Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 2/4 jusqu'a la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-110)

Part 18

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Mais cette paix fut de courte durée. Soit qu’Ibn-Hafçoun n’y trouvât pas son compte, soit que le sultan ne remplît pas les clauses du traité, toujours est-il que la guerre recommença en 902. Dans cette année, Ibn-Hafçoun eut une entrevue avec Ibn-Haddjâdj à Carmona. «Envoyez-moi, lui dit-il, vos meilleurs cavaliers sous le _noble arabe_ (il voulait désigner par ce terme Fadjîl ibn-abî-Moslim, le général de la cavalerie sévillane), car j’ai l’intention d’aller me mesurer sur mes frontières contre Ibn-abî-Abda; j’espère le battre, et le jour d’après nous pillerons Cordoue.» Fadjîl, qui assistait à cet entretien, et qui, en véritable Arabe qu’il était, avait bien plus de sympathie pour la cause du sultan que pour celle des Espagnols, fut blessé du ton leste et dédaigneux dont Ibn-Hafçoun avait prononcé ces paroles. «Abou-Hafç, lui dit-il, ne méprisez pas l’armée d’Ibn-abî-Abda. Elle est à la fois petite et grande, et lors même que toute l’Espagne serait réunie contre elle, elle ne tournerait pas encore le dos.--Noble seigneur, lui répondit Ibn-Hafçoun, vous essayeriez en vain de me faire changer d’avis. Que peut-il, cet Ibn-abî-Abda? Combien de soldats a-t-il? Quant à moi, j’ai mille six cents cavaliers; ajoutez-y les cinq cents d’Ibn-Mastana et les vôtres qui peut-être seront aussi au nombre de cinq cents. Quand toutes ces troupes seront réunies, nous mangerons l’armée de Cordoue.--On peut être repoussé, reprit Fadjîl, on peut être battu.... Au reste, vous ne pouvez m’en vouloir si je ne vous encourage pas dans votre projet, car vous connaissez les soldats d’Ibn-abî-Abda aussi bien que moi.»

Malgré l’opposition de Fadjîl, Ibn-Haddjâdj approuva le plan de son allié, et il ordonna à son général d’aller se réunir à lui.

Informé par ses espions que le général omaiyade venait de quitter le Genil et qu’il avait établi son camp dans le district d’Estepa, Ibn-Hafçoun vint l’attaquer. Quoiqu’il n’eût encore que sa cavalerie, il remporta un succès éclatant et tua plus de cinq cents hommes à l’ennemi. Vers le soir son infanterie, au nombre de quinze mille hommes, arriva dans le camp. Sans lui laisser le temps de se reposer, il lui donna l’ordre de se tenir prête à se remettre en marche; puis, étant entré dans la tente de Fadjîl:

--Allons, noble seigneur, lui dit-il, mettons-nous en campagne!

--Contre qui? lui demanda Fadjîl.

--Contre Ibn-abî-Abda.

--O Abou-Hafç, vouloir obtenir deux succès en un seul jour, ce serait tenter l’Eternel, ce serait se montrer ingrat envers lui! Vous avez couvert de honte le général ennemi; vous lui avez porté un coup si terrible, qu’il en aura assez pour longtemps. Dix années devront se passer avant qu’il puisse vous rendre la pareille. Gardez-vous bien à présent de le porter à une résolution désespérée.

--Nous allons l’accabler avec des forces tellement supérieures, qu’il devra remercier le ciel s’il a encore le temps de se jeter à cheval et de chercher son salut dans la fuite.

Fadjîl se leva alors et se fit donner ses armes; mais tandis qu’il bouclait sa cuirasse: «Dieu m’est témoin, s’écria-t-il, que je n’ai point de part à ce projet téméraire!»

