Part 12
Une escorte castillane conduisit le rebelle au camp de son père. Il était monté sur un mulet magnifiquement équipé, dont le comte lui avait fait cadeau, et comme il se tenait convaincu que son père lui pardonnerait, il n’était nullement inquiet sur son sort. En route il rencontra un détachement musulman commandé par Sad. Après lui avoir baisé la main, cet officier lui dit qu’il n’avait rien à craindre, attendu que son père considérait ce qu’il avait fait comme une étourderie qui pouvait être pardonnée à un jeune homme. Il tint ce langage tant que les Castillans étaient là; mais quand ceux-ci se furent éloignés et que la cavalcade fut arrivée sur les bords du Duero, Sad demeura en arrière, et alors les soldats signifièrent à Abdallâh qu’il devait mettre pied à terre et se préparer à la mort. Si inattendues qu’elles fussent, ces paroles n’émurent pas le vaillant Amiride. Il sauta lestement à bas de son mulet, et conservant un visage serein, il présenta sans sourciller la tête au coup mortel (9 septembre 990).
Avant lui, son complice Abdérame avait déjà cessé de vivre. Condamné à cause de malversation, il avait été décapité à Zâhira. Quant à Abdallâh Pierre-sèche, il avait réussi à s’évader et il s’était mis sous la protection de Bermude[323].
Cependant Almanzor ne se contenta pas d’avoir déjoué ce complot. Il n’avait pas pardonné au comte de Castille l’appui que celui-ci avait accordé à Abdallâh, et, usant de représailles, il excita Sancho, le fils du comte, à se révolter à son tour contre son père. Soutenu par la plupart des grands, Sancho prit les armes dans l’année 994[324], et alors Almanzor, qui s’était aussi déclaré pour lui, s’empara des forteresses de San Estevan et de Clunia. Mais il avait hâte de terminer cette guerre. Son entourage, habitué à penser comme lui ou du moins à en faire semblant, partageait son impatience, et le meilleur moyen de lui plaire, c’était de lui dire que selon toute apparence Garcia succomberait bientôt. Or, le poète Çâid lui présenta un jour un cerf attaché par une corde, et lui récita un poème, assez médiocre du reste, dans lequel se trouvaient ces vers:
Votre esclave que vous avez arraché à la misère et comblé de bienfaits, vous amène ce cerf. Je l’ai nommé Garcia, et je vous l’amène avec une corde au cou, en espérant que mon pronostic sera véritable.
Par un singulier hasard, il l’était: blessé par un coup de lance, Garcia avait été fait prisonnier entre Alcocer et Langa, sur les bords du Duero, le jour même où le poète avait présenté le cerf à son maître (lundi 25 mai 995). Cinq jours après, le comte expira des suites de sa blessure, et depuis lors l’autorité de Sancho ne fut plus contestée; mais il fut obligé de payer aux musulmans un tribut annuel[325].
Dans l’automne de cette même année, Almanzor marcha contre Bermude, afin de le punir d’avoir donné asile à un autre conspirateur. Ce roi se trouvait dans une position déplorable. Il avait perdu jusqu’à l’ombre de l’autorité. Les seigneurs s’appropriaient ses terres, ses serfs, ses troupeaux; ils les divisaient entre eux par la voie du sort, et quand il les redemandait, ils se moquaient de lui. De simples gentilshommes, à qui il avait donné un château à garder, se révoltaient[326]. Parfois on le faisait passer pour mort[327], et en vérité, il importait peu qu’il le fût ou qu’il ne le fût pas. Il avait donc été bien hardi lorsqu’il avait osé braver Almanzor. Que pouvait-il contre ce puissant capitaine? Rien absolument; aussi se repentit-il bientôt de son imprudence. Ayant perdu Astorga[328], dont il avait fait sa capitale après la destruction de Léon, mais qu’il avait prudemment abandonnée à l’approche de l’ennemi, il prit le parti le plus sage: il implora la paix. Il l’obtint à condition qu’il livrerait Abdallâh Pierre-sèche et qu’il payerait un tribut annuel[329].
