Part 14
Les hommes de lettres trouvaient auprès d’Almanzor l’accueil le plus honorable; il avait à sa cour une foule de poètes qu’il pensionnait et qui parfois l’accompagnaient dans ses campagnes. Parmi eux Çâid, de Bagdad, était, non pas le plus illustre, mais le plus remarquable et le plus amusant. On ne peut nier--quoique les Andalous, toujours extrêmement jaloux des étrangers, se plussent à le faire--on ne peut nier qu’il ne fût un poète de talent, un bon romancier, un habile improvisateur; mais c’était en même temps un homme qui avait très-peu de respect pour la vérité, l’imposteur le plus hardi que l’on puisse s’imaginer. Une fois lancé, rien ne l’arrêtait; il débitait alors tant de choses que c’était une merveille. Quand on lui demandait d’expliquer un mot qui n’avait jamais existé, il avait toujours une interprétation à donner et un vers d’un ancien poète à citer. A l’en croire, il n’y avait livre qu’il n’eût lu. Voulant le démasquer, les littérateurs lui montrèrent un jour, en présence d’Almanzor, un livre en feuilles blanches sur la première desquelles ils avaient écrit: Livre sur les pensées ingénieuses, par Abou-’l-Ghauth Çanânî. Il n’y avait jamais eu ni un tel ouvrage, ni un auteur de ce nom; néanmoins, dès qu’il eut jeté un coup d’œil sur le titre: «Ah! j’ai lu ce livre,» s’écria-t-il, et, le baisant avec respect, il nomma la ville où il l’avait lu et le professeur qui le lui avait expliqué. «Dans ce cas, lui dit alors le ministre, qui s’empressa de lui prendre le livre des mains de peur qu’il ne l’ouvrît, tu dois savoir ce qu’il contient.--Mais certainement que je le sais. Il est vrai qu’il y a déjà longtemps que j’ai lu cet ouvrage et que je n’en sais plus rien par cœur, mais je me rappelle fort bien qu’il contient seulement des observations philologiques, et qu’il n’y a aucun vers ni aucune histoire.» Et tout le monde de rire aux éclats. Une autre fois Almanzor avait reçu d’un gouverneur, qui s’appelait Mabramân ibn-Yézîd, une lettre où il était question de _calb_ et de _tazbîl_, c’est-à-dire de culture et d’engrais. S’adressant à Çâid: «As-tu vu, dit-il, un livre écrit par Mabramân ibn-Yézîd et qui porte le titre d’_al-cawâlib wa-’z-zawâ-lib_?--Ah, par Dieu! oui, lui répondit Çâid, j’ai vu ce livre à Bagdad dans une copie qui avait été faite par le célèbre Ibn-Doraid, et sur les marges de laquelle il y avait des traits comme des pattes de fourmi.--Imposteur que tu es! Le nom que j’ai prononcé n’est pas celui d’un écrivain, mais celui d’un de mes gouverneurs, qui, dans une lettre qu’il m’a envoyée, me parle de culture et d’engrais.--Fort bien, mais n’allez pas croire pour cela que j’aie inventé quelque chose, moi qui n’invente jamais rien. Le livre et l’auteur que vous avez nommés existent, je vous en donne ma parole d’honneur, et si votre gouverneur porte le même nom que cet écrivain, c’est une remarquable coïncidence, voilà tout.» Une autre fois encore Almanzor lui montra le Recueil que le célèbre Câlî avait composé. «Si vous le désirez, lui répondit aussitôt Çâid, je dicterai à vos secrétaires un livre bien plus beau que celui-là et dans lequel je ne raconterai que des histoires qui ne se trouvent pas dans le livre de Câlî.