Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 2/4 jusqu'a la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-110)

Part 9

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Cinq jours après, Euloge, Saül et les autres prêtres furent remis en liberté. Euloge ne manqua pas d’attribuer sa délivrance à l’intercession des deux saintes, qui, avant de quitter la prison pour monter sur l’échafaud, avaient promis que, dès qu’elles seraient arrivées auprès du Christ, elles lui demanderaient la mise en liberté des prêtres[210]. Saül se montra dorénavant docile aux ordres de Reccafred; Euloge au contraire, redoubla d’activité afin d’augmenter le nombre des martyrs et n’y réussit que trop. Stimulés par lui, des prêtres, des moines, des _chrétiens cachés_, des femmes, injurièrent Mahomet et périrent sur l’échafaud[211]. Les exaltés poussèrent l’audace au point que deux d’entre eux, un vieux moine et un jeune homme, entrèrent dans la grande mosquée en criant: «Le règne des cieux est venu pour les fidèles, et vous, mécréants, l’enfer va vous engloutir!» Ils faillirent être déchirés par le peuple en fureur; mais le cadi interposa son autorité, les envoya en prison, et leur fit couper d’abord les mains et les pieds, puis la tête (16 septembre 852)[212].

Six jours plus tard, Abdérame II fut frappé d’une mort subite[213]. Suivant le récit d’Euloge, le vieux monarque était monté sur la terrasse du palais, lorsque ses regards tombèrent sur les gibets auxquels étaient attachés les cadavres mutilés des derniers martyrs. Il donna l’ordre de les brûler; mais cet ordre à peine donné, il eut une attaque d’apoplexie, et dans la nuit il rendit le dernier soupir[214].

Comme Abdérame n’avait jamais prononcé entre ses deux fils, Mohammed et Abdallâh, qui aspiraient l’un et l’autre à lui succéder, et que ces deux princes ignoraient encore la mort de leur père, tout allait dépendre du choix que feraient les eunuques du palais. Ceux d’entre eux qui avaient assisté aux derniers moments d’Abdérame, firent fermer soigneusement les portes du château, afin d’empêcher que la mort du sultan ne vînt à s’ébruiter; puis, ayant réuni tous leurs camarades, un des eunuques les plus considérés prit la parole. «Camarades, dit-il, il est arrivé une chose qui est de la plus grande importance pour nous tous.... Notre maître n’est plus».... Et lorsque tous se mirent à pleurer et à gémir: «Ne pleurez pas en ce moment, dit-il; plus tard vous aurez le temps de le faire. Les moments sont précieux. Ayons soin d’abord de nos propres intérêts et de ceux des musulmans en général. A qui destinez-vous le trône?--A notre seigneur, au fils de notre sultane, de notre bienfaitrice,» s’écrièrent tous les autres.

Les intrigues de Taroub allaient donc porter leur fruit. A force d’argent et de promesses, elle avait gagné les eunuques, et grâce à eux, son fils Abdallâh allait monter sur le trône. Mais le choix des eunuques serait-il approuvé par la nation? Il était permis d’en douter, car Abdallâh ne s’était fait remarquer que par ses mœurs relâchées, son orthodoxie était plus que douteuse, et le peuple le haïssait. C’est ce que sentait l’eunuque Abou-’l-Mofrih, pieux musulman qui avait fait le pèlerinage de la Mecque. «L’opinion qui vient d’être émise, demanda-t-il, est-elle celle de vous tous?--Oui, oui,» cria-t-on de toutes parts. «Eh bien, dit-il, c’est aussi la mienne. J’ai même plus de motifs que vous pour me montrer reconnaissant envers la sultane, car elle m’a prodigué plus de bienfaits qu’à aucun de vous. Cependant, c’est une affaire à laquelle il faut réfléchir mûrement; car si nous choisissons Abdallâh, c’en est fait de notre pouvoir en Espagne. Dès qu’un de nous se montrera dans la rue, chacun dira: «Mon Dieu! maudis ces eunuques qui, lorsqu’ils disposaient du trône et qu’ils pouvaient le donner au meilleur prince qu’ils connussent, l’ont donné au plus indigne!» Voilà ce qu’on dira, camarades! Vous connaissez Abdallâh; vous connaissez ceux qui l’entourent; s’il monte sur le trône, à quelles dangereuses innovations les musulmans ne doivent-ils pas s’attendre! Que deviendra la religion? Et sachez bien que non-seulement les hommes, mais que Dieu lui-même vous demandera compte de votre choix!»

