Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 3/4 jusqu'à la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-1100)

Part 15

Chapter 153,550 wordsPublic domain

Les novateurs en matière de religion avaient un grand avantage sur les novateurs en matière de gouvernement: ils savaient ce qu’ils voulaient. En politique, au contraire, personne n’avait des idées bien arrêtées. On était mécontent de ce qui existait, et il semblait que, par le développement progressif de sa situation, la société était poussée vers une révolution. Cette révolution, Almanzor l’avait prévue. Un jour qu’il promenait ses regards sur son superbe palais à Zâhira et sur les magnifiques jardins qui l’entouraient, il fondit tout à coup en larmes en s’écriant: «Malheureuse Zâhira! Ah! je voudrais connaître celui qui te détruira sous peu!» Puis, quand l’ami qui l’accompagnait lui eut témoigné sa surprise à cause de cette exclamation: «Toi-même, lui dit-il, tu seras témoin de cette catastrophe. Je le vois déjà saccagé et ruiné, ce beau palais, je vois le feu de la guerre civile dévorer ma patrie[389]!» Mais si cette révolution se faisait, quel en serait le but et par quels moyens s’accomplirait-elle? C’est ce dont personne ne se rendait compte; mais il y avait du moins une seule chose sur laquelle tout le monde était d’accord: on voulait que le pouvoir fût arraché à la famille d’Almanzor. Ce vœu n’a rien qui doive nous surprendre. Les peuples monarchiques n’aiment pas que le pouvoir soit exercé par un autre que le monarque. Aussi tous les ministres qui se sont pour ainsi dire substitués au souverain ont été l’objet d’une haine violente et implacable, quels que fussent leurs mérites et leurs talents. Cette considération suffirait à la rigueur pour expliquer l’aversion qu’inspiraient les Amirides; mais il ne faut pas oublier non plus qu’ils avaient froissé des sentiments et des affections légitimes. S’ils s’étaient contentés jusque-là d’exercer le pouvoir au nom d’un prince omaiyade, ils avaient cependant laissé apercevoir qu’ils visaient plus haut, qu’ils convoitaient le trône. Cette ambition avait exaspéré contre eux, non-seulement les princes du sang, qui étaient en grand nombre, mais encore le clergé qui était fort attaché au principe de la légitimité, et la nation en général, qui était fort dévouée à la dynastie ou qui du moins croyait l’être. Joignez-y que la noblesse de cour désirait la chute des Amirides, parce qu’elle se promettait d’un changement une augmentation de pouvoir, et que le bas peuple de la capitale applaudissait d’avance à chaque révolution qui lui permettrait de piller les riches et d’assouvir la haine qu’il leur portait. Cette dernière circonstance aurait dû servir, ce semble, à rendre les classes aisées plus prudentes. Cordoue étant devenue une ville manufacturière et qui renfermait des milliers d’ouvriers, la moindre émeute pouvait prendre en un clin d’œil un caractère fort alarmant; une guerre terrible entre les riches et les pauvres pouvait en résulter. Mais l’inexpérience était telle, que l’imminence d’un tel péril ne semble avoir frappé personne. Les classes aisées ne voyaient encore dans les ouvriers que des auxiliaires, et elles pensaient que tout rentrerait dans l’ordre dès que les Amirides auraient été écartés.

La chute des Amirides était donc le vœu presque universel au moment où Modhaffar mourut à la fleur de l’âge (octobre 1008). Son frère Abdérame lui succéda. Les prêtres haïssaient ce jeune homme. A leurs yeux sa naissance était déjà une tache ineffaçable, car sa mère était la fille d’un Sancho, soit du comte de Castille, soit du roi de Navarre[390]; aussi ne l’appelait-on pas autrement que Sanchol[391], _le petit Sancho_, et c’est sous ce sobriquet qu’il est connu dans l’histoire. Sa conduite était peu propre à faire oublier sa naissance. Aimant passionnément les plaisirs, il ne se faisait point scrupule de boire du vin en public, et l’on se racontait avec une profonde indignation qu’un jour qu’il entendait le muezzin crier du haut d’un minaret: «Accourez à la prière!» il avait dit: «S’il criait: Accourez à la coupe, il ferait bien mieux[392].» On l’accusait d’ailleurs d’avoir empoisonné son frère Modhaffar, et l’on racontait à ce sujet qu’ayant coupé une pomme avec un couteau dont un côté était enduit de poison, il avait mangé une moitié après avoir donné l’autre à son frère[393].

