Part 6
Le calife garda quelques instants le silence pour laisser à l’ex-roi le temps de se remettre de l’émotion que la vue de cette auguste assemblée ne pouvait avoir manqué d’exciter dans son esprit. Puis il lui parla en ces termes: «Réjouissez-vous d’être venu ici et espérez beaucoup de notre bonté, car nous avons l’intention de vous accorder encore plus de faveurs que vous n’osiez l’attendre.»
Quand le sens de ces gracieuses paroles eut été expliqué à Ordoño par l’interprète, la joie éclata sur son visage. Il se leva, et, ayant baisé le tapis qui couvrait les marches du trône: «Je suis, dit-il, l’esclave du commandeur des croyants! Je me fie à sa magnanimité, je cherche mon appui dans sa haute vertu, je lui donne plein pouvoir sur moi-même et sur mes hommes. J’irai partout où il m’ordonnera d’aller, je le servirai sincèrement et loyalement.--Nous vous croyons digne de nos bontés, lui répondit le calife; vous serez content quand vous verrez jusqu’à quel point nous vous préférons à tous vos coreligionnaires; vous vous applaudirez d’avoir eu l’idée de chercher un asile auprès de nous, et de vous être abrité sous l’ombre de notre puissance.» Quand le calife eut parlé de la sorte, Ordoño s’agenouilla de nouveau, et, ayant appelé la bénédiction du ciel sur le monarque, il exposa sa requête en ces termes: «Naguère mon cousin Sancho est venu demander du secours contre moi au feu calife. Il a obtenu sa demande; il a été secouru comme on ne l’est que par les plus grands souverains de l’univers. Moi aussi, je viens demander du secours, mais il y a toutefois entre mon cousin et moi une grande différence. S’il est venu ici, c’est qu’il y a été contraint par la nécessité; ses sujets blâmaient sa conduite et le haïssaient; ils m’avaient élu à sa place sans que j’eusse ambitionné cet honneur, Dieu m’en est témoin! Je l’avais détrôné et chassé du royaume. A force de supplications il a obtenu du feu calife une armée qui l’a rétabli; mais il n’a pas su se montrer reconnaissant pour ce service; il n’a rempli ni envers son bienfaiteur, ni envers vous, ô commandeur des croyants, mon seigneur, ce à quoi il s’était obligé. Moi au contraire, j’ai quitté mon royaume de mon plein gré, et je suis venu auprès du commandeur des croyants pour mettre à sa disposition ma personne, mes hommes et mes forteresses. J’avais donc raison de dire qu’entre mon cousin et moi il y a une grande différence, et j’ose ajouter que j’ai fait preuve de bien plus de confiance et de générosité.--Nous avons entendu votre discours et nous avons saisi votre pensée, dit alors le calife. Vous verrez bientôt de quelle manière nous vous récompenserons de vos bonnes intentions. Vous recevrez de nous une fois autant de bienfaits que votre compétiteur en a reçu de notre père d’heureuse mémoire, et quoique votre adversaire ait le mérite d’avoir imploré le premier notre protection, ce n’est pas une raison pour que nous vous estimions moins ou que nous refusions de vous donner ce que nous lui avons donné auparavant. Nous vous ferons reconduire dans votre pays, nous vous remplirons de joie, nous affermirons les bases de votre pouvoir royal, nous vous ferons régner sur tous ceux qui voudront vous reconnaître pour leur roi, et nous vous ferons remettre un traité que vous pourrez garder et dans lequel nous fixerons les limites de votre royaume et celles du royaume de votre cousin. En outre nous empêcherons ce dernier d’inquiéter le territoire qu’il aura été obligé de vous céder. En un mot, les bienfaits que vous recevrez de nous surpasseront toutes vos espérances. Dieu sait que ce que nous disons, nous le pensons!»
