Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 3/4 jusqu'à la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-1100)

Part 2

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Au reste, qu’Ibn-Masarra ait été ou non un émissaire des Ismaëliens (car il n’existe pas de témoignage formel à cet égard), toujours est-il que les Fatimides ne négligeaient aucun moyen pour se former un parti en Espagne, et que, jusqu’à un certain point, ils y réussirent[22]. Leur domination aurait été sans doute un bienfait pour les libres penseurs, mais elle aurait été un terrible fléau pour les masses, et particulièrement pour les chrétiens. Une phrase froidement barbare du voyageur Ibn-Haucal montre ce que ces derniers avaient à attendre de la part des fanatiques Ketâmiens. Après avoir remarqué que les chrétiens, qu’il trouva établis par milliers dans un grand nombre de villages, avaient souvent causé bien de l’embarras au gouvernement quand ils s’étaient mis en insurrection, Ibn-Haucal propose un moyen fort expéditif pour les mettre dorénavant dans l’impuissance de nuire: c’est de les exterminer jusqu’au dernier. Une telle mesure serait à ses yeux excellente, et la seule objection qui se présente à son esprit, c’est qu’il faudrait beaucoup de temps pour l’exécuter. Ce n’était donc, après tout, qu’une question de temps! Les Ketâmiens, on le voit, auraient réalisé à la lettre la prédiction d’Abdalmélic ibn-Habîb.

Voilà quel péril menaçait l’Espagne arabe du côté du Midi; celui auquel elle était exposée du côté du Nord, où le royaume de Léon grandissait de jour en jour, était plus grave encore.

Rien de plus humble que l’origine du royaume de Léon. Au VIIIe siècle, alors que la province qu’ils habitaient s’était déjà soumise aux musulmans, trois cents hommes, commandés par le brave Pélage, avaient trouvé un asile dans les hautes montagnes de l’est des Asturies. Une grande caverne leur servait de demeure. C’était celle de Covadonga. Fort élevée au-dessus du sol (on y monte aujourd’hui au moyen d’une espèce d’escalier de quatre-vingt-dix marches), elle se trouve dans un énorme rocher, au fond d’une vallée tortueuse, profondément ravinée par un torrent, et si étroitement resserrée entre deux chaînes de rochers fort escarpés, qu’un homme à cheval peut à peine y pénétrer[23]. Une poignée de braves pouvait donc aisément s’y défendre, même contre des forces très-supérieures. C’est ce que firent les Asturiens; mais leur existence était bien misérable, et quelques-uns de ses compagnons s’étant rendus, et d’autres étant morts faute de vivres, il y eut un instant où Pélage n’avait autour de lui que quarante personnes, parmi lesquelles se trouvaient dix femmes, et qui n’avaient pour toute nourriture que le miel que les abeilles déposaient dans les fentes du rocher. Alors les musulmans les laissèrent en paix, en se disant qu’après tout une trentaine d’hommes n’étaient pas à craindre, et que ce serait peine perdue que de s’aventurer pour eux dans cette dangereuse vallée, où tant de braves avaient déjà trouvé une mort sans gloire[24]. Grâce à ce répit, Pélage put renforcer sa bande, et plusieurs fugitifs s’étant unis à lui, il reprit l’offensive et se mit à faire des incursions sur les terres des musulmans. Voulant mettre un terme à ces déprédations, le Berber Monousa, qui était alors gouverneur des Asturies, envoya contre lui un de ses lieutenants, nommé Alcama. Mais l’expédition d’Alcama fut fort malheureuse: ses soldats essuyèrent une terrible défaite et lui-même fut tué. Le succès obtenu par la bande de Pélage enhardit les autres Asturiens; ils s’insurgèrent, et alors Monousa, qui n’avait pas assez de troupes pour réprimer cette révolte et qui craignait de se voir couper la retraite, abandonna Gijon, sa résidence, en prenant la route de Léon; mais à peine eut-il fait sept lieues qu’il fut attaqué à l’improviste, et quand il fut arrivé à Léon après avoir essuyé une perte très-considérable, ses soldats, entièrement découragés, refusèrent de retourner dans les âpres montagnes qui avaient été témoins de leurs malheurs[25].

