Part 8
Né à Cordoue de parents nobles et riches, Isaäc avait reçu une éducation soignée. Il connaissait l’arabe à fond, et, fort jeune encore, il avait été nommé _câtib_ (employé dans l’administration) par Abdérame II. Mais à vingt-quatre ans, ayant éprouvé tout à coup des scrupules de conscience, il quitta la cour et la carrière brillante qui s’ouvrait devant lui, pour aller s’ensevelir dans le cloître de Tahanos, que son oncle Jérémie avait fait bâtir à ses frais au nord de Cordoue. Situé entre de hautes montagnes et d’épaisses forêts, ce cloître, où la discipline était beaucoup plus rigoureuse qu’ailleurs, passait avec raison pour le foyer du fanatisme. Isaäc y trouva son oncle, sa tante Elisabeth et plusieurs autres de ses parents, qui tous avaient poussé jusqu’aux dernières limites le sombre génie de l’ascétisme. Leur exemple, la solitude, l’aspect d’une nature triste et sauvage, les jeûnes, les veilles, la prière, les macérations, la lecture de la Vie des Saints, tout cela avait développé dans l’âme du jeune moine un fanatisme qui approchait du délire, lorsqu’il se crut appelé par le Christ à mourir pour sa cause. Il partit donc pour Cordoue, et, se présentant au cadi: «Je voudrais me convertir à votre foi, lui dit-il, si vous vouliez bien m’instruire.--Très-volontiers,» lui répondit le cadi, qui, heureux de pouvoir faire un prosélyte, commença à lui exposer les doctrines de l’islamisme; mais Isaäc l’interrompit au milieu de son discours en s’écriant: «Il a menti, votre prophète, il vous a trompés tous; qu’il soit maudit, l’infâme souillé de tous les crimes, qui a entraîné avec lui tant de malheureux au fond de l’enfer! Pourquoi vous, qui êtes un homme sensé, n’abjurez-vous pas ces doctrines pestilentielles? Pouvez-vous croire aux impostures de Mahomet? Embrassez le christianisme; le salut est là!» Hors de lui-même par l’audace inouïe du jeune moine, le cadi remua les lèvres, mais sans pouvoir articuler une parole, versa des larmes de rage, et appliqua un soufflet sur la joue d’Isaäc.
--Eh quoi! s’écria le moine; tu oses souffleter une figure que Dieu a formée à son image? Tu en rendras compte un jour!
--Calmez-vous, ô cadi, dirent à leur tour les conseillers assesseurs; souvenez-vous de votre dignité, et rappelez-vous que notre loi ne permet pas d’outrager qui que ce soit, pas même celui qui a été condamné à la mort.
--Malheureux, dit alors le cadi en s’adressant au moine, tu es ivre peut-être, ou bien tu as perdu la raison et tu ne sais pas ce que tu dis. Ignores-tu donc que la loi immuable de celui que tu outrages si inconsidérément, condamne à mort ceux qui osent parler de lui de la manière dont tu l’as fait?
--Cadi, répliqua tranquillement le moine, je suis dans mon bon sens et je n’ai pas bu du vin. Brûlant d’amour pour la vérité, j’ai voulu la dire à toi et à ceux qui t’entourent. Condamne-moi à la mort; loin de la craindre, je la désire, car je sais que le Seigneur a dit: «Bienheureux sont ceux qui sont persécutés pour la vérité, car le royaume des cieux est à eux!»
Alors le cadi prit en pitié ce moine fanatique. L’ayant fait mettre en prison, il alla demander au monarque la permission d’appliquer une peine mitigée à cet homme évidemment aliéné d’esprit. Mais Abdérame, exaspéré contre les chrétiens par les honneurs qu’ils avaient rendus au corps de Perfectus, lui ordonna de suivre la rigueur des lois, et, voulant empêcher les chrétiens d’enterrer le corps d’Isaäc avec pompe, il lui enjoignit en outre de prendre soin que ce corps demeurât suspendu pendant quelques jours à un gibet la tête en bas, qu’ensuite il fût brûlé, et que les cendres fussent jetées dans la rivière. Ces ordres furent exécutés (3 juin 851); mais, bien que le monarque eût privé ainsi le cloître de Tabanos de reliques précieuses, les moines s’en dédommagèrent en mettant Isaäc au rang des saints et en racontant des miracles qu’il aurait opérés, non-seulement pendant son enfance, mais même avant de venir au monde[185].
La carrière était maintenant ouverte. Deux jours après le supplice d’Isaäc, le Français Sancho, qui servait dans la garde du sultan et qui avait assisté aux leçons d’Euloge, blasphéma Mahomet et fut décapité[186]. Le dimanche suivant (7 juin), six moines, parmi lesquels on distinguait Jérémie (l’oncle d’Isaäc) et un certain Habentius qui demeurait toujours reclus dans sa cellule, se présentèrent au cadi en criant: «Nous aussi, nous disons ce qu’ont dit nos saints frères, Isaäc et Sancho!» Et, après avoir blasphémé Mahomet, ils ajoutèrent: «Venge maintenant ton prophète! Traite-nous avec la plus grande cruauté!» On leur coupa la tête[187]. Puis Sisenand, prêtre de l’église de saint Aciscle, qui avait été l’ami de deux de ces moines, crut les voir descendre du ciel pour l’inviter à souffrir aussi le martyre: il fit comme eux et fut décapité. Avant de monter sur l’échafaud, il avait exhorté le diacre Paul à suivre son exemple: ce dernier eut la tête tranchée quatre jours après (20 juillet). Ensuite un jeune moine de Carmona, nommé Théodemir, subit le même sort[188].
Onze martyrs en moins de deux mois, c’était pour le parti exalté un triomphe dont il était bien fier; mais les autres chrétiens, qui ne demandaient qu’à vivre en repos, s’inquiétaient avec raison de cet étrange fanatisme, qui aurait peut-être pour résultat que les musulmans se défieraient de tous les chrétiens et se mettraient à les persécuter. «Le sultan, disaient-ils aux exaltés, nous permet l’exercice de notre culte et ne nous opprime pas: à quoi peut donc servir ce zèle fanatique? Ceux que vous appelez des martyrs, ne le sont nullement; ce sont des suicides, et ce qu’ils ont fait leur a été suggéré par l’orgueil, la source de tous les péchés. S’ils avaient connu l’Evangile, ils y auraient lu: «Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent.» Au lieu d’éclater en injures contre Mahomet, ils auraient dû savoir que, selon les paroles de l’apôtre, les médisants n’hériteront point le royaume de Dieu. Les musulmans nous disent: «Si Dieu, voulant montrer que Mahomet n’est point un prophète, eût inspiré à ces fanatiques la résolution qu’ils ont prise, il eût opéré des miracles qui nous auraient convertis à votre foi. Et loin de là, Dieu a toléré que les corps de ces soi-disant martyrs fussent brûlés et que leurs cendres fussent jetées dans la rivière. Votre secte ne tire point d’avantage de ces supplices, et la nôtre n’en souffre aucunement: n’est-ce donc pas une folie que de se suicider de la sorte?» Que devons-nous répondre à ces objections qui ne nous semblent que trop fondées[189]?»
Tel était le langage que tenaient non-seulement les laïques, mais la plupart des prêtres[190]. Euloge se chargea de leur répondre; il se mit à composer son _Mémorial des Saints_, dont le premier livre est une amère et violente diatribe contre ceux qui, «de leur bouche sacrilège, osaient injurier et blasphémer les martyrs[191].» Pour réfuter ceux qui vantaient la tolérance des mécréants, Euloge trace avec les plus sombres couleurs le tableau des vexations dont les chrétiens, et surtout les prêtres, étaient accablés. «Hélas! s’écrie-t-il, si l’Eglise subsiste en Espagne comme un lis entre les épines, si elle brille comme un flambeau au milieu d’un peuple corrompu et pervers, il ne faut pas attribuer ce bienfait à la nation impie à laquelle nous obéissons pour le châtiment de nos péchés, mais à Dieu seul, à lui qui a dit à ses disciples: Je suis toujours avec vous jusques à la fin du monde!» Puis il accumule des citations tirées de la Bible et des légendes, afin de prouver que non-seulement il est permis de s’offrir spontanément au martyre, mais que c’est une œuvre pieuse, méritoire et recommandée par Dieu. «Sachez, dit-il à ses adversaires, sachez, vous, impurs, qui ne craignez pas de rapetisser la gloire des saints, sachez qu’au jugement dernier vous serez confrontés avec eux, et qu’alors vous répondrez devant Dieu de vos blasphèmes!»
De son côté, le gouvernement arabe s’alarma avec raison de cette nouvelle espèce de révolte; car chez les exaltés le fanatisme n’était qu’une face de leur être; il s’y mêlait une ardeur martiale et des désirs presque féroces de vengeance politique[192]. Mais comment empêcher ces insensés de porter eux-mêmes leur tête au bourreau? S’ils blasphémaient Mahomet, il fallait bien les condamner à mort; la loi était inexorable à cet égard. Il n’y avait qu’un seul moyen qui pût être efficace: c’était d’assembler un concile et de lui faire rendre un décret qui défendît aux chrétiens de rechercher ce qu’on appelait le martyre. C’est ce que fit Abdérame II; il convoqua les évêques, et ne pouvant assister en personne à leurs séances, il s’y fit représenter par un chrétien employé dans l’administration.
Euloge et Alvaro ne parlent qu’avec horreur de ce _câtib_, de cet _exceptor_, de cet homme inique, orgueilleux, cruel, riche en vices comme en argent; qui n’était chrétien que de nom, et qui, dès le principe, avait été le détracteur et l’ennemi acharné des martyrs[193]. Ils le haïssent et l’exècrent à un tel point qu’ils évitent soigneusement de prononcer son nom. Ce n’est que par les auteurs arabes[194] que nous savons qu’il s’appelait Gomez, fils d’Antonien, fils de Julien. Doué d’un esprit souple et pénétrant, Gomez, qui, de l’aveu unanime des chrétiens et des musulmans[195], parlait et écrivait l’arabe avec une pureté et une élégance fort remarquables, avait gagné la faveur d’abord de son chef, Abdallâh ibn-Omaiya[196], puis du monarque, et à l’époque dont nous parlons, son influence à la cour était fort grande. Ayant la plus complète indifférence en matière de religion, il méprisait souverainement le fanatisme; cependant, il se serait borné selon toute apparence à lancer des épigrammes et des sarcasmes contre les pauvres fous qui allaient se faire couper la tête sans rime ni raison, s’il n’avait craint que leur folie n’eût pour lui-même les suites les plus fâcheuses. Il croyait déjà s’apercevoir que les musulmans commençaient à traiter les chrétiens avec une certaine froideur voisine de la méfiance; il se demandait avec inquiétude s’ils ne finiraient pas par confondre les chrétiens raisonnables avec les chrétiens fanatiques, et si, dans ce cas, lui et les autres employés chrétiens ne perdraient pas leurs postes lucratifs et même les richesses qu’ils avaient amassées. Au concile, Gomez n’était donc pas seulement l’interprète de la volonté du souverain; son propre intérêt était en jeu et l’obligeait à s’opposer avec vigueur au torrent qui menaçait de l’engloutir.
VIII.
Les séances du concile s’ouvrirent sous la présidence de Reccafred, métropolitain de Séville. Gomez exposa la situation en peignant les suites funestes que pouvait avoir le zèle intempestif de ceux qui insultaient Mahomet, et qui, disait-il, loin d’être des saints, méritaient d’être frappés d’anathème, puisqu’ils exposaient tous leurs coreligionnaires à une terrible persécution. Par conséquent, il pria les évêques de rendre un décret qui improuvât la conduite des soi-disant martyrs et défendît aux fidèles de suivre leur exemple; mais comme, selon toute apparence, cette mesure ne suffirait pas; comme les chefs du parti exalté (parmi lesquels Gomez signalait le prêtre Euloge) pourraient avoir la hardiesse de censurer les actes du concile et d’exciter, en dépit du décret, des personnes simples et crédules à se présenter de nouveau au cadi pour injurier Mahomet--ce qu’il fallait empêcher à tout prix--il pria en outre les évêques de vouloir bien se charger de faire mettre en prison les personnes qu’ils jugeraient dangereuses[197].
Alors Saül, évêque de Cordoue, prit la défense des martyrs. Il s’était rangé du parti des exaltés, moins par conviction, que pour faire oublier ses antécédents qui étaient loin d’être purs. Ayant été élu évêque par le clergé de Cordoue, mais ne pouvant obtenir du monarque qu’il donnât son approbation à ce choix, il avait promis quatre cents pièces d’or aux eunuques du palais, au cas où ils parviendraient à lui faire accorder sa demande, et, les eunuques ayant exigé des garanties, il leur avait passé un acte, écrit en arabe, par lequel il s’engageait à leur payer la somme stipulée sur les revenus des biens de l’évêché, au détriment des prêtres qui seuls avaient le droit de jouir de ces revenus. Les eunuques ayant alors réussi à vaincre la résistance du monarque, ce dernier avait approuvé le choix du clergé[198]; mais depuis lors, Saül, voulant se réhabiliter dans l’opinion des chrétiens rigoureux et austères qui lui reprochaient sans cesse ce marché infâme, avait embrassé avec chaleur les doctrines des enthousiastes. Déjà pendant les funérailles pompeuses de Perfectus, qui avaient donné tant d’ombrage au gouvernement, il n’avait pas craint de marcher à la tête du clergé, et maintenant il se mit à exposer les arguments que la Bible et la Vie des Saints fournissaient aux exaltés pour justifier leurs opinions. Mais les autres évêques ne partageaient pas ses sentiments; au contraire, ils étaient fort disposés à rendre un décret dans le sens indiqué par Gomez. Toutefois ils se trouvaient dans une position assez embarrassante: l’Eglise admettant le suicide et l’ayant canonisé, ils ne pouvaient improuver la conduite des soi-disant martyrs sans condamner en même temps celle des saints des temps primitifs de l’Eglise. N’osant donc pas blâmer en principe cette espèce de suicide, ni même désapprouver la conduite de ceux qui avaient recherché le martyre dans les derniers temps, ils résolurent de défendre aux chrétiens d’aspirer dans la suite à cette mort sacrée. Gomez, qui comprenait leurs scrupules, se contenta de cette décision, d’autant plus que le métropolitain lui promit de prendre des mesures sévères et énergiques contre les agitateurs.
Le décret du concile n’eut pas plus tôt été publié, qu’Euloge et ses amis s’en emparèrent pour le tourner contre ceux qui en étaient les auteurs. «Ce décret, disaient-ils, ne condamne pas les martyrs de cette année; on y lit même que dans la suite il y en aura encore d’autres. Que signifie donc cette défense d’aspirer à la couronne du martyre? Comparée avec le reste du décret, c’est une inconséquence bien singulière, que nous ne pouvons expliquer qu’en la supposant dictée par la peur. Evidemment le concile approuve le martyre, mais sans oser le déclarer ouvertement[199].»
Ainsi ces esprits impétueux et turbulents bravaient avec une arrogance altière l’autorité des évêques. Mais ils n’avaient pas calculé toutes les suites de leur audace, ou bien ils croyaient avoir plus de fermeté et de courage qu’ils n’en avaient réellement; car lorsque le métropolitain Reccafred, fidèle à ses promesses et secondé par le gouvernement, eut ordonné d’emprisonner les chefs du parti, sans en excepter l’évêque de Cordoue, cet ordre causa parmi eux une consternation indicible. Euloge a beau assurer que si lui et ses amis se cachaient, changeaient à chaque instant de demeure, ou prenaient la fuite sous divers déguisements, c’était parce qu’ils ne se sentaient pas encore dignes de mourir en martyrs: le fait est qu’ils tenaient plus à la vie qu’ils ne jugeaient convenable de l’avouer. L’abattement, déjà si grand chez les maîtres,--«une feuille qui tombait nous faisait trembler de crainte,» dit Euloge--était complet chez les disciples. On voyait des laïques et des prêtres, qui auparavant avaient prodigué les louanges aux martyrs, changer de sentiment avec une étonnante rapidité; il y en eut même plusieurs qui abjurèrent le christianisme et se firent musulmans[200].
Malgré les précautions qu’ils prirent, l’évêque de Cordoue et plusieurs prêtres de son parti furent découverts et arrêtés[201]. Euloge eut le même sort. Il travaillait à son Mémorial des Saints, lorsque des agents de police firent irruption dans sa demeure, l’arrêtèrent au milieu de sa famille consternée et le traînèrent en prison[202]. C’est là qu’il retrouva Flora, et voici de quelle manière elle y était venue:
Dans un cloître près de Cordoue, il y avait une jeune religieuse nommée Marie. Elle était la sœur de l’un des six moines qui s’étaient présentés simultanément devant le cadi pour injurier Mahomet et qui avaient été décapités tous les six. Depuis la mort de ce frère bien-aimé, elle était tombée dans une sombre mélancolie, lorsqu’une autre religieuse lui raconta que ce martyr lui était apparu pour lui adresser ces paroles: «Dites à ma sœur Marie qu’elle cesse de pleurer ma perte, car bientôt elle sera avec moi dans le ciel.» A partir de cet instant, Marie ne pleura plus; son parti était pris: elle voulait mourir comme était mort son frère. S’étant donc acheminée vers Cordoue, elle entra pour prier dans l’église de saint Aciscle, qui se trouvait sur sa route, et s’agenouilla à côté d’une jeune fille qui adressait des prières ferventes aux saints. C’était Flora, qui, dans son exaltation, avait quitté son asile et se préparait, elle aussi, à mourir en martyre. Marie, heureuse d’avoir trouvé une compagne, lui fait connaître son dessein. Les deux jeunes filles s’embrassent, elles jurent de ne plus se quitter et de mourir ensemble. «Je vais rejoindre mon frère!» s’écrie l’une. «Et moi, dit l’autre, je serai heureuse auprès de Jésus!» Pleines d’enthousiasme, elles se remettent en route et se rendent auprès du cadi. «Née d’un père païen, lui dit Flora, j’ai été, il y a longtemps déjà, maltraitée par vous de la manière la plus cruelle, parce que je refusais de renier le Christ. Depuis lors j’ai eu la faiblesse de me cacher, mais aujourd’hui, pleine de confiance dans mon Dieu, je n’ai pas craint de me présenter devant vous. Je déclare, avec la même fermeté qu’auparavant, que le Christ est Dieu; je déclare aussi que votre soi-disant prophète est un adultère, un imposteur, un scélérat.» «Et moi, juge, dit à son tour Marie, moi dont le frère était l’un de ces six hommes magnanimes qui ont péri sur l’échafaud parce qu’ils s’étaient moqués de votre faux prophète, je dis, avec la même audace, que le Christ est Dieu et que votre religion a été inventée par le démon!»
Quoique toutes deux eussent mérité la mort, le cadi, touché peut-être de leur jeunesse et de leur beauté, eut pitié d’elles. Il tâcha de leur faire rétracter ce qu’elles venaient de dire, et même lorsqu’il vit ses efforts inutiles, il se contenta de les faire emprisonner.
Dans la prison elles s’étaient d’abord montrées courageuses et fermes; elles priaient, jeûnaient, chantaient les hymnes de l’Eglise et s’abandonnaient à des méditations ascétiques; mais peu à peu elles s’étaient laissé ébranler par les ennuis d’une longue captivité, par les prières de ceux qui voulaient les sauver, et surtout par les menaces du juge, qui, voyant que la mort les effrayait moins que la honte, leur avait annoncé que si elles ne se rétractaient pas, il les livrerait à la prostitution[203]. Euloge arriva à temps pour leur servir d’appui. Sa situation était bien pénible; il avait à supporter une rude épreuve. Encourager celle qu’il aimait sans se l’avouer à monter sur l’échafaud, c’était de quoi faire reculer le désintéressement le plus hardi. Et pourtant, loin de chercher à retenir Flora, à la faire hésiter dans son entraînement, à la détourner de son projet, il employa toute sa rhétorique pour raffermir le courage chancelant de la jeune fille. Qu’on blâme ou qu’on plaigne son aveugle fanatisme, si l’on veut, mais qu’on ne se hâte pas de l’accuser de froideur et de sécheresse! Malgré le calme apparent dont il recouvrait les émotions violentes qu’il éprouvait, son cœur était gonflé de tristesse et d’amertume[204]. Il sentait se ranimer auprès de Flora les impétueuses aspirations d’une âme ardente et impressionnable; l’amour--s’il est permis de donner ce nom à l’alliance immatérielle qu’il avait contractée avec Flora--l’amour luttait chez lui avec la peur de manquer à sa conscience; mais capable de tout sacrifier à la cause dont il s’était fait le champion, il tâchait d’imposer silence aux palpitations de son cœur, et, ne voulant point avouer combien il s’était abusé lui-même sur l’état de ses forces, il cherchait à étourdir sa douleur en se livrant à une activité fébrile. Jour et nuit il lisait et écrivait. Il composa un traité pour persuader à Flora et à sa compagne que rien n’est plus méritoire que d’endurer le martyre[205]. Il acheva son Mémorial des Saints[206], qu’il envoya à Alvaro en le priant de le revoir et de le corriger. Il écrivit une longue lettre à son ami Wiliésind, évêque de Pampelune. Il retrouva même assez de calme et de liberté d’esprit pour composer un traité de métrique. Il le fit parce qu’il voulait réveiller le patriotisme endormi de ses concitoyens en leur inspirant le goût de la littérature ancienne, laquelle, pour la ville qui avait vu naître les deux Sénèque et Lucain, devait être une littérature nationale. Au lieu que les prêtres du temps des Visigoths avaient cru qu’il ne leur était pas permis de cueillir et de respirer des fleurs que l’eau du baptême n’avait pas arrosées[207], Euloge croyait avoir trouvé dans la littérature des Romains un puissant contre-poids à celle des Arabes, dont les Cordouans étaient si engoués. Auparavant déjà il avait été fort heureux de pouvoir leur apporter des manuscrits latins qu’il avait su se procurer en Navarre, des manuscrits de Virgile, d’Horace, de Juvénal[208], et maintenant, frappé du mépris que les hommes de goût témoignaient pour les vers rhythmiques, il voulait enseigner à ses concitoyens les savantes règles de la prosodie latine, afin qu’ils se missent à composer des vers calqués sur ceux du siècle d’Auguste.
Cependant son éloquence avait porté ses fruits. Grâce à elle, Flora et Marie montrèrent dorénavant une fermeté et un enthousiasme qui étonnaient Euloge lui-même, si habitué qu’il fût à l’exaltation mystique. Toujours avide de diviniser ses admirations, il ne voyait plus dans Flora qu’une sainte entourée d’une auréole lumineuse. Le cadi avait fait appeler la jeune enthousiaste à la prière de son frère; il avait tenté pour la sauver un dernier effort, aussi infructueux que les autres. Quand elle fut de retour dans la prison, Euloge alla la voir. «Je croyais voir un ange, dit-il; une clarté céleste l’environnait; son visage rayonnait de joie; déjà elle semblait goûter les joies de la patrie céleste, et le sourire sur les lèvres, elle me raconta ce que le cadi lui avait demandé et ce qu’elle lui avait répondu. Lorsque j’eus entendu ce récit de sa bouche douce comme miel, je tâchai de la confirmer dans sa résolution en lui montrant la couronne qui l’attendait. Je l’adorai, je me prosternai devant cet ange, je me recommandai à ses prières, et ranimé par ses discours, je rentrai moins triste dans mon sombre cachot.» Le jour où Flora et sa compagne moururent sur l’échafaud (24 novembre 851), fut pour Euloge un jour de triomphe. «Mon frère, écrivit-il à Alvaro, le Seigneur nous a accordé une grande grâce et nous sommes dans une grande allégresse. Nos vierges, instruites par nous, au milieu des larmes, dans le verbe de la vie, viennent d’obtenir la palme du martyre. Après avoir vaincu le prince des ténèbres et foulé aux pieds toutes les affections terrestres, elles sont allées joyeusement au-devant de l’époux qui règne dans les cieux. Invitées aux noces par le Christ, elles sont entrées dans le séjour des bienheureux en chantant un cantique nouveau et en disant: «A toi, Seigneur, notre Dieu, l’honneur et la gloire, car tu nous as arrachées à la puissance de l’enfer; tu nous as rendues dignes de la félicité dont jouissent les saints; tu nous as appelées dans ton royaume éternel.» Toute l’Eglise est joyeuse de la victoire qu’elles ont remportée; mais plus que personne j’ai le droit de m’en réjouir, moi qui les ai raffermies dans leur dessein au moment même où elles allaient y renoncer[209].»