Part 19
Presque enfant encore, Abdérame aimait éperdument sa cousine Habîba (Aimée), la fille du calife Solaimân. Mais il soupirait en vain. La veuve de Solaimân s’opposait au mariage, et lui donnait à entendre que rien ne pressait. Il composa alors ces vers, où le sentiment d’une fierté blessée perce à côté d’un amour profondément senti:
Toujours des prétextes pour ne pas m’accorder ma demande, des prétextes contre lesquels ma fierté se révolte! Son aveugle famille veut la forcer à me refuser, mais peut-on refuser la lune au soleil? Comment la mère de Habîba, qui connaît mon mérite, peut-elle ne pas me vouloir pour gendre?
Je l’aime bien cependant, cette jeune fille belle et candide de la famille d’Abd-Chams, qui mène une vie si retirée dans le harem de ses parents: je lui ai promis de la servir comme un esclave pendant toute ma vie, et je lui ai offert mon cœur pour dot.
De même qu’un sacre fond sur une colombe qui déploie les ailes, de même je m’élance vers elle dès que je la vois, cette colombe des Abd-Chams, moi qui suis issu de la même illustre famille.
Qu’elle est belle! Les Pléiades lui envient la blancheur de ses mains, et l’Aurore est jalouse de l’éclat de sa gorge.
Tu as imposé à mon amour un jeûne bien long, ô ma bien-aimée: qu’est-ce que cela te ferait si tu me permettais de le rompre?
C’est dans ta maison que je cherche le remède à mes maux, dans ta maison sur laquelle Dieu veuille répandre ses grâces! C’est là que mon cœur trouverait un soulagement à ses souffrances, c’est là que s’éteindrait le feu qui me dévore.
Si tu me repousses, ô cousine, tu repousseras, je le jure, un homme qui est ton égal par la naissance et qui, par suite de l’amour que tu lui as inspiré, a un voile devant les yeux.
Mais je ne désespère pas de la posséder un jour et de mettre ainsi le comble à ma gloire, car je sais manier la lance alors que les chevaux noirs semblent rouges à force d’être teints de sang. Je rends honneur et respect à l’étranger qui s’est abrité sous mon toit; je comble de bienfaits le malheureux qui fait un appel à ma générosité. Personne dans sa famille ne mérite plus que moi de la posséder, car personne ne m’égale en réputation, en renommée. J’ai ce qu’il faut pour plaire: la jeunesse, l’urbanité, la douceur et le talent de bien dire.
On ignore quels étaient les sentiments de Habîba à l’égard du jeune homme, les écrivains arabes ayant laissé dans l’incertain et le vague cette belle et fugitive apparition, dont l’imagination aimerait à fixer les traits. Cependant elle ne paraît pas avoir été insensible aux hommages d’Abdérame. L’ayant rencontré un jour, son regard s’abaissa sous le regard plein de feu du prince; elle rougit, et dans son trouble elle oublia de lui rendre son salut. Abdérame interpréta de travers ce manque apparent de politesse, qui en réalité n’était qu’une pudique timidité, et il composa alors ce poème:
Salut à celle qui n’a pas daigné m’adresser une seule parole; salut à la gracieuse gazelle dont les regards sont autant de flèches qui me percent le cœur. Jamais, hélas! elle ne m’envoie son image pour calmer l’agitation de mes rêves. Ne sais-tu donc pas, ô toi dont le nom est si doux à prononcer, que je t’aime au delà de toute expression, et que je serai pour toi l’amant le plus fidèle qui soit au monde[440]?
Il ne semble jamais avoir obtenu la main de Habîba, et en général il ne fut pas heureux en amour. Il est vrai qu’une autre beauté ne fut pas cruelle pour lui, mais dans la suite elle manqua à la foi promise, témoin ces vers qu’il lui adressa:
Ah! que les nuits sont longues depuis que tu me préfères mon rival! O gracieuse gazelle, toi qui a rompu tes serments et qui m’es devenue infidèle, les as-tu donc oublié ces nuits que nous avons passées ensemble sur un lit de roses? La même écharpe ceignait alors nos reins; nous nous entrelacions comme s’entrelacent les perles d’un collier, nous nous embrassions comme s’embrassent les branches des arbres, nos deux corps n’en formaient qu’un seul, tandis que les étoiles semblaient des points d’or scintillant sur un champ d’azur[441].