Ces paroles, dont nul n’osa contester la vérité, firent une profonde impression sur les eunuques. Déjà à demi convaincus, ils demandèrent à Abou-’l-Mofrih quel était le candidat qu’il proposait. «Je propose Mohammed, répondit-il; c’est un homme pieux et de mœurs irréprochables.--D’accord, dirent les eunuques; mais il est avare et sévère.--Vous le nommez avare, reprit Abou-’l-Mofrih; mais comment aurait-il pu se montrer généreux, lui qui n’avait rien à donner? Quand il régnera et qu’il sera maître du trésor public, il saura bien vous récompenser, n’en doutez pas!»

L’avis d’Abou-’l-Mofrih ayant prévalu, tous jurèrent sur le Coran qu’ils reconnaîtraient Mohammed, et les deux eunuques Sadoun et Câsim, qui, pour plaire à Taroub, avaient été jusque-là les défenseurs les plus ardents de la candidature d’Abdallâh, ne songèrent plus dorénavant qu’à faire leur paix avec son rival. Câsim pria ses camarades de demander pardon pour lui, ce qu’ils lui promirent; Sadoun demanda et obtint qu’on le chargeât d’aller annoncer à Mohammed son élévation au trône.

Comme il faisait encore nuit et que les portes de la ville étaient fermées, Sadoun prit avec lui les clefs de la porte du pont, le palais de Mohammed se trouvant de l’autre côté de la rivière. Pour arriver au pont, il fallait passer par le palais d’Abdallâh, où tout le monde était éveillé, car on y faisait festin comme de coutume; mais comme on ne se doutait de rien, Sadoun n’éprouva point de difficulté à se faire ouvrir les portes de ce palais, après quoi il passa le pont et arriva au palais de Mohammed. Ce prince s’était déjà levé; il était dans le bain, lorsqu’on vint lui annoncer que Sadoun voulait lui parler. Il sortit du bain, s’habilla et donna l’ordre d’introduire l’eunuque. «Quel motif vous amène ici de si bonne heure, Sadoun? lui demanda-t-il.--Je viens, lui répondit Sadoun, pour vous annoncer que nous, les eunuques du palais, nous vous avons choisi pour successeur de votre père. Il vient de mourir, que Dieu ait son âme! Voici sa bague!»

Mohammed ne pouvait croire que Sadoun dît vrai. Il croyait que son frère était déjà sur le trône et qu’il avait envoyé Sadoun auprès de lui pour le tuer. Ne songeant donc qu’à sauver sa vie: «Sadoun, s’écria-t-il, craignez Dieu et épargnez-moi! Je sais que vous êtes mon ennemi, mais pourquoi verser mon sang? S’il le faut, je suis prêt à quitter l’Espagne; la terre est assez grande pour que je puisse vivre loin d’ici sans donner de l’ombrage à mon frère.» Sadoun eut une peine infinie à le rassurer et à lui persuader que ce qu’il venait de dire était l’exacte vérité. A force de protestations et de serments il y réussit à la fin; puis il ajouta: «Vous vous étonnez que ce soit moi qui vous apporte cette nouvelle: c’est que j’ai prié mes camarades de m’envoyer auprès de vous, dans l’espoir que vous me pardonneriez ma conduite passée.--Que Dieu vous pardonne comme moi je vous pardonne! s’écria Mohammed; mais attendons un instant; je ferai venir mon majordome, Mohammed ibn-Mousâ, et nous nous concerterons avec lui sur les mesures à prendre.»

