Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 2/4 jusqu'a la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-110)

Part 19

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Ce qu’il faut remarquer en outre, c’est que la lutte avait perdu le caractère national et pour ainsi dire universel qu’elle avait eu dans l’origine, pour devenir entièrement religieuse. Auparavant Ibn-Hafçoun n’avait pas fait de distinction entre les musulmans et les chrétiens; il ne demandait pas quelle religion on professait, il lui suffisait qu’on fût Espagnol, qu’on voulût combattre pour la bonne cause, et qu’on sût tenir une épée. Mais depuis que lui et Ibn-Mastana[387], son plus puissant allié, avaient ouvertement embrassé le christianisme; depuis que, rendant à la religion sa pompe antique, ils avaient fait bâtir partout de superbes églises, il n’en était plus de même. Maintenant Ibn-Hafçoun, ou Samuel comme il se faisait appeler, n’accordait sa confiance qu’aux chrétiens; les postes lucratifs et les hautes dignités n’étaient plus que pour eux. Bobastro était devenu le foyer d’un fanatisme aussi austère et aussi sombre que celui qui, soixante ans auparavant, avait animé les moines de Cordoue. La propre fille d’Ibn-Hafçoun, l’enthousiaste et courageuse Argentea, en donnait l’exemple. Résistant aux instances de son père, qui, lorsqu’il eut perdu sa femme Colomba, avait voulu la charger des soins domestiques, elle avait fondé dans le palais même une espèce de cloître, et, désespérant comme tant d’autres du triomphe des Andalous, elle se laissait dévorer par la soif du martyre, un moine lui ayant prédit qu’elle était destinée à mourir pour le Christ[388]. Or, ce zèle pour la religion chrétienne et ce dédain des musulmans ne convenaient point du tout à une grande partie de ceux qui jusque-là avaient combattu pour l’indépendance du pays. Plusieurs d’entre eux, malgré la haine qu’ils avaient pour les Arabes, étaient sincèrement et fervemment attachés à la religion qu’ils leur avaient enseignée, car l’Espagnol, on ne l’ignore pas, est presque toujours un croyant exalté, quelle que soit la religion qu’il a adoptée. D’autres, les ci-devant serfs ou les descendants des serfs, voulaient empêcher à tout prix que le christianisme ne devînt de nouveau la religion dominante, car s’il le devenait, on ne manquerait pas de ressusciter de vieilles prétentions dont ils seraient les victimes. La religion était donc devenue un tison de discorde. Partout les Espagnols musulmans et les Espagnols chrétiens s’observaient d’un œil jaloux et méfiant; dans quelques districts ils se faisaient même une guerre meurtrière. Dans la province de Jaën, le renégat Ibn-as-Châlia, lorsqu’il eut repris Cazlona, forteresse que les chrétiens lui avaient enlevée, passa toute la garnison au fil de l’épée (898)[389].

Ainsi ce parti était beaucoup moins puissant qu’il ne le paraissait. Il n’avait plus le feu sacré qui seul peut faire accomplir des actions héroïques et grandes; il était désuni; il ne subsistait qu’en payant des mercenaires africains; il était las du désordre; il comptait dans son sein une foule de personnes qui ne répugnaient nullement à l’idée d’une réconciliation avec le sultan, le défenseur naturel de l’orthodoxie, pourvu toutefois que ce sultan ne fût pas Abdallâh. Se réconcilier avec ce tyran misanthrope et hypocrite, qui avait empoisonné deux de ses frères, qui en avait fait exécuter un troisième, qui avait fait tuer deux de ses fils sur de simples soupçons et sans qu’un jugement eût été rendu[390],--se réconcilier avec un tel monstre, c’était impossible. Mais il avait enfin cessé de vivre, et son successeur ne lui ressemblait en rien. Ce prince avait tout ce qu’il fallait pour attirer les sympathies et la confiance du peuple, tout ce qui plaît, éblouit ou subjugue. Il avait cet extérieur qui n’est pas donné en vain aux représentants du pouvoir; à la grâce qui séduit il joignait l’éclat qui impose[391]. Tous ceux qui l’approchaient vantaient ses talents, sa clémence, et la bonté dont il avait déjà fait preuve en ordonnant la réduction des impôts[392]. Il intéressait d’ailleurs les âmes sensibles par le triste sort de son père assassiné à la fleur de l’âge, et l’on n’avait pas oublié qu’un jour ce père avait cherché un asile dans Bobastro et qu’il s’était rangé alors sous le drapeau national.