Pendant que les coalisés, dans l’espoir de surprendre l’ennemi, se mettaient en marche en observant le plus profond silence, Ibn-abî-Abda, encore tout honteux de sa défaite, était à table avec ses officiers. Tout à coup une nuée de poussière, qui s’élevait dans le lointain, attira son attention. Un de ses meilleurs officiers, Abd-al-wâhid Roulî, sortit aussitôt de la tente pour aller voir ce que c’était. «Mes amis, dit-il en revenant, l’obscurité m’empêche de bien distinguer les objets, mais il me semble qu’Ibn-Hafçoun marche contre nous avec sa cavalerie et son infanterie, et qu’il compte nous surprendre.» En un clin d’œil tous les officiers prirent leurs armes, coururent à leurs chevaux, sautèrent dessus, et conduisirent leurs hommes à la rencontre des ennemis. Quand on se trouva en présence, plusieurs officiers se mirent à crier: «Jetez les lances et combattez à l’arme blanche!» Cet ordre fut exécuté sur-le-champ, et alors les royalistes attaquèrent leurs adversaires avec tant d’impétuosité qu’ils leur tuèrent mille cinq cents hommes et qu’ils les forcèrent d’aller chercher un refuge dans leur camp.

Le lendemain matin le sultan reçut la nouvelle que son armée avait d’abord essuyé un échec et qu’ensuite elle avait remporté une victoire. Fort irrité contre les coalisés, il donna l’ordre de mettre à mort leurs otages. On coupa la tête à trois des otages d’Ibn-Hafçoun; le quatrième, Ibn-Mastana, sauva sa vie en promettant d’être désormais fidèle au sultan[364]. Ce fut alors le tour d’Abdérame, le fils d’Ibn-Haddjâdj; mais son père n’avait épargné ni l’argent ni les promesses pour se faire des amis à la cour, et il n’avait pas cessé de dire qu’aussitôt que le sultan lui aurait rendu son fils, il rentrerait dans l’obéissance[365]. Parmi ses amis se trouvait le Slave Badr, et ce Badr s’enhardit à prendre la parole au moment même où l’on allait couper la tête à Abdérame. «Seigneur, dit-il au sultan, excusez mon audace et veuillez m’écouter: les otages d’Ibn-Hafçoun ont cessé de vivre, mais si à présent vous faites aussi mettre à mort le fils d’Ibn-Haddjâdj, vous ferez en sorte que ces deux hommes resteront unis contre vous jusqu’à leur dernier soupir. Il est impossible de gagner Ibn-Hafçoun, c’est un Espagnol; mais il n’est pas impossible de gagner Ibn-Haddjâdj, car il est Arabe, lui.»

Le sultan fit appeler ses vizirs[366] et leur demanda leur avis. Tous approuvèrent le conseil que Badr venait de donner. Quand ils furent partis, Badr parla de nouveau au sultan et l’assura que s’il rendait la liberté au fils d’Ibn-Haddjâdj, il pourrait compter à l’avenir sur la fidélité du chef sévillan. Puis, voyant que le monarque hésitait encore, il alla prier un de ses amis les plus influents, le trésorier Todjîbî, d’adresser au sultan un mémoire dans lequel il l’engagerait à suivre le conseil que Badr lui avait donné. La lecture de cet écrit vainquit les hésitations d’Abdallâh, qui chargea alors Todjîbî d’aller remettre Abdérame entre les mains de son père[367].