Le jeune Abdérame avait un ami qui lui ressemblait sous beaucoup de rapports et dont il fit son premier ministre. C’était Alî ibn-Hazm. Ses ancêtres, qui demeuraient sur le territoire de Niébla, avaient été chrétiens jusqu’à l’époque où son bisaïeul (Hazm) embrassa l’islamisme; mais honteux de son origine et voulant en effacer la trace, il reniait ses aïeux. De même que l’avait fait son père (Ahmed) qui avait été vizir sous les Amirides, il prétendait descendre d’un Persan affranchi par Yézîd, le frère du premier calife omaiyade, Moâwia[442], et quant à la religion qui avait été celle de ses pères, il avait pour elle le plus profond dédain. «Il ne faut jamais s’étonner de la superstition des hommes, dit-il quelque part dans son Traité sur les religions. Les peuples les plus nombreux et les plus civilisés y sont sujets. Voyez les chrétiens! Ils sont en si grand nombre qu’il n’y a que leur créateur qui puisse les compter, et il y a parmi eux des savants illustres, ainsi que des princes d’une rare sagacité. Néanmoins ils croient qu’un est trois et que trois sont un; que l’un des trois est le père, l’autre le fils, le troisième l’esprit; que le père est le fils et qu’il n’est pas le fils; qu’un homme est Dieu et qu’il n’est pas Dieu; que le Messie est Dieu en tout point et que cependant il n’est pas le même que Dieu; que celui qui a existé de toute éternité a été créé. Celle de leurs sectes qu’on appelle les Jacobites et qui se compte par centaines de mille, croit même que le Créateur a été fouetté, souffleté, crucifié et mis à mort; enfin, que l’univers a été privé pendant trois jours de celui qui le gouverne[443]!»... Ces sarcasmes, du reste, ne sont pas d’un sceptique: ils sont d’un musulman très-zélé. Ibn-Hazm soutenait en religion le système des Dhâhirides, secte qui s’attachait strictement aux textes et qui appelait la décision par analogie, c’est-à-dire l’intervention de l’intelligence humaine dans les questions du droit canon, une invention du mauvais esprit. En politique il était pour la dynastie légitime, dont il était devenu le client grâce à une fausse généalogie, et les Omaiyades n’avaient pas de serviteur plus fidèle, plus dévoué, plus enthousiaste. Quand leur cause semblait irrévocablement perdue, quand Alî ibn-Hammoud occupait le trône et que même Khairân, le chef du parti slave, l’eut reconnu, il fut du petit nombre de ceux qui ne perdirent pas le courage. Entouré d’ennemis et d’espions, il continua cependant d’intriguer et de comploter, car la prudence, comme c’est le propre des âmes enthousiastes, ne lui paraissait que de la lâcheté. Khairân découvrit ses menées, et, lui ayant fait expier son zèle intempestif par plusieurs mois de prison, il le frappa d’un arrêt d’exil. Ibn-Hazm se retira alors auprès du gouverneur du château d’Aznalcazar, non loin de Séville, et il s’y trouvait encore quand il apprit que l’Omaiyade Abdérame IV Mortadhâ avait été proclamé calife à Valence. Il s’embarqua aussitôt pour lui offrir ses services, et combattit en héros dans la bataille que Mortadhâ perdit par la trahison de ses soi-disant amis; mais étant tombé entre les mains des Berbers vainqueurs, il ne recouvra la liberté qu’assez tard[444].
Le temps viendra où Ibn-Hazm sera le plus grand savant de son temps et l’écrivain le plus fertile que l’Espagne ait produit à quelque époque que ce soit. Mais pour le moment il était avant tout poète, et l’un des poètes les plus gracieux que l’Espagne arabe ait eus. Il était encore dans l’âge heureux des illusions, car il ne comptait que huit ans de plus que son jeune souverain. Lui aussi avait eu son roman d’amour; roman bien simple au reste, mais qu’il a raconté avec tant de candeur, de délicatesse, de naïveté et de charme, que nous ne pouvons résister à la tentation de le reproduire avec ses propres paroles. Toutefois nous serons forcé de supprimer çà et là quelques métaphores hasardées, quelques broderies, quelques paillettes, qui, dans l’opinion d’un Arabe, donnent au discours une grâce inimitable, mais que la sobriété de notre goût tolérerait difficilement.