Quand le calife eut parlé de la sorte, Ordoño s’agenouilla encore une fois, et, s’étant répandu en remercîments, il se leva et quitta la salle à reculons. Arrivé dans une autre salle, il dit aux eunuques qui l’avaient suivi, qu’il était ébloui et stupéfait du majestueux spectacle dont il avait été témoin, et, apercevant un siége sur lequel le calife avait la coutume de s’asseoir, il s’agenouilla devant ce meuble. Ensuite on le conduisit vers Djafar, le hâdjib ou premier ministre. Du plus loin qu’il vit ce dignitaire, il lui fit une profonde révérence; il voulut aussi lui baiser la main, mais le hâdjib l’en empêcha, le serra contre sa poitrine, et l’ayant fait asseoir à ses côtés, il l’assura qu’il pouvait être certain que le calife tiendrait les promesses qu’il avait faites. Puis il lui fit donner les vêtements d’honneur que le calife lui avait destinés. Ses compagnons en reçurent aussi, chacun selon son rang, et, ayant salué le hâdjib avec le plus profond respect, ils retournèrent avec leur roi vers le portique, où Ordoño trouva un cheval superbe et richement harnaché, qui sortait des écuries du calife. Il l’enfourcha, et, le cœur plein d’espoir, il retourna avec ses Léonais et le général Ibn-Tomlos au palais qui lui servait de demeure[159].
Peu de temps après, on lui remit un traité à signer, en vertu duquel il s’engageait à vivre toujours en paix avec le calife, à lui livrer son fils Garcia en otage, et à ne point s’allier avec Ferdinand Gonzalez. Il le signa, et alors Hacam mit à sa disposition un corps d’armée commandé par Ghâlib[160]. En outre il lui donna pour conseillers Walîd[161], le juge des chrétiens de Cordoue, Açbagh ibn-Abdallâh ibn-Nabîl, l’évêque[162] de cette ville, et Obaidallâh[163] ibn-Câsim, le métropolitain de Tolède, après avoir ordonné à ces personnages, auxquels Garcia devait être remis, de faire tous leurs efforts pour ramener les Léonais sous l’obéissance d’Ordoño[164].
On avait fait grand bruit de tous ces préparatifs, parce qu’on espérait que Sancho se laisserait intimider. Ce calcul n’était point trompeur. Sancho sentait que sa position était encore précaire et mal assurée. La Galice refusait obstinément de le reconnaître[165], et il était à prévoir que si Ordoño revenait avec une armée musulmane, il pourrait compter sur l’appui de cette province. Quant aux autres provinces du royaume, qui avaient subi Sancho, mais qui ne l’aimaient point, tout portait à croire qu’elles le chasseraient pour la seconde fois plutôt que de s’exposer à une invasion. Sancho prit donc bien vite son parti. Dès le mois de mai, il envoya à Cordoue des comtes et des évêques, qui devaient dire en son nom au calife qu’il était prêt à exécuter toutes les clauses du traité[166]. Dès lors Hacam, qui avait obtenu ce qu’il voulait, ne songea plus à remplir les promesses qu’il avait faites à Ordoño, de sorte que ce malheureux prétendant s’était abaissé en pure perte aux plus honteuses flatteries. Il ne semble pas avoir survécu longtemps à la perte de ses espérances; l’histoire, du moins, ne parle plus de lui; elle dit seulement qu’il mourut à Cordoue[167], et tout porte à croire qu’avant la fin de l’année 962 il avait déjà cessé de vivre.
Sa mort dissipa les craintes que Sancho avait conçues. Comptant sur l’appui de ses alliés, le comte de Castille, le roi de Navarre et les comtes catalans Borrel et Miron, il prit de nouveau un ton plus hardi, et ne remplit pas mieux qu’auparavant les clauses du traité[168].
Hacam se vit donc obligé de déclarer la guerre aux chrétiens. Il tourna d’abord ses armes contre la Castille, prit San Estevan de Gormaz (963), et força Ferdinand Gonzalez à demander la paix[169]; mais elle fut rompue presque aussitôt que conclue. Ensuite Ghâlib gagna la bataille d’Atienza. Yahyâ ibn-Mohammed Todjîbî, le gouverneur de Saragosse, battit Garcia, et ce roi perdit en outre la ville importante de Calahorra, que Hacam fit entourer de fortifications nouvelles[170], en même temps qu’il faisait rebâtir en Castille la forteresse ruinée de Gormaz. En un mot, quoiqu’il n’aimât pas la guerre et qu’il la fît contre son gré, il la fit si bien qu’il força ses ennemis à demander la paix. Sancho de Léon la sollicita en 966[171]. Les comtes Borrel et Miron, qui avaient aussi subi plusieurs échecs, suivirent son exemple, et s’engagèrent à démanteler celles de leurs forteresses qui étaient les plus rapprochées des frontières musulmanes. Garcia de Navarre envoya aussi des comtes et des évêques à Cordoue, et un puissant comte galicien, Rodrigue Velasquez, fit demander la paix par sa mère, que Hacam reçut avec les plus grands égards et à laquelle il fit de superbes cadeaux[172].