Après avoir enlevé leur capitale aux Gomez, les comtes de Carrion[330], qui, à ce qu’il semble, avaient méconnu son autorité, Almanzor se retira, traînant à sa suite le malheureux Abdallâh qui lui avait été remis dans le mois de novembre[331]. Comme il était à prévoir, il punit cruellement ce prince. L’ayant fait placer, chargé de fers, sur un chameau, il ordonna de le promener ignominieusement par les rues de la capitale, tandis qu’un héraut, qui marchait devant lui, criait: «Voici Abdallâh, fils d’Abdalazîz, qui a quitté les musulmans pour faire cause commune avec les ennemis de la religion!» Quand il entendit ces paroles pour la première fois, le prince en fut si indigné qu’il s’écria: «Tu mens! Dis plutôt: voici un homme qui, mû par la crainte, s’est enfui; il a ambitionné l’empire, mais ce n’est point un polythéiste, ce n’est point un apostat[332]!» Il n’avait pas de force morale, cependant; il n’avait pas compris qu’avant de conspirer il faut s’armer de courage. Jeté en prison et craignant d’être bientôt conduit sur l’échafaud, il montra une lâcheté indigne de sa haute naissance et qui formait un singulier contraste avec la fermeté dont son complice, le fils d’Almanzor, avait fait preuve. Dans les vers qu’il envoyait souvent au ministre, il avouait qu’il avait été mal inspiré lorsqu’il avait pris la fuite; il cherchait à apaiser son courroux à force de flatteries; il le nommait le plus généreux des hommes. «Jamais, disait-il, un malheureux n’a imploré en vain ta pitié; tes bontés et tes bienfaits sont innombrables comme les gouttes de la pluie.» Cette bassesse ne lui servit de rien. Almanzor épargna sa vie parce qu’il le méprisait trop pour le faire mourir; mais il le laissa en prison, et Abdallâh ne recouvra la liberté qu’après la mort du ministre[333].
XI.
Régnant de fait depuis vingt ans, Almanzor voulait aussi régner de droit. Il fallait être bien aveugle pour ne pas s’en apercevoir, car on le voyait marcher vers son but, lentement, prudemment, à pas mesurés, mais avec une opiniâtreté qui sautait aux yeux. En 991, il s’était démis de son titre de hâdjib ou premier ministre en faveur de son fils Abdalmélic, qui à cette époque comptait à peine dix-huit ans, et il avait voulu que dorénavant on l’appelât Almanzor tout court[334]. L’année suivante, il avait ordonné d’appliquer aux lettres de chancellerie son propre sceau, au lieu d’y mettre celui du souverain, et il avait pris alors le surnom de Mowaiyad, que le calife portait aussi[335]. Dans l’année 996, il avait déclaré que la qualification de _saiyid_ (seigneur) ne devait être donnée qu’à lui seul, et en même temps il avait pris le titre de _melic carîm_ (noble roi)[336].
Il était donc roi, il n’était pas encore calife. Qu’est-ce qui l’empêchait de le devenir? Assurément ce n’était pas Hichâm II qui lui inspirait des craintes. Quoique ce prince fût maintenant dans la fleur de ses jours, il n’avait jamais montré la moindre énergie, la moindre velléité de se soustraire au joug qu’on lui avait imposé. Les princes du sang n’étaient pas à craindre non plus: Almanzor avait fait périr les plus dangereux, il avait exilé ceux qui l’étaient moins, il avait réduit les autres à un état voisin de la misère[337]. Croyait-il donc que l’armée s’opposerait à ses desseins? Nullement; composée en majorité de Berbers, de chrétiens du Nord, de Slaves, de soldats qui avaient été faits prisonniers dans leur enfance[338], en un mot d’aventuriers de toute sorte, l’armée était à lui; quoi qu’il fît, elle lui obéirait aveuglément. Qui craignait-il donc?