Ces inculpations étaient peut-être plus ou moins hasardées; mais ce qui est certain, c’est que Sanchol ne possédait pas les talents et l’habilité d’Almanzor ou de Modhaffar. Et néanmoins il osa faire ce que ni l’un ni l’autre n’avaient osé. Régnant de fait, ils avaient cependant laissé à un Omaiyade le titre de monarque; ils n’avaient pas été califes, malgré l’ardente envie qu’ils avaient de l’être. Sanchol conçut le projet téméraire de le devenir en se faisant déclarer héritier présomptif du trône. Il parla de ce dessein à quelques hommes influents, parmi lesquels le cadi Ibn-Dhacwân et le secrétaire d’Etat Ibn-Bord étaient les principaux, et quand il se fut assuré de leur concours, il adressa sa demande à Hichâm II. Malgré sa nullité, le calife semble avoir reculé un instant devant une démarche aussi grave, d’autant plus que, d’après l’opinion générale, Mahomet avait dit que le pouvoir n’appartenait qu’à la race maäddite. Il consulta quelques théologiens; mais ceux auxquels il s’adressa obéissaient à l’impulsion d’Ibn-Dhacwân. Aussi lui conseillèrent-ils de consentir à la demande de Sanchol, et pour vaincre ses scrupules, ils lui citèrent les paroles du Prophète qui avait dit: «Le jour dernier n’arrivera pas avant qu’un homme de la race de Cahtân tienne le sceptre[394].» Le calife se laissa persuader, et un mois après la mort de son frère, Sanchol fut déclaré héritier du trône en vertu d’une ordonnance qui avait été rédigée par Ibn-Bord[395].

Cette ordonnance porta le mécontentement des Cordouans à son comble. Tout le monde se mit à répéter ces vers qu’un poète venait de composer: «Ibn-Dhacwân et Ibn-Bord ont blessé la religion d’une manière inouïe. Ils se sont révoltés contre le Dieu de vérité, puisqu’ils ont déclaré le petit-fils de Sancho héritier du trône[396].» On se racontait avec une grande satisfaction qu’en passant devant le palais de Zâhira un saint homme s’était écrié: «O palais, toi qui t’es enrichi des dépouilles de bien des maisons, Dieu veuille que bientôt chaque maison s’enrichisse des tiennes[397]!» En un mot, la haine et le mauvais vouloir éclataient partout. Cependant la révolte à main armée ne se montra pas encore; pour le moment le peuple se laissait encore intimider et contenir par la présence de l’armée. Mais elle allait partir. Trompé par la tranquillité apparente qui régnait dans la ville, Sanchol avait annoncé qu’il allait faire une campagne contre le royaume de Léon, et le vendredi 14 janvier de l’année 1009, il quitta la capitale à la tête de ses troupes. Il avait eu l’idée de se coiffer d’un turban, coiffure qui en Espagne n’était portée que par les hommes de loi et les théologiens, et il avait ordonné à ses soldats d’en faire de même. Les Cordouans virent dans ce caprice un nouvel outrage contre la religion et ses ministres.

Après avoir franchi la frontière, Sanchol tenta en vain de forcer Alphonse V à descendre des montagnes où il s’était retranché. Puis, la neige ayant rendu les chemins impraticables, il fut obligé à la retraite[398]; mais à peine arrivé à Tolède, il apprit qu’une révolution avait éclaté dans la capitale.

