Part 3
En général, la conquête ne fut pas une grande calamité. Au commencement, il est vrai, il y eut un temps d’anarchie, comme à l’époque de l’invasion des Germains. Les musulmans pillèrent en plusieurs endroits, brûlèrent quelques villes, pendirent des patriciens qui n’avaient pas eu le temps de se sauver, et tuèrent des enfants à coups de poignard; mais le gouvernement arabe réprima bientôt ces désordres et ces atrocités, et quand la tranquillité fut rétablie, la population énervée de ce temps-là subit son sort sans trop de murmures. Et en vérité, la domination arabe fut pour le moins aussi tolérable que celle des Visigoths l’avait été. Les conquérants laissèrent aux vaincus leurs lois et leurs juges; ils leur donnèrent des comtes ou gouverneurs de leur nation, qui étaient chargés de percevoir les impôts qu’ils avaient à payer et de régler les différends qui pouvaient s’élever entre eux. Les terres des districts conquis de vive force, de même que celles qui avaient appartenu à l’Eglise ou à des patriciens qui s’étaient retirés dans le nord, furent divisées entre les conquérants; mais les serfs qui y habitaient y restèrent. C’était dans la nature des choses, et les Arabes en agissaient partout ainsi. Les indigènes seuls connaissaient les procédés de l’agriculture[50], et d’ailleurs les conquérants étaient beaucoup trop fiers pour s’en occuper. On imposa donc aux serfs l’obligation de cultiver les terres comme par le passé et de rendre au propriétaire musulman quatre cinquièmes des récoltes et des autres produits de la terre. Ceux qui demeuraient sur le domaine de l’Etat--et ils étaient nombreux, car le domaine comprenait la cinquième partie des terres confisquées--ne devaient céder que la troisième partie des récoltes. Au commencement ils la cédaient au trésor; mais dans la suite cet état de choses se modifia. On forma des fiefs d’une partie du domaine, et ces fiefs furent donnés aux Arabes qui vinrent s’établir plus tard en Espagne, à ceux qui accompagnaient Samh et aux Syriens qui arrivèrent avec Baldj. Les cultivateurs chrétiens, toutefois, ne perdirent rien à cette mesure; la seule différence pour eux, c’était qu’au lieu de donner à l’Etat la troisième partie des produits du sol, ils devaient la donner aux feudataires. Quant aux autres chrétiens, leur position dépendait des traités qu’ils avaient pu obtenir, et quelques-uns de ces traités étaient fort avantageux. Ainsi les habitants de Mérida qui se trouvaient dans la ville au moment de la capitulation, conservèrent tous leurs biens; ils ne cédèrent que les propriétés et les ornements des églises. Dans la province dont Théodemir était gouverneur et qui comprenait entre autres villes celles de Lorca, de Mula, d’Orihuela et d’Alicante, les chrétiens ne cédèrent absolument rien. Ils s’engagèrent seulement à payer un tribut, partie en argent, partie en nature[51]. En général on peut dire que les chrétiens conservèrent la plupart de leurs biens. Ils obtinrent en outre le droit de les aliéner, droit qu’ils n’avaient pas eu du temps des Visigoths. De leur côté, ils étaient obligés de payer à l’Etat la capitation qui était de quarante-huit dirhems pour les riches, de vingt-quatre pour la classe moyenne, et de douze dirhems pour ceux qui vivaient d’un travail manuel[52]. Elle se payait par douzièmes, à la fin de chaque mois lunaire[53]; mais les femmes, les enfants, les moines, les estropiés, les aveugles, les malades, les mendiants et les esclaves en étaient exempts. En outre, les propriétaires devaient payer le _kharâdj_, c’est-à-dire un impôt sur les productions qui se réglait sur la nature du sol de chaque contrée, mais qui s’élevait ordinairement à vingt pour cent. La capitation cessait pour celui qui embrassait l’islamisme; le _kharâdj_, au contraire, continuait, nonobstant la conversion du propriétaire.
En comparaison de ce qu’elle avait été, la condition que les musulmans firent aux chrétiens n’était donc pas trop dure. Joignez-y que les Arabes étaient fort tolérants. En matière de religion, ils ne violentaient personne. Qui plus est, le gouvernement, à moins qu’il ne fût très-pieux (et c’était l’exception), n’aimait pas que les chrétiens se fissent musulmans: le trésor y perdait trop[54]. Aussi les chrétiens ne se montrèrent pas ingrats. Ils surent gré aux conquérants de leur tolérance et de leur équité; ils préféraient leur domination à celle des Germains, à celle des Francs par exemple[55], et dans tout le cours du VIIIe siècle les révoltes furent très-rares; les chroniqueurs n’en ont enregistré qu’une seule, celle des chrétiens de Béja, et encore semble-t-il que ceux-ci ne furent que les instruments d’un chef arabe ambitieux[56]. Même les prêtres, dans les premiers temps du moins, n’étaient pas trop mécontents, quoiqu’ils eussent le plus de motifs pour l’être. On peut se faire une idée de leur manière de voir, quand on lit la chronique latine qui a été écrite à Cordoue en 754 et que l’on attribue, mais à tort, à un certain Isidore de Béja. Quoique homme d’église, l’auteur de cette chronique est beaucoup plus favorable aux musulmans qu’aucun autre écrivain espagnol antérieur au XIVe siècle. Ce n’est pas qu’il manque de patriotisme; au contraire, il déplore les malheurs de l’Espagne, et la domination arabe est pour lui la domination des barbares, _efferum imperium_; mais s’il hait les conquérants, il hait en eux des hommes d’une autre race bien plus que des hommes d’une autre religion. Les actes qui auraient fait bondir d’indignation les ecclésiastiques d’une autre époque, ne lui arrachent pas un mot de blâme. Il raconte, par-exemple, que la veuve du roi Roderic épousa Abdalazîz, le fils de Mousâ; mais il ne se scandalise pas de ce mariage, il semble le trouver tout à fait naturel.
Sous certains rapports, la conquête arabe fut même un bien pour l’Espagne: elle produisit une importante révolution sociale, elle fit disparaître une grande partie des maux sous lesquels le pays gémissait depuis des siècles.
Le pouvoir des classes privilégiées, du clergé et de la noblesse, était amoindri, presque anéanti, et comme les terres confisquées avaient été partagées entre un très-grand nombre d’individus, on avait, comparativement du moins, la petite propriété. C’était un grand bonheur, et ce fut une des causes de l’état florissant de l’agriculture dans l’Espagne arabe. D’un autre côté, la conquête avait amélioré la condition des classes serviles. L’islamisme était bien plus favorable à l’émancipation des esclaves que le christianisme tel que l’entendaient les évêques du royaume visigoth. Parlant au nom de l’Eternel, Mahomet avait ordonné de permettre aux esclaves de se racheter. Affranchir un esclave était une bonne œuvre, et plusieurs délits pouvaient s’expier de cette manière. Aussi l’esclavage chez les Arabes n’était ni dur ni long. Souvent l’esclave était déclaré libre après quelques années de service, surtout quand il avait embrassé l’islamisme. Le sort des serfs qui se trouvaient sur les terres des musulmans s’améliora aussi. Ils devinrent en quelque sorte des fermiers et ils jouirent d’une certaine indépendance, car, comme leurs maîtres ne daignaient pas s’occuper des travaux agricoles, ils avaient toute liberté de cultiver la terre comme ils l’entendaient. Quant aux esclaves et aux serfs des chrétiens, la conquête leur fournit, pour recouvrer la liberté, un moyen très-facile. A cet effet ils n’avaient qu’à s’enfuir sur la propriété d’un musulman et à prononcer ces paroles: «Il n’y a qu’un seul Dieu et Mahomet est l’envoyé de Dieu.» Dès lors ils étaient musulmans et «affranchis d’Allah,» comme disait Mahomet. Nombre de serfs devinrent libres de cette manière, et il ne faut pas s’étonner de la facilité avec laquelle ils abandonnèrent le christianisme. Malgré le pouvoir illimité dont le clergé avait joui du temps des Visigoths, cette religion n’avait pas poussé en Espagne des racines bien profondes. Presque entièrement païenne à l’époque où Constantin fit du christianisme la religion de l’Etat, l’Espagne était demeurée si longtemps fidèle à l’ancien culte que, du temps de la conquête arabe, le paganisme et le christianisme se disputaient encore le terrain, et que les évêques se voyaient forcés de fulminer des menaces et de prendre des mesures énergiques contre les adorateurs des faux dieux[57]. Chez ceux qui se disaient chrétiens, le christianisme était plus sur les lèvres qu’au fond du cœur. Les descendants des Romains avaient conservé quelque chose du scepticisme de leurs ancêtres; ceux des Goths s’intéressaient si peu aux questions religieuses, que d’Ariens ils étaient devenus catholiques aussitôt que le roi Reccared leur en eut donné l’exemple. Distraits par d’autres soins, les riches prélats du royaume visigoth, qui avaient à réfuter des hétérodoxes, à discuter des dogmes et des mystères, à gouverner l’Etat, à persécuter les juifs, n’avaient pu trouver le loisir «de se faire petits avec les petits, de murmurer avec eux les premières paroles de la vérité, de même qu’un père se plaît à bégayer les premiers mots avec son enfant,» comme disait saint Augustin, et s’ils avaient fait accepter le christianisme, ils ne l’avaient pas fait aimer. Il n’est donc pas étrange que les serfs n’aient pu résister à la tentation alors que les conquérants leur offraient la liberté à condition qu’ils embrasseraient l’islamisme. Quelques-uns de ces infortunés étaient encore païens; les autres connaissaient si peu le christianisme, l’éducation religieuse qu’ils avaient pu recevoir avait été si élémentaire ou plutôt si nulle, que le mystère catholique et le mystère musulman étaient également impénétrables pour eux[58]; mais ce qu’ils ne savaient et ne comprenaient que trop, c’est que les prêtres avaient cruellement trompé les espérances d’affranchissement qu’ils leur avaient inspirées un jour, et ce qu’ils voulaient, c’était de secouer, à quelque prix que ce fût, le joug sous lequel ils gémissaient. Ils ne furent pas les seuls, du reste, qui abandonnassent l’ancien culte. Beaucoup de patriciens en firent de même, soit pour ne pas être obligés de payer la capitation, soit pour conserver leurs biens alors que les Arabes se mirent à violer les traités, soit enfin parce qu’ils croyaient en toute sincérité à l’origine divine de l’islamisme.
Nous n’avons parlé jusqu’ici que de l’amélioration que la conquête arabe produisit dans l’état social du pays; mais pour être juste, nous devons ajouter que, si cette conquête était un bien sous beaucoup de rapports, elle était un mal sous d’autres. Ainsi le culte était libre, mais l’Eglise ne l’était pas; elle était soumise à une dure et honteuse servitude. Le droit de convoquer des conciles, ainsi que celui de nommer et de déposer les évêques, avait passé des rois visigoths[59] aux sultans arabes[60], de même que dans le nord il passa aux rois des Asturies[61], et ce droit fatal, confié à un ennemi de la religion chrétienne, fut pour l’Eglise une source intarissable de maux, d’opprobres et de scandales. Quand il y avait des évêques qui ne voulaient pas assister à un concile, les sultans faisaient siéger à leur place des juifs et des musulmans[62]. Ils vendaient la dignité d’évêque au plus offrant et dernier enchérisseur, de sorte que les chrétiens devaient confier leurs intérêts les plus chers et les plus sacrés à des hérétiques, à des libertins qui, même pendant les fêtes les plus solennelles de l’Eglise, assistaient aux orgies des courtisans arabes, à des incrédules qui niaient publiquement la vie future, à des misérables qui, non contents de se vendre eux-mêmes, vendaient encore leur troupeau[63]. Une fois les employés du fisc se plaignaient de ce que plusieurs chrétiens de Malaga réussissaient à se soustraire à la capitation en se tenant cachés. Alors Hostegesis, l’évêque de ce diocèse, promit de leur procurer une liste complète des contribuables. Il tint sa parole. Pendant sa tournée annuelle, il pria ses diocésains de lui faire connaître leurs noms, ainsi que ceux de leurs parents et de leurs amis; il voulait, disait-il, les inscrire sur un rôle, afin de pouvoir prier Dieu pour chacune de ses ouailles. Les chrétiens, qui ne se méfiaient pas de leur pasteur, tombèrent dans le piége. Dès lors personne ne put plus se soustraire à la capitation: grâce au registre de l’évêque, les percepteurs connaissaient tous les contribuables[64].