Le jeune monarque montait donc sur le trône sous des auspices très-favorables. Les grandes villes ne demandaient pas mieux que de lui ouvrir leurs portes. Ecija leur donna l’exemple. Deux mois et demi après la mort d’Abdallâh (31 décembre 912), elle se rendit à Badr qui l’assiégeait, et qui venait de recevoir le titre de _hâdjib_ (premier ministre)[393]. Mais Abdérame voulait cueillir lui-même des lauriers sur le champ de bataille. Dès le retour de la belle saison, en avril 913, il prit le commandement de son armée pour aller réduire les châtelains de Jaën. Pendant bien des années les troupes n’avaient pas vu un sultan à leur tête; depuis sa campagne de Carabuey, en 892, Abdallâh ne s’était plus montré dans le camp[394], et l’absence du souverain avait eu sans doute une influence fâcheuse sur le moral des soldats. Maintenant ils saluèrent avec enthousiasme le jeune et brillant monarque qui voulait partager, non-seulement leur gloire, mais encore leurs fatigues et leurs périls.

Arrivé dans la province de Jaën, Abdérame apprit qu’Ibn-Hafçoun avait noué des intelligences avec le parti révolutionnaire à Archidona[395] et qu’il espérait se rendre maître de cette ville. Il détacha aussitôt une brigade et ordonna au général qui la commandait d’aller se jeter dans Archidona avec la plus grande vitesse. Ce général fit si bien qu’Ibn-Hafçoun fut frustré dans son espoir.

De son côté, le sultan alla mettre le siége devant Monteleon. Le seigneur de ce château, Saîd ibn-Hodhail, un des plus anciens alliés d’Ibn-Hafçoun, aima mieux négocier que combattre. Le dimanche il avait vu investir sa forteresse, le mardi suivant il se rendit. Ibn-as-Châlia, Ishâc ibn-Ibrâhîm, le seigneur de Mentesa et sept autres châtelains attendirent à peine que le sultan arrivât devant les portes de leurs manoirs pour se soumettre et demander l’_amân_. Abdérame le leur accorda, les envoya à Cordoue sous bonne escorte, avec leurs femmes et leurs enfants, et installa ses lieutenants dans les forteresses qu’ils venaient d’abandonner. Dans la province d’Elvira tout se passa de la même manière, et le sultan ne trouva de la résistance qu’en arrivant devant Fiñana. Là les partisans d’Ibn-Hafçoun avaient le dessus, et ils avaient persuadé aux autres habitants que la ville était imprenable. La résistance ne fut pas longue cependant. Ayant vu brûler les maisons qui se trouvaient sur la pente de la montagne au sommet de laquelle la ville était assise, les tièdes se mirent à négocier, et consentirent à livrer les exaltés, comme le sultan l’exigeait. Puis Abdérame s’aventura dans les sentiers presque inaccessibles de la Sierra Nevada. Là aussi tous les châtelains se rendirent sans exception aucune. Alors on apprit qu’Ibn-Hafçoun menaçait Elvira. Sans perdre un instant, le sultan envoya des troupes au secours de cette ville. Dès qu’elle eut reçu ce renfort, la milice d’Elvira, qui se piquait de montrer du zèle, se mit en marche pour aller repousser l’ennemi. Elle le rencontra près de Grenade, le mit en fuite et fit prisonnier un petit-fils d’Ibn-Hafçoun.

Sur ces entrefaites, Abdérame assiégeait Juvilès, où les chrétiens des autres châteaux avaient cherché un refuge. Le siége dura quinze jours; au bout de ce temps les Andalous musulmans implorèrent la clémence du souverain et promirent de lui livrer les chrétiens qui se trouvaient parmi eux. Ils tinrent leur promesse, et tous les chrétiens eurent la tête coupée. Puis, passant par Salobreña et prenant la route d’Elvira, le sultan attaqua et prit San Estevan et Peña Forata, deux nids de vautour qui étaient l’effroi des habitants d’Elvira et de Grenade.