Un prince de la maison d’Omaiya, nommé Mohammed, s’était mis à la tête du mouvement. Fils de ce Hichâm que Modhaffar avait fait décapiter, et par conséquent arrière-petit-fils d’Abdérame III, il s’était tenu caché à Cordoue pour échapper au sort qui avait frappé son père, et à cette époque il avait fait connaissance avec plusieurs hommes du peuple. Grâce à l’or qu’il ne ménageait pas, grâce aussi à l’appui que lui prêtait un faqui fanatique, nommé Hasan ibn-Yahyâ, et au concours de plusieurs Omaiyades, il forma bientôt une bande de quatre cents hommes résolus et intrépides. La rumeur d’une conspiration parvint bien aux oreilles de l’Amiride Ibn-Ascalédja, auquel Sanchol avait confié le gouvernement de Cordoue pendant son absence, mais ce bruit était si vague qu’Ibn-Ascalédja, encore qu’il fît visiter plusieurs maisons suspectes, ne découvrit rien. Ayant donc fixé au mardi, 15 février, l’exécution de son projet, Mohammed choisit parmi ses hommes trente des plus déterminés, auxquels il ordonna de cacher des armes sous leurs habits et de se rendre vers le soir à la terrasse qui se trouvait près du palais califal. «Je viendrai vous rejoindre une heure avant le coucher de soleil, ajouta-t-il, mais gardez-vous de rien entreprendre avant que je vous en donne le signal.»

Ces trente hommes s’étant rendus à leur poste, où ils n’éveillèrent aucun soupçon, car la terrasse du palais, qui avait vue sur la chaussée et sur la rivière, était une promenade fort fréquentée, Mohammed fit prendre les armes à ses autres partisans en leur enjoignant de se tenir prêts. Puis il monta sur sa mule, et, arrivé sur la terrasse, il donna à ses trente hommes le signal de se précipiter sur le poste qui gardait l’entrée du palais. Attaqués à l’improviste, ces soldats furent aussitôt désarmés, et alors Mohammed courut vers l’appartement d’Ibn-Ascalédja, qui causait et buvait en ce moment avec deux jeunes filles de son harem. Avant qu’il eût eu le temps de se défendre, il avait déjà cessé de vivre.

Peu d’instants après, les autres conjurés, que leur chef avait fait avertir, se mirent à parcourir les rues en criant: Aux armes, aux armes! Le succès dépassa leurs espérances. Le peuple qui, pour se soulever, n’attendait qu’une occasion, un signal, les suivit en poussant des cris d’allégresse, et, attirés par le bruit, les campagnards des environs vinrent aussi se joindre à la foule. On se porta vers la prison dorée de Hichâm II, et l’on fit des brèches dans deux endroits du mur. Le malheureux monarque espérait encore qu’on viendrait le secourir. Les hauts dignitaires étaient à Zâhira, où ils pouvaient disposer de quelques régiments slaves et autres; mais en recevant la nouvelle qu’une émeute avait éclaté, ils avaient cru d’abord qu’Ibn-Ascalédja la dompterait facilement, et plus tard, quand ils apprirent que la chose était bien plus grave qu’ils ne l’avaient soupçonné, ils furent paralysés par la frayeur. Tout le monde semblait avoir perdu la tête, et l’on ne fit rien pour délivrer le monarque. Ce dernier, qui craignait à chaque instant de voir le palais envahi par la foule, prit enfin le parti d’envoyer un messager à Mohammed pour lui dire que, s’il voulait lui laisser la vie, il abdiquerait en sa faveur. «Quoi! répondit Mohammed à ce messager, le calife pense-t-il donc que j’aie pris les armes pour le tuer? Non, je les ai prises parce que j’ai vu avec douleur qu’il voulait ôter le pouvoir à notre famille. Il est libre de faire ce qui lui plaît; mais s’il veut me céder la couronne de son plein gré, je lui en serai fort reconnaissant, et dans ce cas il pourra exiger de moi tout ce qu’il voudra.» Puis il fit venir des théologiens et quelques notables, auxquels il ordonna de dresser un acte d’abdication, et cet acte ayant été signé par Hichâm, il passa le reste de la nuit dans le palais. Le lendemain matin il nomma un de ses parents premier ministre, confia à un autre Omaiyade le gouvernement de la capitale, et les chargea d’inscrire sur le registre de l’armée tous ceux qui le désireraient. L’enthousiasme fut si grand et si universel que tout le monde accourut pour se faire soldat; hommes du peuple, riches négociants, cultivateurs des environs, imâms des mosquées, pieux ermites, chacun s’empressait à devancer les autres, chacun voulait verser son sang pour défendre la dynastie légitime contre le libertin qui avait voulu usurper le trône.