«Dans le palais de mon père, dit Ibn-Hazm, il y avait une jeune fille qui y recevait son éducation. Elle comptait seize ans, et aucune femme ne l’égalait en beauté, en intelligence, en pudeur, en retenue, en modestie, en douceur. Le ton badin et les galants propos l’ennuyaient et elle parlait peu. Personne n’osait élever ses désirs jusqu’à elle, et pourtant sa beauté conquérait tous les cœurs, car, bien que fière et avare de ses faveurs, elle était cependant plus séduisante que la coquette la plus raffinée. Elle était sérieuse et n’avait pas de goût pour les amusements frivoles, mais elle jouait du luth d’une manière admirable.
«J’étais bien jeune alors et je ne pensais qu’à elle. Je l’entendais parler quelquefois, mais toujours en présence d’autres personnes, et pendant deux ans j’avais en vain cherché l’occasion de lui parler sans témoins. Or, un jour il y eut dans notre demeure une de ces fêtes comme il y en a souvent dans les palais des grands, et à laquelle les femmes de notre maison, celles de la maison de mon frère, celles, enfin, de nos clients et de nos serviteurs les plus considérés avaient été invitées. Après avoir passé une partie de la journée dans le palais, ces dames allèrent au belvédère, d’où l’on avait un magnifique coup d’œil sur Cordoue et ses environs, et elles se placèrent là où les arbres de notre jardin n’obstruaient pas la vue. J’étais avec elles, et je m’approchai de l’embrasure où _elle_ se trouvait; mais dès qu’elle me vit à ses côtés, elle courut avec une gracieuse rapidité vers une autre embrasure. Je la suis; elle m’échappe de nouveau. Elle connaissait très-bien mes sentiments à son égard, car les femmes ont plus de finesse pour deviner l’amour qu’on leur porte, que le Bédouin, qui voyage de nuit dans le Désert, n’en a pour reconnaître la trace de la route; mais heureusement les autres dames ne se doutaient de rien, car, tout occupées à chercher le plus beau point de vue, elles ne faisaient pas attention à moi.
«Puis, les dames étant descendues au jardin, celles qui, par leur position et leur âge, avaient le plus d’influence, prièrent la dame de mes pensées de chanter quelque chose, et j’appuyai leur demande. Elle prit alors son luth et se mit à l’accorder avec une pudeur qui, à mes yeux, doublait ses charmes; après quoi elle chanta ces vers d’Abbâs, fils d’Ahnaf:
Je ne pense qu’à mon soleil à moi, à la jeune fille souple et flexible que j’ai vue disparaître derrière les sombres murailles du palais. Est-ce une créature humaine, est-ce un génie? Elle est plus qu’une femme; mais si elle a toute la beauté d’un génie, elle n’en a pas la malice. Son visage est une perle, sa taille un narcisse, son haleine un parfum, et en totalité elle est une émanation de la lumière. Quand on la voit, revêtue de sa robe jaune, marcher avec une légèreté inconcevable, on dirait qu’elle pourrait mettre le pied sur les choses les plus fragiles sans les briser.
«Pendant qu’elle chantait, ce n’étaient pas les cordes du luth qu’elle frappait de son plectrum: c’était mon cœur. Jamais ce jour délicieux n’est sorti de ma mémoire, et sur mon lit de mort je m’en souviendrai encore. Mais depuis ce temps je n’entendis plus sa douce voix, je ne la revis même pas.
Ne la blâme pas, disais-je dans mes vers, si elle t’évite et te fuit, car elle ne mérite pas de reproches. Elle est belle comme la gazelle ou la lune, mais la gazelle est timide, et il n’est point donné à un mortel d’atteindre à la lune.