Ce qui dans les circonstances données importait le plus à Mohammed, c’était de prendre possession du palais; cela fait, son frère n’oserait plus contester ses droits au trône et tout le monde le reconnaîtrait; mais comment ferait-on pour passer par le palais d’Abdallâh sans éveiller des soupçons? Là était la difficulté. Si les gardes de ce palais voyaient arriver Mohammed de si bonne heure, ils devineraient peut-être la vérité, et dans ce cas ils ne le laisseraient pas passer. Le majordome, consulté par son maître, proposa de demander l’assistance du préfet Yousof ibn-Basîl, qui avait trois cents agents à ses ordres. Son avis fut agréé; mais Yousof, informé de quoi il s’agissait, jugea prudent de se tenir neutre et refusa de mettre ses agents à la disposition de Mohammed. «On se dispute le trône, dit-il, je ne m’en mêle pas. Nous autres clients, nous obéirons à celui qui sera maître du palais.»

De retour auprès du prince, le majordome lui communiqua la réponse de Yousof; puis il ajouta: «Qui ne risque rien, n’a rien, et voici ce que je propose: Vous savez, seigneur, que votre père envoyait souvent chercher votre fille, et qu’alors je la conduisais au palais. Habillez-vous donc en femme; nous vous ferons passer pour votre fille, et, Dieu aidant, nous arriverons à nos fins.» Ce conseil fut adopté; on monta à cheval; Sadoun allait le premier, le majordome et Mohammed, habillé en femme et la tête couverte d’un grand voile, le suivaient. On arriva ainsi au palais d’Abdallâh, dans lequel on entendait un concert de voix et d’instruments, et Mohammed prononça à voix basse ce vers d’un ancien poète: «Soyez heureux dans ce que vous recherchez, et puissions-nous l’être aussi dans ce que nous recherchons!»

Les gardes, qui se tenaient dans la chambre au-dessus de la porte, buvaient et causaient, lorsqu’ils entendirent arriver la cavalcade. L’un d’entre eux alla ouvrir la porte. «Qui est-ce?» demanda-t-il à Sadoun. «Tais-toi, indiscret, lui répondit l’eunuque, et respecte les femmes!» Le garde n’eut point de soupçons. La cavalcade partie, il referma la porte, et de retour auprès de ses camarades: «La fille de Mohammed, leur dit-il, vient de passer avec le majordome de son père et avec Sadoun.»

Croyant avoir vaincu la difficulté la plus grave, Mohammed dit à son majordome: «Reste ici; bientôt je t’enverrai du secours et alors tu prendras soin que personne ne sorte de ce palais-là;» puis il continua sa route avec Sadoun. Cet eunuque alla frapper à la porte du palais où le vieux monarque venait d’expirer. Le portier vint ouvrir. «Cette femme est-elle la fille de Mohammed?» demanda-t-il d’un air incrédule. «Oui, lui répondit Sadoun, c’est la fille de Mohammed.--C’est étrange, reprit le portier, je l’ai vue souvent quand elle venait au palais, mais elle me semblait alors plus petite que cette personne que voilà. Vous voulez me tromper, Sadoun; mais je le jure, une personne que je ne connais pas, ne passera pas par cette porte. Que cette personne lève son voile ou qu’elle s’en aille!--Quoi! s’écria Sadoun, vous ne respectez pas les princesses?--Je ne sais si cette personne en est une, et je vous le répète: à moins que je ne la voie, elle n’entrera pas.» Voyant que le portier était inébranlable, Mohammed leva le voile qui lui couvrait la figure. «C’est moi, dit-il au portier; je suis venu parce que mon père est mort.--Alors, reprit le portier, le cas est bien plus grave que je ne le pensais. Vous ne passerez pas par cette porte, seigneur, avant que je me sois assuré si votre père est mort ou vivant.--Venez donc avec moi, lui dit Sadoun, et vous serez bientôt convaincu.» Le portier referma la porte, et, laissant Mohammed dehors, il accompagna Sadoun, qui le conduisit auprès du cadavre d’Abdérame II. A cette vue, le portier fondit en pleurs, et se tournant vers Sadoun, il lui dit: «Vous avez dit vrai et je vous obéirai.» Puis il alla ouvrir la porte, et, après avoir baisé la main à Mohammed: «Entrez, mon prince! s’écria-t-il. Que Dieu vous rende heureux, et que par vous les musulmans le soient!»

Mohammed se fit prêter serment par les hauts dignitaires de l’Etat, prit les mesures nécessaires afin de rendre inutile toute opposition de la part de son frère, et lorsque les premiers rayons de l’aurore commençaient à blanchir les sommets de la Sierra-Morena, la capitale apprit qu’elle avait changé de maître[215].