--Fais comme tu le dis,» lui répondit Almanzor, qui ne demandait pas mieux que de se voir dédier un livre plus remarquable encore que celui que Câlî avait dédié au feu calife, car, s’il avait fait venir Çâid en Espagne, il l’avait fait précisément parce qu’il espérait qu’il éclipserait la gloire de Câlî, qui avait illustré les règnes d’Abdérame III et de Hacam II. Çâid se mit sur-le-champ à l’œuvre, et dans la mosquée de Zâhira il dicta ses _Châtons de bague_. Quand le livre fut achevé, les littérateurs de l’époque l’examinèrent. A leur grande surprise, mais aussi à leur secrète satisfaction, ils trouvèrent que d’un bout à l’autre ce n’étaient que des bourdes. Explications philologiques, anecdotes, vers, proverbes, tout était de l’invention de l’auteur. Ils le déclarèrent du moins, et Almanzor les crut. Cette fois il fut réellement fâché contre Çâid, et il fit jeter son livre dans la rivière. Cependant il ne lui retira pas sa faveur. Depuis que Çâid lui avait prédit que Garcia, le comte de Castille, serait fait prisonnier (prédiction qui, comme nous l’avons vu, s’était accomplie), il avait conçu pour lui une grande affection, ou plutôt un respect superstitieux. Et puis, le poète lui témoignait sa reconnaissance de mille manières, et c’est à quoi Almanzor était fort sensible. Une fois, par exemple, il eut l’idée de rassembler toutes les bourses qu’Almanzor lui avait envoyées remplies d’argent, et d’en faire faire une robe pour son esclave noir Câfour; puis il se rendit au palais, et, ayant réussi à mettre le ministre de bonne humeur: «Seigneur, lui dit-il, j’ai une prière à vous faire.--Que désires-tu donc?--Que mon esclave Câfour vienne ici.--Etrange demande!--Accordez la-moi.--Eh bien! qu’il vienne si cela te plaît.» Câfour, un homme grand comme un palmier, entra alors, couvert de sa robe de diverses couleurs, qui ressemblait à l’habit rapiécé d’un mendiant. «Le pauvre homme! s’écria le ministre; comme il est mal accoutré! Pourquoi lui mets-tu des guenilles?--Ah! voilà justement le fin de la chose! Sachez, seigneur, que vous m’avez déjà donné tant d’argent que les bourses qui le contenaient ont suffi pour vêtir un homme de la taille de Câfour.» Un sourire de satisfaction monta aussitôt sur les lèvres d’Almanzor. «Tiens, dit-il, tu as un tact admirable pour me montrer ta gratitude; je suis content de toi;» et à l’instant même il lui fit remettre de nouveaux présents parmi lesquels se trouvait un beau costume pour Câfour[368]. Enfin, il faut bien le dire, si des hommes tels que Çâid jouissaient de la faveur du ministre, c’est qu’en fait de littérature celui-ci n’avait pas la finesse de tact que possédaient la plupart des Omaiyades. Il croyait de son devoir de pensionner des poètes, mais il les considérait un peu comme les objets d’un luxe auquel il était obligé par sa haute position, et il n’avait pas assez de délicatesse dans l’esprit pour distinguer les vrais diamants d’avec les faux.
En revanche, si la portée de son esprit n’était pas tout à fait littéraire, elle était éminemment pratique. Les intérêts matériels du pays trouvaient en lui un protecteur très-éclairé. L’amélioration des moyens de communication le préoccupait sans cesse. Il fit frayer une foule de routes. A Ecija il fit jeter un pont sur le Xenil, à Cordoue il en fit bâtir un autre sur le Guadalquivir, qui coûta cent quarante mille pièces d’or[369].
En toutes choses, qu’elles fussent grandes ou petites, il avait le coup d’œil du génie. Quand il voulait entreprendre une affaire importante, il consultait ordinairement les dignitaires, mais il suivait rarement leurs conseils. Ces hommes ne sortaient jamais de l’ornière de l’habitude; esclaves de la routine, ils savaient ce qu’Abdérame III ou Hacam II avait fait dans une circonstance pareille, et ils ne comprenaient pas qu’on pût faire autrement. Puis, quand ils voyaient Almanzor suivre sa propre idée, ils s’écriaient que tout était perdu, jusqu’à ce que l’événement donnât à leurs prévisions le plus éclatant démenti[370].