Mohammed ordonna ensuite à son premier ministre d’aller s’emparer de Zâhira. Les dignitaires qui s’y trouvaient ne songeaient pas même à se défendre; ils se hâtèrent de se soumettre et de demander grâce au nouveau calife. Celui-ci leur accorda leur demande, mais seulement après leur avoir reproché durement leur connivence aux projets ambitieux de Sanchol.

C’est ainsi que s’écroula, en moins de vingt-quatre heures, le pouvoir des Amirides. Personne ne s’était attendu à un succès aussi prompt. L’allégresse était universelle à Cordoue; elle était vive surtout dans les rangs inférieurs de la société. Le peuple, qui va toujours vite dans sa joie comme dans sa colère, voyait s’ouvrir tout un avenir de bonheur; mais si les hommes de la classe moyenne avaient pressenti les vastes et douloureuses conséquences de cette révolution, ils se seraient bien gardés d’y prendre part, et ils auraient pensé, selon toute apparence, que le despotisme éclairé des Amirides, qui avait donné au pays une prospérité enviable et la gloire militaire, valait mieux que l’anarchie et le régime arbitraire de la soldatesque qui allaient peser sur eux.

Déjà en ce moment, les excès qui accompagnent à l’ordinaire une révolution faite par le peuple, ne firent pas défaut. Mohammed, qui pouvait commander des pillages, n’avait pas encore assez d’autorité pour les défendre. Prévoyant ce qui allait arriver, il avait donné l’ordre de transporter à Cordoue les trésors et les objets précieux qui se trouvaient à Zâhira; mais les pillards étaient déjà à l’œuvre. Ils enlevèrent du palais jusqu’aux portes et aux boiseries, et beaucoup d’hôtels qui appartenaient aux créatures d’Almanzor et de sa famille, furent pillés aussi. Durant quatre jours, Mohammed ne put ou n’osa rien faire contre ces brigands. Il réussit enfin à réprimer leur audace, et les richesses amassées à Zâhira étaient si considérables que, sans compter ce que le peuple en avait emporté, on y trouva un million et demi de pièces d’or et deux millions cent mille pièces d’argent. Quelque temps après, on découvrit encore des cachettes où gisaient deux cent mille pièces d’or. Quand le palais se trouva entièrement vide, on y mit le feu, et bientôt cette magnifique résidence ne fut plus qu’un monceau de ruines.

Sur ces entrefaites deux actes officiels avaient été communiqués, après le service du vendredi (18 février), au peuple rassemblé dans la mosquée. Le premier contenait l’énumération des forfaits de Sanchol et l’ordre de le maudire dans les prières publiques; en vertu du second, plusieurs impôts récemment établis furent abolis. Huit jours après, Mohammed annonça au peuple qu’il avait pris le surnom par lequel nous le désignerons dorénavant, celui de Mahdî[399], et quand il fut descendu de la chaire, on lut un appel à la guerre contre Sanchol. Cette dernière proclamation eut un effet prodigieux. L’enthousiasme de la capitale s’était communiqué aux provinces, de sorte qu’en peu de temps Mahdî se vit à la tête d’une armée fort nombreuse; mais comme c’était le peuple qui avait fait la révolution et qu’il ne voulait pas se laisser commander par les anciens généraux qui avaient appartenu tous au parti de la cour, cette armée eut pour officiers supérieurs des hommes du peuple ou de la classe moyenne, des médecins, des tisserands, des bouchers, des selliers. Pour la première fois l’Espagne musulmane était démocratisée; le pouvoir avait échappé, non-seulement aux Amirides, mais aux nobles en général.