D’un autre côté, les Arabes, quand ils eurent affermi leur domination, observaient les traités avec moins de rigueur qu’à l’époque où leur pouvoir était encore chancelant. C’est ce qu’on éprouva, par exemple, à Cordoue. Dans cette ville les chrétiens n’avaient conservé que la cathédrale, dédiée à saint Vincent; toutes les autres églises avaient été détruites, mais la possession de la cathédrale leur avait été garantie par un traité. Pendant plusieurs années ce traité fut observé[65]; mais Cordoue ayant reçu un surcroît de population par l’arrivée des Arabes de Syrie et les mosquées étant devenues trop petites, les Syriens furent d’opinion qu’il fallait faire dans cette cité ce que l’on avait fait à Damas[66], à Emèse[67] et dans d’autres villes de leur patrie, où l’on avait ôté aux chrétiens la moitié de leurs cathédrales pour en faire des mosquées. Le gouvernement ayant approuvé cette manière de voir, les chrétiens furent forcés de céder la moitié de la cathédrale. C’était évidemment une spoliation, une infraction au traité. Plus tard, dans l’année 784, Abdérame Ier voulut que les chrétiens lui vendissent l’autre moitié. Ils refusèrent fermement de le faire, en disant que, s’ils le faisaient, ils n’auraient plus un seul édifice où ils pussent exercer leur culte. Abdérame insista cependant, et l’on en vint à une transaction: les chrétiens cédèrent la cathédrale pour la somme de cent mille dinars[68], après avoir obtenu la permission de rebâtir les églises qui avaient été détruites[69]. Cette fois Abdérame avait donc été équitable; mais il ne le fut pas toujours, car ce fut lui qui viola le traité que les fils de Witiza avaient conclu avec Târic et que le calife avait ratifié. Il confisqua les terres d’Ardabast, l’un de ces princes, uniquement parce qu’il les trouvait trop vastes pour un chrétien[70]. D’autres traités furent modifiés ou changés d’une manière tout à fait arbitraire, de sorte qu’au IXe siècle il en restait à peine quelques traces. En outre, comme les docteurs enseignaient que le gouvernement devait manifester son zèle pour la religion en élevant le taux des tributs dont les chrétiens étaient chargés[71], on leur imposa tant de contributions extraordinaires, que déjà au IXe siècle plusieurs populations chrétiennes, celle de Cordoue entre autres, étaient pauvres ou malaisées[72]. En d’autres mots, il arriva en Espagne ce qui arriva dans tous les pays que les Arabes avaient conquis: leur domination, de douce et d’humaine qu’elle avait été au commencement, dégénéra en un despotisme intolérable. Dès le IXe siècle, les conquérants de la Péninsule suivaient à la lettre le conseil du calife Omar, qui avait dit assez crûment: «Nous devons _manger_ les chrétiens et nos descendants doivent manger les leurs tant que durera l’islamisme[73]».
Cependant ce n’étaient pas les chrétiens qui se plaignaient le plus de la domination arabe, un siècle après la conquête. Les plus mécontents, c’étaient les renégats, ceux que les Arabes appelaient les _mowallad_, c’est-à-dire _les adoptés_. Ces renégats ne pensaient pas tous de la même manière. Il y avait parmi eux ce qu’on nommait des _chrétiens cachés_[74], c’est-à-dire des hommes qui se reprochaient durement leur apostasie. Ceux-là étaient bien malheureux, car ils ne pouvaient plus revenir au christianisme. La loi musulmane est inexorable sous ce rapport: la profession de foi une fois faite, et faite peut-être dans un moment d’humeur, de faiblesse, de découragement, de gêne, quand on n’avait pas d’argent pour payer la capitation[75], ou quand on craignait d’être condamné à une peine infamante par le juge chrétien[76],--la profession de foi une fois faite, disons-nous, le renégat, quoique foudroyé à toute heure par le cri de sa conscience, était musulman pour toujours, et s’il apostasiait, la loi le condamnait à la mort. Les descendants des renégats qui voulaient revenir au giron de l’Eglise étaient encore plus à plaindre: ils souffraient pour la faute d’un de leurs aïeux. La loi les déclarant musulmans parce qu’ils étaient nés d’un musulman, ils devaient perdre la vie, eux aussi, s’ils reniaient Mahomet. L’Eglise musulmane les saisissait dès le berceau, et les suivait jusqu’à la tombe.