Quant à son caractère, il est vrai que, pour arriver au pouvoir et pour s’y maintenir, il avait commis des actes que la moralité condamne, et même des crimes que nous n’avons nullement essayé de pallier; mais la justice nous ordonne d’ajouter ici que, pourvu que son ambition ne fût pas en jeu, il était loyal, généreux et juste. La fermeté, comme nous avons déjà eu l’occasion de le dire, formait le fond de sa nature. Une fois qu’il avait pris un parti, rien ne pouvait l’en faire changer. Quand il le voulait, il supportait la douleur physique avec la même impassibilité que la douleur morale. Un jour qu’il avait mal au pied, il se le fit cautériser pendant une séance du conseil. Il parlait comme si de rien n’était, et les membres du conseil ne se seraient pas aperçus de l’opération, si l’odeur de la chair qui brûlait ne les en eût avertis[371]. Tout chez lui révélait une volonté et une persévérance extraordinaires; il persistait dans ses amitiés comme dans ses haines; jamais il n’oubliait un service, et jamais aussi il ne pardonnait une offense. C’est ce qu’éprouvèrent ses condisciples auxquels, tout jeune encore, il avait donné la liberté de choisir les postes qu’ils voudraient occuper au cas où il deviendrait premier ministre[372]. Les trois étudiants qui à cette occasion avaient feint de prendre sa proposition au sérieux et qui avaient nommé les emplois qu’ils ambitionnaient, les obtinrent en effet sous son ministère, tandis que le quatrième, qui avait parlé d’une manière inconvenante, expia son imprudence par la perte de ses biens[373]. Parfois, cependant, quand il avait tort et qu’il le sentait, il réussissait à vaincre l’opiniâtreté de son caractère. Un jour qu’il était question d’une amnistie à accorder, il parcourait la liste des prisonniers, lorsque son regard tomba sur le nom d’un de ses serviteurs contre lequel il avait conçu une haine violente et qui était depuis longtemps en prison, sans qu’il eût mérité d’être traité de la sorte. «Celui-là, écrivit-il sur la marge, restera où il est jusqu’à ce que l’enfer vienne le réclamer.» Mais la nuit venue, il chercha en vain le repos; sa conscience le tourmentait, et dans cet état intermédiaire qui n’est ni le sommeil ni la veille, il crut voir un homme d’une laideur repoussante et d’une force surhumaine, qui lui disait: «Rends la liberté à cet homme, sinon tu seras puni de ton injustice!» Il tâcha encore de chasser ces noires visions, mais n’y réussissant pas, il se fit apporter sur son lit ce qu’il faut pour écrire, après quoi il dressa l’ordre de mettre le prisonnier en liberté, mais en ajoutant ces mots: «Cet homme doit sa liberté à Dieu, et Almanzor n’y a consenti qu’à regret[374].»
Une autre fois il buvait avec le vizir Abou-’l-Moghîra ibn-Hazm dans un de ses superbes jardins à Zâhira, car, malgré le respect qu’il témoignait à la religion, il but du vin toute sa vie, à l’exception des deux années qui précédèrent sa mort[375]. C’était le soir, un de ces beaux soirs comme il n’y en a que dans les pays privilégiés du Midi. Or une belle chanteuse qu’Almanzor aimait, mais qui avait conçu une grande passion pour l’hôte du ministre, chanta ces vers:
Le jour fuit, et déjà la lune montre la moitié de son disque. Le soleil qui se couche ressemble à une joue, les ténèbres qui approchent au duvet qui la couvre, le cristal des coupes à de l’eau congelée, et le vin à du feu liquide. Mes regards m’ont fait commettre des péchés que rien n’excuse. Hélas! gens de ma famille, j’aime un jeune homme qui se soustrait à mon amour, bien qu’il se trouve dans mon voisinage. Ah! que ne puis-je m’élancer vers lui et le serrer sur mon cœur!
Abou-’l-Moghîra ne comprit que trop bien la portée de ces vers, et il eut l’imprudence d’y répondre aussitôt par ceux-ci:
Le moyen, le moyen d’approcher de cette beauté qui est entourée d’une haie d’épées et de lances! Ah! si j’avais la conviction que ton amour est sincère, je risquerais volontiers ma vie pour te posséder. Un homme généreux, quand il veut atteindre son but, ne craint aucun péril.