Dès lors les provinces d’Elvira et de Jaën étaient purgées de brigands et pacifiées. Une campagne de trois mois avait suffi pour amener ce résultat important[396].

Ce fut alors le tour de l’aristocratie sévillane.

Après la mort d’Ibrâhîm ibn-Haddjâdj, son fils aîné, Abdérame, lui avait succédé à Séville, et son second fils, Mohammed, à Carmona; mais Abdérame étant mort en 913, Mohammed (l’idole des poètes, qu’il comblait de dons comme son père l’avait fait) voulut aussi se faire proclamer seigneur à Séville. Il n’y réussit pas. Il avait déjà fait des démarches pour se rapprocher du monarque, et à Séville on voulait rester indépendant; on l’accusait d’ailleurs d’avoir fait empoisonner son frère, ce qui peut-être n’était qu’une calomnie. A son préjudice on élut donc son cousin germain, Ahmed ibn-Maslama, un brave guerrier. Mohammed en fut profondément blessé, et comme le sultan, qui n’avait pas voulu reconnaître le nouveau seigneur, avait envoyé une armée contre Séville, il vint à la cour pour offrir ses services. Le sultan les accepta.

Le siége fut poussé avec tant de vigueur qu’Ahmed ibn-Maslama se vit bientôt forcé de chercher un allié. Il s’adressa à Ibn-Hafçoun. Ce dernier vint encore une fois au secours de l’aristocratie arabe menacée. Mais la fortune lui avait tourné le dos. Etant sorti de Séville avec ses alliés pour aller attaquer les troupes du sultan, qui avaient établi leur quartier général sur la rive droite du Guadalquivir, il essuya une si terrible déroute que, laissant les Sévillans se tirer d’affaire comme ils pourraient, il retourna avec la plus grande vitesse à Bobastro.

Ahmed ibn-Maslama et les autres nobles de Séville comprirent alors qu’une plus longue résistance serait inutile. Ils se mirent donc à négocier avec Badr, qui venait d’arriver dans le camp, et quand ils eurent obtenu la promesse que le gouvernement garderait les us et coutumes tels qu’ils étaient sous les Haddjâdj, ils ouvrirent les portes de leur ville (20 décembre 913)[397].

Mohammed ibn-Haddjâdj, qui avait compté que si l’on prenait Séville, ce serait à son profit, et à qui l’on avait soigneusement caché la négociation que l’on avait entamée, fut fort surpris quand il reçut de la part de Badr une lettre qui lui annonçait que la ville s’était rendue et que par conséquent il pouvait se retirer. Il se retira, en effet, mais le cœur gonflé de colère et jurant de se venger. En retournant à Carmona, il s’empara d’un troupeau qu’il rencontra et qui appartenait à des habitants de Cordoue. Puis il s’enferma dans sa forteresse et se mit à défier le sultan. Celui-ci ne se fâcha pas contre lui. Il lui envoya un employé de la cour, et lui donna à entendre, d’une manière à la fois ferme et polie, que les temps où les nobles pouvaient impunément s’approprier le bien d’autrui étaient passés, et que par conséquent le troupeau volé devait être rendu. Mohammed se laissa convaincre et restitua le troupeau; mais malgré son rare esprit, il méconnaissait encore la nouvelle face des temps. Ayant appris que le gouvernement faisait raser les murailles de Séville, il voulut en profiter pour s’emparer de la cité par un coup de main, et un beau jour il vint l’attaquer. Il échoua dans sa téméraire entreprise, et le sultan eut encore une fois la complaisance de lui envoyer quelqu’un qui devait le mettre à la hauteur des idées nouvelles. Ce fut le préfet de police, Câsim ibn-Walîd le Kelbite, qu’il chargea de cette mission. Il ne pouvait faire un meilleur choix: Câsim, qui, sous le règne d’Abdallâh, avait été pendant quelques mois le collègue d’Ibrâhîm ibn-Haddjâdj, était l’ami intime de Mohammed, et récemment encore, lors du siége de Séville, on les avait toujours vus ensemble. Aussi le sultan ne fut-il pas trompé dans son attente: Câsim s’acquitta de sa mission avec tant de tact et d’intelligence, il parla si bien et avec tant d’entrain, que Mohammed finit par promettre qu’il se rendrait à la cour, pourvu toutefois qu’on lui permît de laisser son lieutenant à Carmona; et le sultan y ayant consenti, il se rendit à Cordoue avec une suite nombreuse (avril 914). Le monarque le reçut avec les plus grands égards, lui fit de beaux présents ainsi qu’à ses hommes d’armes, lui conféra le titre de vizir et l’engagea à l’accompagner dans la nouvelle campagne qu’il allait entreprendre[398].