Ayant ainsi secoué le joug de la domination étrangère, les Asturiens virent, quelque temps après, accroître leur puissance. Du côté de l’est, leur province confinait avec le duché de Cantabrie, qui n’avait point été soumis par les musulmans; et quand Alphonse qui y régnait et qui avait épousé la fille de Pelage, monta sur le trône des Asturies, les forces des chrétiens se trouvèrent presque doublées. Dès lors ils songèrent naturellement à refouler les conquérants encore davantage vers le Midi. Les circonstances leur vinrent en aide. Les Berbers, qui formaient la majorité de la population musulmane dans presque tout le Nord, embrassèrent les doctrines des non-conformistes, se mirent en insurrection contre les Arabes et les chassèrent; mais s’étant mis en marche contre le Midi, ils furent battus à leur tour et traqués comme des bêtes fauves. Déjà décimés par le glaive, ils le furent encore bien davantage par l’horrible famine qui, à partir de l’année 750, ravagea l’Espagne pendant cinq années consécutives. La plupart résolurent alors de quitter l’Espagne et d’aller rejoindre leurs contribules qui demeuraient sur la côte d’Afrique. Profitant de cette émigration, les Galiciens s’insurgèrent en masse contre leurs oppresseurs dès l’année 751, et reconnurent Alphonse pour leur roi. Secondés par lui, ils massacrèrent un grand nombre de leurs ennemis et forcèrent les autres à se retirer sur Astorga. Dans l’année 753(4), les Berbers durent se retirer encore davantage vers le Midi. Ils évacuèrent Braga, Porto et Viseu, de sorte que toute la côte, jusqu’au delà de l’embouchure du Duero, se trouva affranchie du joug. Reculant toujours et ne pouvant se maintenir ni à Astorga, ni à Léon, ni à Zamora, ni à Ledesma, ni à Salamanque, ils se replièrent sur Coria, ou même sur Mérida. Plus à l’est, ils abandonnèrent Saldaña, Simancas, Ségovie, Avila, Oca, Osma, Miranda sur l’Ebre, Cenicero et Alesanco (tous les deux dans la Rioja). Les principales villes frontières du pays musulman furent dès lors, de l’ouest à l’est: Coïmbre sur le Mondego, Coria, Talavera et Tolède sur le Tage, Guadalaxara, Tudèle et Pampelune.

Ainsi la guerre civile et la terrible famine de 750 avaient affranchi une grande partie de l’Espagne de la domination musulmane, qui n’y avait duré qu’une quarantaine d’années. Mais Alphonse profita peu des avantages qu’il avait obtenus. Il parcourut le pays abandonné et passa au fil de l’épée les musulmans, peu nombreux sans doute, qu’il y trouva; mais n’ayant ni assez de serfs pour faire cultiver un pays aussi étendu, ni assez d’argent pour rebâtir les forteresses que les musulmans avaient toutes démantelées ou détruites avant leur départ, il ne put songer à en prendre possession et emmena avec lui les indigènes lorsqu’il retourna dans ses Etats. Il n’occupa que les districts les plus rapprochés de ses anciens domaines. C’étaient la Liébana (c’est-à-dire le sud-ouest de la province de Santander), la Vieille-Castille (nommée alors la Bardulie), la côte de la Galice et peut-être la ville de Léon. Tout le reste ne fut longtemps qu’un désert qui formait une barrière naturelle entre les chrétiens du Nord et les musulmans du Midi[26].

Mais ce qu’Alphonse Ier n’avait pu faire, ses successeurs le firent. Presque toujours en guerre contre les Arabes, ils firent de Léon leur capitale et rebâtirent peu à peu les villes et les forteresses les plus importantes. Dans la seconde moitié du IXe siècle, alors que presque tout le Midi était en insurrection contre le sultan, ils reculèrent les bornes de leur Etat jusqu’au Duero, où ils élevèrent quatre places fortes, Zamora, Simancas, San Estevan de Gormaz et Osma, lesquelles formaient contre les musulmans une barrière presque infranchissable, tandis que le vaste mais triste et stérile pays qui s’étend entre le Duero et le Guadiana, n’appartenait ni aux Léonais, ni aux Arabes; on se le disputait encore[27]. Du côté de l’ouest, les Léonais étaient plus rapprochés de leurs ennemis naturels, attendu que leurs frontières s’y étendaient jusqu’au delà du Mondego[28]. Mais ces frontières, ils les dépassaient maintefois. Profitant de la faiblesse du sultan, ils poussaient des expéditions hardies jusqu’au delà du Tage et du Guadiana[29], et les tribus, pour la plupart berbères, qui demeuraient entre ces deux fleuves, pouvaient d’autant moins leur résister, qu’elles étaient le plus souvent en guerre entre elles[30]. Force leur était donc de s’humilier devant les chrétiens et de se racheter du pillage.

