Part 2
Dans aucune province les espérances de ces esprits très-clairvoyants ne furent trompées; mais nulle part elles ne se réalisèrent au même degré qu’en Espagne, depuis que le roi Reccared et ses Visigoths eurent abjuré l’hérésie arienne pour se faire catholiques (587). Dès lors le clergé usa de tous les moyens pour adoucir et éclairer les Visigoths, déjà à moitié romanisés avant leur arrivée en Espagne par un demi-siècle de séjour dans les provinces romaines, et nullement insensibles aux avantages de l’ordre et de la civilisation. C’est un spectacle curieux que de voir les descendants des barbares qui avaient hanté les forêts de la Germanie, pâlir sur les livres sous la direction des évêques; c’est une curieuse correspondance que celle du roi Rékeswinth avec Braulion, l’évêque de Saragosse: le roi remercie l’évêque d’avoir bien voulu corriger un manuscrit qu’il lui avait envoyé, et il parle des fautes, des étourderies, des sottises des copistes, _putredines ac vitia scribarum, librariorum ineptiæ_, avec l’aplomb d’un Bentley ou d’un Ruhnkenius[28]. Mais les évêques ne se bornèrent pas à former le cœur et l’esprit des rois: ils se chargèrent aussi de donner des lois à l’Etat et de le gouverner. Ils avaient été établis, par le Seigneur Jésus-Christ, les recteurs des peuples, disaient-ils dans leurs actes[29]. Entouré de ses grands, le roi venait se prosterner humblement devant eux, quand ils étaient assemblés en concile à Tolède, pour les prier, avec des soupirs et des larmes, de vouloir bien intervenir pour lui auprès de Dieu, et de donner de sages lois à l’Etat[30]. Et les évêques inculquèrent si bien aux rois que la piété devait être la première de leurs vertus[31]; les rois, de leur côté, comprirent si bien que la piété, c’était l’obéissance aux évêques, que même les plus débauchés d’entre eux se laissèrent guider docilement par les évêques dans les affaires publiques[32].
Voilà donc un nouveau pouvoir dans l’Etat, un pouvoir qui a absorbé tous les autres et qui semble fait pour régénérer les mœurs et les institutions. C’est de lui que les serfs attendent l’adoucissement de leurs maux. Le clergé catholique, au temps où dominait l’hérésie arienne, avait montré pour eux une tendre et paternelle sollicitude. Il leur avait ouvert ses hôpitaux, et Masone, le pieux évêque de Mérida, avait donné tant d’argent aux serfs de son église, qu’à Pâques ils pouvaient lui faire cortége en robes de soie; sur son lit de mort, ce saint homme avait émancipé ses esclaves les plus fidèles, après leur avoir assuré les moyens de vivre convenablement[33]. Le clergé, on s’en tient convaincu, va abolir le servage, contraire, sinon à la lettre, du moins à l’esprit de l’Evangile. Cette généreuse doctrine, il l’a hautement proclamée quand il était faible[34]; il va la mettre en pratique maintenant qu’il est tout-puissant.
Etrange erreur! Arrivé au pouvoir, le clergé désavoue les maximes qu’il avait professées alors qu’il était pauvre, méprisé, opprimé, persécuté. Désormais en possession de vastes terres peuplées d’une foule de serfs, de superbes palais encombrés d’esclaves, les évêques s’aperçoivent qu’ils sont allés trop vite, que le temps d’émanciper les serfs n’est point encore venu, que pour le faire il faudra attendre encore je ne sais combien de siècles. Saint Isidore de Péluse s’étonnait, dans les déserts de la Thébaïde, qu’un chrétien pût avoir un esclave; un autre saint Isidore, le célèbre évêque de Séville qui fut longtemps l’âme des conciles de Tolède et «la gloire de l’Eglise catholique,» comme disaient les Pères du huitième de ces conciles, ne reproduit pas, en parlant de l’esclavage, les doctrines de son homonyme, mais celles des _Sages_ de l’antiquité, d’Aristote et de Cicéron. «La nature, avait dit le philosophe grec, a créé les uns pour commander, les autres pour obéir;» et le philosophe romain avait dit: «Il n’y a pas d’injustice à ce que ceux-là servent qui ne savent pas se gouverner.» Isidore de Séville dit la même chose[35]; seulement il est en contradiction avec lui-même, car il avoue que devant Dieu tous les hommes sont égaux, et que le péché du premier homme, dans lequel il cherche l’origine de la servitude, a été vaincu par la rédemption. Loin de nous la pensée de vouloir reprocher au clergé de ne pas avoir affranchi les esclaves, ou de vouloir combattre l’opinion de ceux qui affirment que l’esclave n’était pas capable de la liberté: nous ne discutons pas, nous nous bornons à constater un fait qui eut des suites très-importantes, à savoir que le clergé, dans son inconséquence, ne remplit point l’attente des serfs. Le sort de ces malheureux, au lieu de s’adoucir, s’aggrava. Les Visigoths, de même que d’autres peuples d’origine germanique le firent dans d’autres provinces romaines, leur imposèrent des services personnels, des corvées. Un usage digne d’être remarqué et inconnu aux Romains, ce semble, c’est que souvent une famille d’esclaves avait à rendre au maître un service déterminé et héréditaire; une telle était chargée, de père en fils, de la culture de la terre, une autre, de la pêche, une troisième, de la garde des troupeaux, une quatrième, du métier de charpentier, une cinquième, de celui de forgeron, et ainsi de suite[36]. Ni le serf ni l’esclave ne pouvait se marier sans le consentement de son seigneur; au cas où il s’était marié sans avoir obtenu ce consentement, son mariage était considéré comme nul et on le séparait de force de sa femme. Quand un homme de condition servile avait épousé une femme appartenant à un autre seigneur, les enfants nés de ce mariage se divisaient par moitié entre les deux seigneurs. Dans ces circonstances la loi des Visigoths était donc moins humaine que celle de l’empire, car l’empereur Constantin avait défendu de séparer les femmes de leurs maris, les fils de leurs pères, les frères de leurs sœurs[37]. En général on ne peut douter que la condition de la classe servile n’ait été fort dure sous la domination des Visigoths, quand on examine leurs lois nombreuses et sévères contre les serfs et les esclaves fugitifs, et quand on voit qu’au huitième siècle les serfs dans les Asturies, où leur condition était restée ce qu’elle avait été dans toute l’Espagne, se révoltèrent en masse contre leurs seigneurs.
Si les évêques n’améliorèrent point la condition des serfs, ils ne firent rien non plus pour la classe moyenne. Les curiales restèrent ce qu’ils étaient, la propriété de la terre; qui plus est, aucun citadin n’avait plus le droit de vendre ses biens[38]. L’esprit de fiscalité avait passé des empereurs aux rois goths avec les autres traditions romaines; il semble même que les disciples surpassèrent bientôt leurs maîtres. La bourgeoisie resta donc misérable, ruinée; les conciles ne le nient pas[39].
Toutes les plaies de l’époque romaine, la propriété condensée en grandes masses, l’esclavage, le servage général, en vertu duquel des cultivateurs furent assignés à la terre et des propriétaires aux propriétés, tout cela subsista.
Encore si ceux qui se disaient les recteurs des peuples établis par Jésus-Christ, se fussent bornés à laisser les choses à peu près comme ils les avaient trouvées! Mais, hélas! dans leur fanatisme, ils se mirent à persécuter, avec une cruauté inouïe, une race alors fort nombreuse en Espagne. C’était dans la nature des choses. Un historien éminent l’a dit avec raison: «Toutes les fois qu’au moyen âge l’esprit humain s’avisa de demander comment ce paradis idéal d’un monde asservi à l’Eglise n’avait réalisé ici-bas que l’Enfer, l’Eglise, voyant l’objection, se hâta de l’étouffer, disant: «c’est le courroux de Dieu! c’est le crime des juifs! Les meurtriers de Notre-Seigneur sont impunis encore!» On se jetait sur les juifs.» (Michelet).
Les persécutions avaient commencé en 616, sous le règne de Sisebut. On avait ordonné alors aux juifs de se convertir avant une année révolue; ce terme expiré, si les juifs persévéraient dans leurs croyances, ils seraient exilés après avoir reçu cent coups de fouet et leurs biens seraient confisqués. On dit que, saisis de crainte, plus de quatre-vingt-dix mille juifs reçurent alors le baptême et que c’était la moindre partie. Ces conversions, il est à peine besoin de le dire, n’étaient qu’apparentes; les nouveaux convertis continuaient en secret à circoncire leurs enfants et à pratiquer tous les autres rites de la religion de Moïse; mais n’était-ce pas en outre tenter l’impossible que de vouloir convertir par la force une race aussi nombreuse? Les évêques du quatrième concile de Tolède semblent en avoir jugé ainsi; mais tout en permettant aux juifs de rester fidèles à la religion de leurs ancêtres, ils ordonnèrent cependant que leurs enfants leur seraient ôtés pour être élevés dans le christianisme. Puis le clergé, se repentant de sa demi-tolérance, revint aux mesures extrêmes, et le sixième concile de Tolède ordonna qu’à l’avenir aucun roi élu ne pourrait entrer dans l’exercice de la royauté qu’il n’eût préalablement juré de faire exécuter les édits promulgués contre cette race abominable. Cependant, en dépit de toutes les lois et de toutes les persécutions, les juifs subsistèrent en Espagne; par une étrange anomalie, ils y possédaient même des terres[40], et tout porte à croire que les lois rendues contre eux furent rarement exécutées dans toute leur rigueur. On le voulait bien, mais on ne le pouvait pas.
Pendant quatre-vingts ans les juifs souffrirent en silence; mais alors, leur patience ayant été poussée à bout, ils résolurent de se venger de leurs oppresseurs. Vers l’année 694, dix-sept ans avant que l’Espagne fût conquise par les musulmans, ils projetèrent un soulèvement général avec leur coreligionnaires de l’autre côté du Détroit, où plusieurs tribus berbères professaient le judaïsme et où les juifs exilés d’Espagne avaient trouvé un refuge. La révolte devait probablement éclater sur plusieurs points à la fois, au moment où les juifs d’Afrique seraient débarqués sur les côtes de l’Espagne; mais avant le moment fixé pour l’exécution, le gouvernement fut averti du complot. Le roi Egica prit aussitôt les mesures commandées par la nécessité; ensuite, ayant convoqué un concile à Tolède, il informa ses guides spirituels et temporels des coupables projets des juifs, et les pria de punir sévèrement cette race maudite. Après avoir entendu les dépositions de quelques Israélites, d’où il résultait que le complot ne tendait à rien moins qu’à faire de l’Espagne un Etat juif, les évêques, frémissant de colère et d’indignation, condamnèrent tous les juifs à perdre leurs biens et leur liberté. Le roi les donnerait comme esclaves aux chrétiens, même à ceux qui jusque-là avaient été esclaves des juifs et que le roi affranchirait. Les maîtres devaient s’engager à ne pas tolérer que leurs nouveaux esclaves pratiquassent les cérémonies de l’ancienne loi; ils devaient leur ôter leurs enfants aussitôt que ceux-ci auraient atteint leur septième année, les faire élever dans le christianisme, et ne pas permettre le mariage entre juifs, l’esclave juif ne pouvant épouser qu’une esclave chrétienne, et une juive ne pouvant avoir pour mari qu’un esclave chrétien.[41]
On ne peut douter que ces décrets n’aient été exécutés dans toute leur rigueur. Cette fois il s’agissait de punir, non-seulement des mécréants, mais des conspirateurs fort dangereux. A l’époque où les musulmans conquirent le nord-ouest de l’Afrique, les juifs d’Espagne gémissaient donc sous un joug intolérable; ils appelaient de tous leurs vœux le moment de leur délivrance, et des conquérants qui, moyennant un léger tribut, leur rendraient la liberté et leur permettraient le libre exercice de leur culte, devaient leur apparaître comme des sauveurs envoyés par le ciel.
Les juifs, les serfs, les bourgeois appauvris, c’étaient autant d’ennemis implacables que cette société lézardée et craquant de toutes parts nourrissait dans son sein. Et pourtant les classes privilégiées n’avaient à opposer à des envahisseurs que des serfs chrétiens ou juifs. Déjà dans les derniers temps de l’empire romain, les colons, comme nous l’avons vu, servaient dans les armées. Les Visigoths avaient maintenu cet usage. Aussi longtemps qu’ils avaient conservé leur esprit martial, il n’avait pas été nécessaire de fixer le nombre de serfs que chaque propriétaire devait fournir pour son contingent; mais plus tard, quand ils eurent pris goût à s’enrichir par le travail des esclaves et des serfs, il devint urgent que la loi pourvît au recrutement de l’armée. C’est ce que sentit le roi Wamba. Se plaignant dans un de ses décrets de ce que les propriétaires, préoccupés de la culture de leurs champs, enrôlaient à peine la vingtième partie de leurs serfs quand on les appelait aux armes, il ordonna que dans la suite chaque propriétaire, qu’il fût goth ou romain, enrôlât la dixième partie de ses serfs[42]. Postérieurement on semble même avoir ordonné aux propriétaires d’enrôler la moitié de leurs serfs[43]. Le nombre des serfs dans les armées devait donc surpasser de beaucoup celui des hommes libres; ce qui revient à dire que la défense de l’Etat avait été principalement confiée à ceux qui étaient bien plus disposés à faire cause commune avec l’ennemi qu’à combattre pour leurs oppresseurs.
II.
L’Espagne des Visigoths, on l’a vu, était gouvernée plus mal encore que l’Espagne des Romains. L’Etat avait depuis longtemps en lui le germe de la dissolution; sa faiblesse était telle que, la trahison aidant, une armée de douze mille hommes fut suffisante pour le bouleverser en un clin d’œil.
Le gouverneur de l’Afrique, Mousâ ibn-Noçair, avait étendu les limites de l’empire arabe jusqu’à l’Océan. Seule la ville de Ceuta lui résistait encore. Elle appartenait à l’empire byzantin qui avait possédé autrefois tout le littoral de l’Afrique; mais l’empereur étant à une trop grande distance pour pouvoir lui prêter un secours bien efficace, elle entretenait des relations très-étroites avec l’Espagne. Aussi Julien, le gouverneur de la ville, avait envoyé sa fille à la cour de Tolède, afin qu’elle y reçût une éducation en harmonie avec sa naissance; mais elle eut le malheur de plaire au roi Roderic, qui la déshonora. Outré de colère, Julien ouvrit à Mousâ les portes de sa ville, après avoir conclu avec lui un traité avantageux; puis il lui parla de l’Espagne, l’engagea à en tenter la conquête, et mit ses vaisseaux à sa disposition. Mousâ écrivit au calife Walîd pour lui demander des ordres. Le calife jugea l’entreprise trop dangereuse. «Faites explorer l’Espagne par des troupes légères, répondit-il à Mousâ, mais gardez-vous, pour le moment du moins, d’exposer une grande armée aux périls d’une expédition d’outre-mer.» Mousâ envoya donc en Espagne un de ses clients, nommé Abou-Zora Tarîf, avec quatre cents hommes et cent chevaux. Ces troupes passèrent le Détroit dans quatre bâtiments qui leur avaient été fournis par Julien, pillèrent les environs d’Algéziras, et retournèrent en Afrique (juillet 710).
L’année suivante, Mousâ profita de l’éloignement de Roderic, occupé à dompter une révolte des Basques, pour envoyer en Espagne un autre de ses clients, Târic ibn-Ziyâd, le général de son avant-garde, avec sept mille musulmans. C’étaient presque tous des Berbers, et Julien les accompagnait. Ils passèrent successivement le Détroit dans les quatre navires dont Tarîf s’était servi, les musulmans n’en ayant pas d’autres. Târic les réunit sur la montagne qui aujourd’hui encore porte son nom (Gebal-Târic, Gibraltar). Au pied de cette montagne se trouvait la ville de Carteya[44]. Târic envoya contre elle une division commandée par un des rares officiers arabes qui se trouvaient dans son armée, à savoir Abdalmélic, de la tribu de Moâfir[45]. Carteya tomba au pouvoir des musulmans[46], et Târic s’était déjà avancé jusqu’au lac qui porte le nom de Lago de la Janda, lorsqu’il apprit que le roi Roderic marchait contre lui à la tête d’une armée nombreuse. Comme il n’avait que quatre navires, il lui eût été difficile de reconduire ses troupes en Afrique, lors même qu’il l’eût voulu; mais il n’y songea même pas; l’ambition, la cupidité, le fanatisme le poussaient en avant. Il fit demander des renforts à Mousâ, et celui-ci se servit des vaisseaux qu’il avait fait construire depuis le départ de son lieutenant, pour lui envoyer encore cinq mille Berbers. Les forces de Târic s’élevaient donc à douze mille hommes. C’était bien peu en comparaison de la grande armée de Roderic; mais la trahison vint en aide aux musulmans.
Roderic avait usurpé la couronne qu’il portait. Appuyé par plusieurs grands, il avait détrôné, et même tué à ce qu’il paraît, son prédécesseur Witiza. Il avait donc contre lui un parti très-puissant, à la tête duquel se trouvaient les frères et les fils du dernier roi. Ce parti, il voulait en gagner les chefs, et au moment où il marchait contre Târic, il les avait invités à se joindre à lui. La loi les y obligeait, et ils vinrent, mais le cœur plein de ressentiment, de haine, de défiance. Roderic tâcha de les apaiser, de les rassurer, de se les attacher, mais avec si peu de succès qu’ils formèrent entre eux le projet de le trahir dès qu’on en serait venu aux mains avec l’ennemi. Ce n’est pas qu’ils eussent l’intention de livrer leur patrie aux Berbers; ils ne pouvaient avoir un tel dessein, car ils convoitaient le pouvoir, le trône, et livrer le pays aux Africains n’était pas le moyen d’atteindre ce but. Le fait est qu’à leur avis (et au fond ils avaient raison) les Berbers n’étaient pas venus sur le territoire du royaume pour y établir leur domination, mais seulement pour y faire une razzia. «Tout ce que veulent ces étrangers, se dirent-ils, c’est du butin; et quand ils l’auront, ils retourneront en Afrique.» Ce qu’ils voulaient, c’était que Roderic perdît dans une déroute sa renommée de capitaine vaillant et heureux, afin qu’ils fussent en état de faire valoir, avec plus de succès qu’auparavant, leurs prétentions à la couronne. Il se pouvait aussi que Roderic fût tué, et ce cas échéant, leurs chances étaient meilleures encore. En un mot, ils se laissaient guider par un étroit égoïsme et ils manquaient de prévoyance; mais s’ils livrèrent leur patrie aux mécréants, ils le firent sans le savoir, sans le vouloir.