Il craignait la nation. Elle ne connaissait pas Hichâm II; dans la capitale même, bien peu de gens l’avaient entrevu, car quand il sortait de sa prison dorée pour se rendre à une de ses maisons de campagne (ce qui arrivait rarement du reste), il était entouré des femmes de son sérail; comme elles, il était alors entièrement couvert d’un grand burnous, de sorte qu’on ne pouvait le distinguer des dames, et d’ailleurs les rues par lesquelles il devait passer étaient toujours garnies d’une haie de soldats sur l’ordre exprès du ministre[339]. Et pourtant on l’aimait. N’était-il pas le fils du bon et vertueux Hacam II, le petit-fils du glorieux Abdérame III, n’était-il pas surtout le monarque légitime? Cette idée de légitimité était enracinée dans tous les cœurs, et elle était bien plus vivace encore parmi le peuple que parmi les nobles. Les nobles, pour la plupart d’origine arabe, se seraient peut-être laissé convaincre qu’un changement de dynastie était utile et nécessaire; mais le peuple, qui était d’origine espagnole, pensait autrement. Comme le sentiment religieux, l’amour de la dynastie formait partie de son être. Bien qu’Almanzor eût donné au pays une gloire et une prospérité jusque-là inconnues, le peuple ne lui pardonnait pas d’avoir fait du calife une espèce de prisonnier d’Etat, et il était prêt à se soulever en masse si le ministre osait tenter de s’asseoir sur le trône. C’est ce qu’Almanzor n’ignorait pas; de là sa prudence, de là son hésitation; mais il croyait que l’opinion publique se modifierait peu à peu; il se flattait de l’espoir que l’on finirait par oublier entièrement le calife pour ne penser qu’à lui, et alors le changement de dynastie pourrait s’accomplir sans secousse.
Bien lui en prit d’avoir ajourné son grand projet! Il fut bientôt à même de se convaincre que sa haute position ne tenait qu’à un fil. En dépit de toutes ses conquêtes et de toute sa gloire, une femme réussit presque à le renverser.
Cette femme, c’était Aurore.
Elle l’avait aimé; mais l’âge des sentiments tendres étant passé pour elle comme pour lui, ils s’étaient brouillés, et comme cela arrive souvent, l’amour avait fait place dans leurs cœurs, non pas à l’indifférence, mais à la haine. Et Aurore ne faisait rien à demi: dévouée dans son amour, elle était implacable dans son ressentiment. Elle avait résolu de faire tomber Almanzor, et pour y parvenir, elle mettait en émoi tout le sérail, hommes et femmes. Elle parla à son fils, lui dit que l’honneur lui commandait de se montrer homme et de briser enfin le joug qu’un ministre tyrannique avait osé lui imposer. Elle accomplit un véritable miracle: elle inspira au plus faible des hommes une apparence de volonté et d’énergie. Almanzor l’éprouva bientôt. Le calife le traita d’abord avec froideur, puis il s’enhardit jusqu’à lui faire des reproches. Voulant conjurer l’orage, le ministre éloigna du sérail plusieurs personnes dangereuses; mais comme il ne pouvait en faire sortir celle qui était l’âme du complot, cette mesure ne servit qu’à irriter son ennemie encore davantage. Et la Navarraise était infatigable; elle montra qu’elle aussi avait une volonté de fer, tout comme son ancien amant. Ses émissaires disaient partout que le calife voulait enfin être libre et régner par lui-même, et que, pour se débarrasser de son geôlier, il comptait sur la loyauté de son bon peuple. Ils passaient même le Détroit, ces émissaires de la sultane, et au moment même où des attroupements séditieux se formaient à Cordoue, le vice-roi de la Mauritanie, Zîrî ibn-Atîa, leva l’étendard de la révolte, en déclarant qu’il ne pouvait souffrir plus longtemps que le souverain légitime fût tenu captif par un ministre trop puissant.