Mais l’heure de la vengeance semblait enfin venue pour elles. Dans l’année 901, un prince de la maison d’Omaiya, Ahmed ibn-Moâwia, qui s’adonnait à l’étude des sciences occultes et qui aspirait au trône, s’annonça aux Berbers comme le Mahdî, et les excita à se ranger sous ses drapeaux, afin de marcher ensemble contre Zamora, ville qu’Alphonse III avait fait rebâtir, en 893, par les chrétiens de Tolède, ses alliés, et qui depuis lors était l’effroi des Berbers, car c’était de là que les Léonais venaient les piller, et c’était là encore qu’ils mettaient leur butin en sûreté, derrière sept fossés et sept murailles[31]. L’appel d’Ahmed fut couronné d’un succès immense. Ignorants et crédules, brûlant d’ailleurs du désir de prendre leur revanche, les Berbers vinrent se ranger en foule autour d’un prince qui faisait des miracles, peu compliqués au reste, et qui leur disait que les murailles de toutes les villes tomberaient à son approche. En peu de mois l’imposteur rassembla une armée de soixante mille hommes. Il la conduisit vers le Duero, et, arrivé près de Zamora, il fit parvenir au roi Alphonse III, qui se trouvait dans cette ville, une lettre fulminante et dans laquelle il le menaçait des effets de sa colère, si lui et ses sujets n’embrassaient pas sur-le-champ l’islamisme. Ayant entendu la lecture de cette lettre, Alphonse et ses grands frémirent d’indignation et de rage, et, voulant punir à l’instant même l’insolence de celui qui l’avait écrite, ils montèrent à cheval et vinrent l’attaquer. La cavalerie berbère alla à leur rencontre, et comme il n’y avait que peu d’eau dans le Duero (c’était en été, dans le mois de juin), le combat eut lieu dans le lit du fleuve. Le sort des armes ne fut pas favorable aux Léonais. Les Berbers les mirent en déroute, et leur fermant l’entrée de la ville, ils les poussèrent devant eux dans l’intérieur du pays.

Cependant l’issue de l’expédition fut tout autre qu’on ne le présageait en jugeant d’après ce premier combat. Le soi-disant Mahdî avait acquis un immense pouvoir sur ses soldats; croyant qu’il était au-dessous de sa position de donner des ordres de vive voix, il les donnait par signes, et l’on obéissait à ses moindres gestes avec la plus grande docilité; mais plus il imposait du respect aux simples soldats, plus il excitait contre lui la jalousie des chefs, qui pressentaient que si l’expédition réussissait, ils seraient supplantés par le soi-disant prophète, à la mission duquel ils ne croyaient guère. Aussi avaient-ils déjà cherché une occasion pour l’assassiner; ils ne l’avaient pas trouvée, mais pendant qu’ils poursuivaient l’ennemi, le plus puissant d’entre eux, Zalal ibn-Yaîch, le chef de la tribu de Nefza, déclara à ses amis qu’ils avaient fait une grande faute en battant les Léonais, et qu’il fallait la redresser avant qu’il ne fût trop tard. Il n’eut point de peine à les faire entrer dans ses sentiments, et ils résolurent tous de brouiller les affaires du Mahdî. Ils firent donc sonner la retraite, et, arrivés aux avant-postes, sur la rive droite du Duero, ils prirent les objets qui leur appartenaient en disant qu’ils avaient été battus et que l’ennemi était à leurs trousses. Leurs paroles trouvèrent créance, d’autant plus qu’ils n’avaient avec eux qu’une partie de leurs troupes, les autres n’ayant pas obéi à leur ordre ou ne l’ayant pas entendu. Une terreur panique s’empara des esprits. Cherchant leur salut dans une prompte fuite, un grand nombre de soldats coururent vers le Duero; ce que voyant, la garnison de Zamora fit une sortie et sabra plusieurs d’entre eux au moment où ils essayaient de franchir le fleuve. Toutefois les Léonais, arrêtés par le gros de l’armée musulmane qui se trouvait encore sur la rive gauche, ne furent pas en état, ni ce jour-là, ni le lendemain, de rendre décisif l’avantage qu’ils venaient de remporter. Mais la désertion, qui devenait de plus en plus générale parmi les troupes du Mahdî, leur vint en aide. Le Mahdî avait beau dire que Dieu lui avait promis la victoire, on ne le croyait plus, et le troisième jour, quand il se vit abandonné de presque tous ses soldats, lui-même perdit toute espérance. Ne voulant pas survivre à sa honte, il enfonça les éperons dans les flancs de son cheval, se jeta au milieu des ennemis, et trouva la mort qu’il cherchait. Sa tête fut clouée à une porte de Zamora[32].