Cette fois le sultan avait l’intention d’aller attaquer l’insurrection dans son point central, la Serrania de Regio. On ne pouvait pas s’attendre, il est vrai, à y remporter des avantages aussi rapides et aussi éclatants que ceux qu’on avait obtenus l’année précédente dans les provinces de Jaën et d’Elvira. Dans la Serrania, d’où l’islamisme avait été presque entièrement banni, on aurait affaire aux chrétiens, et Abdérame avait déjà éprouvé que les Espagnols chrétiens se défendaient avec bien plus d’opiniâtreté que les Espagnols musulmans. Cependant il croyait que, même parmi les chrétiens, il y en aurait quelques-uns qui, persuadés non-seulement de sa fermeté, mais aussi de sa loyauté, se soumettraient spontanément. Et en effet, le gouvernement, il faut le dire à son honneur, se conduisait avec la plus grande droiture envers les chrétiens qui avaient capitulé. Ainsi il était arrivé récemment que la maîtresse d’un seigneur chrétien qui s’était rendu l’année précédente et qui résidait maintenant à Cordoue, s’était adressée au cadi en disant qu’étant musulmane et de condition libre, elle désirait être affranchie de la dépendance où elle était, attendu qu’il n’était pas permis à un chrétien d’avoir une musulmane pour concubine. Le premier ministre, Badr, n’eut pas plutôt appris les démarches qu’elle avait faites, qu’il envoya au cadi quelqu’un qui lui dit en son nom: «Le chrétien dont il s’agit ne s’est rendu qu’en vertu d’une capitulation. Il n’est pas permis de la violer, et vous savez mieux que personne que les traités doivent être scrupuleusement observés. Ne tentez donc point d’enlever cette esclave à son maître!» Le cadi fut un peu surpris de ce message; il trouvait que le ministre empiétait sur lui. «Est-ce bien le hâdjib qui vous envoie vers moi?» demanda-t-il au messager; et quand celui-ci eut répondu affirmativement: «Eh bien, dit-il, allez dire à votre maître qu’il est de mon devoir de respecter tous les serments, et que je ne puis faire une exception pour celui que j’ai prêté moi-même. Je vais m’occuper, toute affaire cessante, de la demande de cette dame, qui est musulmane et libre, remarquez-le bien.» Quand il eut reçu cette réponse, le ministre ne put plus douter de la disposition où était le cadi. Néanmoins il lui fit encore dire ceci: «Je n’ai pas l’intention d’entraver le cours de la justice, et il ne m’est pas permis d’exiger de vous un jugement inique. Tout ce que je vous demande, c’est de vouloir bien prendre en considération les droits que ce seigneur chrétien a acquis en concluant un traité avec nous. Vous savez qu’il est de notre devoir de traiter ces chrétiens avec équité et avec les plus grands ménagements. Décidez maintenant vous-même ce que vous avez à faire[399].»

Le cadi se laissa-t-il persuader, ou bien crut-il que la loi était au-dessus des traités? On l’ignore; mais la conduite de Badr dans cette circonstance était en tout cas une preuve de la sincérité du gouvernement et de l’esprit de conciliation qui l’animait. C’était là une politique noble et belle; ajoutons qu’elle était dans le caractère d’Abdérame. Ce monarque était si peu exclusif qu’une fois il voulut donner l’emploi le plus élevé dans la magistrature, celui de cadi de Cordoue, à un renégat dont le père et la mère étaient encore chrétiens, et que les faquis eurent bien de la peine à lui faire abandonner ce projet[400].