IX.

Le nouveau monarque était un esprit borné, froid et égoïste. On a vu qu’il n’avait témoigné aucune douleur à la nouvelle de la mort de son père, et le fait est que, loin de s’en affliger, il s’en était réjoui. Il ne prenait pas même la peine de déguiser ses sentiments à cet égard. Un soir, après avoir passé une joyeuse journée à Roçâfa, charmante maison de campagne qu’il possédait dans le voisinage de Cordoue, il retournait à la capitale, accompagné de son favori Hâchim. Echauffés par le vin, ils causaient de choses et d’autres, lorsqu’une pensée sinistre traversa tout à coup la tête de Hâchim. «Descendant des califes, s’écria-t-il, que ce monde serait beau, si la mort n’existait pas!--Quelle idée absurde! lui répondit Mohammed; si la mort n’existait pas, est-ce que je régnerais? La mort est une bonne chose; mon prédécesseur est mort, voilà pourquoi je règne[216]!»

Les eunuques avaient d’abord repoussé l’idée de lui donner le trône, parce qu’ils le croyaient avare. Ils l’avaient bien jugé. D’abord Mohammed diminua les appointements des employés et la solde des soldats[217]. Plus tard il renvoya les vieux ministres de son père et donna leurs charges à des jeunes gens sans expérience, à la condition qu’ils partageraient avec lui leurs émoluments[218]. Tout ce qui touchait aux finances, il le traitait par lui-même avec une exactitude minutieuse et puérile. Une fois, en examinant un compte dont le total s’élevait à cent mille pièces d’or, il chicana les employés du trésor sur cinq sous[219]. Tout le monde le méprisait ou le haïssait à cause de son avarice[220]; les faquis seuls, exaspérés au plus haut degré par l’audace des derniers martyrs qui avaient osé blasphémer le Prophète jusque dans la grande mosquée, lui prêtaient leur appui, car ils le croyaient dévot et plein de haine contre les chrétiens. Mohammed remplit parfaitement l’idée qu’ils avaient de lui. Le jour même où il était monté sur le trône, il congédia tous les employés et tous les soldats chrétiens, à l’exception de Gomez, car il connaissait l’indifférence religieuse de cet homme et appréciait ses talents[221]. Au lieu que ses tolérants prédécesseurs avaient fermé les yeux quand les chrétiens agrandissaient les anciennes églises ou qu’ils en bâtissaient de nouvelles, Mohammed, qui voulait appliquer à cet égard la loi musulmane dans toute sa rigueur, fit détruire tout ce qui avait été bâti depuis la conquête. Afin de complaire à leur maître et de s’insinuer dans sa faveur, ses ministres, outre-passant ses ordres dans l’excès de leur zèle, firent démolir jusqu’à des églises qui existaient depuis trois siècles, et se mirent à exercer contre les chrétiens une cruelle persécution. Alors beaucoup de chrétiens, la plupart à en croire Euloge et Alvaro, abjurèrent le christianisme[222]. Gomez leur avait donné l’exemple. Depuis plusieurs années il avait été à la tête de la chancellerie, à cause de la longue maladie du chancelier Abdallâh ibn-Omaiya. Après la mort de ce fonctionnaire, ayant appris que le sultan avait dit: «Si Gomez était de notre religion, je le nommerais volontiers chancelier,» il s’était déclaré musulman[223] et avait obtenu la dignité qu’il ambitionnait. Tant qu’il avait été chrétien, il n’avait presque jamais assisté à l’office; maintenant il était si exact à toutes ses pratiques de dévotion, que les faquis le proposaient comme un modèle de piété et qu’ils l’appelaient _la colombe de la mosquée_[224].

