Part 13
La nuit était froide et pluvieuse, lorsqu’Almanzor fit venir un cavalier musulman qui avait sa confiance. «Il faut, lui dit-il, que tu te rendes sur-le-champ au défilé de Taliares[348]. Fais-y faction, et amène-moi le premier individu que tu apercevras.» Le cavalier se mit aussitôt en route; mais arrivé au défilé, il y attendit toute la nuit, en maudissant le mauvais temps, sans qu’il vît apparaître âme vivante, et l’aurore pointait déjà lorsqu’enfin il vit arriver, du côté du camp, un vieillard monté sur un âne. C’était apparemment un bûcheron, car il était muni des outils qui appartiennent à ce métier. Le cavalier lui demanda où il allait. «Je m’en vais abattre du bois dans la forêt,» lui répondit l’autre. Le soldat ne savait que faire. Etait-ce là l’homme qu’il fallait amener au général? C’était peu probable; qu’est-ce que le général pourrait vouloir à ce pauvre vieillard qui semblait avoir bien de la peine à gagner sa vie? Aussi le cavalier le laissa-t-il passer son chemin; mais l’instant d’après il se ravisa. Almanzor avait donné des ordres très-précis, et il était dangereux de lui désobéir. Le soldat fit donc sentir l’éperon à sa monture, et ayant rejoint le vieillard: «Il faut, lui dit-il, que je te conduise vers mon seigneur Almanzor.--Qu’est-ce qu’Almanzor pourrait avoir à dire à un homme tel que moi? lui répliqua l’autre. Laissez-moi gagner mon pain, je vous en supplie.--Non, lui répondit le cavalier, tu m’accompagneras, que tu le veuilles ou non.» L’autre fut forcé de lui obéir, et ils reprirent ensemble la route du camp.
Le ministre, qui ne s’était pas couché, ne témoigna aucune surprise à la vue du vieillard, et, s’adressant à ses serviteurs slaves: «Fouillez cet homme!» leur dit-il. Les Slaves exécutèrent cet ordre, mais sans trouver rien qui pût paraître suspect. «Fouillez alors la couverture de son âne!» continua Almanzor. Et cette fois ses soupçons ne portaient pas à faux, car on découvrit dans cette couverture une lettre que des Léonais de l’armée musulmane avaient écrite à leurs compatriotes et dans laquelle ils leur donnaient avis qu’un certain côté du camp était mal gardé, de sorte qu’il pourrait être attaqué avec succès. Ayant appris par ce message les noms des traîtres, Almanzor leur fit sur-le-champ couper la tête, ainsi qu’au soi-disant bûcheron qui leur avait servi d’intermédiaire[349]. Cette mesure énergique porta ses fruits. Intimidés par la sévérité du général, les autres Léonais ne se hasardèrent pas à entretenir des intelligences avec l’ennemi.
L’armée s’étant remise en marche, elle se répandit comme un torrent dans les plaines. Le cloître des saints Cosme et Damien[350] fut pillé, la forteresse de San Payo fut prise d’assaut. Comme un grand nombre d’habitants du pays s’étaient réfugiés sur la plus grande des deux îles, ou plutôt des deux rochers peu élevés, qui se trouvent dans la baie de Vigo, les musulmans, qui avaient découvert un gué, passèrent dans cette île et dépouillèrent ceux qui s’y trouvaient de tout ce qu’ils avaient emporté. Ils franchirent ensuite l’Ulla, pillèrent et détruisirent Iria (El Padron), qui était un fameux pèlerinage de même que Saint-Jacques-de Compostelle, et le 11 août ils arrivèrent enfin à cette dernière ville. Ils la trouvèrent vide d’habitants, tout le monde ayant pris la fuite à l’approche de l’ennemi. Seul un vieux moine était resté auprès du tombeau de l’apôtre. «Que fais-tu là?» lui demanda Almanzor. «J’adresse des prières à saint Jacques,» répondit le vieillard. «Prie tant que tu voudras,» dit alors le ministre, et il défendit de lui faire du mal.