La paix que le calife avait conclue avec presque tous ses voisins, fut durable. Hacam était trop pacifique pour la rompre, et quant aux chrétiens, ils furent bientôt après plongés dans une telle anarchie, qu’ils ne purent pas songer à tourner de nouveau leurs armes contre les musulmans. Pendant qu’il négociait encore avec le calife, Sancho avait attaqué la Galice qui jusque-là lui avait toujours été rebelle, et il avait réussi à soumettre tout le pays au nord du Duero, lorsque le comte Gonzalve, qui avait réuni contre lui une grande armée au sud de ce fleuve, lui fit demander une entrevue. Elle eut lieu; mais le perfide Gonzalve fit servir au roi un fruit empoisonné auquel celui-ci n’eut pas plutôt goûté qu’il se sentit défaillir. L’effet du poison le saisit au cœur, mais sans le tuer à l’heure même. Moitié par gestes, moitié par des paroles entrecoupées, Sancho exprima le désir d’être sur-le-champ ramené à Léon; mais le troisième jour il mourut en chemin[173].
Son fils Ramire, troisième du nom, qui ne comptait encore que cinq ans, lui succéda sous la tutelle de sa tante Elvire, une religieuse du couvent de San Salvador de Léon; mais les grands du royaume, qui ne voulaient pas obéir à une femme et à un enfant, se hâtèrent de se déclarer indépendants[174]. L’Etat se trouva donc morcelé entre une foule de petits princes; il était réduit à une impuissance complète. Une armée de huit mille Danois, qui avaient servi d’abord sous Richard Ier de Normandie et que ce duc avait envoyés en Espagne alors qu’il n’avait plus besoin d’eux, ravagèrent impunément la Galice durant trois ans[175]. La régente Elvire ne pouvait donc songer à renouveler la guerre contre les Arabes[176].
Les razzias contre la Castille continuèrent encore quelque temps[177]; mais en 970, la mort de Ferdinand Gonzalez procura au calife la paix avec ce comté. Dès lors il put se livrer tout entier à son goût pour les lettres et au développement de la prospérité du pays.
Jamais un prince aussi savant n’avait encore régné en Espagne, et quoique tous ses prédécesseurs eussent été des esprits cultivés, qui aimaient à enrichir leurs bibliothèques, aucun d’entre eux n’avait cependant recherché avec tant de passion les livres précieux et rares. Au Caire, à Bagdad, à Damas, à Alexandrie, il avait des agents chargés de copier ou d’acheter pour lui, à quelque prix que ce fût, les livres anciens et modernes. Son palais en était rempli; c’était un atelier où l’on ne rencontrait que copistes, relieurs, enlumineurs. Le catalogue de sa bibliothèque formait à lui seul quarante-quatre cahiers, dont chacun avait vingt feuilles selon les uns, cinquante selon les autres, et encore n’y trouvait-on que les titres des livres et non pas une description. Quelques écrivains racontent que le nombre des volumes montait jusqu’à quatre cent mille. Et tous ces volumes, Hacam les avait lus; qui plus est, il en avait annoté la plupart. Il écrivait d’ailleurs au commencement ou à la fin de chaque livre le nom, le surnom, le nom patronymique de l’auteur, sa famille, sa tribu, l’année de sa naissance et de sa mort, et les anecdotes qui couraient sur son compte. Ces notices étaient précieuses. Hacam connaissait mieux que personne l’histoire littéraire; aussi ses notes ont toujours fait autorité parmi les savants andalous. Les livres composés en Perse et en Syrie lui étaient souvent connus avant que personne les eût lus en Orient. Sachant qu’un savant de l’Irâc, Abou-’l-Faradj Isfahânî, s’occupait à rassembler des renseignements sur les poètes et les chanteurs arabes, il lui envoya mille pièces d’or en le priant de lui faire parvenir un exemplaire de son ouvrage dès qu’il l’aurait terminé. Plein de reconnaissance, Abou-’l-Faradj se hâta de satisfaire à ce désir. Avant de publier son magnifique recueil, qui aujourd’hui encore fait l’admiration des savants, il en envoya au calife d’Espagne un exemplaire soigné, accompagné d’un poème en son honneur et d’un ouvrage sur la généalogie des Omaiyades. Un nouveau présent l’en récompensa[178]. En général, la libéralité de Hacam envers les savants espagnols et étrangers ne connaissait point de bornes; aussi affluaient-ils à sa cour. Le monarque les encourageait et les protégeait tous, même les philosophes, qui purent enfin se livrer à leurs études sans avoir à craindre d’être massacrés par les bigots[179].