Zîrî était le seul homme qu’Almanzor craignît encore, ou plutôt le seul qu’il eût craint de sa vie, car d’ordinaire il méprisait trop ses ennemis pour les craindre. A demi barbare, ce chef avait conservé, dans ses déserts africains, la vigueur, la spontanéité et l’orgueil de race qui semblaient n’appartenir qu’à un autre âge, et malgré qu’il en eût, Almanzor avait subi l’ascendant de cet esprit à la fois impétueux, pénétrant et caustique. Quelques années auparavant, il avait reçu de lui une visite, et à cette occasion il lui avait prodigué les marques de son estime: il lui avait conféré le titre de vizir avec le traitement attaché à cette dignité, il avait fait inscrire tous les gens de sa suite sur le registre de la solde au bureau militaire, enfin il ne l’avait laissé partir qu’après l’avoir amplement dédommagé de ses frais de voyage et de ses cadeaux. Mais rien de tout cela n’avait touché Zîrî. De retour sur le rivage africain, il avait porté la main à sa tête en s’écriant: «A présent seulement je sais que tu m’appartiens encore!» Puis, un de ses gens l’ayant appelé _seigneur vizir_: «Seigneur vizir? s’était-il écrié; va-t-en au diable avec ton seigneur vizir! _Emir_, _fils d’émir_, voilà mon titre! Ah! qu’il a été avare pour moi, cet Ibn-abî-Amir! Au lieu de me donner de bonnes espèces sonnantes, il m’a affublé d’un titre qui me dégrade! Vive Dieu! il ne serait pas où il est maintenant, si en Espagne il y avait autre chose que des lâches ou des imbéciles! Grâce au ciel, me voilà de retour, et le proverbe qui dit qu’il vaut mieux entendre parler du diable que de le voir, ne ment pas[340].» Ces propos, qui auraient coûté la tête à tout autre, étant venus à l’oreille d’Almanzor, celui-ci avait feint de ne pas y faire attention, et plus tard il avait même nommé Zîrî vice-roi de toute la Mauritanie. Il le redoutait, il le haïssait peut-être, mais il le croyait sincère et loyal. L’événement montra qu’il l’avait mal jugé. Sous une écorce rude et franche Zîrî cachait beaucoup de ruse et d’ambition. Il se laissa aisément tenter par l’argent qu’Aurore lui promettait, par le rôle chevaleresque qu’elle lui destinait. Il affranchirait son souverain du joug d’Almanzor, sauf peut-être à lui imposer le sien.
Il fallait commencer par le payer, Aurore ne l’ignorait pas, et grâce à sa finesse de femme, elle savait comment s’y prendre pour se procurer de l’argent et pour le faire parvenir à son allié. Le trésor renfermait près de six millions en or et il se trouvait dans le palais califal. Elle y prit quatre-vingt mille pièces d’or, qu’elle mit dans une centaine de cruches; puis elle versa dessus du miel, de l’absinthe et d’autres liqueurs de ménage, et, ayant mis une étiquette à chaque cruche, elle chargea quelques Slaves de les porter hors de la ville à un endroit qu’elle nomma. Sa ruse lui réussit. Le préfet n’eut point de soupçons et laissa passer les Slaves avec leur fardeau. Aussi l’argent était-il déjà en route pour la Mauritanie, lorsqu’Almanzor fut informé, d’une manière ou d’une autre, de ce qui s’était passé. Il en fut fort alarmé. Peut-être l’eût-il été moins s’il eût eu la certitude qu’Aurore avait soustrait l’argent de son chef, mais tout le portait à croire qu’elle y avait été autorisée par le calife, et s’il en était ainsi, la conjoncture était en effet bien difficile. Cependant il fallait prendre un parti. Almanzor prit celui d’assembler les vizirs, les membres de la magistrature, les ulémas et d’autres personnages marquants de la cour et de la ville. Ayant informé cette assemblée que les dames du sérail se permettaient de s’approprier les fonds de la caisse publique sans que le calife, entièrement livré à des exercices de dévotion, les en empêchât, il demanda l’autorisation de transporter le trésor en un lieu plus sûr. Il l’obtint; mais il n’en fut pas plus avancé pour cela, car lorsque ses employés se présentèrent au palais pour transférer la caisse, Aurore s’y opposa en déclarant que le calife avait défendu d’y toucher.