Almanzor plaça une garde auprès du tombeau, de sorte qu’il fut à l’abri de la fureur des soldats; mais au reste toute la ville fut détruite, les murailles et les maisons aussi bien que l’église, laquelle, dit un auteur arabe, «fut rasée au point qu’on n’aurait pas soupçonné qu’elle avait existé la veille.» Le pays d’alentour fut dévasté par des troupes légères qui poussèrent jusqu’à San Cosme de Mayanca (près de La Coruña).
Ayant passé une semaine à Saint-Jacques, Almanzor ordonna la retraite en se dirigeant vers Lamego[351]. Arrivé dans cette ville, il prit congé des comtes, ses alliés, après leur avoir donné de beaux présents qui consistaient surtout en étoffes précieuses. Ce fut aussi de Lamego qu’il adressa à la cour une relation détaillée de sa campagne; relation dont les auteurs arabes nous ont conservé la substance, peut-être même les propres paroles[352]. Il fit ensuite son entrée dans Cordoue, accompagné d’une foule de prisonniers chrétiens qui portaient sur leurs épaules les portes de la ville de Saint-Jacques et les cloches de son église. Les portes furent placées dans le toit de la mosquée qui n’était pas encore achevée[353]. Quant aux cloches, elles furent suspendues dans le même édifice pour y servir de lampes[354]. Qui eût dit alors que le jour viendrait où un roi chrétien les ferait reporter en Galice sur les épaules des captifs musulmans?
En Mauritanie les armes d’Almanzor avaient été moins heureuses. Wâdhih, il est vrai, avait d’abord remporté quelques avantages: s’étant emparé d’Arzilla et de Nécour, il avait réussi à surprendre de nuit le camp de Zîrî et à lui tuer beaucoup de monde; mais bientôt après, la fortune lui avait tourné le dos, et, battu à son tour, il avait été forcé de chercher un refuge dans Tanger. C’est de là qu’il écrivit au ministre pour lui demander du secours. Il ne tarda pas à en recevoir. Dès qu’il eut reçu la lettre de son lieutenant, Almanzor envoya à un grand nombre de corps l’ordre de se diriger sur Algéziras, et, afin de hâter leur embarquement, il se rendit en personne à ce port. Puis son fils Abdalmélic-Modhaffar, auquel il avait confié le commandement de l’expédition, passa le Détroit avec une excellente armée. Il débarqua à Ceuta, et la nouvelle de son arrivée produisit un excellent effet, car la plupart des princes berbers qui jusque-là avaient soutenu Zîrî, s’empressèrent de venir se ranger sous ses drapeaux. Ayant opéré sa jonction avec Wâdhih, il se mit en marche, et bientôt il découvrit l’armée de Zîrî qui venait à sa rencontre. La bataille eut lieu dans le mois d’octobre de l’année 998. Elle dura depuis le lever du soleil jusqu’à son coucher, et elle fut extrêmement acharnée. Il y eut un moment où les soldats de Modhaffar commençaient à craindre une défaite; mais en ce moment même Zîrî fut blessé trois fois par un de ses nègres dont il avait tué le frère, et qui partit aussitôt à bride abattue pour annoncer cette nouvelle à Modhaffar. Comme l’étendard de Zîrî était encore debout, le prince traita d’abord le transfuge de menteur; mais ayant appris la vérité du fait, il chargea sur l’ennemi et le mit en pleine déroute.
Dès lors la puissance de Zîrî était anéantie. Ses Etats rentrèrent tous au pouvoir des Andalous, et peu de temps après, dans l’année 1001, il mourut par suite des blessures que le nègre lui avait portées et qui s’étaient rouvertes[355].
XII.