L’attente que nourrissait Abdérame à l’égard des châtelains chrétiens de la Serrania ne fut point trompée. Plusieurs d’entre eux demandèrent et obtinrent l’amnistie; mais Tolox, où Ibn-Hafçoun animait la garnison par sa présence, se défendit avec tant d’opiniâtreté que le sultan ne put le prendre. Une fois la garnison fit une sortie, et alors il y eut un combat fort sanglant[401]. Un autre château fit aussi tant de résistance, qu’Abdérame jura dans sa colère qu’il ne goûterait point de vin et n’assisterait à aucune fête avant qu’il l’eût pris. Il fut bientôt délié de son serment; car non-seulement il prit ce château-là, mais il en prit encore un autre[402]. Vers la même époque sa flotte lui rendit un grand service: elle s’empara de plusieurs vaisseaux qui apportaient des vivres à Ibn-Hafçoun, ce chef étant déjà tellement réduit à l’étroit qu’il devait s’approvisionner en Afrique[403].

En retournant vers sa capitale, le sultan passa par Algéziras, et ensuite par les provinces de Sidona et de Moron. C’est à Carmona qu’il voulait se rendre, et le 28 juin 914, il arriva devant les portes de cette ville.

Habîb, le lieutenant de Mohammed, y avait arboré le drapeau de la révolte. L’avait-il fait de son propre mouvement? On en doutait; on disait qu’il ne l’avait fait que sur l’instigation de son maître, et Abdérame, qui croyait cette accusation fondée, ôta à Mohammed sa dignité de vizir et le fit jeter en prison. Puis il commença le siége de Carmona. Habîb ne se défendit que vingt jours; au bout de ce temps il demanda et obtint l’_amán_. Quant à Mohammed ibn-Haddjâdj, comme dorénavant il n’était plus en état de nuire, il fut bientôt remis en liberté; mais il ne jouit pas longtemps de cette faveur, car il mourut en avril 915[404]. Ce fut le dernier des Haddjâdj qui joua un rôle dans l’histoire.

En 915 une terrible famine, causée par une longue sécheresse, ne permit pas d’entreprendre une campagne. Les habitants de Cordoue moururent par milliers, et les bras manquaient presque pour enterrer les morts. Le sultan et son ministre firent tout ce qu’ils purent pour soulager la misère; mais ils eurent beaucoup de peine à contenir les insurgés, qui, pressés par la faim, sortaient de leurs montagnes pour saisir le peu de vivres qui se trouvaient encore dans les plaines[405]. L’année suivante, Orihuéla et Niébla furent conquises, et le sultan avait déjà si bien rétabli sa puissance, qu’il put faire faire des razzias contre les chrétiens du Nord[406], lorsque la mort vint le délivrer de son ennemi le plus redoutable; dans l’année 917, Ibn-Hafçoun rendit le dernier soupir. Cet événement causa une grande joie à Cordoue; on n’y douta plus dès lors que l’insurrection ne fût bientôt étouffée[407].

Le héros espagnol, qui, pendant plus de trente ans, avait bravé les envahisseurs de sa patrie et qui maintefois avait fait trembler les Omaiyades sur leur trône, devait bénir la Providence qui le faisait mourir à cette heure et lui épargnait ainsi le triste spectacle de la ruine de son parti. Il mourut indompté; dans les circonstances données, c’était tout ce qu’il lui était permis d’espérer. Il ne lui fut point donné de délivrer sa patrie et de fonder une dynastie; mais il n’en faut pas moins reconnaître en lui un héros tout à fait extraordinaire et tel que l’Espagne n’en avait pas produit depuis le temps où Viriathe jura de délivrer son pays de la domination romaine.

XVIII.