A Tolède l’intolérance du sultan produisit un tout autre résultat. Trois ou quatre années auparavant, Euloge, en retournant d’un voyage en Navarre, avait séjourné pendant plusieurs jours dans cette ville, où le pieux métropolitain Wistremir lui avait donné l’hospitalité[225]. Tout porte à croire qu’il avait profité de cette occasion pour exciter la haine des Tolédans contre le gouvernement arabe, en leur traçant un sombre tableau de la malheureuse condition des chrétiens de Cordoue; ce qui est certain du moins, c’est que les Tolédans estimaient fort Euloge et que les martyrs de la capitale leur inspiraient un vif intérêt. Dès qu’ils eurent appris que Mohammed avait commencé à persécuter leurs coreligionnaires, ils prirent les armes, donnèrent le commandement à un des leurs, nommé Sindola[226], et, craignant pour la vie de leurs otages à Cordoue, ils s’assurèrent de la personne de leur gouverneur arabe, en faisant savoir à Mohammed que, s’il tenait à la vie de ce gouverneur, il eût à leur renvoyer immédiatement leurs concitoyens. Le sultan le fit, et les Tolédans, de leur côté, rendirent la liberté au gouverneur; mais la guerre était déclarée, et la crainte qu’inspiraient les Tolédans fut si grande, que la garnison de Calatrava se hâta d’évacuer cette forteresse, où elle ne se croyait plus en sûreté. Les Tolédans démantelèrent cette place; mais bientôt après le sultan y envoya des troupes et en fit rebâtir les murailles (853). Puis il ordonna à deux de ses généraux de marcher contre Tolède; mais les Tolédans, après avoir passé les défilés de la Sierra-Morena pour aller à la rencontre de l’ennemi, l’attaquèrent à l’improviste près d’Andujar, le mirent en déroute et s’emparèrent de son camp.

Puisque les Tolédans osaient s’avancer jusqu’à Andujar, la capitale même était menacée. Mohammed, qui sentait que pour sortir du péril il lui fallait prendre des mesures énergiques, rassembla toutes les troupes dont il pouvait disposer et les conduisit lui-même contre Tolède (juin 854). De son côté, Sindola, ne se fiant pas à ses propres forces, chercha des alliés. Il s’adressa au roi de Léon, Ordoño Ier, qui lui envoya immédiatement une armée nombreuse commandée par Gaton, comte du Bierzo[227].

Le grand nombre de combattants réunis dans la ville semble avoir ôté à Mohammed l’espoir de la soumettre; toutefois il réussit à faire essuyer à ses ennemis un terrible échec. Ayant embusqué le gros de ses troupes derrière les rochers entre lesquels coule le Guadacelete, il marcha contre la ville à la tête d’un corps peu nombreux et fit dresser ses machines de guerre contre les murailles. Voyant qu’un corps si faible semblait vouloir livrer un assaut, les Tolédans, étonnés de l’audace de l’ennemi, engagèrent le comte Gaton à faire une vigoureuse sortie. Gaton saisit avec empressement l’occasion de se signaler qui s’offrait à lui. A la tête de ses propres troupes et des Tolédans, il attaqua les soldats de Mohammed, mais ceux-ci prirent aussitôt la fuite en attirant les ennemis dans l’embuscade. Les Tolédans et les Léonais qui les poursuivaient vivement, se virent tout à coup cernés et attaqués par une nuée d’ennemis. Ils furent massacrés presque tous. «Le fils de Jules[228], dit un poète de la cour, disait à Mousâ qui marchait devant lui: «Je vois la mort partout, devant moi, derrière moi, au-dessous de moi».... Les rochers du Guadacelete pleurent en poussant de longs gémissements cette multitude d’esclaves (de renégats) et de non-circoncis.» Les barbares vainqueurs coupèrent huit mille têtes et les mirent en un monceau sur lequel ils montèrent en faisant retentir les airs de leurs hurlements. Plus tard, Mohammed fit placer ces têtes sur les murailles de Cordoue et d’autres villes; il en envoya même quelques-unes à des princes africains[229].