Nous renonçons à décrire la joie qu’éprouva Ibn-Haddjâdj quand il lui fut enfin permis de serrer sur son cœur son fils bien-aimé, qu’il avait redemandé en vain pendant six longues années. Cette fois il sut se montrer plus reconnaissant que par le passé. Quand il disait dans la lettre qu’il avait adressée au sultan après la mort des Khaldoun, que ceux-ci l’avaient toujours poussé à la révolte, il disait vrai, ce semble. Coraib avait été son mauvais génie, et maintenant que cet homme perfide et ambitieux n’était plus là, il se conduisit tout autrement. Sans rompre avec Ibn-Hafçoun, auquel il continua d’envoyer des présents[368], il cessa cependant d’être son allié, et, au lieu de se montrer hostile au sultan, il lui fit parvenir régulièrement son tribut et son contingent en hommes. Sa position à l’égard du souverain était dorénavant celle d’un prince tributaire; mais dans ses domaines il exerçait un pouvoir illimité. Il avait son armée, à lui, qu’il payait comme le sultan payait la sienne; c’était lui qui nommait tous les employés à Séville, depuis le cadi et le préfet de police, jusqu’au moindre huissier ou au moindre sergent de ville. Rien ne lui manquait de la pompe royale, ni un conseil aulique, ni une garde de cinq cents cavaliers, ni un manteau de brocart sur lequel ses noms et ses titres étaient brodés en lettres d’or. Au reste, il exerçait noblement le pouvoir. Juste mais sévère, il était sans pitié pour les malfaiteurs et maintenait l’ordre avec la plus grande fermeté. Prince et marchand, homme de lettres et ami des arts, il recevait par les mêmes vaisseaux les présents des princes d’outre-mer, les tissus des villes manufacturières de l’Egypte, les savants de l’Arabie et les chanteuses de Bagdad. La belle Camar, dont il avait tant entendu vanter les talents qu’il l’avait fait acheter pour une somme énorme, et le Bédouin Abou-Mohammed Odhrî, un philologue du Hidjâz, étaient les plus beaux ornements de sa cour. Ce dernier, qui, chaque fois qu’il entendait une phrase incorrecte ou un mot impropre, avait la coutume de s’écrier: «Ah, citadins, qu’avez-vous fait de la langue!» était un oracle quand il s’agissait de la pureté du langage et de la finesse des expressions. La spirituelle Camar joignait à son talent pour la musique une éloquence naturelle, du génie pour la poésie, et une noble fierté. Un jour que des ignorants entichés de leur noble naissance avaient dénigré son origine et son passé, elle composa ces vers:

Ils dirent:--Lorsque Camar arriva ici, elle était en guenilles; jusque-là son métier avait été de conquérir des cœurs à force de regards languissants; elle marchait dans la boue des chemins, elle errait de ville en ville; elle est de basse extraction; sa place n’est pas parmi les nobles, et son seul mérite, c’est de savoir écrire des lettres et des vers.--Ah! s’ils n’étaient pas des rustres, ils parleraient autrement de l’étrangère! Quels hommes, mon Dieu, que ceux qui méprisent la véritable, la seule noblesse, celle que donne le talent! Qui me délivrera des ignorants et des stupides? Ah! l’ignorance est la chose la plus honteuse qui soit au monde, et s’il fallait qu’une femme fût ignare pour entrer dans le paradis, j’aimerais bien mieux que le créateur m’envoyât aux enfers.

En général, elle ne semble pas avoir fait grand cas des Arabes d’Espagne. Accoutumée à l’exquise courtoisie qui régnait à Bagdad, elle se trouvait déplacée dans un pays qui avait conservé beaucoup de traces de la rudesse des vieux temps. Le prince seul trouvait grâce à ses yeux, et ce fut à sa louange qu’elle composa ces vers:

Dans tout l’Ouest il n’y a point d’homme vraiment généreux, excepté Ibrâhîm qui est la générosité même. Rien de plus agréable que de vivre auprès de lui, et quand on a connu ce bonheur, ce serait un supplice que de devoir vivre dans un autre pays[369].

Quand elle vantait ainsi la générosité d’Ibrâhîm, elle n’exagérait rien. A cet égard tout le monde était de son avis; aussi les poètes de Cordoue, que l’avare sultan laissait presque mourir de faim, accouraient-ils en foule à sa cour, le poète lauréat, Ibn-Abd-rabbihi, en tête. Ibrahim les récompensait toujours avec une munificence vraiment royale. Une fois seulement, il ne donna rien: ce fut lorsque Calfât, un satirique fort mordant, lui eut récité un poème rempli d’amers sarcasmes contre les ministres et les courtisans de Cordoue. Quoiqu’il eût peut-être des griefs contre quelques-uns de ces personnages, Ibn-Haddjâdj n’avait donné aucun signe d’approbation, et quand le poète eut fini: «Tu t’es trompé, lui dit-il froidement, si tu as cru qu’un homme tel que moi puisse trouver plaisir à entendre de si ignobles injures.» Calfât retourna à Cordoue les mains vides. Désappointé et furieux, il se mit aussitôt à vomir son fiel.