Il était donc tout naturel que les renégats repentants murmurassent; mais ils étaient en minorité; le plus grand nombre était sincèrement attaché à l’islamisme. Cependant ceux-là murmuraient aussi. Au premier abord, ce phénomène doit surprendre. La plupart des renégats étaient des affranchis, c’est-à-dire des hommes dont la condition avait été améliorée par la conquête; comment se faisait-il donc qu’ils ne fussent pas contents des Arabes? Rien, cependant, n’est plus simple. «L’histoire est toute remplie de pareils spectacles. Ce n’est pas toujours en allant de mal en pis que l’on tombe en révolution. Il arrive le plus souvent qu’un peuple qui avait supporté sans se plaindre, et comme s’il ne les sentait pas, les lois les plus accablantes, les rejette violemment dès que le poids s’en allège[77].» Joignez-y que la position sociale des renégats était intolérable. Les Arabes les excluaient ordinairement des emplois lucratifs et de toute participation au gouvernement de l’Etat; ils affectaient de ne pas croire à la sincérité de leur conversion; ils les traitaient avec une insolence sans bornes; voyant encore le sceau de la servitude sur une foule de fronts récemment affranchis, ils les flétrissaient tous du nom d’esclave ou de fils d’esclave[78], quoiqu’ils comptassent dans leurs rangs quelques-uns des plus nobles et des plus riches propriétaires du pays. Les renégats ne se résignèrent pas à de tels traitements. Ils avaient le sentiment de leur dignité et de la force matérielle dont ils disposaient, car ils formaient la majorité de la population. Ils ne voulaient pas que le pouvoir fût l’apanage exclusif d’une caste étroitement retranchée dans son individualisme; ils ne voulaient pas accepter plus longtemps leur état de contrainte et d’infériorité sociale, ni supporter les insolents dédains et la domination de quelques bandes de soldats étrangers, cantonnées de loin en loin. Ils prirent donc les armes et engagèrent hardiment la lutte.
La révolte des renégats, à laquelle les chrétiens prirent part dans la mesure de leurs forces, se produisit avec la variété que devait revêtir toute révolte dans un temps où tout était essentiellement varié et individuel. Chaque province, chaque grande ville s’insurgea pour son propre compte et à différentes époques; mais la lutte n’en fut que plus longue et plus sanglante, comme on le verra par les récits qui vont suivre.
III.
Dans la capitale du sultan les renégats[79] étaient nombreux. C’étaient pour la plupart des affranchis qui cultivaient des champs qu’ils avaient achetés, ou qui travaillaient à la journée sur les terres des Arabes[80]. Robustes, laborieux et économes, ils semblent avoir joui d’une certaine aisance, puisqu’ils demeuraient principalement dans le faubourg méridional[81], un des plus beaux quartiers de la ville; mais des passions révolutionnaires les dominaient, et, sous le règne de Hacam Ier, ils se laissèrent entraîner par des faquis ambitieux à une insurrection qui aboutit à une terrible catastrophe.