Toutes les branches de l’enseignement devaient fleurir sous un prince aussi éclairé. Les écoles primaires étaient déjà bonnes et nombreuses. En Andalousie presque tout le monde savait lire et écrire, tandis que dans l’Europe chrétienne les personnes les plus haut placées, à moins qu’elles n’appartinssent au clergé, ne le savaient pas. La grammaire et la rhétorique étaient aussi enseignées dans les écoles[180]. Hacam, toutefois, fut d’avis que l’instruction n’était pas encore assez répandue, et dans sa bienveillante sollicitude pour les classes pauvres, il fonda dans la capitale vingt-sept écoles où les enfants de parents sans fortune recevraient une éducation gratuite, les maîtres étant payés par lui[181]. Quant à l’université de Cordoue, elle était alors une des plus renommées du monde. Dans la mosquée principale (car c’est là que se donnaient les leçons[182]), Abou-Becr ibn-Moâwia le Coraichite traitait les traditions relatives à Mahomet[183]. Abou-Alî Câlî, de Bagdad, y dictait un grand et beau recueil qui contenait une immense quantité de renseignements curieux sur les anciens Arabes, leurs proverbes, leur langue et leur poésie; recueil qu’il publia plus tard sous le titre d’_Amâlî_ ou _Dictées_[184]. La grammaire était enseignée par Ibn-al-Coutîa, qui, au jugement d’Abou-Alî Câlî, était le plus savant grammairien de l’Espagne. D’autres sciences avaient des représentants non moins illustres. Aussi les étudiants qui fréquentaient les cours se comptaient-ils par milliers. La plupart d’entre eux étudiaient ce qu’on appelait le _fikh_, c’est-à-dire la théologie et le droit, car cette science menait alors aux postes les plus lucratifs[185].
C’est du sein de cette jeunesse universitaire que sortit un homme dont la renommée remplira bientôt, non-seulement l’Espagne, mais le monde entier, et que nous devons à présent faire connaître à nos lecteurs.
VI.
Dans une des premières années du règne de Hacam II, cinq étudiants dînaient dans un jardin aux environs de Cordoue. Au dessert il régnait une grande gaîté parmi les convives; un seul, cependant, était silencieux et rêveur. Ce jeune homme était grand et bien fait; l’expression de sa physionomie était noble, fière, presque hautaine, et son attitude annonçait un homme né pour le pouvoir[186].
Sortant enfin de sa rêverie, il s’écria tout à coup:
--N’en doutez pas, un jour je serai le maître de ce pays!
Ses amis se mirent à rire de cette exclamation; mais sans se déconcerter:
--Que chacun de vous, poursuivit le jeune homme, me dise quel poste il désire; je le lui donnerai quand je régnerai.
--Eh bien! dit alors un des étudiants, je trouve ces beignets délicieux, et puisque cela vous est égal, j’aimerais d’être nommé inspecteur du marché; alors j’aurai toujours des beignets à foison et sans qu’il m’en coûte rien.
--Moi, dit un autre, je suis très-friand de ces figues qui viennent de Malaga, mon pays natal. Nommez-moi donc cadi de cette province.
--La vue de tous ces superbes jardins me plaît extrêmement, dit le troisième; je voudrais donc être nommé préfet de la capitale.
Mais le quatrième gardait le silence, indigné des pensées présomptueuses de son condisciple.
--A votre tour, lui dit ce dernier; demandez ce que vous voudrez.
Celui auquel il venait d’adresser la parole se leva alors, et, lui tirant la barbe:
--Lorsque tu gouverneras l’Espagne, dit-il, misérable fanfaron que tu es, ordonne alors qu’après m’avoir frotté avec du miel, afin que les mouches et les abeilles viennent me piquer, on me place à rebours sur un âne, et qu’on me promène à travers les rues de Cordoue.
L’autre lui lança un regard furieux; mais, tâchant de maîtriser sa colère:
--C’est bien, dit-il, chacun de vous sera traité selon ses souhaits. Un jour je me souviendrai de tout ce que vous avez dit[187].
Le dîner fini, on se sépara, et l’étudiant aux pensées bizarres et extravagantes retourna vers la maison d’un de ses parents du côté de sa mère, où il logeait. Son hôte le conduisit à sa petite chambre qui se trouvait au dernier étage, et tâcha de lier conversation avec lui; mais le jeune homme, absorbé par ses réflexions, ne lui répondit que par des monosyllabes. Voyant qu’il n’y avait pas moyen de rien tirer de lui, l’autre le quitta en lui souhaitant une bonne nuit. Le lendemain matin, ne le voyant pas paraître au déjeuner et croyant qu’il dormait encore, il remonta vers sa chambre pour le réveiller; mais à sa grande surprise il trouva le lit intact et l’étudiant assis sur le sofa, la tête penchée sur la poitrine.
--Il paraît que tu ne t’es pas couché cette nuit, lui dit-il.
--Non, c’est vrai, lui répondit l’étudiant.
--Et pourquoi as-tu veillé?
--J’avais une pensée étrange.
--A quoi songeais-tu donc?
--A l’homme que je nommerai cadi lorsque je gouvernerai l’Espagne et que le cadi que nous avons à présent aura cessé de vivre. J’ai parcouru en pensée toute l’Espagne et je n’ai trouvé qu’un seul homme qui mérite de remplir ce poste.
--C’est peut-être Mohammed ibn-as-Salîm[188] que tu as en vue?
--Mon Dieu, oui, c’est lui; voyez comme nous nous rencontrons[189]!
Ce jeune homme, on le voit, avait une idée fixe, idée à laquelle il rêvait le jour, et qui la nuit l’empêchait de dormir. Qui était-il donc, lui qui, perdu dans la foule qui encombre une capitale, sentait fermenter en lui de si grandes espérances, et qui, bien qu’il n’eût aucune relation avec la cour, s’était mis dans la tête qu’un jour il serait premier ministre?
Il s’appelait Abou-Amir Mohammed. Sa famille, celle des Beni-Abî-Amir, qui appartenait à la tribu yéménite de Moâfir, était noble, mais non illustre. Son septième aïeul, Abdalmélic, un des rares Arabes qui se trouvaient dans l’armée berbère avec laquelle Târic débarqua en Espagne, s’était distingué en commandant la division qui prit Carteya, la première ville espagnole qui tombât au pouvoir des musulmans[190]. Pour prix de ses services, il avait reçu le château de Torrox, situé sur le Guadiaro, dans la province d’Algéziras, avec les terres qui en dépendaient. Ses descendants, toutefois, n’habitaient ce manoir qu’à de rares intervalles. D’ordinaire ils allaient dans leur jeunesse à Cordoue, pour y chercher un emploi à la cour ou dans la magistrature. C’est ce que firent, par exemple, Abou-Amir Mohammed ibn-al-Walîd, l’arrière-petit-fils d’Abdalmélic, et son fils Amir. Ce dernier, qui remplit plusieurs postes, était le favori du sultan Mohammed, au point que ce dernier fit placer son nom sur les monnaies et sur les drapeaux. Abdallâh, le père de notre étudiant, était un théologien-jurisconsulte distingué et fort pieux, qui fit le pèlerinage de la Mecque[191]. De tout temps, d’ailleurs, cette famille avait pu aspirer à des alliances honorables: le grand-père de Mohammed avait épousé la fille du renégat Yahyâ, fils d’Isaäc le chrétien, qui, après avoir été médecin d’Abdérame III, avait été nommé vizir et gouverneur de Badajoz[192]; sa propre mère était Boraiha, la fille du magistrat Ibn-Bartâl, de la tribu de Temîm[193]. Mais bien qu’ancienne et respectable, la famille des Beni-Abî-Amir n’appartenait pas à la haute noblesse; c’était, s’il