Ne me blâme pas, disait-il, ne me blâme pas, ô ma femme, si je verse toujours des pleurs après le voyage que j’ai fait. Ce voyage m’a causé une douleur dont je ne pourrai jamais me consoler. J’espérais trouver là-bas un homme généreux, et je n’y ai trouvé qu’un stupide hibou!

Ibn-Haddjâdj n’était pas homme à endurer de telles grossièretés. Dès qu’il eut appris la manière dont le poète se vengeait, il lui fit dire ces paroles: «Si tu ne cesses pas de me diffamer, je jure par tout ce qu’il y a de plus sacré que je te ferai couper la tête sur ton lit à Cordoue!» Dès lors Calfât ne fit plus de satires contre le seigneur de Séville[370].

XVII.

La réconciliation du sultan avec Ibn-Haddjâdj fut le commencement d’une ère nouvelle, celle du rétablissement du pouvoir royal. Séville avait été le point d’appui pour la rébellion dans tout l’Ouest; ce point d’appui étant venu à manquer, tous les autres districts, depuis Algéziras jusqu’à Niébla, rentrèrent forcément dans la sujétion[371]. Pendant les neuf dernières années du règne d’Abdallâh, ils payèrent le tribut avec une régularité si parfaite, qu’il n’était plus nécessaire d’envoyer des troupes de ce côté-là. Le sultan pouvait donc tourner toutes ses forces contre le Midi. C’est aux sages conseils de Badr qu’il devait cet heureux résultat; aussi lui en sut-il gré et lui donna-t-il les preuves les plus éclatantes de sa reconnaissance. Il lui conféra le titre de vizir, l’admit dans son intimité, et lui accorda une confiance si grande, que Badr, bien qu’il ne portât pas le titre de premier ministre, l’était cependant de fait[372].

Dans le Midi les armes du sultan furent désormais presque constamment heureuses. En 903 son armée prit Jaën; en 905 elle gagna la bataille du Guadalbollon sur Ibn-Hafçoun et Ibn-Mastana; en 906 elle enleva Cañete aux Beni-al-Khalî; en 907 elle força Archidona à payer tribut; en 909 elle arracha Luque à Ibn-Mastana; en 910 elle prit Baëza, et l’année suivante, les habitants d’Iznajar se révoltèrent contre leur seigneur, Fadhl ibn-Salama, le gendre d’Ibn-Mastana, le tuèrent et envoyèrent sa tête au sultan[373]. Même dans le Nord il y avait une amélioration notable. Un instant--c’était dans l’année 898--on avait craint que le plus puissant Espagnol du Nord et le plus puissant Espagnol du Midi ne s’alliassent l’un avec l’autre. Mohammed ibn-Lope, de la famille des Beni-Casî, avait promis de se rendre dans la province de Jaën afin d’y conférer avec Ibn-Hafçoun. La guerre qu’il avait à soutenir contre al-Ancar, le gouverneur de Saragosse, l’empêcha de venir en personne; mais à sa place il envoya son fils Lope. Celui-ci était déjà arrivé dans la province de Jaën et il y attendait l’arrivée d’Ibn-Hafçoun, lorsqu’il reçut la nouvelle que son père, qui assiégeait Saragosse, avait été tué (octobre 898), et alors il retourna dans sa patrie, sans attendre l’arrivée d’Ibn-Hafçoun. Dans la suite il ne fut plus question de ce projet d’alliance qui avait inspiré à la cour des alarmes fort sérieuses[374], et Lope, loin de se montrer hostile au sultan, brigua sa faveur; aussi le sultan le nomma-t-il gouverneur de Tudèle et de Tirazona. Lope usa ses forces dans des guerres continuelles contre ses voisins, tels que le seigneur d’Huesca, le roi de Léon, le comte de Barcelone, celui de Pallars et le roi de Navarre, jusqu’à ce qu’il fût tué dans un combat qu’il livra à ce dernier (907)[375]. Son frère Abdallâh, qui lui succéda, tourna aussi ses armes, non pas contre le sultan, mais contre le roi de Navarre[376]. Les Beni-Casî avaient donc cessé d’être redoutables pour les Omaiyades.

