Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 3/4 jusqu'à la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-1100)

Part 7

Chapter 73,879 wordsPublic domain

Il ne négligea rien pour s’insinuer encore davantage dans la faveur d’Aurore, et il y réussit si parfaitement qu’elle le nomma aussi intendant de ses propres biens, et que sept mois après son entrée à la cour, il fut nommé inspecteur de la monnaie[202]. Grâce à ce dernier poste, il avait toujours des sommes très-considérables à sa disposition, et il en profita pour se faire des amis parmi les grands. Chaque fois qu’un d’entre eux était à bout de ressources (ce qui, au train qu’ils menaient, ne pouvait manquer de leur arriver souvent), il le trouvait prêt à lui venir en aide. On raconte, par exemple, que Mohammed ibn-Aflah, un client du calife et un employé de la cour[203], qui s’était fort endetté par les énormes dépenses qu’il avait faites à l’occasion du mariage de sa fille, lui apporta, dans l’hôtel de la monnaie, une bride enrichie de pierreries, en le priant de lui prêter quelque argent sur cet objet, qui, disait-il, était la seule chose de valeur qui lui restât. A peine eut-il fini de parler qu’Ibn-abî-Amir enjoignit à un de ses employés de peser la bride et de donner à Ibn-Aflah le poids de cet objet en pièces d’argent. Stupéfait d’une telle générosité (car le fer et le cuir de la bride étaient fort lourds), Ibn-Aflah eut peine à en croire ses oreilles quand il entendit l’inspecteur donner cet ordre; mais il fut forcé de se rendre à l’évidence, car peu d’instants après on le pria de soulever sa robe, dans laquelle on versa un véritable torrent de pièces d’argent, de sorte qu’il ne fut pas seulement en état de payer ses dettes, mais qu’il lui resta encore une somme considérable. Aussi avait-il plus tard la coutume de dire: «J’aime Ibn-abî-Amir de toute mon âme, et dût-il m’ordonner de me révolter contre mon souverain, je n’hésiterais pas à lui obéir[204].»

C’est de cette manière qu’Ibn-abî-Amir se créa un parti dévoué à ses intérêts; mais ce qu’il considérait comme son premier devoir, c’était de satisfaire tous les caprices de la sultane et de la combler de présents tels qu’elle n’en avait jamais reçu. Ses inventions étaient souvent ingénieuses. Une fois, par exemple, il fit fabriquer à grands frais un petit palais d’argent, et quand ce superbe joujou fut achevé, il le fit porter par ses esclaves au palais califal, au grand étonnement des habitants de la capitale, qui n’avaient jamais vu un travail d’orfèvrerie aussi magnifique. C’était un cadeau pour Aurore. Elle ne se lassa pas de l’admirer, et dans la suite elle ne négligea aucune occasion pour vanter le mérite de son protégé et pour avancer sa fortune[205]. L’intimité qui régnait entre elle et lui devint même telle, qu’elle donna à jaser aux médisants. Les autres dames du harem recevaient aussi des cadeaux d’Ibn-abî-Amir. Elles s’extasiaient toutes sur sa générosité, la suavité de son langage et la suprême distinction de ses manières. Le vieux calife n’y comprenait rien. «Je ne conçois pas, dit-il un jour à un de ses plus intimes amis, quels moyens ce jeune homme emploie pour régner sur les cœurs des dames de mon harem. Je leur donne tout ce qu’elles peuvent désirer; mais aucun présent ne leur plaît à moins qu’il ne vienne de lui. Je ne sais si je dois voir seulement en lui un serviteur d’une rare intelligence, ou bien un grand magicien. Toujours est-il que je ne suis pas sans inquiétude pour l’argent public qui se trouve entre ses mains[206].»