L’issue de cette campagne augmenta naturellement l’audace des Léonais. Comptant sur l’appui de Tolède et surtout sur la coopération du roi de Navarre, Sancho-le-Grand, qui venait de donner à son pays une importance qu’il n’avait pas eue jusque-là, ils regardaient de plus en plus l’Espagne musulmane comme une proie qui ne pouvait leur échapper. Tout les poussait vers le Midi. Pauvres à un tel degré qu’ils échangeaient encore, faute de numéraire, des objets contre d’autres objets[33], et instruits par leurs prêtres, auxquels ils étaient aveuglément dévoués et qu’ils comblaient de dons, à regarder la guerre contre les infidèles comme le plus sûr moyen de conquérir le ciel, ils cherchaient dans l’opulente Andalousie et les biens de ce monde et ceux de l’autre. L’Andalousie échapperait-elle à leur domination? Si elle succombait, le sort des musulmans serait terrible. Fanatiques et cruels, les Léonais donnaient rarement quartier; d’ordinaire, quand ils avaient pris une ville, ils passaient tous les habitants au fil de l’épée. Quant à une tolérance comme celle que les musulmans accordaient aux chrétiens, il ne fallait pas l’attendre d’eux. Que deviendrait d’ailleurs la brillante civilisation arabe, qui se développait de plus en plus, sous la domination de ces barbares qui ne savaient pas lire; qui, quand ils voulaient faire arpenter leurs terres, devaient se servir de Sarrasins[34], et qui, quand ils parlaient d’une _bibliothèque_, entendaient par là l’Ecriture sainte?

On le voit: la tâche qui attendait Abdérame III au commencement de son règne, était belle et grande: elle consistait à sauver sa patrie et la civilisation elle-même; mais elle était extrêmement difficile. Le prince avait à conquérir ses propres sujets, et à repousser, d’un côté les barbares du Nord, dont l’insolence s’était accrue au fur et à mesure que l’empire musulman avait faibli, de l’autre les barbares du Midi, qui en un clin d’œil s’étaient emparés d’un vaste Etat et qui croyaient avoir bon marché des Andalous. Abdérame comprit sa mission. Nous avons déjà vu de quelle manière il conquit et pacifia son propre royaume; nous allons voir à présent comment il s’y prit pour faire face aux ennemis du dehors.

II.

Lors même qu’Abdérame III n’aurait pas eu l’intention de tourner ses armes contre les Léonais, ceux-ci l’y auraient forcé, car dans l’année 914, leur roi, l’intrépide Ordoño II, commença les hostilités en mettant à feu et à sang le territoire de Mérida. S’étant emparé de la forteresse d’Alanje, il passa au fil de l’épée tous les défenseurs de la place, et réduisit en servitude leurs femmes et leurs enfants. Alors les habitants de Badajoz s’effrayèrent. Craignant de partager le sort de leurs voisins, ils rassemblèrent une foule d’objets précieux, et, ayant leur prince à leur tête, ils allèrent supplier le roi chrétien de vouloir bien les accepter. Ordoño y consentit; puis, victorieux et regorgeant de butin, il repassa le Tage et le Duero, et, de retour à Léon, il donna à la Vierge une preuve de sa reconnaissance en lui fondant une église[35].