Evidemment les choses prenaient partout un aspect plus rassurant. A Cordoue on envisageait déjà l’avenir avec plus de confiance. Les poètes faisaient entendre des chants de victoire qu’on n’avait pas entendus depuis bien des années[377]. Toutefois le pouvoir royal n’avait fait encore que des progrès fort lents, et rien de décisif ne s’était accompli, lorsqu’Abdallâh mourut le 15 octobre 912, à l’âge de soixante-huit ans, dont vingt-quatre de règne.

L’héritier présomptif du trône s’appelait Abdérame. C’était le fils du fils aîné d’Abdallâh, de l’infortuné Mohammed qui avait été assassiné par son frère Motarrif sur l’ordre de leur père[378]. Orphelin dès sa plus tendre enfance, il avait été élevé par son aïeul, qui, agité sans relâche par les remords de sa conscience, semble avoir concentré sur cet enfant toute l’affection dont il était capable, et qui depuis longtemps l’avait désigné pour son successeur[379]. Mais Abdérame ne comptait pas encore vingt-deux ans[380], et l’on pouvait craindre que ses oncles ou ses grands-oncles ne lui disputassent la couronne, car il n’y avait point de loi sur la succession; quand le trône était vacant, c’était d’ordinaire l’aîné ou bien le plus capable de la famille royale qui y montait. Contre toute attente, personne ne s’opposa à l’élévation d’Abdérame; qui plus est, tous les princes et tous les courtisans saluèrent cet événement avec joie, tous y virent le gage d’un avenir de prospérité et de gloire. C’est que le jeune prince avait déjà su se faire aimer, et qu’il avait inspiré à tous ceux qui le connaissaient une haute idée de ses talents[381].

Abdérame III, en poursuivant l’œuvre commencée par son aïeul, s’y prit d’une tout autre façon. A la politique circonspecte et tortueuse d’Abdallâh, il substitua une politique franche, hardie, audacieuse. Dédaignant les moyens termes, il annonça fièrement aux insurgés espagnols, arabes et berbers, que ce qu’il voulait d’eux, ce n’était pas un tribut, mais leurs châteaux, leurs villes. A ceux qui se soumettraient il promettait un pardon plein et entier, il menaçait les autres d’un châtiment exemplaire.

Il semble au premier abord que de telles prétentions devaient réunir contre lui toute l’Espagne. Il n’en fut point ainsi. Sa fermeté n’indisposait pas, elle maîtrisait, et la ligne de conduite qu’il suivait, loin d’être insensée, était clairement indiquée par l’état des faits et des esprits.