Que faire maintenant? Employer la violence? Mais il faudrait l’employer contre le souverain lui-même, et si Almanzor osait aller jusque-là, la capitale se soulèverait en un clin d’œil; elle était prête, elle n’attendait qu’un signal. La situation était donc bien périlleuse, cependant elle n’était pas désespérée; pour l’être, il eût fallu d’abord que Zîrî fût déjà en Espagne avec son armée, ensuite que le calife fût un homme capable de persister dans une résolution hardie. Or Zîrî était encore en Afrique, et le calife était un esprit sans consistance. Almanzor ne perdit donc pas le courage. Risquant le tout pour le tout, il se ménagea, à l’insu d’Aurore, une entrevue avec le monarque. Il parla, et grâce à cet ascendant que les esprits supérieurs ont sur les âmes faibles, il se retrouva roi après quelques minutes d’entretien. Le calife avoua qu’il n’était pas capable de gouverner par lui-même, et il autorisa le ministre à transporter le trésor. Mais le ministre voulait plus encore. Il dit que, pour ôter tout prétexte aux malintentionnés, il lui fallait une déclaration écrite, une déclaration solennelle. Le calife lui promit de signer tout ce qu’il voudrait, et alors Almanzor fit dresser sur-le-champ un acte en vertu duquel Hichâm lui abandonnait la conduite des affaires comme par le passé. Le calife y mit sa signature en présence de plusieurs notables qui y mirent aussi la leur en qualité de témoins (février ou mars 997), et Almanzor prit soin de donner à cette pièce importante la plus grande publicité.
Dès lors une révolte dans la capitale n’était plus à craindre. Comment pouvait-on prétendre à délivrer un captif qui ne voulait pas de la liberté? Cependant le ministre comprit qu’il fallait faire quelque chose pour contenter le peuple. Comme on avait crié sans cesse qu’on voulait voir le monarque, il résolut de le montrer. Il le fit donc monter à cheval, et alors Hichâm se mit à parcourir les rues, le sceptre à la main et coiffé du haut bonnet que les califes seuls avaient le droit de porter. Almanzor l’accompagnait ainsi que toute la cour. La foule amassée sur son passage était compacte et innombrable, mais l’ordre ne fut pas troublé un seul instant et aucun cri séditieux ne se fit entendre[341].
Aurore s’avoua vaincue. Humiliée, épuisée, brisée, elle alla chercher dans la dévotion l’oubli du passé et un dédommagement pour la perte de ses espérances[342].
Restait Zîrî. Celui-ci était devenu bien moins redoutable depuis qu’il ne pouvait plus compter sur l’appui du calife ni sur les subsides d’Aurore. Aussi Almanzor ne garda-t-il aucun ménagement avec lui. Il le mit hors la loi, et chargea son affranchi Wâdhih d’aller le combattre à la tête d’une excellente armée qu’il mit à sa disposition[343].
On eût pu croire qu’Almanzor ne commencerait aucune autre guerre avant que celle de la Mauritanie fut terminée. Il n’en fut pas ainsi. Le ministre avait déjà concerté avec les comtes léonais, ses vassaux, une grande expédition contre Bermude, qui, comptant un peu trop sur la diversion que la révolte de Zîrî ferait en sa faveur, avait osé refuser le tribut, et quoique les circonstances fussent changées, il ne renonça pas à ce projet. Peut-être voulait-il montrer à Zîrî, à Bermude, à tous ses ennemis déclarés ou couverts, qu’il était assez puissant pour entreprendre deux guerres à la fois; et si telle était son intention, il n’avait pas trop présumé de ses forces, car le destin a voulu que la campagne qu’il allait faire, celle de Saint-Jacques-de-Compostelle, soit devenue la plus célèbre de toutes celles qu’il a faites pendant sa longue carrière de conquérant.