nous est permis de nous servir de ce terme, une bonne noblesse de robe, mais non pas une noblesse d’épée. Aucun Amiride, si l’on en excepte Abdalmélic, le compagnon de Târic, n’avait suivi la carrière des armes, alors la plus noble de toutes[194]; tous avaient été des magistrats ou des employés de la cour. Mohammed avait aussi été destiné à la judicature, et un beau jour il avait dit adieu aux tourelles lézardées du manoir héréditaire pour aller étudier dans la capitale, où il suivait maintenant les cours d’Abou-Becr ibn-Moâwia le Coraichite, d’Abou-Alî Câlî et d’Ibn-al-Coutîa[195]. Quant à son caractère, c’était un jeune homme rempli de cœur et d’intelligence, mais d’une nature exaltée, d’une imagination ardente, d’un tempérament de feu, et dominé par une passion unique, mais d’une violence singulière. Les livres qu’il lisait de préférence, c’étaient les vieilles chroniques de sa nation[196], et ce qui le captivait surtout dans ces pages poudreuses, c’étaient les aventures de ceux qui, partis souvent de bien plus bas que lui, s’étaient élevés successivement aux premières dignités de l’Etat. Ces hommes, il les prenait pour modèles, et comme il ne cachait nullement ses pensées ambitieuses, ses camarades le regardaient parfois comme un cerveau détraqué. Il ne l’était pas cependant. Il est vrai qu’une seule idée semblait absorber toutes les facultés de son intelligence; mais ce n’était pas là une espèce d’aliénation mentale, c’était la divination du génie. Doué de grands talents, fécond en ressources, ferme et audacieux quand il fallait l’être, souple, prudent et adroit quand les circonstances l’exigeaient, peu scrupuleux d’ailleurs sur les moyens qui pouvaient le conduire à un but éclatant, il pouvait, sans présomption, prétendre à tout. Nul n’avait au même degré l’énergie, l’action lente, continue de l’idée fixe; le but une fois marqué, sa volonté se dressait, se roidissait et poussait droit.
Pourtant ses débuts ne furent pas brillants. Ses études achevées, il fut obligé, pour gagner sa vie, d’ouvrir un bureau près de la porte du palais et d’y écrire des requêtes pour ceux qui avaient à demander quelque chose au calife[197]. Dans la suite il obtint un emploi subalterne dans le tribunal de Cordoue; mais il ne sut pas se concilier les bonnes grâces de son chef, le cadi. Celui qui remplissait alors ce poste était cependant cet Ibn-as-Salîm[198] que Mohammed estimait tant, et non sans raison, car c’était un homme fort savant, fort honorable, un des meilleurs cadis qu’il y ait eu à Cordoue[199]; mais c’était en même temps un esprit froid et positif, qui avait une antipathie innée pour ceux dont le caractère ne ressemblait pas au sien. Les idées bizarres de son jeune employé et ses distractions habituelles le choquaient au plus haut degré; il ne demandait pas mieux que d’être débarrassé de lui, et par un singulier hasard, l’aversion que le cadi avait contre Mohammed procura à ce dernier ce qu’il souhaitait le plus, à savoir un emploi à la cour. Le cadi s’était plaint de lui au vizir Moçhafî, en le priant de donner un autre emploi à ce jeune homme. Moçhafî lui avait promis d’y songer, et peu de temps après, lorsque Hacam II chercha un intendant capable d’administrer les biens de son fils aîné Abdérame, qui comptait alors cinq ans[200], il lui recommanda Mohammed ibn-abî-Amir. Cependant le choix de cet intendant ne dépendait pas du calife seul; il dépendait surtout de la sultane favorite Aurore[201], une Basque de naissance, qui exerçait un grand empire sur l’esprit de son époux. Plusieurs personnes lui furent présentées; mais Ibn-abî-Amir la charma par sa bonne mine et la courtoisie de ses manières. Il fut préféré à tous ses compétiteurs, et le samedi 23 février de l’année 967, il fut nommé intendant des biens d’Abdérame, avec un traitement de quinze pièces d’or par mois. Il comptait alors vingt-six ans.