La carrière d’Almanzor touchait à sa fin. Dans le printemps de l’année 1002, il fit sa dernière expédition. Lui-même avait toujours désiré de mourir en campagne, et il était si bien convaincu que son vœu serait exaucé, qu’il portait constamment ses linceuls avec lui. Ils avaient été cousus par ses filles, et pour en acheter la toile, il n’avait employé que l’argent qui provenait des terres qui environnaient son vieux manoir de Torrox, car il les voulait purs de toute souillure, et à son propre avis l’argent que lui rapportaient ses nombreux emplois ne l’était pas. A mesure qu’il vieillissait, il était devenu plus dévot, et comme le Coran dit que Dieu préservera du feu celui dont les pieds se sont couverts de poussière dans le chemin de Dieu (dans la guerre sainte), il avait pris l’habitude de faire secouer avec beaucoup de soin, chaque fois qu’il arrivait à l’étape, la poussière qui se trouvait sur ses habits, et de la garder dans une cassette faite exprès; il voulait que, quand il aurait rendu le dernier soupir, on le couvrît dans son tombeau de cette poussière, persuadé comme il l’était que les fatigues qu’il avait supportées dans la guerre sainte seraient devant le tribunal suprême sa meilleure justification[356].
Sa dernière expédition, qui était dirigée contre la Castille, fut heureuse comme toutes les précédentes l’avaient été. Il pénétra jusqu’à Canalès[357] et détruisit le cloître de saint Emilien, le patron de la Castille, de même qu’il avait détruit cinq années auparavant l’église du patron de la Galice.
Au retour il sentait sa maladie empirer. Se méfiant des médecins, qui n’étaient pas d’accord entre eux sur la nature de cette maladie et sur le traitement à suivre, il refusait obstinément les secours de l’art, et d’ailleurs il était convaincu qu’il ne pouvait guérir. N’étant plus en état de se tenir à cheval, il se faisait porter en litière. Il souffrait horriblement. «Vingt mille soldats, disait-il, sont inscrits sur mon rôle, mais il n’y a personne parmi eux qui soit aussi misérable que moi.»
Porté ainsi à dos d’homme pendant quatorze jours, il arriva enfin à Medinaceli. Une seule pensée remplissait son esprit. Son autorité ayant toujours été contestée et chancelante, en dépit de ses nombreuses victoires et de sa grande renommée, il craignait qu’une révolte n’éclatât après sa mort et n’enlevât le pouvoir à sa famille. Tourmenté sans cesse par cette idée, qui empoisonnait ses derniers jours, il fit venir son fils aîné, Abdalmélic, auprès de son lit, et, lui donnant ses dernières instructions, il lui recommanda de confier le commandement de l’armée à son frère Abdérame et de se rendre sans retard à la capitale, où il devrait s’emparer du pouvoir et se tenir prêt à réprimer immédiatement toute tentative d’insurrection. Abdalmélic lui promit de suivre ces conseils; mais l’inquiétude d’Almanzor était telle qu’il rappelait son fils chaque fois que celui-ci, croyant que son père avait fini de parler, voulait se retirer; le moribond craignait toujours d’avoir oublié quelque chose, et toujours il trouvait un nouveau conseil à ajouter à ceux qu’il avait déjà donnés. Le jeune homme pleurait; son père lui reprochait sa douleur comme un signe de faiblesse. Quand Abdalmélic fut parti, Almanzor se sentit un peu mieux et fit venir ses officiers. Ceux-ci le reconnaissaient à peine; il était devenu si maigre et si pâle qu’il ressemblait à un spectre, et il avait presque entièrement perdu la parole. Moitié par gestes, moitié par des mots entrecoupés, il leur dit adieu, et peu de temps après, dans la nuit du lundi 10 août, il rendit le dernier soupir[358]. Il fut enseveli à Medinaceli, et l’on grava sur son tombeau ces deux vers:
Les traces qu’il a laissées sur la terre t’apprendront son histoire, comme si tu le voyais de tes yeux.
Par Allâh! le temps n’en amènera jamais un semblable, ni personne qui, comme lui, défende nos frontières[359].
L’épitaphe qu’un moine chrétien lui posa dans sa chronique, n’est pas moins caractéristique. «Dans l’année 1002, dit-il, mourut Almanzor; il fut enseveli dans l’enfer[360].» Ces simples paroles, arrachées par la haine à un ennemi terrassé, en disent plus que les éloges les plus pompeux.