Abdérame Ier avait été trop jaloux de son pouvoir pour permettre aux faquis, aux théologiens-jurisconsultes, d’acquérir une autorité qui l’aurait gêné dans ses mesures despotiques; mais sous le règne de Hichâm, son fils et son successeur, leur influence s’accrût considérablement. C’était un prince vraiment religieux, un modèle de vertu. Au moment où il monta sur le trône, ses sujets pouvaient encore se demander si, ayant à choisir entre le bien et le mal, il se déciderait pour l’un ou pour l’autre; car dans certaines circonstances il s’était montré bon et généreux[82], dans d’autres, vindicatif et atroce[83]. Bientôt toute incertitude cessa à cet égard. Un astrologue ayant prédit au jeune monarque une mort prématurée[84], il s’était détaché de tous les plaisirs mondains pour ne songer qu’à faire son salut par des œuvres de charité. Vêtu avec une extrême simplicité, il parcourait seul les rues de sa capitale, se mêlait au peuple, visitait les malades, entrait dans les masures des pauvres et s’occupait, avec une tendre sollicitude, de tous les détails de leurs maux et de leurs besoins. Souvent, au milieu de la nuit, quand il pleuvait à verse, il sortait de son palais pour porter des rafraîchissements à un pieux solitaire malade et veiller auprès de son grabat[85]. Fort exact à toutes ses pratiques de dévotion, il encourageait ses sujets à suivre son exemple. Dans les nuits d’orage, il faisait distribuer de l’argent à ceux qui se rendaient aux mosquées sans se laisser rebuter par le mauvais temps[86].
C’était justement l’époque où une nouvelle école théologique se formait en Orient. Elle reconnaissait pour son chef le grand docteur médinois Mâlic ibn-Anas, le fondateur de l’une des quatre sectes orthodoxes de l’islamisme. Hichâm avait une profonde vénération pour ce docteur[87]. De son côté, Mâlic, qui portait une haine mortelle aux Abbâsides, ses maîtres, depuis que, l’accusant d’avoir prêté l’appui de son nom célèbre et révéré à un prétendant alide, ils lui avaient fait donner des coups de courroie et disloquer un bras[88], était prévenu en faveur du sultan d’Espagne, le rival de ses bourreaux, même avant de savoir jusqu’à quel point ce monarque était digne de son estime; mais quand ses disciples espagnols lui vantèrent la piété et les vertus de Hichâm, son admiration et son enthousiasme ne connurent pas de bornes: voyant en lui l’idéal du prince musulman, il le proclama seul digne de s’asseoir sur le trône des califes[89]. De retour en Espagne, les étudiants ne manquèrent pas d’informer leur souverain de la haute estime que leur maître avait témoignée pour lui, et Hichâm, flatté dans son amour-propre, fit tout ce qui était en son pouvoir pour propager en Espagne l’école de Mâlic. Il encouragea les théologiens à prendre le bâton du voyageur pour aller étudier à Médine, et c’était parmi les disciples de Mâlic qu’il choisissait de préférence ses juges et ses ecclésiastiques.
Au moment de la mort de Hichâm (796), la nouvelle école théologique jouissait donc d’une très-grande considération. Elle comptait dans son sein des hommes jeunes, habiles, ambitieux et entreprenants, tels que le Berber Yahyâ ibn-Yahyâ[90]. Mâlic n’avait pas eu de disciple plus assidu, plus attentif, que lui. Une fois que ce professeur faisait sa leçon, un éléphant passa dans la rue. Tous les auditeurs sortirent aussitôt de la salle pour contempler de près cet animal; Yahyâ seul resta à sa place, à la grande surprise du vénérable professeur qui, nullement offensé d’être abandonné pour le plus grand des quadrupèdes, lui dit avec bonhomie: «Pourquoi ne sors-tu pas comme les autres? Il n’y a pourtant pas d’éléphants en Espagne.--C’est pour vous voir et pour profiter de vos leçons que j’ai quitté ma patrie, et non pour voir un éléphant,» lui répondit Yahyâ; et cette réponse plut tellement à Mâlic que depuis lors il appelait ce disciple l’_âkil_ (l’homme intelligent) de l’Espagne. A Cordoue, Yahyâ jouissait d’une très-grande renommée; c’était, disait-on, le théologien le plus savant du pays[91]. Mais à son grand savoir il joignait un orgueil plus grand encore, et cet homme extraordinaire unissait la fougue d’un démagogue moderne à la soif de domination d’un pontife romain du moyen âge.