Content du succès qu’il avait remporté et certain que désormais les Tolédans, qui, d’après leur propre calcul, avaient perdu vingt mille hommes, ne viendraient pas l’inquiéter à Cordoue, Mohammed retourna vers cette capitale; mais il prit soin de faire harceler les Tolédans tantôt par les gouverneurs de Calatrava et de Talavera, tantôt par son fils Mondhir. En même temps il continuait à opprimer les chrétiens de Cordoue. Il fit démolir le cloître de Tabanos, qu’il regardait avec raison comme le foyer du fanatisme[230]. Ayant affermé la perception des tributs imposés aux chrétiens, ceux-ci durent payer beaucoup plus qu’auparavant[231]. Cependant l’ardeur des exaltés ne se ralentit point, et tandis que de soi-disant martyrs continuaient à porter spontanément leur tête au bourreau[232], Alvaro et Euloge continuaient à les défendre contre les modérés. Le premier écrivit à cet effet son _Indiculus luminosus_, le second, son Apologie des martyrs. A Cordoue de tels plaidoyers étaient nécessaires; soumis et patients, les chrétiens de cette ville attribuaient leurs souffrances à la conduite insensée des exaltés bien plus qu’à l’intolérance du sultan. A Tolède au contraire, et dans les villes environnantes, les chrétiens avaient tant de sympathie pour les exaltés, et principalement pour Euloge, que les évêques de cette province, ayant à nommer un métropolitain après la mort de Wistremir, élurent Euloge à l’unanimité; et lorsque le sultan lui eut refusé la permission de se rendre à Tolède, les évêques, persistant dans leur résolution et espérant qu’un jour les obstacles qui s’opposaient à l’arrivée d’Euloge seraient levés, défendirent d’élire un autre métropolitain tant qu’Euloge vivrait[233].

Aux propos dénigrants de leurs concitoyens les exaltés pouvaient donc opposer les témoignages de bienveillance et d’estime que leur donnaient les Tolédans. Bientôt après ils purent aussi se prévaloir de l’autorité de deux moines français, qui montrèrent d’une manière non équivoque qu’ils mettaient les martyrs de ce temps-là sur la même ligne que ceux des premiers temps de l’Eglise.

Ces deux moines, qui s’appelaient Usuard et Odilard et qui appartenaient à l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, arrivèrent à Cordoue dans l’année 858. Leur abbé Hilduin les avait envoyés à Valence, afin d’y aller chercher le corps de saint Vincent; mais informés en route que le corps de ce martyr avait été transporté à Bénévent, ils craignaient déjà d’être obligés de retourner chez eux sans reliques, lorsqu’ils apprirent à Barcelone qu’il y avait eu récemment des martyrs à Cordoue. «Il vous sera fort difficile de parvenir jusque-là, leur dit-on; mais si vous y réussissez, vous pouvez être certains qu’on vous cédera quelques reliques.»

A cette époque voyager en Espagne, c’était s’exposer à toutes sortes de hasards et de périls. Souvent même il était tout à fait impossible de le faire. Comme les routes étaient infestées par des brigands, ceux qui voulaient se rendre d’un endroit à un autre devaient aller de compagnie et former une caravane; mais les communications étant peu fréquentes, l’occasion de le faire se présentait rarement, et quand les deux moines, qui avaient résolu de braver tous les périls pourvu qu’ils pussent obtenir des reliques, arrivèrent à Saragosse, huit ans s’étaient écoulés sans qu’une caravane fût partie de cette ville pour Cordoue. Heureusement pour eux, le hasard voulut que, dans ce temps-là, une caravane s’apprêtât à se mettre en route. Ils s’y joignirent. Les chrétiens de la ville, persuadés que toute la caravane serait massacrée en traversant quelque gorge étroite dans les montagnes, pleuraient en leur disant adieu; mais l’événement ne justifia point leurs craintes; les deux moines en furent quittes pour les fatigues et l’ennui de la route, et arrivèrent sains et saufs dans la capitale de l’empire musulman, où un diacre de l’église de saint Cyprien leur donna l’hospitalité. Les efforts qu’ils firent pour obtenir des reliques demeurèrent longtemps infructueux. Un personnage influent qui leur portait beaucoup d’intérêt, Léovigild, surnommé Abadsolomes, avait demandé pour eux celles d’Aurelio et de Georges, qui se trouvaient dans le cloître de Pinna-Mellaria[234]; mais les moines de ce cloître y tenaient tant que, sans avoir égard aux ordres formels de l’évêque Saül, ils refusèrent de les céder aux Français; il fallut que l’évêque vînt en personne pour les y contraindre, et même alors ils soutinrent qu’il n’avait pas le droit de les priver de ces reliques.