures dispositions, qu’il n’y avait rien à redouter de sa part, et que par conséquent il demandait l’autorisation de lui laisser la vie. Il chargea un soldat d’aller porter ce billet au ministre. Bientôt après, ce soldat revint avec la réponse de Moçhafî. Elle était conçue en ces termes: «Tu gâtes tout par tes scrupules, et je commence à croire que tu nous as trompés. Fais ton devoir, sinon nous enverrons un autre à ta place.»

Ibn-abî-Amir montra au prince ce billet qui contenait son arrêt de mort; puis, ne voulant pas être témoin de l’acte horrible qui allait s’accomplir, il quitta la salle et ordonna aux soldats d’y entrer. Sachant ce qu’ils avaient à faire, ceux-ci étranglèrent le prince, et, ayant suspendu son cadavre dans un cabinet contigu, ils dirent aux domestiques que le prince s’était pendu alors qu’ils voulaient le forcer d’aller rendre hommage à son neveu. Bientôt après, ils reçurent d’Ibn-abî-Amir l’ordre d’enterrer le cadavre dans la salle et d’en murer les portes.

Sa tâche accomplie, Ibn-abî-Amir retourna auprès du ministre, et lui dit que ses ordres avaient été exécutés. Moçhafî le remercia avec effusion, et pour lui montrer sa reconnaissance, il le fit asseoir à ses côtés.

Fâyic et Djaudhar ne tardèrent pas à apprendre que Moçhafî les avait trompés et qu’il avait déjoué leur projet. L’un et l’autre, mais Djaudhar surtout, étaient furieux. «Vous voyez maintenant, dit-il à son collègue, que j’avais raison lorsque je soutenais qu’avant tout il fallait nous débarrasser de Moçhafî; mais vous n’avez pas voulu me croire.» Cependant ils furent obligés de faire bonne mine à mauvais jeu, et, étant venus trouver Moçhafî, ils lui firent leurs excuses en disant qu’ils avaient été mal inspirés et que son plan valait beaucoup mieux que le leur. Le ministre, qui les haïssait autant qu’il était haï par eux, mais qui en ce moment ne pouvait pas encore songer à les punir, fit semblant d’agréer leurs explications, de sorte qu’en apparence du moins, la paix était rétablie entre eux et lui[229].

Dans la matinée du lendemain, lundi 2 octobre, les habitants de Cordoue reçurent l’ordre de se rendre au palais. Quand ils y furent arrivés, ils trouvèrent le jeune calife dans la salle du trône. Près de lui se tenait Moçhafî, qui avait Fâyic à sa droite et Djaudhar à sa gauche. Les autres dignitaires étaient aussi à leurs places. Le cadi Ibn-as-Salîm fit d’abord prêter le serment par les oncles et les cousins du monarque, puis par les vizirs, les serviteurs de la cour, les principaux Coraichites et les notables de la capitale. Cela fait, Ibn-abî-Amir fut chargé de le faire prêter par le reste de l’assemblée. La chose n’était pas aisée, car il y avait des réfractaires; mais grâce à son éloquence et à son talent de persuasion, Ibn-abî-Amir réussit à la mener à bonne fin, de sorte qu’il y eut à peine deux ou trois personnes qui persistèrent dans leur refus. Aussi tout le monde fut d’accord pour louer le tact et l’habileté dont l’inspecteur de la monnaie avait fait preuve à cette occasion[230].

Jusque-là tout avait réussi à Moçhafî et ses partisans, et l’avenir semblait sans nuages. Le peuple, à en juger par son attitude calme et résignée, s’était accoutumé à l’idée d’une régence, qui naguère lui inspirait tant d’aversion et d’effroi. Mais ces apparences étaient trompeuses; le feu couvait sous la cendre. On maudissait en secret les grands seigneurs avides et ambitieux qui s’étaient emparés du pouvoir, et qui avaient inauguré leur règne par le meurtre de l’infortuné Moghîra. Les eunuques slaves prirent grand soin de fomenter le mécontentement des habitants de la capitale, et en peu de temps il devint tel que d’un instant à l’autre il pouvait se changer en révolte. Ibn-abî-Amir, qui ne se faisait pas illusion sur cette disposition des esprits, conseilla alors à Moçhafî d’intimider le peuple par une promenade militaire, de réveiller chez lui l’amour qu’il avait toujours eu pour ses monarques en lui montrant le jeune calife, et de le contenter par l’abolition de quelque impôt. Le ministre ayant approuvé ces propositions, on résolut que le calife se montrerait au peuple le samedi 7 octobre. Dans la matinée de ce jour, Moçhafî, qui jusque-là n’avait porté que le titre de vizir, fut nommé, ou plutôt se nomma lui-même, hâdjib ou premier ministre, tandis qu’Ibn-abî-Amir, conformément à la volonté expresse d’Aurore[231], fut promu à la dignité de vizir, à la charge de gouverner l’Etat conjointement avec Moçhafî. Ensuite Hichâm II parcourut à cheval les rues de la capitale, entouré d’un nombre immense de soldats et accompagné d’Ibn-abî-Amir. En même temps on publia un décret en vertu duquel l’impôt sur l’huile, l’un des plus odieux et qui pesait principalement sur les classes inférieures, fut aboli. Ces mesures, la dernière surtout, produisirent l’effet qu’on s’en était promis, et comme Ibn-abî-Amir prit soin de faire dire par ses amis que c’était lui qui avait conseillé l’abolition de l’impôt sur l’huile, le peuple des rues, celui qui fait les émeutes, le proclama un véritable ami des pauvres[232].

Les eunuques, toutefois, continuaient à ourdir des complots, et Moçhafî fut informé par ses espions que des personnes fort suspectes et qui semblaient servir d’intermédiaires entre les eunuques et leurs amis du dehors, passaient et repassaient sans cesse par la porte de Fer. Afin de rendre la surveillance plus facile, le premier ministre fit murer cette porte, de manière qu’on ne pouvait plus entrer dans le palais que par celle de la Sodda. En outre il pria Ibn-abî-Amir de faire tous ses efforts pour enlever à Fâyic et Djaudhar leurs serviteurs armés qui n’étaient ni eunuques ni esclaves. Ibn-abî-Amir le lui promit, et à force d’argent et de promesses il y réussit si bien, que cinq cents hommes quittèrent le service des deux eunuques pour le sien. Comme il pouvait compter en outre sur l’appui du régiment africain des Beni-Birzél, sa puissance était bien plus grande que celle de ses adversaires. Djaudhar le comprit, et fort mécontent de ce qui se passait, il offrit sa démission comme grand fauconnier et demanda la permission de quitter le palais califal. Ce n’était qu’une ruse. Croyant qu’on ne pouvait se passer de ses services, il se tenait assuré que sa demande lui serait refusée, et qu’alors il aurait l’occasion de dicter à ses adversaires les conditions auxquelles il consentait à rester à son poste. Son espoir fut trompé. Contre son attente, sa démission fut acceptée. Ses partisans en furent exaspérés outre mesure; ils se répandirent en invectives et en menaces contre Moçhafî et contre Ibn-abî-Amir. Un de leurs chefs, Dorrî, le majordome en second, se signala surtout par la violence de ses discours. Alors Moçhafî chargea Ibn-abî-Amir de chercher un moyen quelconque pour le débarrasser de cet homme. Ce moyen n’était pas difficile à trouver. Dorrî était seigneur de Baéza, et les habitants de ce district avaient fort à souffrir de la tyrannie et de la rapacité des intendants de leur maître. Ibn-abî-Amir profita de cette circonstance. Il fit dire secrètement aux habitants de Baéza que s’ils voulaient venir porter plainte contre leur seigneur et ses employés, ils pouvaient être assurés que le gouvernement leur donnerait raison. Ils ne manquèrent pas de le faire, et Dorrî fut sommé par un ordre du calife de se rendre à l’hôtel du vizirat afin d’y être confronté avec ses sujets. Il obéit; mais arrivé à l’hôtel et voyant qu’on y avait déployé un grand appareil militaire, il craignit pour sa vie et voulut retourner sur ses pas. Ibn-abî-Amir l’en empêcha en le saisissant au collet. Une lutte s’ensuivit, pendant laquelle Dorrî tira son adversaire par la barbe. Alors Ibn-abî-Amir appela les soldats à son secours. Les troupes espagnoles ne bougèrent pas; elles respectaient trop Dorrî pour oser porter la main sur lui; mais les Beni-Birzél, qui ne partageaient pas leurs scrupules, accoururent en toute hâte, arrêtèrent Dorrî, et se mirent à le maltraiter. Un coup de plat de sabre lui enleva ses facultés intellectuelles. On le porta aussitôt à sa demeure, où on l’acheva pendant la nuit.

Sentant que par ce meurtre ils s’étaient brouillés irréparablement avec les Slaves, les deux ministres prirent à l’instant même une mesure décisive. Fâyic et ses amis reçurent l’ordre, de la part du calife, de quitter sur-le-champ le palais; puis on leur intenta des procès à cause de malversation, et ils furent condamnés à des amendes fort considérables, qui, en les appauvrissant, les mirent hors d’état de nuire désormais aux ministres. A l’égard de Fâyic, que l’on jugeait le plus dangereux de tous, l’on montra encore plus de rigueur. Il fut exilé dans une des îles Baléares, où il mourut quelque temps après. Quant aux eunuques qui s’étaient moins compromis, on leur laissa leurs emplois, et l’un d’entre eux, Socr, fut nommé chef du palais et des gardes du corps.

Ces mesures, quoique prises par les duumvirs dans leur propre intérêt, les rendaient cependant populaires. La haine que les Cordouans portaient aux Slaves dont ils avaient eu tant à souffrir, était immense, et ils se réjouirent fort de leur ruine[233].

D’un autre côté, toutefois, le gouvernement excitait de violents murmures par son inaction vis-à-vis des chrétiens du Nord. Ces derniers, qui, comme nous l’avons dit, avaient recommencé les hostilités à l’époque où Hacam II était tombé malade, devenaient de plus en plus audacieux et poussaient même des expéditions hardies jusqu’aux portes de Cordoue. Moçhafî ne manquait, pour les repousser, ni d’argent ni de troupes; mais ne comprenant rien à la guerre, il ne faisait presque rien pour la défense du pays. La sultane Aurore s’alarmait avec raison et des progrès des chrétiens et du mécontentement des Andalous qui en était la suite. Elle communiqua ses craintes à Ibn-abî-Amir, qui de son côté s’indignait depuis longtemps de la faiblesse et de l’incapacité de son collègue, mais qui rassura la sultane en lui disant que s’il réussissait à obtenir de l’argent et le commandement de l’armée, il était certain de battre l’ennemi[234]. A la suite de cet entretien il montra clairement à son collègue que s’il persistait dans son inaction, le pouvoir lui échapperait sous peu, et qu’il était non-seulement de son devoir, mais encore de son intérêt, de prendre sans retard des mesures énergiques. Moçhafî, qui sentait qu’il avait raison, rassembla alors les vizirs et leur proposa d’envoyer une armée contre les chrétiens. Cette proposition, combattue par quelques-uns, fut approuvée par la majorité; il s’agissait seulement de savoir qui commanderait l’armée, et la responsabilité dans cette circonstance paraissait si grande aux vizirs qu’aucun d’entre eux ne voulait la prendre sur lui. «Je me charge de commander les troupes, dit alors Ibn-abî-Amir, mais à la condition que j’aurai la liberté de les choisir moi-même, et qu’on me donnera un subside de cent mille pièces d’or.» Cette somme parut exorbitante à un vizir et il le dit. «Eh bien! s’écria alors Ibn-abî-Amir, prenez-en deux cent mille, vous, et mettez-vous à la tête de l’armée si vous l’osez!» L’autre ne l’osa pas, et l’on résolut de confier le commandement à Ibn-abî-Amir et de lui donner l’argent qu’il demandait.

Ayant choisi pour l’accompagner les meilleures troupes de l’empire, le vizir se mit en campagne vers la fin du mois de février de l’année 977. Il franchit la frontière et mit le siége devant la forteresse de los Baños, une de celles que Ramire II avait fait rebâtir après sa glorieuse victoire de Simancas[235]. S’étant rendu maître du faubourg, il fit un ample butin, et vers le milieu d’avril il retourna à Cordoue avec un grand nombre de prisonniers.

Le résultat de cette campagne, bien que peu important au fond, causa cependant une grande joie dans la capitale, ce qui, dans les circonstances données, était assez naturel. Pour la première fois depuis le commencement de la guerre, l’armée musulmane avait repris l’offensive et donné une leçon à l’ennemi, leçon dont celui-ci se souvint si bien que dans la suite il ne s’avisa plus de venir troubler le sommeil des Cordouans. C’était beaucoup aux yeux de ces derniers, et pour le moment ils ne demandaient rien de plus; mais s’ils s’exagéraient peut-être les succès obtenus, il est impossible de méconnaître la grande importance que cette campagne avait eue pour Ibn-abî-Amir lui-même. Voulant gagner l’affection de l’armée, qui peut-être avait encore une certaine défiance pour cet ex-cadi transformé en général, il lui avait prodigué l’or qu’il avait reçu à titre de subside, et pendant toute la durée de la campagne il avait tenu table ouverte. Son projet lui avait pleinement réussi. Officiers et soldats s’extasiaient sur l’affabilité du vizir, sur sa libéralité et jusque sur les talents de ses cuisiniers. Dorénavant il pouvait compter sur leur dévoûment; pourvu qu’il continuât à récompenser largement leurs services, ils étaient à lui de corps et d’âme[236].

VIII.

Au fur et à mesure que la puissance d’Ibn-abî-Amir augmentait, Moçhafî perdait de son crédit. Cet homme avait peu de mérite. Il était d’humble naissance, mais comme son père, un Berber du pays valencien, avait été le précepteur de Hacam, ce prince avait de bonne heure reporté sur le fils l’affection et l’estime qu’il avait eues pour le père. Moçhafî avait d’ailleurs les talents que Hacam appréciait le plus: il était homme de lettres et poète. Sa fortune avait été merveilleuse. D’abord secrétaire intime de Hacam, il était devenu successivement colonel du deuxième régiment de la _Chorta_, gouverneur de Majorque et premier secrétaire d’Etat[237]. Mais il n’avait pas su se faire des amis. Il avait toute la morgue d’un parvenu; son insupportable orgueil blessait les nobles qui le méprisaient à cause de sa basse extraction. Devenu premier ministre, il avait semblé d’abord vouloir se corriger de ce défaut; mais bientôt après il avait repris ses manières hautaines[238]. Sa probité était plus que suspecte. Peu de fonctionnaires, il est vrai, étaient alors à l’abri d’un tel reproche; aussi lui eût-on pardonné peut-être ses concussions manifestes, s’il eût consenti à partager ses dépouilles avec d’autres; mais il gardait tout pour lui, et c’est ce qu’on ne lui pardonnait pas[239]. On l’accusait en outre de népotisme; presque tous les postes importants étaient entre les mains de ses fils et de ses neveux[240]. Quant aux talents requis dans un homme d’Etat, Moçhafî n’en possédait aucun. Dans toutes les circonstances qui sortaient du commun des choses, il ne savait jamais que résoudre ou que faire; d’autres personnes devaient alors penser et agir pour lui, et ordinairement il s’adressait à Ibn-abî-Amir. Ce dernier se contenterait-il longtemps du rôle de confident et de conseiller que Moçhafî lui faisait jouer? Des esprits clairvoyants en doutaient; ils croyaient s’apercevoir que le moment n’était pas loin où Ibn-abî-Amir voudrait être premier ministre de nom, comme il l’était de fait.

Ils ne se trompaient pas. Ibn-abî-Amir avait déjà résolu de faire tomber Moçhafî; il y travaillait activement mais sourdement. Il ne changea rien à sa conduite envers son collègue; il continua à lui témoigner le même respect que par le passé; mais en secret il le contrariait en toutes choses et ne perdait aucune occasion pour appeler l’attention d’Aurore sur son incapacité et sur les fautes qu’il commettait[241]. Moçhafî ne se doutait de rien; ce n’était pas Ibn-abî-Amir qui lui inspirait des craintes, il le croyait au contraire son meilleur ami, mais c’était Ghâlib, le gouverneur de la Frontière inférieure, qui exerçait sur les troupes une influence illimitée[242]. En effet, Ghâlib haïssait et méprisait Moçhafî, et il ne s’en cachait pas. Justement fier des lauriers qu’il avait cueillis sur je ne sais combien de champs de bataille, il s’indignait de ce qu’un homme de rien et qui n’avait jamais tiré l’épée fût premier ministre. Il disait hautement que ce poste lui appartenait. En apparence il obéissait encore à Moçhafî; mais par sa conduite tout au moins ambiguë il montrait assez que le gouvernement n’avait pas à compter sur lui. Depuis la mort de Hacam il faisait la guerre contre les chrétiens avec une mollesse qui formait un bizarre contraste avec l’énergie bien connue de son caractère. Il ne trahissait pas encore, il ne s’était pas encore mis en révolte ouverte, il n’avait pas encore appelé les chrétiens à son aide, mais sa conduite donnait à penser qu’avant peu il ferait tout cela, et s’il le faisait, la chute du premier ministre était inévitable. Comment celui-ci aurait-il pu résister au meilleur général et aux meilleurs soldats de l’empire, qui seraient secondés par les Léonais et les Castillans? D’ailleurs, au moindre échec qu’il éprouverait, ses nombreux ennemis saisiraient l’occasion aux cheveux pour lui faire perdre son poste, ses richesses, sa tête peut-être.

Moçhafî avait assez de perspicacité pour ne pas s’aveugler sur le péril qui le menaçait, et dans son angoisse il demanda conseil à ses vizirs et surtout à Ibn-abî-Amir. On lui répondit qu’il devait se concilier l’amitié de Ghâlib à quelque prix que ce fût. Il y consentit, et alors Ibn-abî-Amir s’offrit pour médiateur. La campagne qui allait s’ouvrir, disait-il, lui fournirait l’occasion de s’aboucher avec le gouverneur de la Frontière inférieure, et ce cas échéant, il se faisait fort d’amener la réconciliation que Moçhafî désirait.

Telles étaient ses paroles, mais il méditait un tout autre projet. Dans l’espoir d’arriver à un but éclatant, les voies tortueuses ne répugnaient pas à son ambition, et au lieu de tâcher de rapprocher les deux rivaux, il songeait au contraire au moyen de les brouiller encore davantage. Il agit en conséquence. Assurant toujours Moçhafî de son entier dévoûment à ses intérêts, il vantait à Aurore les grands talents de Ghâlib; il lui répétait à chaque instant qu’on ne pouvait se passer des services de ce général, et qu’il fallait se l’attacher en lui donnant un plus haut titre que ceux qu’il avait déjà. Ses menées portèrent leur fruit. Grâce à l’influence d’Aurore, Ghâlib fut promu à la dignité de Dhou-’l-vizâratain (chef de l’administration militaire et civile) et de généralissime de toute l’armée de la Frontière; mais Moçhafî ne s’était pas opposé à cette mesure, il y avait concouru au contraire, car Ibn-abî-Amir lui avait dit que ce serait un premier pas vers une réconciliation.

Le 23 mai, un mois seulement après son retour à Cordoue, Ibn-abî-Amir, qui venait d’être nommé généralissime de l’armée de la capitale, entreprit sa seconde expédition. A Madrid il eut une entrevue avec Ghâlib. Il se montra envers lui plein d’égards et de déférence, et gagna son cœur en lui disant qu’il considérait Moçhafî comme tout à fait indigne du poste élevé qu’il occupait. Bientôt une alliance étroite s’établit entre les deux généraux, qui résolurent de travailler de concert à la chute de Moçhafî. Puis, ayant franchi la frontière, ils prirent la forteresse de Mola[243], où ils firent beaucoup de butin et de prisonniers. La campagne finie, ils prirent congé l’un de l’autre; mais au moment où ils allaient se séparer, Ghâlib dit encore à son nouvel ami: «Cette expédition a été couronnée d’un plein succès; elle vous procurera une grande renommée, et la cour s’en réjouira tant qu’elle ne songera pas à scruter vos intentions ultérieures. Profitez de cette circonstance; ne quittez pas le palais avant d’avoir été nommé préfet de la capitale à la place du fils de Moçhafî.» Ibn-abî-Amir ayant promis de se souvenir de ce conseil, il reprit la route de Cordoue, tandis que Ghâlib retournait dans son gouvernement.