Cependant Sanchol, quand il eut reçu à Tolède la nouvelle de l’insurrection de la capitale, s’était porté sur Calatrava. Il avait l’intention de dompter la révolte par la force; mais pendant sa marche plusieurs de ses soldats l’abandonnèrent, et quand il voulut que ceux qui lui restaient lui prêtassent serment de fidélité, ils s’y refusèrent en disant qu’ayant déjà juré, ils ne voulaient pas le faire une seconde fois. Telle fut même la réponse des Berbers, que les Amirides avaient cependant gorgés d’or et sur lesquels Sanchol croyait pouvoir compter. Il ignorait que la reconnaissance et le dévoûment n’étaient pas au nombre de leurs vertus. Considérant la cause de leurs bienfaiteurs comme perdue, ils ne songeaient qu’à conserver leurs richesses par une prompte soumission au nouveau calife, et ils ne prenaient pas même la peine de cacher leur intention, car lorsque Sanchol eut appelé Mohammed ibn-Yilâ, un de leurs généraux, et qu’il lui eut demandé son opinion sur les dispositions des soldais à son égard, cet homme lui répondit:

--Je ne vous tromperai ni sur mes propres sentiments ni sur ceux de l’armée. Je vous dirai donc franchement que personne ne se battra pour vous.

--Comment, personne? lui demanda Sanchol, qui, bien que déjà désabusé sur la fidélité d’une partie de ses troupes, ne s’attendait pas toutefois à un tel aveu; et de quelle manière pourrai-je me convaincre que votre opinion est fondée?

--Faites prendre aux gens de votre maison la route de Tolède et annoncez que vous allez les suivre; vous verrez alors s’il y a des soldats qui vous accompagnent.

--Vous avez raison peut-être, dit tristement Sanchol, et il n’osa se risquer à faire l’épreuve que le Berber lui proposait.

Au milieu de la défection générale, un seul ami sincère et dévoué lui restait: c’était un de ses alliés léonais, le comte de Carrion, de la famille des Gomez[400].

--Venez avec moi, lui dit ce gentilhomme; mon château vous offrira un asile, et s’il le faut, je verserai jusqu’à la dernière goutte de mon sang pour vous défendre.

--Je vous remercie de votre offre, mon excellent ami, lui répliqua Sanchol, mais je ne puis l’accepter. Il me faut aller à Cordoue, où mes amis m’attendent, où ils se lèveront comme un seul homme pour soutenir ma cause dès qu’ils me sauront dans leur voisinage. J’espère d’ailleurs, j’en suis même certain, qu’au moment où j’arriverai, beaucoup de ceux qui semblent tenir à présent pour Mohammed, quitteront cet homme pour venir se joindre à moi.

--Prince, reprit le comte, ne vous abandonnez pas à de folles et chimériques espérances. Croyez-moi, tout est perdu, et de même que votre armée se déclarera contre vous, de même vous ne trouverez à Cordoue personne qui vous vienne en aide.

--C’est ce que nous verrons, répliqua l’Amiride; mais j’ai résolu d’aller à Cordoue et j’irai.

--Je n’approuve pas votre dessein, lui dit alors le comte, et je me tiens persuadé que vous vous laissez tromper par une illusion qui vous deviendra fatale; mais quoi qu’il arrive, je ne vous quitterai pas.

