Part 3
Si les affaires de Nécour eussent pu faire oublier à Abdérame qu’il avait encore à venger la déroute de son armée et la mort de l’intrépide Ibn-abî-Abda, dont Ordoño avait fait clouer la tête à la muraille de San Estevan, côte à côte d’une hure de sanglier[43], les chrétiens auraient pris soin de le rappeler à son devoir, car dans le printemps de l’année 918, Ordoño II et son allié, Sancho de Navarre, ravagèrent les environs de Najera et de Tudèle, après quoi Sancho prit le faubourg de Valtierra et brûla la grande mosquée de cette forteresse[44]. Abdérame confia maintenant le commandement de son armée au hâdjib Bedr, et il envoya aux habitants des frontières l’ordre de rejoindre les drapeaux, en les excitant à profiter de cette occasion pour laver la honte dont ils s’étaient couverts l’année précédente. Le 7 juillet on partit de Cordoue, et quand on fut arrivé sur le territoire léonais, on attaqua hardiment l’armée ennemie qui s’était retranchée dans les montagnes. Deux fois, le 13 et le 15 août, on se livra bataille près d’un endroit qui s’appelait Mutonia[45], et deux fois les musulmans remportèrent une victoire éclatante. Les Léonais, comme leurs propres chroniqueurs l’attestent, durent se consoler en disant avec David que les armes sont journalières[46].
Abdérame avait ainsi réparé la honte de sa défaite; mais ne croyant pas encore les Léonais suffisamment humiliés, et brûlant d’ailleurs du désir d’avoir sa part des lauriers que ses généraux cueillaient dans la guerre contre les infidèles, il prit lui-même le commandement de son armée au commencement de juin 920. Une ruse le rendit maître d’Osma. Le seigneur qui commandait dans cette place lui avait fait les promesses les plus brillantes pour le cas où il voudrait le laisser en repos et porter ses armes d’un autre côté. Abdérame profita de la lâcheté de cet homme. Feignant de prêter l’oreille à ses ouvertures, il se porta vers l’Ebre par la route de Medinaceli; mais prenant tout à coup à gauche et s’acheminant vers le Duero, il envoya en avant un corps de cavalerie avec l’ordre de piller et de ravager les environs d’Osma. Surprise de l’apparition soudaine de l’ennemi, la garnison d’Osma se hâta d’aller chercher un refuge dans les bois et dans les montagnes, de sorte que les musulmans entrèrent dans la forteresse sans coup férir. L’ayant brûlée, ils allèrent attaquer San Estevan de Gormaz. Là aussi ils ne trouvèrent point de résistance, la garnison ayant pris la fuite à leur approche. La forteresse fut détruite, de même que le château d’Alcubilla qui se trouvait dans son voisinage. Cela fait, les musulmans marchèrent contre Clunia, ville fort ancienne et dont il ne reste aujourd’hui que des ruines, mais importante alors. Il semblait que les Léonais se fussent donné le mot pour ne résister nulle part, car les musulmans trouvèrent Clunia entièrement abandonnée. Ils y détruisirent une grande partie des maisons et des églises.
Cédant aux sollicitations des musulmans de Tudèle, Abdérame résolut alors de tourner ses armes contre Sancho de Navarre. Marchant lentement afin de ne pas trop fatiguer ses troupes, il employa cinq jours pour se porter de Clunia à Tudèle; puis, ayant mis un corps de cavalerie sous les ordres de Mohammed ibn-Lope, le gouverneur de Tudèle, il lui enjoignit d’aller attaquer la forteresse de Carcar, que Sancho avait fait bâtir pour contenir les habitants de Tudèle et les vexer. Les musulmans la trouvèrent abandonnée, de même que Calahorra, d’où Sancho lui-même s’était précipitamment enfui pour aller se jeter dans Arnedo; mais quand ils eurent passé l’Ebre, Sancho vint attaquer leur avant-garde. Le combat s’étant engagé, les musulmans montrèrent qu’ils pouvaient faire autre chose encore que de prendre, de piller et de brûler des forteresses sans défenseurs: ils mirent l’ennemi en pleine déroute et le forcèrent d’aller chercher un refuge dans les montagnes. L’avant-garde avait suffi pour obtenir ce beau succès; Abdérame, qui se tenait au centre, ignorait même qu’elle eût été aux prises avec l’ennemi; les têtes coupées qu’on lui présenta, le lui apprirent.