A l’exception de la ville éternelle, il n’y avait pas dans toute l’Europe un lieu aussi renommé par sa sainteté que Santiago en Galice. Et pourtant sa réputation n’était pas ancienne; elle ne datait que du temps de Charlemagne. Vers ce temps là, dit-on, plusieurs pieuses personnes informèrent Théodemir, l’évêque d’Iria (aujourd’hui el Padron), qu’elles avaient aperçu pendant la nuit des lumières étranges dans un bosquet, et qu’elles y avaient aussi entendu une musique délicieuse et qui n’avait rien d’humain. Croyant aussitôt à un miracle, l’évêque se prépara à le constater en jeûnant et en priant pendant trois jours; puis, s’étant rendu au bosquet, il y découvrit un tombeau de marbre. Inspiré par la sagesse divine, il déclara que c’était celui de l’apôtre saint Jacques, fils de Zébédée, qui, d’après la tradition, avait prêché l’Evangile en Espagne, et il ajouta que lorsque cet apôtre eut été décapité à Jérusalem sur l’ordre d’Hérode, ses disciples avaient apporté son corps en Galice, où ils l’ensevelirent. Dans un autre temps, de telles assertions auraient peut-être été contestées; mais à cette époque de foi naïve, personne n’avait la hardiesse d’élever des doutes irrespectueux quand le clergé parlait, et supposé même qu’il y eût eu des incrédules, l’autorité du pape Léon III, qui déclara solennellement que le tombeau en question était celui de saint Jacques, aurait coupé court à toutes les objections. L’opinion de Théodemir fut donc acceptée, et tout le monde en Galice se réjouit de ce que le pays possédait les restes d’un apôtre. Alphonse II voulut que l’évêque d’Iria résidât dorénavant à l’endroit où le tombeau avait été découvert, et au-dessus de ce tombeau il fit construire une église. Plus tard, Alphonse III en fit bâtir une autre, plus grande et plus belle, qui, par les nombreux miracles qui s’y opéraient, acquit bientôt une grande renommée, de sorte que vers la fin du Xe siècle Saint-Jacques-de-Compostelle était un pèlerinage très-fameux et où l’on arrivait de tous côtés, de France, d’Italie et d’Allemagne, comme des pays les plus reculés de l’Orient[344].
En Andalousie aussi, tout le monde connaissait Saint-Jacques et sa superbe église, qui, pour nous servir de l’expression d’un auteur arabe, était pour les chrétiens ce que la Caba de la Mecque était pour les musulmans; mais on ne connaissait ce saint lieu que de réputation; pour l’avoir vu, il fallait avoir été captif chez les Galiciens, car aucun prince arabe n’avait encore eu l’idée de pénétrer avec une armée dans ce pays lointain et de difficile abord. Ce que personne n’avait tenté, Almanzor avait résolu de le faire; il voulait montrer que ce qui était impossible pour d’autres ne l’était pas pour lui, et il avait l’ambition de détruire le sanctuaire le plus révéré des ennemis de l’islamisme, le sanctuaire de l’apôtre qui, selon la croyance des Léonais, avait maintefois combattu dans leurs rangs.
Le samedi 3 juillet de l’année 997, il partit donc de Cordoue à la tête de la cavalerie. Il se porta d’abord sur Coria, puis sur Viseu[345], où il fut rejoint par un grand nombre de comtes soumis à son autorité, puis sur Porto, où l’attendait une flotte qui était sortie du port de Caçr-Abî-Dânis (aujourd’hui Alcacer do Sal, en Portugal). Sur cette flotte se trouvait l’infanterie, à laquelle le ministre avait voulu épargner une longue marche, et elle était chargée d’armes et d’approvisionnements. Les vaisseaux, rangés l’un à côté de l’autre, servirent en outre de pont à l’armée pour passer le Duero.
Comme le pays entre cette rivière et le Minho appartenait aux comtes alliés[346], les musulmans purent le traverser sans avoir à vaincre d’autres obstacles que ceux que le terrain leur opposait. Parmi ceux-ci il y avait une montagne fort élevée et d’un accès très-difficile; mais Almanzor fit frayer un chemin par les mineurs[347].
Après avoir passé le Minho, on se trouva en pays ennemi. Dès lors il fallait se tenir sur ses gardes, d’autant plus que les Léonais qui se trouvaient dans l’armée ne semblaient pas trop bien disposés. Leur conscience, si longtemps assoupie, s’était réveillée tout d’un coup à la pensée qu’ils allaient commettre un horrible sacrilége, et peut-être auraient-ils réussi à faire échouer l’expédition, si Almanzor, qui avait eu vent de leurs projets, ne les eût déjoués alors qu’il en était encore temps. Voici ce qu’on raconte à ce sujet: