Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 2/4 jusqu'a la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-110)

Part 6

Chapter 63,834 wordsPublic domain

Ziryâb alla chercher fortune dans l’Ouest. Arrivé en Afrique, il écrivit à Hacam, le sultan d’Espagne, pour lui dire qu’il désirait s’établir à sa cour, et ce prince fut si charmé de cette lettre que, dans sa réponse, il pressa le musicien de venir tout de suite à Cordoue, en lui promettant un traitement fort considérable. Ziryâb passa donc le détroit de Gibraltar avec ses femmes et ses enfants; mais à peine fut-il débarqué à Algéziras qu’il apprit que Hacam venait de mourir. Fort désappointé par cette nouvelle, il se proposait déjà de retourner en Afrique, lorsque le musicien juif, Mançour, que Hacam avait envoyé à sa rencontre, lui fit abandonner ce projet en lui disant qu’Abdérame II n’aimait pas moins la musique que son père, et que sans doute il récompenserait les artistes avec non moins de générosité. L’événement prouva qu’il ne s’était pas trompé. Instruit de l’arrivée de Ziryâb, Abdérame II lui écrivit pour l’inviter à venir à sa cour, ordonna aux gouverneurs de le traiter avec les plus grands égards, et lui fit offrir par un de ses principaux eunuques des mulets et d’autres présents. Arrivé à Cordoue, Ziryâb fut installé dans une maison superbe. Le sultan lui donna trois jours pour se remettre des fatigues de son voyage; au bout de ce temps, il l’invita à se rendre au palais. Il commença l’entretien en lui faisant connaître les conditions auxquelles il voulait le retenir à Cordoue. Elles étaient magnifiques: Ziryâb aurait une pension réglée de deux cents pièces d’or par mois et quatre gratifications par an, à savoir mille pièces d’or à l’occasion de chacune des deux grandes fêtes musulmanes, cinq cents à la Saint-Jean, et cinq cents au jour de l’an; de plus, il recevrait par an deux cents setiers d’orge et cent setiers de froment; enfin, il aurait l’usufruit d’un certain nombre de maisons, de champs et de jardins, qui représentaient ensemble un capital de quarante mille pièces d’or. Ce ne fut qu’après avoir assuré au musicien une si belle fortune, qu’Abdérame le pria de chanter, et quand Ziryâb eut satisfait à ce désir, le monarque fut enchanté de ses talents au point de ne plus vouloir entendre d’autre chanteur. Il vivait avec lui dans la plus grande intimité, et aimait à s’entretenir avec lui d’histoire, de poésie, de toutes les sciences et de tous les arts; car ce musicien extraordinaire avait des connaissances très-étendues et très-variées. Sans compter qu’il était excellent poète et qu’il savait par cœur les paroles et les airs de dix mille chansons, il avait aussi étudié l’astronomie et la géographie, et rien n’était plus instructif que de l’entendre discourir sur les différents pays et sur les mœurs de leurs habitants. Mais ce qui frappait en lui plus encore que son immense savoir, c’était son esprit, son goût et la suprême distinction de ses manières. Nul n’était rompu comme lui à la causerie étincelante, nul n’avait à un égal degré l’instinct du beau et le sentiment de l’art en toutes choses, nul ne s’habillait avec autant de grâce et d’élégance, nul ne savait aussi bien ordonner une fête ou un dîner. On le considérait comme un homme supérieur, comme un modèle, pour tout ce qui concernait le bon ton, et sous ce rapport il devint le législateur de l’Espagne arabe. Les innovations qu’il fit furent hardies et innombrables; il accomplit une révolution radicale dans les coutumes. Auparavant on portait les cheveux longs et séparés sur le front; on se servait à table de vases d’or ou d’argent et de nappes de lin. Maintenant on portait les cheveux coupés en rond; les vases étaient de verre, les nappes, de cuir: Ziryâb le voulait ainsi. Il prescrivit les différentes espèces de vêtements qu’on devait porter dans chaque saison; il apprit aux Arabes d’Espagne que les asperges sont un mets excellent, ce à quoi ils n’avaient pas encore pensé; plusieurs plats inventés par lui conservèrent son nom; enfin on se modelait sur lui jusque dans les moindres minuties de la vie élégante, et par une fortune peut-être unique dans les annales du monde, le nom de ce charmant épicurien est resté célèbre jusqu’aux derniers temps de la domination musulmane en Espagne, tout comme ceux des savants illustres, des grands poètes, des grands généraux, des grands ministres, des grands princes[132].

Au reste, bien que Ziryâb eût pris un tel ascendant sur l’esprit d’Abdérame, que le peuple s’adressait de préférence à lui alors qu’il voulait faire connaître ses vœux au monarque[133], il ne semble pas s’être mêlé beaucoup de la politique. Il entendait trop bien la vie pour ne pas trouver que discuter les affaires de l’Etat, tramer des complots, ou conduire des négociations à travers les plaisirs d’une fête, c’étaient choses du plus mauvais ton. Il abandonnait donc ces choses-là à la sultane Taroub et à l’eunuque Naçr[134]. Taroub était une âme égoïste et aride, faite pour l’intrigue et dévorée par la soif de l’or. Elle vendait, non pas son amour, ces femmes n’en ont pas, mais sa possession, tantôt pour un collier d’un prix fabuleux, tantôt pour des sacs d’argent que son mari faisait placer contre sa porte lorsqu’elle refusait de l’ouvrir[135]. Dure, avide, politique, elle était intimement liée avec un homme tout semblable, le perfide et cruel Naçr. Fils d’un Espagnol qui ne parlait pas même l’arabe[136], cet eunuque haïssait les chrétiens vraiment pieux avec toute la haine d’un apostat.

Voilà ce qu’était la cour à cette époque. Quant au pays, il était loin d’être tranquille. Dans la province de Murcie, il y eut une guerre, qui dura sept ans, entre les Yéménites et les Maäddites. Mérida était presque toujours en révolte; les chrétiens de cette ville étaient en correspondance avec Louis-le-Débonnaire et se concertaient avec lui[137]. Tolède se révolta aussi, et dans le voisinage de cette ville il y eut une véritable jacquerie.

Peu d’années après la journée de la fosse, les Tolédans avaient recouvré leur indépendance et détruit le château d’Amrous. Pour ressaisir cette proie, Hacam avait de nouveau employé la ruse. Etant parti de Cordoue sous le prétexte de faire une razzia dans la Catalogne, il avait établi son camp dans le district de Murcie; puis, informé par ses espions que les Tolédans se croyaient si peu menacés qu’ils négligeaient même de fermer les portes de leur ville pendant la nuit, il était arrivé tout à coup devant une porte, et, comme il l’avait trouvée ouverte, il était devenu maître de la cité sans coup férir. Alors il avait fait brûler toutes les maisons dans la partie élevée de la ville[138]. Parmi ces maisons se trouvait celle d’un jeune renégat nommé Hâchim. Cet homme vint à Cordoue dans un dénûment complet. Pour gagner sa vie, il se fit forgeron. Puis, brûlant du désir de venger ses propres injures et celles de ses concitoyens, il forma un complot avec les ouvriers de Tolède, et quitta Cordoue pour se rendre de nouveau dans sa ville natale, où il se mit à la tête de la populace, laquelle chassa les soldats et les partisans d’Abdérame II (829). Ensuite Hâchim se mit à parcourir le pays avec sa bande, en pillant et en brûlant les villages habités par des Arabes ou par des Berbers. Chaque jour cette bande devenait plus formidable; les ouvriers, les paysans, les esclaves, les aventuriers de toute espèce affluaient de toute part pour se joindre à elle. Sur l’ordre d’Abdérame, le gouverneur de la frontière, Mohammed ibn-Wasîm, fit marcher des troupes contre ces brigands; mais elles furent forcées à la retraite, et pendant une année entière, le Forgeron put continuer impunément ses dévastations. A la fin le gouverneur, qui avait reçu des renforts et que le sultan avait fortement réprimandé sur son inaction, reprit l’offensive, et cette fois avec plus de succès. Après un combat qui dura plusieurs jours, la bande, qui avait perdu son chef, fut dispersée[139].

Cependant Tolède était encore libre. Dans l’année 834, le sultan fit assiéger cette ville par le prince Omaiya; mais les Tolédans repoussèrent victorieusement les attaques de ce général, de sorte qu’Omaiya, après avoir ravagé les campagnes environnantes, fut obligé de lever le siége et de retourner à Cordoue. Les Tolédans, quand ils virent s’éloigner l’armée ennemie, résolurent de la harceler pendant sa retraite; mais Omaiya avait laissé à Calatrava un corps de troupes commandé par le renégat Maisara, et ce capitaine, informé du dessein des Tolédans, leur dressa une embuscade. Attaqués à l’improviste, les Tolédans essuyèrent une terrible déroute. Selon la coutume, les soldats de Maisara présentèrent à leur capitaine les têtes des ennemis tués pendant la mêlée; mais l’amour de sa nation ne s’était pas éteint dans le cœur du renégat. A la vue de ces têtes mutilées, ses sentiments patriotiques se réveillèrent avec force, et, se reprochant amèrement son dévoûment aux oppresseurs de sa patrie, il expira, peu de jours après, de honte et de douleur.

Toutefois, quoique le sultan pût causer de temps en temps du dommage à Tolède, il ne put l’asservir tant que la concorde y régna. Malheureusement elle disparut. Nous ignorons ce qui se passa dans la ville; mais ce qui y arriva plus tard, dans l’année 873, nous fait soupçonner que la discorde y éclata entre les renégats et les chrétiens. Un chef tolédan, qui portait le nom d’Ibn-Mohâdjir et qui semble avoir été un renégat, quitta Tolède avec ses partisans et vint offrir ses services au commandant de Calatrava (836), qui accepta sa proposition avec empressement. D’après les conseils des émigrés, on résolut d’investir et d’affamer la ville, et le prince Walîd, frère du sultan, fut chargé de la direction du siége. Ce siége avait déjà duré une année, pendant laquelle la famine avait fait de grands ravages dans la ville, lorsqu’un parlementaire, envoyé par le général arabe, vint conseiller aux Tolédans de se rendre, attendu qu’ils seraient forcés de le faire bientôt et qu’il valait mieux profiter du moment où ils pouvaient encore prétendre à obtenir des conditions. Les Tolédans s’y refusèrent. Malheureusement pour eux, le parlementaire, qui avait été témoin de leur courage, l’avait été aussi de leur état malheureux et de leur faiblesse. De retour auprès de son général, il le pressa de donner un assaut vigoureux. Walîd le fit, et Tolède fut prise d’assaut, après avoir joui, pendant environ huit années, d’une complète indépendance (16 juin 857). Les annalistes ne nous apprennent pas de quelle manière le sultan traita les habitants de la ville; ils disent seulement qu’Abdérame se fit donner des otages et qu’il fit rebâtir le château d’Amrous[140].

Dans les dernières années du règne d’Abdérame, les chrétiens de Cordoue tentèrent une révolte d’une nature tout à fait exceptionnelle. C’est sur elle que nous allons appeler l’attention de nos lecteurs. Les auteurs latins du milieu du IXe siècle nous fournissent beaucoup d’indications, non-seulement sur cette révolte, mais encore sur le mode d’existence, les sentiments et les idées des chrétiens de Cordoue, et nous nous attacherons à reproduire fidèlement les détails pleins d’intérêt qu’ils nous donnent.

VI.

Une grande partie et la partie la plus éclairée des chrétiens de Cordoue ne se plaignaient pas de leur sort; on ne les persécutait pas, on leur permettait le libre exercice de leur religion, et cela leur suffisait[141]. Plusieurs d’entre eux servaient dans l’armée; d’autres avaient des emplois lucratifs à la cour ou dans les palais des riches seigneurs arabes[142]. Ils imitaient leurs maîtres dans tout ce qu’ils leur voyaient faire: un tel entretenait un harem[143], tel autre s’adonnait à un vice abominable, malheureusement fréquent dans les pays orientaux[144]. Fascinés par l’éclat de la littérature arabe, les hommes de goût avaient pris en pitié la littérature latine et n’écrivaient que dans la langue des vainqueurs. Un auteur de cette époque, meilleur patriote que la plupart de ses concitoyens, s’en plaint amèrement. «Mes coreligionnaires, dit-il, aiment à lire les poèmes et les romans des Arabes[145]; ils étudient les écrits des théologiens et des philosophes musulmans, non pour les réfuter, mais pour se former une diction arabe correcte et élégante. Où trouver aujourd’hui un laïque qui lise les commentaires latins sur les saintes Ecritures? Qui d’entre eux étudie les Evangiles, les prophètes, les apôtres? Hélas! tous les jeunes chrétiens qui se font remarquer par leurs talents, ne connaissent que la langue et la littérature arabes; ils lisent et étudient avec la plus grande ardeur les livres arabes; ils s’en forment à grands frais d’immenses bibliothèques, et proclament partout que cette littérature est admirable. Parlez-leur, au contraire, de livres chrétiens: ils vous répondront avec mépris que ces livres-là sont indignes de leur attention. Quelle douleur! les chrétiens ont oublié jusqu’à leur langue, et sur mille d’entre nous vous en trouverez à peine un seul qui sache écrire convenablement une lettre latine à un ami. Mais s’il s’agit d’écrire en arabe, vous trouverez une foule de personnes qui s’expriment dans cette langue avec la plus grande élégance, et vous verrez qu’elles composent des poèmes, préférables, sous le point de vue de l’art, à ceux des Arabes eux-mêmes[146].» Au reste, cette prédilection pour la littérature arabe et cet abandon presque général de la littérature latine n’ont rien qui doive nous surprendre. On ne possédait plus à Cordoue les ouvrages des grands poètes de l’antiquité[147]; les livres de théologie avaient peu d’attrait pour les gens du monde, et la littérature contemporaine était marquée des signes de l’extrême décadence littéraire. On faisait encore des vers latins, mais, comme on avait oublié les règles de la quantité[148], c’étaient des vers rimés, dits _rhythmiques_[149], dans lesquels on ne faisait attention qu’à l’accent et qui d’ailleurs étaient écrits d’un style à la fois prétentieux et négligé.

Plus qu’à demi arabisés, les chrétiens de Cordoue s’accommodaient donc fort bien de la domination étrangère. Mais il y avait des exceptions à cette règle. Le sentiment de la dignité nationale et le respect de soi-même n’étaient pas éteints dans tous les cœurs. Quelques esprits généreux, qui dédaignaient de se pousser et de s’installer, à force d’impudence ou d’habileté, dans les palais des grands, frémissaient d’indignation en songeant que leur ville natale, qui portait encore avec orgueil son ancien titre de _Patricienne_, était maintenant la résidence d’un sultan[150]; ils enviaient le bonheur des petits Etats du nord de l’Espagne, qui avaient à soutenir, il est vrai, une guerre continuelle, mais qui, libres du joug arabe, étaient du moins gouvernés par des princes chrétiens[151]. A ces regrets patriotiques se joignaient parfois des griefs très-réels. Les sultans donnaient de temps en temps des ordres qui devaient blesser profondément la fierté et les convictions religieuses des chrétiens. Ainsi ils avaient déclaré la circoncision obligatoire pour eux comme pour les musulmans[152]. Mais les prêtres surtout étaient mécontents. Ils avaient pour les musulmans une haine instinctive et d’autant plus forte qu’ils avaient des idées tout à fait fausses sur Mahomet et sur les doctrines qu’il avait prêchées. Vivant au milieu des Arabes, rien ne leur eût été plus facile que de s’instruire à ce sujet; mais, refusant obstinément de puiser aux sources qui se trouvaient à leur portée, ils se plaisaient à croire et à répéter toutes les fables absurdes que l’on débitait ailleurs sur le Prophète de la Mecque. Ce n’est pas dans les écrits arabes qu’Euloge, un des prêtres les plus instruits de cette époque et sans doute assez familiarisé avec l’arabe pour pouvoir lire couramment un ouvrage historique écrit dans cette langue, va puiser des renseignements sur la vie de Mahomet; au contraire, c’est dans un manuscrit latin que le hasard lui fait tomber sous les mains dans un cloître de Pampelune. On y lisait, entre autres choses, que Mahomet, sentant sa fin approcher, avait prédit que, le troisième jour après sa mort, les anges viendraient le ressusciter. Par conséquent, lorsque l’âme de Mahomet «fut descendue aux enfers,» ses disciples veillèrent assidûment auprès du cadavre en attendant le miracle; mais à la fin du troisième jour, ne voyant pas venir les anges et croyant que leur présence auprès du cadavre, qui exhalait déjà une odeur fétide, les en empêchait, ils s’en allèrent. Alors, au lieu d’anges, arrivèrent des chiens[153], qui se mirent à dévorer une partie du cadavre. Ce qui en restait fut enseveli par les musulmans, qui, pour se venger des chiens, résolurent de tuer chaque année un grand nombre de ces animaux.... «Voilà, s’écrie Euloge, voilà les miracles du prophète des musulmans[154]!» Et l’on ne connaissait pas mieux les doctrines de Mahomet. Que les prêtres, nourris d’idées ascétiques et auxquels il n’était pas permis d’être émus de l’amour d’une femme, aient été choqués par la polygamie qu’il avait autorisée, et surtout par ses idées sur le paradis céleste avec ses belles vierges[155], rien de plus naturel; mais ce qui est singulier, c’est qu’ils s’imaginaient que Mahomet avait prêché précisément le contraire de ce qu’avait prêché le Christ. «Cet adversaire de notre Sauveur, dit Alvaro, a consacré le sixième jour de la semaine (lequel, à cause de la passion de notre Seigneur, doit être un jour de deuil et de jeûne) à la bonne chère et à la débauche. Le Christ a prêché la chasteté à ses disciples; lui, il a prêché aux siens les plaisirs grossiers, les voluptés immondes, l’inceste. Le Christ a prêché le mariage; lui, le divorce. Le Christ a recommandé la sobriété et le jeûne; lui, les festins et les plaisirs de la table[156].» «Le Christ, dit ensuite Alvaro--et il serait difficile de trouver dans le Nouveau Testament les paroles qu’il prête ici au Seigneur--le Christ ordonne que, pendant les jours du jeûne, l’on s’abstienne de son épouse légitime; lui, il consacre surtout ces jours-là aux plaisirs charnels[157].» Pour peu qu’Alvaro eût été au courant de ce qui se passait alors à la cour, il aurait su que Yahyâ avait imposé une rude pénitence à Abdérame II, lorsque ce monarque eut enfreint les ordres de Mahomet sur l’abstinence des femmes pendant le mois du jeûne[158].

Ainsi les prêtres se faisaient une idée tout à fait fausse de la religion mahométane. Ceux de leurs coreligionnaires qui la connaissaient mieux, avaient beau leur dire que Mahomet avait prêché une morale pure[159]: c’était peine perdue, et les gens d’Eglise continuaient à mettre l’islamisme sur la même ligne que le paganisme romain, à le considérer comme une idolâtrie inventée par le diable[160]. Mais ce n’est pas dans la religion musulmane qu’il faut chercher le motif principal de leur aversion; c’est dans le caractère des Arabes. Ce peuple, qui joignait à une gaîté franche et vive une sensualité raffinée, devait inspirer aux prêtres, qui aimaient les retraites éternelles et profondes, les grands renoncements et les terribles expiations, une répugnance extrême et invincible. En outre, les prêtres étaient accablés de vexations continuelles. Si les musulmans des hautes classes étaient trop éclairés et trop bons politiques pour insulter les chrétiens à cause de leur religion, la populace était intolérante comme elle l’est partout. Quand elle voyait un prêtre se montrer dans la rue, elle se mettait à crier: «voilà le fou!» et à chanter une chanson dont le sujet était un éloge ironique de la croix, tandis que les petits garçons jetaient des pierres et des pots à la tête du prêtre. Pendant les enterrements, les prêtres entendaient dire: «Allah, n’ayez point pitié d’eux!» et en même temps les ordures et les cailloux pleuvaient sur le convoi. Quand les cloches des églises sonnaient aux heures canoniques, les musulmans disaient en secouant la tête: «Peuple simple et malheureux qui se laisse tromper par ses prêtres! Quelle folie que de croire aux mensonges qu’ils débitent! Qu’Allâh maudisse ces imposteurs!» Pour plusieurs musulmans, les chrétiens, ou du moins leurs prêtres, étaient un objet de dégoût; quand ils avaient à leur parler, ils se tenaient à distance pour ne pas frôler leurs vêlements[161]. Et pourtant ces malheureux, qui faisaient horreur, qu’on considérait comme impurs, dont on fuyait le contact comme celui d’un pestiféré, et qui voyaient s’accomplir les paroles que Jésus avait adressées à ses disciples quand il leur disait: «Vous serez haïs de tous à cause de mon nom,» se rappelaient fort bien qu’au temps où la religion chrétienne dominait dans le pays et où d’admirables églises s’élevaient partout, leur ordre avait été l’ordre le plus puissant dans l’Etat[162]!