Almanzor n’y tenait plus. Rugissant de colère, il tira son épée, et s’adressant à la chanteuse: «Dis la vérité, lui cria-t-il d’une voix de tonnerre, est-ce au vizir que s’adresse ton chant?--Un mensonge pourrait me sauver, lui répondit la vaillante jeune fille, mais je ne mentirai point. Oui, son regard m’a percé le cœur, l’amour me l’a fait dire, il m’a fait dire ce que je voulais cacher. Vous pouvez me punir, seigneur, mais vous êtes si bon, vous aimez à pardonner quand on avoue ses fautes.» En parlant ainsi, elle fondit en larmes. Almanzor lui avait déjà pardonné à moitié; mais ce fut à présent contre Abou-’l-Moghîra que se tourna sa colère et il l’accabla d’un torrent de reproches. Le vizir l’écouta sans mot dire; puis, quand il eut fini de parler: «Seigneur, dit-il, j’ai commis une grande faute, j’en conviens; mais qu’y pouvais-je? Chacun est l’esclave de sa destinée; personne ne choisit la sienne, on la subit, et la mienne a voulu que j’aimasse là où je ne devais pas aimer.» Almanzor garda quelques instants le silence. «Eh bien! dit-il enfin, je vous pardonne à tous les deux. Abou-’l-Moghîra! celle que vous aimez, elle est à vous, c’est moi qui vous la donne[376].»
Son amour de la justice était passé en proverbe. Il voulait qu’elle s’exerçât sans acception de personnes, et la faveur qu’il accordait à certains individus ne les mettait jamais au-dessus des lois. Un homme du peuple se présenta un jour à l’audience. «Défenseur de la justice, dit-il, j’ai à me plaindre de l’homme qui se trouve derrière vous,» et il montra du doigt le Slave qui remplissait l’emploi de porte-bouclier et dont Almanzor faisait grand cas. «Je l’ai cité devant le juge, poursuivit-il, mais il a refusé de venir.--Ah, vraiment! dit alors le ministre, il a refusé de venir et le juge ne l’y a pas contraint? Je pensais qu’Abdérame ibn-Fotais (c’était le nom du juge) avait plus d’énergie. Eh bien, mon ami, dis-moi de quoi tu te plains.» L’autre lui raconta alors qu’il avait un contrat avec le Slave et que celui-ci l’avait rompu. Quand il eut fini de parler: «Ils nous causent bien des soucis, ces serviteurs de notre maison!» dit Almanzor; puis, s’adressant au Slave qui tremblait de peur: «Remets le bouclier à celui qui se trouve à côté de toi, lui dit-il, et va humblement répondre à ta partie devant le tribunal, afin que justice se fasse.... Vous, dit-il ensuite au préfet de police, conduisez-les tous les deux vers le juge, et dites-lui que si mon Slave a fait une contravention au contrat, je désire qu’il lui applique la peine la plus grave, la prison ou autre chose.» Le juge ayant donné raison à l’homme du peuple, celui-ci retourna auprès d’Almanzor pour le remercier. «Point de remercîments, lui dit le ministre; tu as gagné ton procès, c’est bien, tu peux être content; mais moi, je ne le suis pas encore; j’ai à punir, moi aussi, le scélérat qui n’a pas rougi de commettre une bassesse, quoiqu’il fût à mon service.» Et il lui donna son congé.
Une autre fois, son majordome était en procès contre un marchand africain. Il fut sommé par le juge de venir prêter serment; mais, croyant que le poste élevé qu’il occupait le mettrait à l’abri des poursuites, il refusa de le faire. Or, un jour qu’Almanzor se rendait à la mosquée, accompagné de son majordome, le marchand l’accosta et lui raconta ce qui s’était passé. A l’instant même le ministre fit arrêter le majordome, en ordonnant de le conduire devant le juge; et ayant ensuite appris qu’il avait perdu son procès, il le destitua[377].
En résumé, si les moyens qu’Almanzor a employés pour s’emparer du pouvoir doivent être condamnés, il faut avouer cependant qu’une fois qu’il l’eut obtenu, il l’exerça noblement. Si la destinée l’avait fait naître sur les marches du trône, on aurait peut-être peu de reproches à lui faire; peut-être, dans ce cas, aurait-il été l’un des plus grands princes dont l’histoire ait gardé le souvenir; mais ayant vu le jour dans un vieux manoir de province, il fut obligé, pour parvenir au but de son ambition, de se frayer une route à travers mille obstacles, et l’on doit regretter qu’en tâchant de les vaincre, il se soit occupé trop rarement de la légitimité des moyens. C’était sous beaucoup de rapports un grand homme, et cependant, pour peu que l’on respecte les principes éternels de la morale, il est impossible de l’aimer, difficile même de l’admirer.