Battu et hors d’état de résister seul aux musulmans, Sancho demanda et obtint la coopération d’Ordoño. Les deux rois résolurent alors d’attaquer, soit l’avant-garde, soit l’arrière-garde des ennemis, selon que les circonstances le leur permettraient. En attendant, les chrétiens, qui ne quittaient pas les montagnes, se tenaient sur les flancs des colonnes musulmanes qui traversaient les défilés et les vallons. Voulant effrayer leurs adversaires, ils poussaient de temps en temps de grands cris, et profitant de l’avantage que leur donnait le terrain, ils en massacraient parfois quelques-uns. L’armée musulmane se trouvait évidemment dans une situation dangereuse; elle avait affaire à des montagnards agiles et intrépides, qui se souvenaient fort bien du désastre que leurs ancêtres avaient causé à la grande armée de Charlemagne dans la vallée de Roncevaux, et qui guettaient l’occasion pour traiter celle d’Abdérame de la même manière. Le sultan ne s’aveuglait pas sur le péril qui le menaçait, et quand il fut arrivé dans la vallée qui, à cause des joncs qui la couvraient, s’appelait Junquera[47], il donna l’ordre de faire halte et de dresser les tentes. Alors les chrétiens commirent une faute immense: au lieu de rester sur les montagnes, ils descendirent dans la plaine et acceptèrent audacieusement le combat que les musulmans leur offraient. Ils payèrent leur témérité d’une terrible défaite. Les musulmans les poursuivirent jusqu’à ce que l’obscurité de la nuit les dérobât à leurs regards, et firent prisonniers plusieurs de leurs chefs, parmi lesquels se trouvaient deux évêques, Hermogius de Tuy et Dulcidius de Salamanque, qui, selon l’usage de cette époque, avaient endossé le harnais de guerre.
Cependant plus de mille chrétiens avaient trouvé un asile dans la forteresse de Muez. Abdérame la cerna, la prit et fit couper la tête à tous les défenseurs de la place.
Détruisant les forteresses et ne trouvant nulle part de la résistance, les musulmans parcoururent la Navarre en vainqueurs, et ils pouvaient se vanter d’avoir tout brûlé dans un espace de dix milles carrés. Le butin qu’ils firent, surtout en vivres, était prodigieux: dans leur camp le blé se vendait presque pour rien, et ne pouvant emporter toutes les provisions dont ils s’étaient emparés, ils furent obligés d’en brûler une grande partie.
Victorieux et couvert de gloire, Abdérame commença sa retraite le 8 septembre. Arrivé à Atienza, il prit congé des soldats des frontières, qui s’étaient fort bien conduits dans la bataille de Val de Junquera, et auxquels il distribua des présents. Puis il s’achemina vers Cordoue, où il arriva le 24 septembre, après une absence de trois mois[48].
Abdérame avait le droit de se flatter de l’espoir que cette glorieuse campagne ôterait pour longtemps aux chrétiens le désir de faire des incursions sur le territoire musulman; mais il avait affaire à des ennemis qui ne se laissaient pas aisément décourager. Dès l’année 921[49], Ordoño fit de nouveau une razzia, et s’il fallait en croire un chroniqueur chrétien, qui exagère peut-être les succès remportés alors par ses compatriotes, le roi de Léon se serait même avancé jusqu’à une journée de Cordoue[50]. Deux années après, Ordoño prit Najera[51], tandis que son allié, Sancho de Navarre, se rendait maître de Viguera, ce dont il était si orgueilleux qu’il s’écria avec le prophète: «Je les ai dispersés, je les ai forcés d’aller chercher un refuge dans des royaumes lointains et inconnus[52].»
La prise de Viguera causa une grande consternation dans l’Espagne musulmane, car on y racontait que tous les défenseurs de la place, parmi lesquels il y en avait qui appartenaient aux plus illustres familles, avaient été massacrés[53]; et lors même qu’Abdérame ne l’aurait pas désiré, il aurait été contraint par l’opinion publique à tirer vengeance de ce désastre. Mais il n’avait pas besoin d’une telle impulsion. Exaspéré et furieux, il ne voulut pas même attendre le retour de la saison où les campagnes commençaient d’ordinaire, et dès le mois d’avril de l’année 924, il quitta Cordoue à la tête de son armée, «afin d’aller venger Dieu et la religion sur la race impure des mécréants,» comme s’exprime un chroniqueur arabe. Le 10 juillet il arriva sur le territoire navarrais; mais la terreur qu’inspirait son nom était si grande, que les ennemis abandonnaient partout leurs forteresses à son approche. Il passa donc par Carcar, Peralta, Falces et Carcastillo, en pillant et brûlant tout ce qui se trouvait sur son passage; puis il s’enfonça dans l’intérieur du pays en se dirigeant vers la capitale. Sancho tenta bien de l’arrêter dans les défilés; mais chaque fois qu’il l’essaya, il fut repoussé avec perte, et Abdérame arriva sans encombre à Pampelune, dont les habitants n’avaient pas osé l’attendre. Il fit détruire une foule des maisons de la ville, de même que la cathédrale qui attirait chaque année de nombreux pèlerins. Puis il ordonna de démolir une autre église, que Sancho avait fait bâtir à grands frais sur une montagne du voisinage et pour laquelle il avait une grande vénération. Aussi fit-il des efforts inouïs pour la sauver, mais il n’y réussit pas. Plus tard il ne fut pas plus heureux. Ayant reçu des renforts de la Castille, il attaqua deux fois l’armée musulmane qui avait repris sa marche, et deux fois il fut repoussé avec perte. Les musulmans au contraire perdirent très-peu de soldats dans cette glorieuse campagne, qu’ils appelèrent celle de Pampelune[54].
Le roi de Navarre, naguère si orgueilleux, était maintenant humilié et réduit pour longtemps à l’impuissance. Du côté de Léon, Abdérame n’avait non plus rien à craindre pour le moment. Le brave Ordoño II était déjà mort avant le commencement de la campagne de Pampelune[55]. Son frère Froïla II, qui lui succéda, ne régna qu’une année, pendant laquelle il n’entreprit rien contre les musulmans si ce n’est qu’il fournit quelques renforts à Sancho de Navarre. Après sa mort (925), Sancho et Alphonse, fils d’Ordoño II, se disputèrent la couronne. Soutenu par Sancho de Navarre, dont il avait épousé la fille, Alphonse, quatrième du nom, l’emporta. Mais Sancho ne se laissa pas décourager. Ayant rassemblé de nouveau une armée et s’étant fait couronner à Saint-Jacques-de-Compostelle, il vint assiéger Léon, prit cette ville et enleva le trône à son frère (926). Plus tard, en 928, Alphonse reconquit la capitale avec le secours des Navarrais; mais Sancho sut se maintenir en possession de la Galice[56].
Abdérame ne se mêla point de cette longue guerre civile. Laissant les chrétiens s’entr’égorger puisque tel était leur bon plaisir, il profita du répit qu’ils lui donnaient pour écraser presque partout l’insurrection dans ses propres Etats, et maintenant qu’il touchait au but de ses souhaits, il fut d’avis qu’il lui convenait de prendre un autre titre. Les Omaiyades d’Espagne s’étaient contentés jusque-là de celui de sultan, d’émir ou de fils des califes. Croyant que le nom de calife n’appartenait qu’au souverain qui avait les deux villes saintes, la Mecque et Médine, en son pouvoir[57], ils l’avaient laissé aux Abbâsides, tout en les considérant toujours comme leurs ennemis. Mais à présent que les Abbâsides étaient tenus en tutelle par leurs maires du palais, les émirs al-oméra, et que leur pouvoir ne s’étendait plus que sur Bagdad et son territoire, les gouverneurs des provinces s’étant rendus indépendants, il n’y avait plus de raison qui pût empêcher les Omaiyades de prendre une qualification dont ils avaient besoin pour imposer du respect à leurs sujets et surtout aux peuplades africaines. Abdérame ordonna donc, dans l’année 929, qu’à partir du vendredi 16 janvier, on lui donnât dans les prières et dans les actes publics les titres de calife, de commandeur des croyants et de défenseur de la foi (_an-nâcir lidîni’llâh_)[58].
En même temps il porta toute son attention sur l’Afrique. Il entama une négociation avec Mohammed ibn-Khazer, le chef de la tribu berbère de Maghrâwa, qui avait déjà mis en fuite les troupes des Fatimides et tué leur général Meççâla de sa propre main. L’alliance contractée, Mohammed ibn-Khazer expulsa les Fatimides du Maghrib central, (c’est-à-dire des provinces actuelles d’Alger et d’Oran), et fit reconnaître dans cette contrée la souveraineté du monarque espagnol. Ce dernier réussit aussi à détacher du parti des Fatimides le vaillant chef des Micnésa, Ibn-abî-’l-Afia, qui jusque-là avait été leur plus solide appui, et comme il sentait le besoin d’avoir une forteresse sur la côte d’Afrique, il se fit céder Ceuta (931).
Les chrétiens du Nord semblaient avoir pris à tâche de laisser au calife tout le loisir nécessaire, afin qu’il pût se vouer tout entier aux affaires africaines. Leur première guerre civile étant terminée par la mort de Sancho, arrivée en 929, ils en commencèrent une autre en 931. Dans cette année, Alphonse IV, plongé dans la désolation par la mort de sa femme[59], abdiqua la couronne en faveur de son frère Ramire, deuxième du nom, et prit le froc dans le cloître de Sahagun; mais bientôt après, s’apercevant qu’il n’était pas fait pour la monotonie de la vie monastique, il quitta son cloître et se fit proclamer roi à Simancas. Ce fut, aux yeux des prêtres, un énorme scandale; aussi menacèrent-ils Alphonse des tourments de l’enfer s’il ne reprenait pas l’habit monacal. Il le fit enfin; mais d’un caractère faible et variable, il s’en repentit aussitôt et jeta pour la seconde fois le froc aux orties. Profitant de l’absence de Ramire II, qui était allé secourir Tolède[60], investie alors par les troupes du calife, il se présenta devant Léon et se rendit maître de cette ville. Ramire revint en toute hâte, assiégea Léon à son tour, et s’en empara; puis, voulant mettre son frère hors d’état de lui disputer dorénavant la couronne, il lui fit crever les yeux, ainsi qu’à ses trois cousins germains, les fils de Froïla II, qui avaient pris part à cette révolte (932)[61].
Pour Abdérame tout changea de face alors. Le temps où il n’avait pas à se préoccuper du royaume de Léon était passé. Belliqueux autant que brave, Ramire nourrissait contre les musulmans une haine farouche et implacable. Son premier soin fut de secourir Tolède, cette fière république, qui, seule dans toute l’Espagne musulmane, bravait encore les armes du calife, et qui avait été jusque-là l’alliée fidèle et le bouclier du royaume de Léon. Il se mit donc en campagne, et comme Madrid se trouvait sur sa route, il attaqua cette cité et la prit[62]. Cependant il ne réussit pas à sauver Tolède. Une partie de l’armée qui assiégeait cette ville étant allée à sa rencontre, il fut obligé de rebrousser chemin et d’abandonner Tolède à son sort[63]. Ayant ainsi perdu sa dernière espérance, la ville, comme nous l’avons vu dans le livre précédent, ne tarda pas à se rendre. L’année suivante (933), Ramire fut plus heureux. Informé par Ferdinand Gonzalez, le comte de Castille, que l’armée musulmane menaçait Osma, il alla à la rencontre de l’ennemi et le mit en déroute[64]. Abdérame prit sa revanche en 934. Il aurait voulu que les plaines autour d’Osma, qui naguère avaient été témoins d’une défaite, fussent maintenant témoins d’une victoire; mais il essaya en vain de faire sortir Ramire de la forteresse; le roi de Léon jugea prudent de ne point accepter la bataille que les musulmans lui offraient. Ayant alors laissé devant Osma un corps chargé de l’investir, Abdérame continua sa marche vers le nord. En route, mainte cruauté fut commise, surtout par les régiments africains, qui, en pays ennemi, ne respectaient rien. Près de Burgos, ils massacrèrent tous les moines de Saint-Pierre-de-Cardègne, au nombre de deux cents[65]. Burgos, la capitale de la Castille, fut détruite. Un grand nombre de forteresses eurent le même sort[66].
Quelque temps après, toutefois, les affaires prirent dans le Nord un aspect fort menaçant. Une ligue formidable s’y forma contre le calife, et le gouverneur de Saragosse, Mohammed ibn-Hâchim le Todjîbite, en était le plus ardent promoteur.
Les Beni-Hâchim, qui habitaient l’Aragon depuis le temps de la conquête, avaient rendu d’utiles services au sultan Mohammed à l’époque où les Beni-Casî étaient encore tout-puissants dans cette province, et depuis plus de quarante ans la dignité de gouverneur ou de vice-roi de la Frontière supérieure était héréditaire dans leur famille. Elle était à peu près la seule à laquelle Abdérame III, qui avait enlevé toute influence à la noblesse arabe, eût laissé son éclat et sa haute position. Toutefois, Mohammed ibn-Hâchim n’était pas content du calife, et soit qu’il eût à cœur de venger les injures de sa caste, soit qu’il ne vît dans la bienveillance d’Abdérame à son égard qu’un calcul dicté par la peur, soit enfin qu’il rêvât un trône pour lui et ses enfants, il s’était mis à négocier avec le roi de Léon, et lui avait promis que, s’il voulait l’aider contre le calife, il le reconnaîtrait pour son suzerain. Ramire avait prêté l’oreille à ses ouvertures, et pendant la campagne de 934, Mohammed s’était mis en rébellion ouverte en refusant de se joindre à l’armée musulmane. Trois années plus tard, il reconnut la suzeraineté de Ramire. Quelques-uns de ses généraux refusèrent de le suivre sur la route de la trahison et rompirent avec lui; mais alors Ramire arriva avec ses troupes dans la province, assiégea et prit les forteresses qui tenaient encore pour le calife, et les livra à Mohammed. Cela fait, Ramire et Mohammed conclurent une alliance avec la Navarre, où régnait alors Garcia, sous la tutelle de sa mère Tota, la veuve de Sancho-le-Grand.
Ainsi tout le Nord était ligué contre le calife. Le danger, qui semblait conjuré naguère, renaissait. Le calife y fit face avec son énergie habituelle.
S’étant mis à la tête de son armée dans l’année 957, il marcha d’abord contre Calatayud, où commandait Motarrif, un parent de Mohammed, et dont la garnison se composait en partie de chrétiens de l’Alava, envoyés par Ramire. Motarrif fut tué dans la première escarmouche. Son frère Hacam lui succéda dans le commandement; mais ayant été obligé d’évacuer la ville et de se retirer dans la citadelle, il se mit à traiter, et, ayant stipulé une amnistie pour lui et pour ses soldats musulmans, il livra la citadelle au calife. Les Alavais, qui n’étaient pas compris dans la capitulation, furent passés au fil de l’épée[67].
Après ce premier succès, Abdérame s’empara d’une trentaine de châteaux; puis il tourna ses armes tantôt contre la Navarre, tantôt contre Saragosse. Il fit assiéger cette ville par un prince du sang, le général en chef de la cavalerie Ahmed ibn-Ishâc, auquel il venait de conférer le titre de gouverneur de la Frontière supérieure; mais ce général ne tarda pas à lui donner de graves sujets de plainte.