Comme les habitants des districts qu’Ordoño avait pillés n’étaient pas encore rentrés dans l’obéissance, Abdérame, s’il l’avait voulu, aurait pu fermer les yeux sur ce qui s’était passé. Mais telle n’était pas sa manière de voir. Comprenant fort bien qu’il lui fallait conquérir les cœurs de ses sujets rebelles en leur montrant qu’il était en état de les défendre, il résolut de punir le roi de Léon. A cet effet il envoya contre lui, en juillet 916, une armée commandée par Ibn-abî-Abda, le vieux général de son aïeul. L’expédition d’Ibn-abî-Abda, la première depuis celle que le soi-disant Mahdî avait entreprise quinze années auparavant, ne fut à vrai dire qu’une razzia; mais dans cette razzia les musulmans firent un ample butin[36]. L’année suivante, Abdérame, vivement sollicité par les habitants des frontières qui se plaignaient de ce que les Léonais avaient brûlé tous les faubourgs de Talavera (sur le Tage), donna l’ordre à Ibn-abî-Abda de se mettre encore une fois en campagne et d’aller assiéger l’importante forteresse de San Estevan (de Gormaz), que l’on appelait aussi Castro-Moros[37]. L’armée était nombreuse, et elle se composait en partie de mercenaires africains qu’Abdérame avait fait venir de Tanger. Aussi l’expédition promettait d’être heureuse. Etroitement bloquée, la garnison de San Estevan fut bientôt réduite à l’extrémité, et elle était déjà sur le point de se rendre, lorsque Ordoño vint à son secours. Il attaqua Ibn-abî-Abda. Malheureusement pour lui, ce général avait dans son armée, non-seulement des soldats de Tanger, mais aussi un grand nombre d’habitants des frontières, et l’on ne pouvait compter ni sur la fidélité ni sur la bravoure de ces hommes, moitié Berbers, moitié Espagnols, qui jetaient les hauts cris quand les Léonais venaient les piller, et qui prétendaient alors que le sultan devait les protéger, mais qui n’aimaient ni à se défendre eux-mêmes, ni à obéir au monarque. Cette fois encore ils se laissèrent battre, et leur retraite précipitée jeta un effroyable désordre dans les rangs de toute l’armée. Voyant que la bataille était perdue, le brave Ibn-abî-Abda aima mieux mourir à son poste que de chercher son salut dans la fuite; plusieurs de ses soldats, qui pensaient comme lui, se rangèrent à ses côtés, et tous succombèrent sans reculer sous les coups des chrétiens. Au rapport des historiens arabes, le reste de l’armée parvint à se rallier et arriva en assez bon ordre sur le territoire musulman; mais les chroniqueurs chrétiens racontent au contraire que la déroute des musulmans fut si complète que partout, depuis le Duero jusqu’à Atienza, les collines, les bois et les champs étaient jonchés de leurs cadavres[38].

Sans se laisser décourager, Abdérame prit aussitôt des mesures pour réparer ce désastre; mais pendant qu’il faisait des préparatifs pour une nouvelle campagne qui aurait lieu l’année suivante, les affaires d’Afrique captivèrent son attention.

Bien qu’il ne fût pas encore en guerre contre les Fatimides, et que ceux-ci, occupés de la conquête de la Mauritanie, ne lui eussent pas donné des sujets de plainte, il prévoyait cependant que, cette guerre terminée, ils tourneraient aussitôt leurs armes contre l’Espagne. Il regarda donc comme un devoir de secourir la Mauritanie autant que possible, et de faire en sorte que ce pays restât, pour ainsi dire, le boulevard de l’Espagne contre les Fatimides. D’un autre côté, il devait éviter de se mettre trop tôt en guerre ouverte contre cette dynastie, car tant qu’il n’aurait pas dompté l’insurrection dans son propre empire et forcé les chrétiens du Nord à implorer la paix, il risquerait trop s’il s’exposait à une descente des Fatimides sur la côte andalouse. Tout ce qu’il pouvait faire dans les circonstances données, c’était d’encourager et d’aider sous main les princes qui avaient la volonté de se défendre contre les envahisseurs de leur pays.