En effet, le jeune inspecteur courait de grands dangers de ce côté-là. Il avait été fort généreux envers ses amis, mais il l’avait été aux dépens du trésor, et comme sa fortune rapide n’avait pas manqué de faire des envieux, ses ennemis l’accusèrent un jour de malversation auprès du calife. Il fut sommé de se rendre sans retard au palais afin de montrer ses comptes et l’argent qui lui avait été confié. Il promit de venir; mais il se hâta d’aller trouver le vizir Ibn-Hodair, son ami, et, lui ayant exposé franchement la difficile et périlleuse situation dans laquelle il se trouvait, il le pria de lui prêter l’argent qu’il lui fallait pour combler son déficit. Ibn-Hodair lui donna à l’instant même la somme demandée. Alors Ibn-abî-Amir se rendit auprès du calife, et, lui montrant ses comptes ainsi que l’argent qui devait se trouver entre ses mains, il confondit ses accusateurs. Croyant le faire tomber en disgrâce, ceux-ci lui avaient au contraire préparé un éclatant triomphe. Le calife les traita de calomniateurs, et se répandit en éloges sur la capacité et la probité de l’inspecteur de la monnaie[207]. Il le combla de dignités nouvelles. Au commencement de décembre de l’année 968, il lui donna le poste de curateur aux successions vacantes, et, onze mois plus tard, celui de cadi de Séville et de Niébla; puis, le jeune Abdérame étant venu à mourir, il le nomma intendant des biens de Hichâm, qui était désormais l’héritier présomptif du trône (juillet 970). Ce n’était pas tout encore. En février 972, Ibn-abî-Amir fut nommé commandant du deuxième régiment du corps qui portait le nom de _Chorta_ et qui était chargé d’exercer la police dans la capitale[208]. A l’âge de trente et un ans, il cumulait donc cinq ou six postes importants et fort lucratifs[209]. Aussi vivait-il dans un luxe grandiose et presque princier. Le palais qu’il avait fait bâtir à Roçâfa était d’une incomparable magnificence. Une armée de secrétaires et d’autres employés, choisis dans les rangs les plus élevés de la société, y mettait la vie et le mouvement. On y tenait table ouverte. La porte était sans cesse encombrée de solliciteurs. Au reste Ibn-abî-Amir saisissait chaque occasion qui pouvait servir à le rendre populaire, et il y réussissait complétement. Tout le monde vantait sa complaisance, sa courtoisie, sa générosité, la noblesse de son caractère; il n’y avait à ce sujet qu’une seule opinion[210].

L’étudiant de Torrox était donc déjà parvenu à une haute fortune, mais il voulait monter plus haut encore, et ce qu’il jugeait surtout nécessaire pour atteindre ce but, c’était de se faire des amis parmi les généraux. Les affaires de la Mauritanie lui en fournirent les moyens.

Dans ce pays la guerre entre les partisans des Fatimides et ceux des Omaiyades n’avait pas discontinué un seul instant, mais elle avait pris un autre caractère. Abdérame III avait combattu les Fatimides pour préserver sa patrie d’une invasion étrangère. A l’époque dont nous parlons, ce péril n’existait plus. Les Fatimides avaient tourné leurs armes contre l’Egypte. Dans l’année 969, ils avaient conquis ce pays, et trois années plus tard leur calife Moïzz avait quitté Mançourîa, la capitale de son empire, pour aller fixer sa résidence sur les bords du Nil, après avoir confié la vice-royauté de l’Ifrikia et de la Mauritanie au prince Cinhédjite Abou-’l-Fotouh Yousof ibn-Zîrî. Dès lors l’Espagne n’avait plus rien à craindre des prétendus descendants d’Alî, et comme les possessions africaines lui coûtaient bien plus qu’elles ne lui rapportaient, Hacam aurait peut-être agi sagement de les abandonner. Mais en le faisant, il aurait cru manquer à l’honneur, et au lieu de renoncer à ces domaines, il tâchait au contraire d’en reculer les frontières. Il faisait donc une guerre de conquête contre les princes de la dynastie d’Edris, qui tenaient pour les Fatimides.

Hasan ibn-Kennoun, qui régnait sur Tanger, Arzilla et d’autres places du littoral, était de ce nombre. Il s’était déclaré tantôt pour les Omaiyades, tantôt pour les Fatimides, selon que les uns ou les autres étaient les plus puissants; cependant il avait plus de penchant pour les derniers, qui lui paraissaient moins à craindre que les Omaiyades dont les possessions touchaient aux siennes. Aussi s’était-il déclaré le premier de tous pour Abou-’l-Fotouh, lorsque ce vice-roi fut venu dans la Mauritanie, qu’il parcourut en vainqueur. Hacam lui gardait rancune à cause de sa défection, et après le départ d’Abou’l-Fotouh, il ordonna au général Ibn-Tomlos[211] d’aller punir Ibn-Kennoun et le réduire à l’obéissance. Au commencement du mois d’août de l’année 972, Ibn-Tomlos s’embarqua donc avec une nombreuse armée, et, ayant tiré à soi une grande partie de la garnison de Ceuta, il marcha contre Tanger. Ibn-Kennoun, qui se trouvait dans cette ville, alla à sa rencontre; mais il essuya une déroute si complète, qu’il ne put pas même songer à rentrer dans Tanger. Abandonnée ainsi à elle même, cette ville se vit bientôt forcée de capituler avec l’amiral omaiyade qui bloquait son port, et de son côté, l’armée de terre s’empara de Deloul et d’Arzilla.