Bien qu’ils eussent longtemps mené à Séville une vie obscure et pauvre, qu’ils eussent fait des mésalliances, et qu’il n’y eût entre eux et lui qu’une parenté fort éloignée, Abdérame n’avait pas rougi cependant de reconnaître les Beni-Ishâc comme des membres de sa famille et il les avait comblés de faveurs. Toutefois, ils n’étaient pas contents de leur position. Leur ambition ne connaissait pas de bornes; Ahmed, alors le chef de sa famille, ne prétendait à rien moins qu’à être nommé héritier présomptif de la couronne, et maintenant qu’il conduisait le siége de Saragosse avec une mollesse et une lenteur dont le calife s’indignait et s’irritait, il eut l’audace de lui écrire pour lui présenter sa demande. Le calife fut blessé à un tel point de cette insolence, que dans sa colère il lui répondit en ces termes:
«Ne voulant faire que ce qui te fût agréable, nous t’avons traité jusqu’ici avec une bienveillance extrême; mais nous sommes convaincu à présent qu’il est impossible de changer ton caractère. Ce qui te convient, c’est la pauvreté, car n’ayant pas connu auparavant la richesse, elle t’a rempli d’un insupportable orgueil. Ton père n’était-il pas un des moindres cavaliers d’Ibn-Haddjâdj, et est-ce que tu as oublié qu’à Séville tu n’étais toi-même qu’un marchand d’ânes? Nous avons pris ta famille sous notre protection dès qu’elle l’eut implorée; nous l’avons secourue, nous l’avons rendue riche et puissante, nous avons conféré à feu ton père la dignité de vizir[68], à toi-même celle de général de toute notre cavalerie et de gouverneur de la plus grande de nos provinces frontières. Et cependant tu as méprisé nos ordres, tu as négligé de prendre à cœur nos intérêts, et pour combler la mesure, tu nous demandes maintenant que nous te nommions notre héritier. Quels mérites, quels titres de noblesse peux-tu faire valoir? Ah! c’est bien à toi et à ta famille qu’on peut appliquer ces vers bien connus:
Vous êtes des hommes de rien, vous autres, et le lin ne doit pas se comparer à la soie! Si vous êtes Coraichites, comme vous l’assurez, prenez alors vos femmes dans cette illustre tribu; mais si au contraire vous n’êtes que des Coptes, vos prétentions sont d’un parfait ridicule.
«Ta mère n’était-elle pas la sorcière Hamdouna? Ton père n’était-il pas un simple soldat? Ton aïeul n’était-il pas portier dans la maison de Hauthara ibn-Abbâs? Ne faisait-il pas du cordage et de la natte sous le portique de ce seigneur?... Que Dieu te maudisse, toi et ceux qui nous ont tendu un piége en nous conseillant de te prendre à notre service! Infâme, lépreux, fils d’un chien et d’une chienne, viens t’humilier à nos pieds!»
Ayant donc été déposé de la manière la plus infamante, Ahmed, secondé par son frère Omaiya, se mit à comploter. Le calife découvrit leurs intrigues et les exila. Alors Omaiya s’empara de Santarem, y leva l’étendard de la révolte, et se mit en relation avec le roi de Léon, auquel il rendit d’utiles services en lui indiquant les endroits où l’empire musulman pouvait être attaqué avec succès; mais un jour qu’il était sorti de la ville, un de ses officiers y rétablit l’autorité du souverain. Omaiya se rendit alors auprès de Ramire. Son frère continuait à intriguer et à conspirer avec une infatigable ardeur. Il avait formé le projet de livrer l’Espagne aux Fatimides et il s’était mis en relation avec cette cour. Abdérame le déjoua. Il le fit arrêter, condamner comme chiite, et exécuter[69].
Sur ces entrefaites, le calife triomphait dans le Nord. Assiégé dans Saragosse, Mohammed capitula, et comme c’était, après le monarque, l’homme le plus puissant et le plus considéré de l’Etat, Abdérame jugea prudent de lui pardonner et de lui laisser son poste. De son côté, la reine Tota, après avoir essuyé revers sur revers, vint demander grâce au calife et le reconnut comme suzerain de la Navarre[70], de sorte qu’à l’exception du royaume de Léon et d’une partie de la Catalogne, toute l’Espagne s’était humiliée devant Abdérame.
III.
Les vingt-sept premières années du règne d’Abdérame III n’avaient été qu’une suite de succès; mais la fortune est capricieuse, et le temps des revers était enfin arrivé.
Un grand changement s’était fait dans le royaume. La noblesse, qui naguère était tout, n’était plus rien: le pouvoir royal l’avait écrasée. Abdérame la détestait; il ne comprenait pas qu’un monarque pût laisser aux grands une certaine influence et un certain pouvoir. «Votre roi est un prince sage et habile, j’en conviens volontiers, dit-il un jour à l’ambassadeur qu’Otton Ier lui avait envoyé; cependant il y a dans sa politique une chose qui ne me plaît pas: c’est qu’au lieu de retenir dans ses mains l’autorité tout entière, il en laisse une partie à ses vassaux. Il leur abandonne même ses provinces, croyant se les attacher par là. C’est une grande faute. La condescendance envers les grands ne peut avoir d’autre effet que d’alimenter leur orgueil et leur penchant pour la rébellion[71]».