Jamais, en effet, les chrétiens du nord de la Péninsule n’avaient eu un tel adversaire à combattre. Almanzor avait fait contre eux plus de cinquante campagnes (ordinairement il en faisait deux par an, l’une dans le printemps, l’autre dans l’automne), et toujours il s’en était tiré à sa gloire. Sans compter une foule de villes, parmi lesquelles il y avait trois capitales, Léon, Pampelune[361] et Barcelone, il avait détruit le sanctuaire du patron de la Galice et celui du patron de la Castille. «En ce temps-là, dit un chroniqueur chrétien[362], le culte divin fut anéanti en Espagne; la gloire des serviteurs du Christ fut entièrement rabaissée; les trésors de l’Eglise, accumulés pendant des siècles, furent tous pillés.» Aussi les chrétiens tremblaient-ils à son nom. L’effroi qu’il leur inspirait le tirait parfois des périls dans lesquels son audace l’avait précipité; même quand ils l’avaient pour ainsi dire en leur pouvoir, ils n’osaient pas profiter de leur avantage. Une fois, par exemple, il s’était engagé en pays ennemi après avoir traversé un défilé resserré entre deux hautes montagnes. Tant que ses troupes pillaient et ravageaient à droite et à gauche, les chrétiens n’osèrent rien faire contre elles; mais en retournant sur ses pas, Almanzor trouva que les ennemis avaient pris possession du défilé. Comme il n’y avait pas moyen de le forcer, la situation des musulmans était périlleuse; mais leur général prit aussitôt une résolution hardie. Ayant cherché et trouvé un endroit, qui fût à sa convenance, il y fit élever des baraques et des huttes, après quoi il ordonna de couper la tête à plusieurs captifs et d’amonceler leurs cadavres en guise de remparts. Puis, comme sa cavalerie parcourait le pays sans trouver des vivres, il fit rassembler des instruments de labourage et enjoignit à ses soldats de cultiver la terre. Les ennemis s’inquiétèrent fort de ces préparatifs qui semblaient indiquer que les musulmans ne quitteraient plus leur pays. Ils leur offrirent donc la paix à condition qu’ils leur abandonneraient leur butin. Almanzor repoussa cette proposition. «Mes soldats, répondit-il, veulent rester où ils sont; ils pensent qu’ils auraient à peine le temps de retourner dans leurs foyers, la campagne prochaine devant s’ouvrir sous peu.» Après plusieurs négociations, les chrétiens consentirent enfin à ce qu’Almanzor emmenât son butin, et ils s’engagèrent en outre (tant la peur qu’il leur inspirait était grande) à lui prêter leurs bêtes de somme pour le transporter, à lui fournir des vivres jusqu’à ce qu’il fût parvenu aux frontières musulmanes, et à enlever eux-mêmes les cadavres qui obstruaient sa route[363].
Dans une autre campagne, un porte-étendard avait, au moment de la retraite, oublié son drapeau qu’il avait fiché en terre sur le sommet d’une montagne qui se trouvait dans le voisinage d’une ville chrétienne. Le drapeau y resta plusieurs jours, sans que les chrétiens osassent venir s’assurer si les musulmans étaient partis ou non[364].
On raconte aussi qu’un messager d’Almanzor, qui était venu à la cour de Garcia de Navarre, où il fut comblé d’honneurs, trouva dans une église une vieille femme musulmane, qui lui raconta qu’ayant été faite prisonnière dans sa jeunesse, elle avait été depuis lors esclave dans cette église, et qui le supplia d’attirer sur elle l’attention d’Almanzor. Le lui ayant promis, il retourna auprès du ministre et lui rendit compte de sa mission. Quand il eut fini de parler, Almanzor lui demanda s’il n’avait pas vu en Navarre quelque chose qui l’eût blessé. L’autre lui ayant parlé alors de l’esclave musulmane: «Vive Dieu! s’écria Almanzor, c’est par là que tu aurais dû commencer;» et se mettant aussitôt en campagne, il se porta vers la frontière de la Navarre. Extrêmement effrayé, Garcia lui écrivit aussitôt pour lui demander quelle faute il avait commise, attendu qu’il n’avait pas conscience d’avoir fait rien qui pût provoquer sa colère. «Quoi! dit alors le ministre aux messagers qui lui apportaient cette lettre, ne m’avait-il pas juré qu’il ne restait dans son pays aucun prisonnier musulman de l’un ou de l’autre sexe? Eh bien! il a menti; j’ai acquis la certitude qu’il y a encore une musulmane dans telle et telle église, et je ne quitterai pas la Navarre avant qu’elle n’ait été remise entre mes mains.» Ayant reçu cette réponse, Garcia s’empressa d’envoyer au ministre la femme qu’il réclamait ainsi que deux autres qu’il avait découvertes à force de recherches. En même temps il lui fit jurer qu’il n’avait jamais vu ces femmes, ni même entendu parler d’elles, et il ajouta qu’il avait déjà donné l’ordre de détruire l’église dont Almanzor avait parlé[365].