Jusque-là les troupes omaiyades avaient été victorieuses; mais la fortune changea pour elles. Ayant appelé de nouvelles levées sous ses drapeaux, Ibn-Kennoun reprit l’offensive et marcha sur Tanger. Il battit Ibn-Tomlos qui était allé à sa rencontre et qui trouva la mort sur le champ de bataille. Alors tous les autres princes édrisides levèrent l’étendard de la révolte, et les officiers de Hacam, qui s’étaient retirés dans Tanger, lui écrivirent que, s’ils ne recevaient pas sans retard des renforts, c’en était fait de la domination omaiyade en Mauritanie.

Sentant la gravité du péril, Hacam résolut aussitôt d’envoyer en Afrique ses meilleures troupes et son meilleur général, le vaillant Ghâlib. L’ayant fait venir à Cordoue: «Pars, Ghâlib, lui dit-il; prends soin de ne revenir ici que comme vainqueur, et sache que tu ne pourras te faire pardonner une défaite qu’en mourant sur le champ de bataille. N’épargne pas l’argent; répands-le à pleines mains entre les partisans des rebelles. Détrône tous les Edrisides et envoie-les en Espagne.»

Ghâlib traversa le Détroit avec l’élite des troupes espagnoles. Il débarqua à Caçr-Maçmouda, entre Ceuta et Tanger, et se porta aussitôt en avant. Ibn-Kennoun tenta de l’arrêter; cependant il n’y eut pas de bataille proprement dite, mais seulement des escarmouches qui durèrent plusieurs jours, et pendant lesquelles Ghâlib tâcha de corrompre les chefs de l’armée ennemie. Il y réussit. Séduits par l’or qu’on leur offrait, ainsi que par les superbes vêtements et les épées ornées de pierreries que l’on faisait briller à leurs yeux, les officiers d’Ibn-Kennoun passèrent presque tous sous le drapeau omaiyade. L’Edriside n’eut d’autre parti à prendre que de se jeter dans une forteresse qui se trouvait sur la crête d’une montagne, non loin de Ceuta, et qui portait le nom fort bien choisi de _Rocher des aigles_[212].

Le calife reçut avec beaucoup de joie la nouvelle de ce premier succès; mais quand il apprit combien d’argent Ghâlib avait dépensé pour acheter les chefs berbers, il trouva que ce général avait pris un peu trop à la lettre la recommandation qu’il lui avait faite. En effet, soit qu’on gaspillât en Mauritanie les trésors de l’Etat, soit qu’on les volât, les dépenses que l’on portait au compte du calife passaient toute mesure. Voulant mettre un terme à ces prodigalités ou à ces brigandages, Hacam résolut d’envoyer en Mauritanie, en qualité de contrôleur général des finances, un homme d’une probité éprouvée. Son choix tomba sur Ibn-abî-Amir. Il le nomma cadi suprême[213] de la Mauritanie, en lui enjoignant de surveiller toutes les actions des généraux et particulièrement leurs opérations financières. En même temps il fit parvenir à ses officiers militaires et civils l’ordre de ne rien entreprendre sans avoir consulté préalablement Ibn-abî-Amir et de s’être assurés qu’il approuvait leurs plans.

Pour la première fois de sa vie, Ibn-abî-Amir se trouva ainsi mis en rapport avec l’armée et ses chefs. C’était justement ce qu’il désirait; mais il aurait préféré sans doute que la chose eût eu lieu dans d’autres circonstances et à d’autres conditions. La tâche qu’il avait à remplir était extrêmement difficile et délicate. Son propre intérêt lui commandait de s’attacher les généraux, et cependant il avait été envoyé dans le camp pour exercer sur eux une surveillance toujours plus ou moins odieuse. Grâce à la rare adresse dont lui seul possédait le secret, il sut toutefois se tirer d’affaire et concilier son intérêt avec son devoir. Il s’acquitta de sa mission à l’entière satisfaction du calife; mais il le fit avec tant de ménagements pour les officiers, que ceux-ci, au lieu de le prendre en haine, comme on aurait pu le craindre, ne tarissaient pas sur son éloge. En même temps il forma des liaisons avec les princes africains et les chefs des tribus berbères, liaisons qui dans la suite lui furent fort utiles. Il s’accoutuma aussi à la vie des camps, et il gagna l’affection des soldats auxquels un instinct secret disait peut-être qu’il y avait dans ce cadi l’étoffe d’un guerrier.

Cependant Ghâlib, après avoir soumis tous les autres Edrisides, était allé assiéger Ibn-Kennoun dans son Rocher des aigles, et comme ce château était, sinon inexpugnable, du moins fort difficile à prendre, le calife avait envoyé en Mauritanie des troupes nouvelles, tirées des garnisons qui couvraient les frontières septentrionales de l’empire, et commandées par le vizir Yahyâ ibn-Mohammed Todjîbî, le vice-roi de la Frontière supérieure. Ce renfort étant arrivé en octobre 973, le siége fut poussé avec tant de vigueur qu’Ibn-Kennoun fut obligé de capituler (vers la fin de février 974). Il demanda et obtint que lui, sa famille et ses soldats auraient la vie sauve, et qu’on leur laisserait leurs biens; mais il dut consentir à livrer sa forteresse et s’engager à se rendre à Cordoue.

La Mauritanie pacifiée, Ghâlib repassa le Détroit, accompagné de tous les princes édrisides. Le calife et les notables de Cordoue allèrent au-devant du vainqueur, et l’entrée triomphale de Ghâlib fut une des plus belles dont la capitale des Omaiyades eût jamais été témoin (21 septembre 974). Au reste, le calife se montra fort généreux envers les vaincus et surtout envers Ibn-Kennoun. Il lui prodigua des cadeaux de toute sorte, et comme ses soldats, qui étaient au nombre de sept cents, étaient renommés par leur bravoure, il les prit à son service et fit inscrire leurs noms sur les rôles de l’armée[214].

L’entrée de Ghâlib dans la capitale avait été le dernier beau jour dans la vie du calife. Peu de temps après, vers le mois de décembre, il eut une grave attaque d’apoplexie[215]. Sentant lui-même que sa fin approchait, il ne s’occupa plus que de bonnes œuvres. Il affranchit une centaine de ses esclaves, réduisit d’un sixième les contributions royales dans les provinces espagnoles de l’empire, et ordonna que le loyer des boutiques des selliers de Cordoue, lesquelles lui appartenaient, fût remis régulièrement et à perpétuité aux maîtres chargés de l’instruction des enfants pauvres[216]. Quant aux affaires d’Etat, dont il ne pouvait plus s’occuper qu’à de rares intervalles, il en abandonna la direction au vizir Moçhafî[217], et l’on fut bientôt à même de s’apercevoir qu’une autre main tenait le gouvernail. Plus économe que son maître, Moçhafî trouva que l’administration des provinces africaines et l’entretien des princes édrisides coûtaient trop à l’Etat. Par conséquent, après avoir fait prendre à ces derniers l’engagement de ne plus rentrer en Mauritanie, il les fit partir pour Tunis, d’où ils se rendirent à Alexandrie[218], et, ayant rappelé en Espagne le vizir Yahyâ ibn-Mohammed le Todjîbide, qui depuis le départ de Ghâlib avait été vice-roi des possessions africaines, il confia le gouvernement de ces dernières aux deux princes indigènes Djafar et Yahyâ, fils d’Alî ibn-Hamdoun[219]. Cette dernière mesure lui était dictée non-seulement par une sage économie, mais aussi par la crainte que lui inspiraient les chrétiens du Nord. Enhardis par la maladie du calife et par l’absence de ses meilleures troupes, ceux-ci avaient recommencé les hostilités dans le printemps de l’année 975, et, aidés par Abou-’l-Ahwaç Man, de la famille des Todjîbides de Saragosse, ils avaient mis le siége devant plusieurs forteresses musulmanes[220]. Moçhafî jugea avec raison que dans ces circonstances il devait avant tout pourvoir à la défense du pays, et quand le brave Yahyâ ibn-Mohammed fut de retour, il se hâta de le nommer de nouveau vice-roi de la Frontière supérieure[221].

Quant au calife, une seule pensée l’occupait entièrement pendant les derniers mois de sa vie: celle d’assurer le trône à son fils encore enfant. Avant son avénement au trône, il n’avait pas vu se réaliser son vœu le plus cher, celui d’être père, et comme il était déjà assez avancé en âge, il désespérait presque de le devenir, lorsque, dans l’année 962, Aurore lui donna un fils qui reçut le nom d’Abdérame. Trois années plus tard, elle lui en donna un autre, Hichâm. La joie que la naissance de ces deux enfants causa au calife fut immense, et c’est de cette époque que datait l’influence presque illimitée qu’Aurore exerçait sur l’esprit de son époux[222]. Mais sa joie fut bientôt troublée. Son fils aîné, l’espoir de sa vieillesse, mourut en bas âge. Il ne lui restait maintenant que Hichâm, et il se demandait avec anxiété si ses sujets, au lieu de reconnaître cet enfant pour leur souverain, ne donneraient pas plutôt la couronne à un de ses oncles. Cette inquiétude était assez naturelle. Jamais encore un roi mineur ne s’était assis sur le trône de Cordoue, et l’idée d’une régence répugnait extrêmement aux Arabes. Pourtant Hacam n’aurait voulu pour rien au monde qu’un autre que son fils lui succédât, et d’ailleurs une vieille prophétie disait que la dynastie omaiyade tomberait aussitôt que la succession sortirait de la ligne directe[223].

Pour assurer le trône à son fils, le calife ne voyait d’autre moyen que de lui faire prêter serment le plus tôt possible. Par conséquent, il convoqua les grands du royaume à une séance solennelle qui aurait lieu le 5 février 976. Au jour fixé il annonça son intention à l’assemblée, en invitant tous ceux qui en faisaient partie à signer un acte par lequel Hichâm était déclaré héritier du trône. Personne n’osa refuser sa signature, et alors le calife chargea Ibn-abî-Amir et le secrétaire d’Etat Maisour, un affranchi d’Aurore[224], de faire faire plusieurs copies de cet acte, de les envoyer dans les provinces espagnoles et africaines, et d’inviter, non-seulement les notables, mais encore les hommes du peuple, à y apposer leurs signatures[225]. Cet ordre fut exécuté sur-le-champ, et comme on craignait trop le calife pour oser lui désobéir, les signatures ne firent défaut nulle part. En outre, le nom de Hichâm fut prononcé désormais dans les prières publiques, et quand Hacam mourut (1er octobre 976[226]), il emporta dans la tombe la ferme conviction que son fils lui succéderait, et qu’au besoin Moçhafî et Ibn-abî-Amir, lequel venait d’être nommé majordome[227], sauraient faire respecter par les Andalous le serment qu’ils avaient prêté.

VII.

Hacam avait rendu le dernier soupir entre les bras de ses deux principaux eunuques, Fâyic et Djaudhar. Eux exceptés, tout le monde ignorait encore qu’il avait cessé de vivre. Ils résolurent de tenir sa mort secrète, et se consultèrent sur le parti à prendre.

Quoique esclaves, ces deux eunuques, dont l’un portait le titre de maître de la garde-robe, l’autre celui de grand fauconnier, étaient des grands seigneurs, des hommes puissants. Ils avaient à leur service une foule de serviteurs armés qu’ils payaient, et qui n’étaient ni eunuques ni esclaves. En outre ils avaient sous leurs ordres un corps de mille eunuques slaves, tous esclaves du calife, mais en même temps fort riches, car ils possédaient de grosses terres et des palais. Ce corps, qui passait pour le plus bel ornement de la cour, jouissait de priviléges énormes. Ses membres opprimaient et maltraitaient les Cordouans de toutes les manières, et le calife, malgré son amour pour la justice, avait toujours fermé les yeux sur leurs délits et même sur leurs crimes. A ceux qui appelaient son attention sur les violences dont ils se rendaient coupables, il avait répondu invariablement: «Ces hommes sont les gardiens de mon harem; ils ont toute ma confiance et il m’est impossible de les réprimander sans cesse; mais je me tiens convaincu que si mes sujets les traitent avec douceur et avec respect, comme il est de leur devoir, ils n’auront pas à se plaindre d’eux.» Un tel excès de bonté avait rendu les Slaves vains et orgueilleux. Ils se considéraient comme le corps le plus puissant de l’Etat, et leurs chefs, Fâyic et Djaudhar, s’imaginaient que le choix du nouveau calife dépendait d’eux seuls.