Tu me prives du bonheur d’entendre ta voix suave, disais-je encore, et tu ne veux pas que mes yeux contemplent ta beauté. Tout absorbée dans tes pieuses méditations, toute à Dieu, tu ne penses plus aux mortels. Qu’il est heureux, cet Abbâs dont tu as chanté les vers! Et pourtant, s’il t’avait entendue, le grand poète, il serait triste, il te porterait envie comme à son vainqueur, car en chantant ses vers, tu y as mis une sensibilité dont il n’avait point d’idée.
«Ensuite, trois jours après que Mahdî eut été déclaré calife, nous quittâmes notre nouveau palais, qui se trouvait dans le quartier oriental de Cordoue, à savoir dans le faubourg dit de Zâhira, pour nous établir dans notre ancien palais, situé dans le quartier occidental, le Balât-Moghîth; mais pour des raisons qu’il serait inutile d’exposer, la jeune fille ne nous y suivit pas. Puis, Hichâm II étant remonté sur le trône, ceux qui étaient alors au pouvoir nous firent tomber en disgrâce; ils nous extorquèrent des sommes énormes, ils nous firent jeter en prison, et quand nous eûmes recouvré la liberté, nous fûmes obligés de nous cacher. Vint la guerre civile. Tout le monde eut à en souffrir, mais notre famille plus que toute autre. Mon père mourut sur ces entrefaites, le samedi 21 juin 1012, et notre sort ne s’améliora point. Mais un jour que j’assistais aux funérailles d’un de mes parents, je reconnus la jeune fille au milieu des pleureuses. J’avais bien des motifs de tristesse ce jour-là; tous les malheurs semblaient vouloir me frapper à la fois, et pourtant, lorsque je la revis, le présent avec ses misères semblait disparaître comme par enchantement; elle me rappelait le passé, mon amour de jeune homme, mes beaux jours flétris, et pour un moment je redevenais jeune et heureux comme je l’étais autrefois. Mais, hélas! ce moment fut court, et rappelé bientôt à la triste et sombre réalité, ma douleur, aggravée des souffrances que me causait un amour sans espoir, n’en fut que plus cuisante et plus aiguë.
Elle pleure un mort que tout le monde respectait et honorait, disais-je dans une pièce de vers composée à cette occasion; mais celui qui vit encore a bien plus de droits à ses larmes. Chose étonnante! elle plaint celui qui est mort naturellement, doucement, et elle n’a nulle pitié pour celui qu’elle fait mourir de désespoir.
«Peu de temps après, lorsque les troupes berbères se furent emparées de la capitale, nous fûmes frappés d’un arrêt d’exil, et je quittai Cordoue au milieu du mois de juillet de l’année 1015. Cinq ans s’écoulèrent pendant lesquels je ne revis pas la jeune fille. A la fin, lorsque je fus revenu à Cordoue en février 1018, j’allai loger chez une de mes parentes et là je la retrouvai. Mais elle était tellement changée que j’avais peine à la reconnaître et que l’on dut me dire que c’était elle. Cette fleur, que naguère on contemplait avec ravissement et que chacun eût voulu cueillir si le respect ne l’eût retenu, était maintenant fanée; à peine lui restait-il quelques traces pour attester qu’elle avait été belle. C’est que pendant ces temps désastreux elle n’avait pu prendre aucun soin d’elle-même. Elevée sous notre toit au milieu du luxe, elle s’était vu forcée tout à coup de gagner sa vie par un travail assidu. Hélas! les femmes sont des fleurs bien fragiles: dès qu’on ne les soigne pas, elles se fanent. Leur beauté ne résiste pas, comme celle des hommes, au hâle du soleil, au simoun, à l’intempérie des saisons, au manque d’égards. Toutefois, telle qu’elle était, elle m’aurait encore rendu le plus heureux des hommes si elle avait voulu m’adresser une tendre parole; mais elle resta indifférente et froide comme elle l’avait toujours été pour moi. Peu à peu cette froideur commença à me détacher d’elle; la perte de sa beauté fit le reste.