La bataille eut lieu sur les bords du Wâdî-Bocca[47] (19 juillet 711). Les deux ailes de l’armée espagnole étaient commandées par deux fils de Witiza, et se composaient principalement des serfs de ces princes. Ces serfs obéirent volontiers à leurs maîtres qui leur ordonnèrent de tourner le dos à l’ennemi. Le centre, qui se trouvait sous les ordres de Roderic lui-même, tint ferme quelque temps; mais à la fin il lâcha pied, et alors les musulmans firent un grand carnage des chrétiens. Roderic fut tué à ce qu’il semble; il ne reparut pas du moins, et le pays se trouva sans roi au moment où il en avait le plus besoin. Târic profita de cette circonstance. Au lieu de retourner en Afrique, comme on pensait qu’il le ferait et comme Mousâ le lui avait ordonné, il marcha hardiment en avant. Ce fut assez pour que l’empire vermoulu croulât soudainement. Tous les mécontents et tous les opprimés facilitèrent leur tâche aux envahisseurs. Les serfs ne voulurent point remuer, de peur de sauver leurs maîtres avec eux. Les juifs s’insurgèrent partout et se mirent à la disposition des musulmans. Après avoir remporté une nouvelle victoire près d’Ecija, Târic put donc marcher vers Tolède avec le gros de ses troupes, et envoyer des détachements contre Cordoue, Archidona et Elvira. Archidona fut occupée sans coup férir, les habitants étant allés chercher un refuge dans les montagnes. Elvira fut prise de vive force, et la garde en fut confiée à une garnison composée de juifs et de musulmans. Cordoue fut livrée aux Africains par un berger, un serf, qui leur indiqua une brèche par laquelle ils purent pénétrer dans la ville. A Tolède les chrétiens furent trahis par les juifs. Une indicible confusion régnait partout. Les patriciens et les prélats semblaient avoir perdu la tête. «Dieu avait rempli de crainte les cœurs des infidèles,» dit un chroniqueur musulman, et de fait, ce fut un sauve qui peut général. A Cordoue on n’avait pas trouvé de patriciens: ils s’étaient rendus à Tolède; à Tolède on n’en trouva pas non plus: ils s’étaient réfugiés en Galice. Le métropolitain avait même quitté l’Espagne: pour plus de sûreté, il était allé à Rome. Ceux qui n’avaient pas cherché leur salut dans la fuite songèrent plutôt à obtenir des traités qu’à se défendre. Les princes de la famille de Witiza furent de ce nombre. Faisant valoir leur trahison comme un titre à la reconnaissance des musulmans, ils demandèrent et obtinrent les domaines de la couronne, dont les rois n’avaient eu que l’usufruit[48] et qui se composaient de trois mille métairies. En outre Oppas, un frère de Witiza, fut nommé gouverneur de Tolède.
Par une bonne fortune à laquelle personne ne s’était attendu, une simple razzia était donc devenue une conquête. Mousâ fut fort mécontent de ce résultat. Il voulait bien que l’Espagne fût conquise, mais il ne voulait pas qu’elle le fût par un autre que lui; il enviait à Târic la gloire et les avantages matériels de la conquête. Heureusement il y avait encore quelque chose à faire dans la Péninsule: Târic n’avait pas pris toutes les villes, il ne s’était pas approprié toutes les richesses du pays. Mousâ résolut donc de se rendre en Espagne, et dans le mois de juin 712, il passa le Détroit, accompagné de dix-huit mille Arabes. Il prit Medina-Sidonia, et les Espagnols qui s’étaient réunis à lui se chargèrent de lui livrer Carmona. Ils se présentèrent armés devant les portes de la ville, et, se donnant pour des hommes qui avaient pris la fuite à l’approche de l’ennemi, ils demandèrent et obtinrent la permission d’entrer dans la ville, après quoi ils profitèrent de l’obscurité de la nuit pour ouvrir les portes aux Arabes. Séville fut plus difficile à prendre. C’était la plus grande ville du pays; il fallut l’assiéger pendant plusieurs mois avant qu’elle se rendît. Mérida prêta aussi une longue et vigoureuse résistance, mais elle finit par capituler (1 juin 713). Mousâ se mit ensuite en route vers Tolède. Târic alla à sa rencontre pour lui présenter ses hommages, et du plus loin qu’il l’aperçut, il mit pied à terre; mais Mousâ était si irrité contre lui, qu’il lui donna des coups de fouet. «Pourquoi as-tu marché en avant sans ma permission? lui dit-il; je t’avais ordonné de faire seulement une razzia et de retourner ensuite en Afrique.»
Le reste de l’Espagne, à l’exception de quelques provinces du nord, fut conquis sans difficulté. La résistance ne servait à rien; faute d’un chef, elle manquait de direction et de plan. L’intérêt commandait d’ailleurs aux Espagnols de se soumettre au plus vite. En le faisant, ils obtenaient des traités assez avantageux, tandis que, s’ils succombaient après avoir essayé de se défendre, ils perdaient leurs biens[49].