XIII.
Quand Modhaffar fut de retour à Cordoue après la mort de son père, il y eut une émeute. Le peuple exigea à grands cris que le souverain se montrât et qu’il gouvernât par lui-même. En vain Hichâm II fit-il dire à la foule qu’il voulait continuer à mener une vie libre de soucis: elle persista dans ses demandes et Modhaffar fut obligé de la disperser à main armée[378]. Depuis lors, cependant, l’ordre ne fut plus troublé. Il est vrai qu’un petit-fils d’Abdérame III, nommé Hichâm, conspira contre Modhaffar; mais celui-ci, qui en fut averti à temps, le prévint en le faisant mettre à mort (décembre 1006)[379]. Il gouverna l’Etat comme l’avait fait son père. Il remporta plusieurs victoires sur les chrétiens, et pendant son règne la prospérité du pays croissait toujours. C’était un âge d’or, disait-on plus tard[380].
Cependant un grand changement s’était accompli. L’ancienne société arabe, avec ses vertus et ses préjugés, avait disparu. Abdérame III et Almanzor avaient eu tous les deux pour but l’unité de la nation, et ce but, ils l’avaient atteint. La vieille noblesse arabe s’était épuisée dans la lutte qu’elle avait soutenue contre le pouvoir royal; vaincue et brisée, elle était maintenant appauvrie, ruinée, et les vieux noms s’éteignaient chaque jour. La noblesse de cour, qui était attachée aux Omaiyades par les liens de la clientèle, s’était mieux soutenue. Les Abou-Abda, les Chohaid, les Djahwar et les Fotais[381] étaient encore des maisons riches et enviées. Mais les hommes les plus puissants d’alors, c’étaient les généraux berbers et slaves[382] qui devaient leur fortune à Almanzor. Comme c’étaient des parvenus et des étrangers, ils inspiraient peu de respect. D’ailleurs on les considérait comme des barbares, et l’on se plaignait des vexations dont ils se rendaient coupables. D’un autre côté, les hommes de la classe moyenne s’étaient enrichis par le commerce et l’industrie. Déjà sous le règne, si troublé pourtant, du sultan Abdallâh, on avait vu des négociants et des industriels amasser rapidement de grandes fortunes sans autre capital que celui que des amis leur avaient prêté[383], et à présent que le pays jouissait d’une tranquillité parfaite, de telles fortunes s’édifiaient si facilement et si fréquemment, que l’on ne s’en étonnait plus. Et cependant cette société, si florissante en apparence, portait en elle-même le germe de sa destruction. Si la lutte des races avait cessé, elle allait reparaître sous une autre forme, sous celle de la lutte des classes. L’ouvrier détestait son patron, le bourgeois portait envie au noble, et tout le monde s’accordait à maudire les généraux, les généraux berbers surtout. Au sein d’une inexpérience universelle, il y avait de vagues aspirations vers les nouveautés. La religion était exposée à de rudes attaques. Les mesures qu’Almanzor avait prises contre les philosophes n’avaient pas porté les fruits que le clergé s’en était promis. Les esprits forts se multipliaient au contraire, et le scepticisme, qui forme le fond du caractère arabe, revêtait de plus en plus des formes scientifiques. Les disciples d’Ibn-Masarra, les Masarrîa comme on les appelait, formaient une secte nombreuse[384]. D’autres sectes propageaient aussi des doctrines très-hardies. Une d’entre elles semble être sortie du sein du clergé lui-même. Ses membres avaient du moins étudié les traditions relatives au Prophète; mais leurs études, s’il faut en croire un théologien orthodoxe, avaient été superficielles et elles s’étaient portées de préférence sur des livres apocryphes et composés par des matérialistes qui avaient l’intention de saper les fondements de l’islamisme. De là l’étrange idée qu’ils se formaient de l’univers. La terre, disaient-ils, repose sur un poisson; ce poisson est soutenu par la corne d’un taureau; ce taureau se trouve sur un rocher qu’un ange porte sur son cou; au-dessous de cet ange se trouvent les ténèbres, et au-dessous des ténèbres il y a une eau qui n’a point de fin. Sous ces formules obscures et bizarres, qui peut-être n’étaient que des symboles, les théologiens démêlaient cependant une hérésie très-grave: la secte croyait que l’univers est illimité. Elle enseignait en outre qu’on peut bien imposer une religion par la fraude ou par la violence, mais qu’on ne peut pas la prouver par des arguments tirés de la raison. En même temps, toutefois, elle était hostile aux ouvrages philosophiques de la Grèce[385], sur lesquels une autre secte s’appuyait au contraire. Cette dernière se composait de naturalistes. L’étude des mathématiques les avait conduits à celle de l’astronomie. Pour croire à la religion ils demandaient des preuves mathématiques, et n’en trouvant pas, ils la déclaraient absurde. Ils en méprisaient tous les commandements; la prière, le jeûne, les aumônes, le pèlerinage, tout cela n’était à leurs yeux qu’une folie. Les faquis ne manquaient pas de leur adresser le reproche que les théologiens de tous les temps se sont plu à adresser à ceux qui se sont écartés des doctrines reçues: ils les accusaient de n’avoir pour but dans leur vie que celui de s’enrichir, afin de pouvoir se livrer à des plaisirs de toute sorte, sans respect pour les lois de la morale[386].