Blessés dans leur orgueil, exaspérés par les outrages qu’ils recevaient, et poussés par un fébrile besoin d’activité, les prêtres, les moines et le petit nombre de laïques qui pensaient comme eux, ne se résignèrent pas à souffrir en silence, à faire de stériles vœux, à se déchirer les entrailles de colère. Dans les villes assez éloignées du centre de la domination musulmane pour pouvoir arborer avec succès le drapeau de la révolte, ces hommes ardents et passionnés auraient été soldats; dans les montagnes, ils auraient mené la vie indépendante de partisans et de bandits, et, soldats à Tolède ou guerrillas dans la Sierra de Malaga, ils auraient soutenu contre les musulmans une guerre à outrance. Dans la résidence du sultan, où une révolte à main armée était impossible, ils se firent martyrs.

Pour se soustraire aux insultes de la populace, les prêtres ne quittaient leurs demeures que dans le cas de nécessité absolue[163]. Souvent aussi ils se faisaient malades et restaient tout le jour au lit, afin d’être dispensés de payer la capitation, réclamée par le trésor public à la fin de chaque mois[164]. Se condamnant ainsi à de longues réclusions, à une vie solitaire, contemplative, toujours repliée sur elle-même, ils amassaient en silence, et avec une sorte de volupté, des trésors de haine; ils se sentaient heureux de haïr chaque jour davantage et de charger leur mémoire de griefs nouveaux. Après le coucher du soleil, ils se levaient. Alors ils se mettaient à lire, dans le silence solennel et mystérieux de la nuit, à la faible et indécise lueur d’une lampe[165], certaines parties de la Bible, surtout le dixième chapitre de saint Matthieu, les Pères de l’Eglise et la Vie des Saints; c’étaient à peu près les seuls livres qu’ils connussent. Ils lisaient que le Christ avait dit: «Allez, et enseignez toutes les nations. Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le dans la lumière; ce que je vous dis à l’oreille, prêchez-le sur les maisons. Je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. Vous serez menés devant les gouverneurs, et même devant les rois, à cause de moi, pour leur rendre témoignage de moi. Ne craignez point ceux qui tuent le corps, mais qui ne peuvent tuer l’âme; craignez plutôt celui qui peut perdre et l’âme et le corps, en les jetant dans la géhenne[166]!» Ils lisaient encore chez de grands docteurs, que ceux-là surtout entreront dans la béatitude des élus, qui, lorsque se cacher ne serait pas un crime, s’offrent spontanément au martyre[167]. Mais ce qui enflammait principalement l’imagination maladive des prêtres, c’était l’exemple de ces saints hommes qui avaient été éprouvés par la persécution des païens, et qui, loin d’éviter le martyre, avaient été avides de cette mort sacrée[168]. Vivant dans l’admiration assidue de ces héros de la foi, ils sentaient frémir dans leur âme le besoin impérieux de les imiter. Ils regrettaient de ne pas être persécutés, et appelaient de tous leurs vœux l’occasion de faire un grand acte de foi, comme tant d’autres fidèles serviteurs de Dieu l’avaient trouvée dans les premiers temps de l’Eglise.

Ce parti exalté et fanatique obéissait à l’impulsion de deux hommes remarquables. C’étaient le prêtre Euloge et le laïque Alvaro.