Or, ni l’un ni l’autre ne voulaient de Hichâm. Si cet enfant montait sur le trône, le ministre Moçhafî, qu’ils n’aimaient pas, régnerait de fait, et leur influence serait à peu près nulle. La nation, il est vrai, avait déjà prêté serment à Hichâm; mais les deux eunuques appréciaient un serment politique à sa juste valeur, et ils savaient que la plupart de ceux qui avaient juré, l’avaient fait à contre-cœur. Ils n’ignoraient pas non plus que l’opinion publique repoussait l’idée d’une régence, et que bien peu de gens aimeraient à voir monter sur le trône un chef temporel et spirituel qui n’avait pas encore atteint sa douzième année. D’un autre côté, ils espéraient regagner facilement une popularité fort compromise, si, répondant au vœu général, ils donnaient la couronne à un prince d’un âge plus mûr. Joignez-y que ce prince, qui leur devrait son élévation, leur serait attaché par les liens de la reconnaissance, et qu’ils pouvaient se flatter de l’espoir de gouverner l’Etat sous son nom.

Ils résolurent donc bien vite d’écarter Hichâm. Ils tombèrent aussi d’accord de donner la couronne à son oncle Moghîra, qui comptait alors vingt-sept ans, à la condition toutefois que celui-ci nommerait son neveu son successeur, car ils ne voulaient pas avoir l’air de mettre tout à fait de côté les dernières volontés de leur ancien maître.

Ces points arrêtés: «Il faut maintenant faire venir Moçhafî, dit Djaudhar; nous lui couperons la tête, après quoi nous pourrons exécuter nos projets.» Mais l’idée de ce meurtre fit frémir Fâyic, qui, moins prévoyant que son collègue, était en revanche plus humain. «Bon Dieu! s’écria-t-il; comment, mon frère[228], vous voulez tuer le secrétaire de notre maître sans qu’il ait fait rien qui mérite la mort? Gardons-nous de commencer par répandre un sang innocent! A mon avis Moçhafî n’est pas dangereux, et je crois qu’il n’entravera pas nos projets.» Djaudhar ne fut pas de cette opinion; mais comme Fâyic était son supérieur, il fut obligé de lui céder. On résolut donc de gagner Moçhafî par la douceur, et on le fit venir au palais.

Quand il y fut arrivé, les deux eunuques l’informèrent de la mort du calife, et, lui ayant communiqué le projet qu’ils avaient formé, ils lui demandèrent son concours.

Le plan des eunuques répugnait extrêmement au ministre; mais comme il les connaissait et qu’il savait ce dont ils étaient capables, il feignit de l’approuver. «Votre projet, leur dit-il, est sans doute le meilleur que l’on puisse former. Exécutez-le; moi et mes amis, nous vous aiderons de tout notre pouvoir. Vous feriez bien, toutefois, de vous assurer de l’assentiment des grands du royaume; ce serait le meilleur moyen pour empêcher une révolte. Quant à moi, ma conduite est toute tracée: je garderai la porte du palais et j’attendrai vos ordres.»

Ayant réussi de cette manière à inspirer aux eunuques une fausse sécurité, Moçhafî convoqua ses amis, à savoir son neveu Hichâm, Ibn-abî-Amir, Ziyâd ibn-Aflah (un client de Hacam II), Câsim ibn-Mohammed (le fils du général Ibn-Tomlos qui avait péri en Afrique en combattant contre Ibn-Kennoun), et quelques autres hommes influents. Il fit venir aussi les capitaines des troupes espagnoles et les chefs du régiment africain sur lequel il comptait le plus, celui des Béni-Birzél. Puis, tous ses partisans étant réunis, il les instruisit de la mort du calife et du projet des eunuques; après quoi il continua en ces termes: «Si Hichâm monte sur le trône, nous n’aurons rien à redouter et nous pourrons faire tout ce que nous voudrons; mais si Moghîra l’emporte, nous perdrons nos postes et peut-être la vie, car ce prince nous hait.»