Ayant donné l’ordre de continuer la marche vers la capitale, Sanchol arriva à un gîte qui s’appelait Manzil-Hânî. Il s’y arrêta; mais les Berbers, profitant de l’obscurité de la nuit, désertèrent en masse, et le lendemain matin il ne vit autour de lui que les serviteurs de sa maison et les soldats du comte. Ce dernier le supplia encore une fois d’accepter l’offre qu’il lui avait faite; mais ce fut inutile; le jeune homme courait follement à sa perte. «J’ai déjà envoyé le cadi à Cordoue, dit-il; il demandera ma grâce, et je suis certain qu’il l’obtiendra.»

Le soir du jeudi 4 mars, il arriva au couvent de Chauch. Des cavaliers que Mahdî avait envoyés à sa rencontre, vinrent l’y trouver le lendemain. «Que me voulez-vous? leur dit Sanchol; laissez-moi en repos, car je me suis soumis au nouveau gouvernement.--Dans ce cas, lui répondit le commandant de l’escadron, vous devez nous suivre à Cordoue.» Sanchol dut obéir à cet ordre, malgré qu’il en eût, et quand on se fut remis en chemin, on rencontra dans l’après-midi le premier ministre de Mahdî, qui était accompagné d’un détachement plus considérable. On fit halte, et tandis qu’on envoyait à Cordoue le harem de Sanchol qui se composait de soixante-dix femmes, on l’amena devant le ministre. Sanchol baisa plusieurs fois la terre devant cet Omaiyade; mais on lui cria: «Baise aussi le sabot de son cheval!» Il le fit, tandis que le comte de Carrion regardait en silence la profonde humiliation de celui devant lequel un grand empire avait tremblé naguère. Puis, quand on l’eut placé sur un cheval autre que le sien: «Qu’on lui arrache son bonnet!» cria le ministre, et cet ordre ayant été exécuté, on se remit en route.

Au coucher du soleil, quand on fut arrivé à l’étape, les soldats reçurent l’ordre de lier les mains et les pieds à Sanchol. Pendant qu’ils s’acquittaient avec rudesse de cette tâche: «Vous me blessez, leur dit-il; accordez-moi un instant de répit et laissez ma main libre.» Ayant obtenu sa demande, il tira en un clin d’œil un poignard de sa bottine; mais les soldats le lui arrachèrent avant qu’il eût eu le temps de se frapper. «Je t’épargnerai cette peine,» cria le ministre, et, le jetant par terre, il le massacra, après quoi il lui coupa la tête. Le comte fut aussi mis à mort.

Le lendemain, quand les cavaliers furent entrés dans Cordoue, ils présentèrent au calife les restes de Sanchol. Ayant fait embaumer le cadavre, Mahdî le fit fouler aux pieds par son cheval; puis il le fit clouer à une croix, revêtu d’une tunique et d’un pantalon, près d’une porte du palais et à côté de la tête qui était au bout d’une pique. Auprès de ces restes hideux se tenait un homme qui criait sans interruption: «Voici Sanchol le Bienheureux[401]! Que Dieu le maudisse et qu’il me maudisse moi-même!» C’était le commandant de la garde de Sanchol, qui n’avait obtenu sa grâce qu’à la condition qu’il expierait de cette manière la fidélité qu’il avait montrée à son maître[402].

XIV[403].

Tout semblait aller d’abord selon les souhaits de Mahdî. Le peuple de Cordoue l’avait porté sur le trône, les Berbers l’avaient reconnu, et cinq jours ne s’étaient pas encore écoulés depuis la mort de l’Amiride, qu’il recevait une lettre où Wâdhih, le plus puissant parmi les Slaves et le gouverneur de la Frontière inférieure, l’assurait de son obéissance, en disant que la nouvelle de l’exécution de l’usurpateur lui avait causé une grande joie. Comme Wâdhih devait sa fortune à Almanzor, Mahdî ne s’était pas attendu de sa part à une soumission aussi prompte. Aussi s’empressa-t-il de lui donner des preuves de sa reconnaissance: il lui envoya beaucoup d’argent, un vêtement d’honneur, un cheval richement caparaçonné, et le diplôme de gouverneur de toutes les frontières.