«Je ne lui ai jamais rien reproché, et aujourd’hui encore je ne lui reproche rien. Je n’en ai pas le droit. De quoi me plaindrais-je? Je pourrais me plaindre, si elle m’eût bercé d’un espoir trompeur; mais jamais elle ne m’a donné le moindre espoir, jamais elle ne m’a rien promis[445].»
Dans le récit qu’on vient de lire, on aura sans doute remarqué des traits d’une sensibilité exquise et peu commune chez les Arabes, qui préfèrent généralement les grâces qui attirent, les yeux qui préviennent, le sourire qui encourage. L’amour que rêve Ibn-Hazm est un mélange d’attrait physique sans doute--l’objet regretté n’étant plus ce qu’il était, ses regrets sont bien moins cruels--mais aussi d’inclination morale, de galanterie délicate, d’estime, d’enthousiasme, et ce qui le charme, c’est une beauté calme, modeste, pleine d’une douce dignité. Mais il ne faut pas oublier que ce poète, le plus chaste, et je serais tenté de dire, le plus chrétien parmi les poètes musulmans, n’était pas Arabe pur sang. Arrière-petit-fils d’un Espagnol chrétien, il n’avait pas entièrement perdu la manière de penser et de sentir, propre à la race dont il était issu. Ils avaient beau renier leur origine, ces Espagnols arabisés; ils avaient beau invoquer Mahomet au lieu d’invoquer le Christ, et poursuivre leurs anciens coreligionnaires de leurs sarcasmes: au fond de leur cœur il restait toujours quelque chose de pur, de délicat, de spirituel, qui n’était pas arabe.
XVIII.
Sept semaines s’étaient à peine écoulées depuis le moment où les Cordouans avaient élu Abdérame V et où celui-ci avait nommé Ibn-Hazm son premier ministre, que déjà l’un avait cessé de vivre et que l’autre, disant adieu pour toujours à la politique et aux grandeurs mondaines, cherchait la consolation et l’oubli du passé dans l’étude, le silence et la prière. Ce n’est pas qu’on pût leur reprocher d’avoir porté dans les affaires sérieuses la vanité et les caprices que le public attribue trop souvent en privilége aux poètes; au contraire, on aimait à leur reconnaître une grande aptitude pour le gouvernement. Elevés dans la rude école de l’infortune et de l’exil, ils avaient appris de bonne heure à connaître les hommes, à comprendre, à juger les événements. Mais ils étaient entourés de périls de tout genre. Abdérame ne s’appuyait que sur la jeune noblesse. Outre Alî ibn-Hazm, un cousin de ce dernier, nommé Abd-al-wahhâb ibn-Hazm, et Abou-Amir ibn-Chohaid étaient ses conseillers habituels. C’étaient des hommes d’esprit et de talent, mais qui choquaient les musulmans rigides par la liberté de leurs opinions religieuses. Quant aux patriciens plus âgés, ils avaient voulu voter pour Solaimân, et ce candidat ayant été repoussé par la majorité, ils avaient cependant intrigué si ouvertement en sa faveur, qu’Abdérame s’était vu obligé de les faire arrêter. Les personnes sensées approuvaient cette mesure, parce qu’elles la croyaient nécessaire; mais l’aristocratie en était mécontente. On reprochait d’ailleurs au monarque de retenir prisonniers ses deux compétiteurs. Il les traitait amicalement, il est vrai, mais il ne leur permettait pas de sortir du palais. D’un autre côté, comme les malheurs publics avaient tari presque toutes les sources de travail, il y avait une foule d’ouvriers inoccupés, qui étaient tout prêts à frapper de leur hache tout l’édifice de la vieille société. Et malheureusement ces cohortes de la destruction avaient un chef. C’était un Omaiyade qui s’appelait Mohammed. Au moment où les assemblées se formaient pour élire un monarque, il avait espéré que le choix tomberait sur lui. Son nom, toutefois, ne fut pas même prononcé, ce qui n’a rien d’étonnant, car Mohammed était un homme sans esprit, sans talents, sans culture, et qui ne connaissait d’autres plaisirs que ceux de la table et de la débauche. Mais lui-même ne se jugeait pas ainsi, et quand il apprit que personne n’avait pensé à lui et que l’on avait donné le trône à un tout jeune homme, il ne mit point de bornes à sa fureur. Il se servit alors de l’influence qu’il avait sur les ouvriers, qui prenaient sa grossièreté pour de la bonhomie et avec lesquels il vivait dans une intimité si étroite, qu’un tisserand, nommé Ahmed ibn-Khâlid, était son meilleur ami. Vigoureusement et habilement secondé par cet homme, Mohammed stimula chez les ouvriers la passion du pillage et du bouleversement, et prépara tout pour une insurrection formidable.