Autant Almanzor était l’effroi de l’ennemi, autant il était l’idole de ses soldats. C’est que pour eux il était un père qui s’occupait avec une constante sollicitude de tous leurs besoins. Cependant il était d’une sévérité excessive en tout ce qui concernait la discipline militaire. Un jour qu’il inspectait des troupes, il vit briller à contre-temps une épée à l’extrémité de la ligne. Aussitôt il fit amener le coupable devant lui. «Quoi! lui dit-il le regard enflammé de colère, tu oses tirer l’épée sans qu’on te l’ait commandé?--Je voulais la montrer à mon camarade, balbutia le soldat; je n’avais pas l’intention de la tirer du fourreau, elle en est sortie par hasard....--Vaine excuse! dit Almanzor; puis, s’adressant à son entourage: Que l’on coupe la tête à cet homme avec sa propre épée, poursuivit-il, et qu’on la promène à travers les rangs, afin que chacun apprenne à respecter la discipline!» De tels exemples répandaient parmi les soldats une terreur salutaire. Aussi gardaient-ils un silence solennel quand ils étaient passés en revue. Même les chevaux, dit un auteur arabe, semblaient comprendre leur devoir; il était rare qu’on les entendît hennir[366].
Grâce à cette armée qu’il avait créée et rompue à l’obéissance, Almanzor avait donné à l’Espagne musulmane une puissance qu’elle n’avait jamais eue, pas même du temps d’Abdérame III. Mais ce n’était pas là son seul mérite; sa patrie lui avait bien d’autres obligations, et la civilisation lui en a aussi. Il aimait et encourageait la culture de l’esprit, et quoique forcé par des considérations politiques à ne point tolérer les philosophes, il se plaisait cependant à les protéger aussitôt qu’il pouvait le faire sans blesser la susceptibilité du clergé. Il arriva, par exemple, qu’un certain Ibn-as-Sonbosî fut arrêté et mis en prison comme suspect d’incrédulité. Plusieurs personnes ayant rendu témoignage contre lui, les faquis déclarèrent qu’il méritait le dernier supplice. Cette sentence était déjà sur le point d’être exécutée, lorsqu’un faqui fort considéré, Ibn-al-Macwâ, qui avait refusé longtemps de faire partie de l’assemblée, arriva en toute hâte. A force de sophismes fort étranges, mais qui faisaient honneur, sinon à sa logique, du moins à son bon cœur, il sut faire révoquer l’arrêt qui condamnait l’accusé, malgré la véhémente opposition du cadi qui présidait le tribunal. Dès lors la colère du ministre se tourna contre ce dernier. Heureux d’être enfin en état de mettre un frein au farouche fanatisme des bigots: «Nous devons soutenir la religion, dit-il, et tous les vrais croyants ont droit à notre protection. Ibn-as-Sonbosî est de ce nombre, le tribunal l’a déclaré. Cependant le cadi a fait des efforts inouïs pour le faire condamner; c’est donc un homme qui aime à répandre le sang, et il ne nous est pas permis de laisser vivre un tel homme.» Ce n’était qu’une menace; le cadi en fut quitte pour quelques jours de prison; mais il est présumable que dans la suite il aura été un peu moins rigoureux pour les pauvres penseurs qui osaient s’affranchir des dogmes reçus[367].