La guerre dans la Serrania dura encore dix ans. Omar ibn-Hafçoun avait laissé quatre fils, Djafar, Solaimân, Abdérame et Hafç, qui, à une seule exception près, avaient hérité, sinon des talents, du moins de la vaillance de leur père. Solaimân fut forcé de se rendre (en mars 918), de s’enrôler dans l’armée du sultan, et de prendre part aux campagnes contre le roi de Léon et celui de Navarre[408]. Abdérame, qui commandait à Tolox et pour lequel les livres avaient plus d’attrait que les armes, se rendit aussi, et, ayant été conduit à Cordoue, il y passa le reste de sa vie à copier des manuscrits[409]. Mais la puissance de Djafar était encore formidable; le sultan, du moins, en jugeait ainsi, car lorsqu’il assiégeait Bobastro en 919, il ne refusa pas d’entrer en pourparlers avec lui; et quand Djafar lui eut offert des otages et un tribut annuel, il agréa cette proposition[410]. Bientôt après, cependant, Djafar commit une faute fort grave et qui lui devint fatale. A son avis, son père avait eu tort de se déclarer chrétien avec toute sa famille, et jusqu’à un certain point cette manière de voir était juste, car il est incontestable qu’Ibn-Hafçoun s’était aliéné le cœur des Andalous musulmans par son changement de religion; seulement, la chose une fois faite, ni Ibn-Hafçoun ni ses fils ne pouvaient se rétracter; dorénavant ils devaient s’appuyer uniquement sur les chrétiens, et triompher ou succomber avec eux. Les chrétiens étaient les seuls qui eussent conservé de l’énergie et de l’enthousiasme, tandis que les musulmans trahissaient partout. Ce qui s’était passé peu de temps auparavant dans la forteresse de Balda, en était la preuve. Cette forteresse étant assiégée par le sultan, la partie musulmane de la garnison avait passé tout entière à l’ennemi, tandis que les chrétiens s’étaient laissé massacrer jusqu’au dernier, plutôt que de se rendre[411]. Toutefois Djafar, qui ne se rendait pas bien compte de la situation où il se trouvait, croyait encore à la possibilité de se réconcilier avec les Andalous musulmans, et, voulant les gagner, il manifesta clairement son intention de retourner à l’islamisme. C’est ce qui le perdit. Frémissant d’horreur à l’idée d’avoir un mécréant pour leur chef, ses soldats chrétiens tramèrent un complot contre lui, et, s’étant entendus avec son frère Solaimân, ils l’assassinèrent (920), après quoi ils proclamèrent Solaimân, qui se hâta de se rendre auprès d’eux[412].

Le règne de Solaimân ne fut pas heureux. Bobastro était en proie aux plus furieuses discordes. Une insurrection y éclata; Solaimân fut chassé, ses prisonniers furent mis en liberté, son palais fut saccagé; mais peu de temps après, ses partisans surent se glisser dans la ville, lui-même y rentra sous un déguisement, et, ayant gagné la populace en lui promettant le pillage, il l’appela aux armes. Il resta le maître, et, inexorable dans sa vengeance, il fit couper la tête à la plupart de ses adversaires. «Allâh, dit un historien de Cordoue, laissait les mécréants s’entr’égorger, parce qu’il voulait extirper jusqu’à la racine leurs derniers vestiges[413].»

Solaimân ne survécut pas longtemps à son rétablissement. Ayant été démonté dans une escarmouche, le 6 février 927, il fut tué par les royalistes, qui assouvirent leur rage sur son cadavre, auquel ils coupèrent la tête, les mains et les pieds[414].

Son frère Hafç lui succéda; mais l’heure fatale allait sonner. Dans le mois de juin de l’année 927, le sultan vint assiéger Bobastro, bien décidé à ne plus lever le siége avant que la ville ne se fût rendue. Ayant ordonné d’élever partout des ouvrages formidables et de rebâtir une ancienne forteresse romaine à demi ruinée qui se trouvait dans le voisinage, il cerna la place de toutes parts et lui coupa les vivres. Pendant six mois Hafç soutint les efforts de l’ennemi; mais il se rendit enfin, et le vendredi 21 janvier 928, les troupes du sultan prirent possession de la ville. Hafç fut transporté à Cordoue de même que tous les autres habitants, et dans la suite il servit dans l’armée de son vainqueur. Sa sœur Argentea se retira dans un couvent, et probablement on l’aurait laissée en paix, si elle eût consenti elle-même à vivre ignorée; mais enthousiaste, fanatique et aspirant depuis longtemps à la palme du martyre, elle irrita l’autorité en lui déclarant qu’elle était chrétienne; et comme aux yeux de la loi elle était musulmane, attendu que son père l’était encore à l’époque où elle avait vu le jour, elle fut condamnée à mort comme coupable d’apostasie. Elle subit son arrêt avec un courage héroïque, et se montra ainsi la digne fille de l’indomptable Omar ibn-Hafçoun (931)[415].