Cependant les sectes qui attaquaient ouvertement l’islamisme n’étaient pas les plus dangereuses; d’autres, qui voulaient vivre en paix avec lui et qui ne se recrutaient pas seulement parmi les musulmans, mais aussi parmi les chrétiens et les juifs, l’étaient bien davantage, car sous le nom de religion universelle[387], elles prêchaient l’indifférentisme; et si les religions périssent, ce n’est jamais par des attaques directes, c’est toujours par l’indifférence, les théologiens musulmans ne l’ignoraient pas. Les hommes qui avaient adopté ces doctrines différaient en certains points, et les uns allaient plus loin que les autres; mais ils avaient tous un suprême dédain pour la dialectique. «Le monde, disaient-ils, est plein de religions, de sectes, d’écoles philosophiques, qui se haïssent et s’exècrent. Voyez les chrétiens! Le Melchite ne peut souffrir le Nestorien, le Nestorien déteste le Jacobite, et l’un damne l’autre. Parmi les musulmans, le Motazelite déclare que tous ceux qui ne pensent pas comme lui sont des incrédules; le non-conformiste considère comme de son devoir de tuer ceux qui appartiennent à une autre secte, et le Sonnite ne veut avoir rien de commun ni avec l’un ni avec l’autre. Parmi les juifs, c’est la même chose. Les philosophes se damnent un peu moins, mais ils n’en sont pas plus d’accord. Et quand on se demande lequel entre cette infinité de systèmes philosophiques et théologiques renferme la vérité, il faut dire que l’un vaut l’autre. Les arguments de chaque champion ont absolument la même force, la même faiblesse si l’on veut; seulement l’un s’entend mieux que l’autre à manier les armes de la dialectique. En voulez-vous la preuve? Rendez-vous alors à ces réunions où disputent des hommes d’opinions différentes. Qu’y verrez-vous? Que le vainqueur de la veille est le vaincu du lendemain, et que dans ces savantes assemblées les armes sont aussi journalières que sur les véritables champs de bataille. Le fait est que chacun y parle de choses dont il ne sait rien et dont il ne peut rien savoir.»
Quelques-uns de ces sceptiques acceptaient cependant un petit nombre d’arguments. Il y en avait qui croyaient à l’existence de Dieu, créateur de toutes choses, et à la mission de Mahomet; le reste, disaient-ils, peut être vrai ou ne pas l’être; nous ne voulons ni le nier ni l’affirmer; nous l’ignorons, voilà tout, mais notre conscience ne nous permet pas d’accepter des doctrines dont la vérité ne nous a pas été démontrée. Ceux-là, c’étaient les modérés. D’autres acceptaient seulement l’existence d’un créateur, et les plus avancés n’avaient aucune croyance. Ils disaient que l’existence de Dieu, la création du monde etc., n’avaient pas été prouvées, mais qu’il n’avait pas été prouvé non plus que Dieu n’existât pas ou que le monde eût existé de toute éternité. Quelques-uns enseignaient qu’il faut conserver, en apparence du moins, la religion dans laquelle on est né; d’autres soutenaient que la religion universelle était la seule chose nécessaire, et ils entendaient sous ce nom les principes de morale que prêche chaque religion et que la raison approuve[388].