Déjà dans l’année 917, il eut l’occasion de le faire, alors que le prince de Nécour[39] fut attaqué par les Fatimides. D’origine arabe, la famille de ce prince avait régné sur Nécour et son territoire depuis le temps de la conquête; elle s’était toujours distinguée par son attachement à la religion, et depuis que deux de ses princesses, faites prisonnières par les pirates normands, avaient été rachetées par le sultan Mohammed[40], elle n’avait jamais cessé d’entretenir avec l’Espagne les relations les plus amicales. Un cadet de cette maison, qui, en pieux faqui qu’il était, avait fait quatre fois le pèlerinage de la Mecque, était même venu en Espagne, sous le règne d’Abdallâh, pour y prendre part à la guerre sainte. Attaqué par Ibn-Hafçoun après son débarquement, il était arrivé seul dans le camp du sultan, tous les hommes de son escorte ayant été tués, et à son tour il avait trouvé la mort en combattant contre Daisam, le chef de la province de Todmîr.

Le prince qui régnait sur Nécour lorsque les Fatimides portèrent leurs armes dans la Mauritanie, s’appelait Saîd II. Sommé de se soumettre, il refusa de le faire; mais lui, ou plutôt son poète lauréat, un Espagnol, eut l’imprudence de joindre l’outrage au refus. Il faut savoir qu’au bas de sa sommation le calife avait fait écrire quelques vers, dont le sens était que, si les habitants de Nécour ne voulaient pas se soumettre, il les exterminerait, mais que, s’ils obéissaient, il ferait régner la justice dans leur pays. Or le poète lauréat, Ahmas de Tolède, répondit à ces vers par ceux-ci:

Tu en as menti, j’en jure par le temple de la Mecque! Non, tu ne sais pas pratiquer la justice, et jamais l’Eternel n’a entendu de ta bouche une parole sincère ou pieuse. Tu n’es qu’un hypocrite, un mécréant; prêchant des rustres, tu mutiles la sonna qui doit être la règle de toutes nos actions. Nous mettons notre ambition dans les choses nobles et grandes, parmi lesquelles la religion de Mahomet occupe le premier rang; toi, au contraire, tu mets la tienne dans des choses basses et viles[41]!

Piqué au vif, le calife Obaidallâh envoya aussitôt à Meççâla, le gouverneur de Tâhort, l’ordre d’aller attaquer Nécour. N’ayant point de citadelle qui pût lui offrir un asile, le vieux Saîd II alla à la rencontre de l’ennemi et l’arrêta pendant trois jours; mais, trahi par un de ses capitaines, il mourut enfin sur le champ de bataille avec presque tous les siens (917). Alors Meççâla prit possession de Nécour, où il passa les hommes au fil de l’épée, après quoi il réduisit leurs femmes et leurs enfants en servitude.

Avertis par leur père, trois fils de Saîd avaient eu le temps de s’embarquer et de faire voile vers Malaga. Dès qu’ils furent arrivés dans ce port, Abdérame III donna les ordres nécessaires afin qu’on leur fît un accueil des plus honorables. En même temps il leur fit dire que s’ils voulaient venir à Cordoue, il serait charmé de les y recevoir, mais qu’il ne voulait les contrarier en rien et que par conséquent ils pouvaient demeurer à Malaga si tel était leur désir. Les princes lui répondirent qu’ils aimaient mieux rester aussi près que possible du théâtre des événements, parce qu’ils espéraient retourner bientôt dans leur patrie. Cette espérance n’était pas trompeuse. Ayant repris la route de Tâhort après avoir passé six mois à Nécour, Meççâla avait confié le commandement de cette dernière ville à un officier ketâmien, nommé Dhaloul. Celui-ci fut abandonné de la plupart de ses soldats, et alors les princes, que leurs partisans tenaient au courant de tout ce qui se passait, équipèrent des vaisseaux et partirent pour Nécour, après avoir arrêté entre eux que la couronne appartiendrait à celui qui y arriverait le premier. Çâlih, le plus jeune des trois, devança ses frères. Les Berbers de la côte le reçurent avec enthousiasme, et, l’ayant proclamé émir, ils marchèrent contre Nécour, où ils massacrèrent Dhaloul et ses soldats. Maître du pays, le prince, Çâlih III, s’empressa d’écrire à Abdérame III pour le remercier de son accueil et pour lui annoncer sa victoire. En même temps il fit proclamer la souveraineté de ce monarque dans toute l’étendue de ses Etats, et de son côté Abdérame lui envoya des tentes, des bannières et des armes[42].