Une coalition de la populace avec les patriciens qui avaient été arrêtés, ne semblait pas à craindre d’abord, puisque les uns et les autres avaient des candidats différents; mais Solaimân étant venu à mourir, les patriciens consentirent à s’allier aux démagogues. L’un d’entre eux, Ibn-Imrân, leur servit d’intermédiaire. Dans sa bonté imprévoyante, Abdérame V lui avait rendu la liberté, quoiqu’un de ses amis s’y fût opposé et qu’il eût dit: «Si cet Ibn-Imrân fait un pas ailleurs que dans votre prison, il retranchera toute une année de votre vie.» En effet, c’était un homme fort dangereux. Il tâcha de gagner les chefs de la garde, et il y réussit d’autant plus facilement, que la garde elle-même était mécontente du calife. Deux jours auparavant, un escadron berber était arrivé à Cordoue pour offrir ses services au monarque, et celui-ci, qui sentait qu’entouré de périls de tout genre il avait besoin de soldats, avait accepté leur offre. C’est ce qui avait excité la jalousie de la garde, et celle-ci, stimulée par Ibn-Imrân, s’adressa maintenant au peuple. «C’est nous qui avons vaincu les Berbers, disaient les soldats, c’est nous qui les avons chassés, et à présent cet homme que nous avons placé sur le trône tâche de les faire rentrer dans la ville et de nous soumettre de nouveau à leur empire détesté.» Le peuple qui, pour s’insurger, n’attendait qu’une occasion, qu’un signal, se laissa facilement séduire à ces instigations, et au moment où Abdérame ne se doutait encore de rien, la foule avait déjà envahi son palais et délivré les nobles qu’il avait fait arrêter. Le malheureux monarque comprit aussitôt que c’était à sa vie qu’on en voulait. Il demanda à ses vizirs ce qu’ils lui conseillaient de faire. Ceux-ci, qui craignaient pour leur propre vie, délibéraient encore sur le parti à prendre, lorsque les gardes leur crièrent qu’ils n’auraient rien à redouter, pourvu qu’ils abandonnassent Abdérame à son sort. Alors l’égoïsme l’emporta chez la plupart d’entre eux; ils quittèrent furtivement le monarque, l’un après l’autre. Bientôt, cependant, ils s’aperçurent que les promesses des gardes avaient été fallacieuses, car plusieurs d’entre eux, tels que le préfet de la ville, furent tués au moment où ils sortaient du palais par la porte de la salle de bain.
Abdérame lui-même, qui était monté à cheval, voulut sortir par cette même porte. Les gardes l’en empêchèrent en lui montrant les pointes de leurs lances et en l’accablant d’injures. Il retourna alors sur ses pas, et, ayant mis pied à terre, il entra dans la salle de bain. Là il ôta tous ses vêtements à l’exception de sa tunique, et se cacha dans le four.
Sur ces entrefaites le peuple et les gardes traquaient les Berbers comme s’ils eussent été des bêtes fauves. Ces malheureux furent massacrés partout où ils avaient cherché un refuge, dans le palais, dans la salle de bain, dans la mosquée. Les femmes du sérail d’Abdérame échurent en partage aux gardes, qui les conduisirent à leurs demeures.
Mohammed triomphait. Proclamé calife dans la chambre où le calife détrôné se tenait caché, il se rendit vers la grande salle et s’assit sur le trône, entouré des gardes et de la populace. Cependant sa position était précaire tant que son prédécesseur vivait encore. Il ordonna donc de le chercher partout, et quand enfin on l’eut trouvé, il le fit mettre à mort (18 janvier 1024).