C’est que peu à peu tout avait changé. L’aristocratie arabe n’était plus ce qu’elle était au commencement du règne d’Abdallâh. Elle avait perdu ses chefs les plus illustres; Saîd ibn-Djoudî et Coraib ibn-Khaldoun n’étaient plus, Ibrâhîm ibn-Haddjâdj venait aussi de mourir[382], et personne n’avait assez de talent ou de considération pour prendre la place que la mort de ces hommes supérieurs avait laissée vide. Restait le parti espagnol. Il avait encore la plupart de ses chefs, et il ne semblait pas avoir perdu beaucoup de sa puissance. Mais ces chefs se faisaient vieux, et le parti lui-même n’était plus ce qu’il était trente ans auparavant, alors que, rempli d’ardeur et d’enthousiasme, on s’était insurgé d’un commun élan, à la voix d’Ibn-Hafçoun, pour secouer le joug de la domination étrangère. Cette première ferveur s’était calmée et refroidie. A l’ardente et vigoureuse génération de 884 avait succédé une génération nouvelle, qui n’avait ni les griefs, ni la fierté, ni les passions, ni l’énergie de celle qui l’avait précédée. N’ayant pas été opprimée par le pouvoir royal, elle n’avait pas de raison pour le haïr. Elle se plaignait, il est vrai, elle se sentait profondément malheureuse, mais les maux qu’elle déplorait n’étaient pas ceux du despotisme, c’étaient ceux de l’anarchie et de la guerre civile. Chaque jour elle voyait les troupes du sultan ou des insurgés ravager des champs qui promettaient une abondante récolte, couper des oliviers en fleurs et des orangers chargés de fruits, incendier des hameaux et des villages; mais ce qu’elle ne voyait pas, mais ce qu’elle attendait toujours en vain, c’était le triomphe de la cause nationale. Certes, le trône du sultan chancelait parfois, mais l’instant d’après il était de nouveau ferme comme le rocher. C’était peu encourageant. Peut-être ne formulait-on pas sa pensée intime, mais on sentait instinctivement, à n’en point douter, qu’une grande insurrection nationale, quand elle n’arrive pas au but du premier élan, n’y arrive jamais. Telle avait été l’impression générale au temps où les succès alternaient encore pour les deux partis; ce fut bien pis lorsque les insurgés ne rencontraient plus que des revers, et qu’au lieu d’avancer, ils se voyaient ramenés en arrière. On commença alors à se demander à quoi avait servi la ruine ou la mort de tant de braves gens, et si c’était bien la peine de se laisser dépouiller ou tuer pour une cause que le ciel ne semblait plus favoriser. Les populations des grandes villes, c’est-à-dire celles qui étaient le plus amoureuses du repos et du bien-être, avaient été les premières à se poser cette question, et n’y trouvant pas une réponse satisfaisante, elles s’étaient dit que, tout bien considéré, la paix à tout prix valait mieux, avec l’industrie et l’espoir de s’enrichir, que la guerre patriotique avec le désordre et l’anarchie. Elvira s’était donc soumise spontanément, Jaën s’était laissé prendre, et Archidona avait consenti à payer tribut. Dans la Serrania, ce berceau de l’insurrection, l’enthousiasme avait été moins prompt à se refroidir; mais là aussi des symptômes de lassitude et de découragement avaient déjà commencé à se manifester. Les montagnards ne s’empressaient plus de s’enrôler sous le drapeau national, de sorte qu’Ibn-Hafçoun s’était vu forcé de suivre l’exemple du sultan et de prendre à sa solde des mercenaires de Tanger[383]. Dès lors la guerre avait beaucoup perdu de son caractère primitif. Elle était devenue encore plus ruineuse, car le but qu’on se proposait des deux côtés, c’était de mettre l’ennemi hors d’état de payer ses troupes africaines; mais elle n’avait plus la sauvage énergie d’autrefois, elle n’était plus sanglante. Les Berbers de Tanger, toujours prêts à passer sous le drapeau opposé pour la moindre augmentation de solde[384], ne considéraient la guerre que comme un jeu lucratif; ils ménageaient leurs adversaires, car ces adversaires avaient été la veille leurs camarades et le seraient peut-être le lendemain. Dans maint combat il n’y eut que deux ou trois hommes de tués; il arrivait même qu’on ne tuait personne. Quand on avait blessé quelques hommes et coupé les jarrets à quelques chevaux, on croyait en avoir fait assez[385]. Vouloir conquérir l’indépendance avec de tels soldats, quand la levée en masse d’une population enthousiaste et irritée n’avait pas suffi pour l’obtenir, c’était, on ne le sentait que trop, un projet chimérique. Ibn-Hafçoun lui-même semble en avoir été convaincu, car dans l’année 909, il avait reconnu pour son souverain Obaidallâh le Chiite, qui venait d’enlever le nord de l’Afrique aux Aghlabides[386]. Cette bizarre alliance ne porta aucun fruit, mais elle prouve qu’Ibn-Hafçoun n’osait plus compter sur ses compatriotes.

Ajoutez à ces causes de l’affaiblissement général des convictions et des courages la profonde démoralisation des châtelains, surtout dans les provinces de Jaën et d’Elvira. Ces seigneurs avaient entièrement oublié qu’ils avaient pris les armes pour un motif patriotique. Dans leurs donjons élancés au milieu des nues, ils étaient devenus des brigands sans foi ni loi, qui, du haut de leurs tours crénelées, guettaient les voyageurs et fondaient sur eux avec la vitesse d’oiseaux de proie, sans distinguer entre l’ami et l’ennemi. Dans tous les hameaux et dans toutes les villes on maudissait ces tyrans, et celui qui éventrerait leurs tours colossales et jetterait à terre les murailles de leurs manoirs détestés, pourrait être sûr de la reconnaissance de la population d’alentour. Qui le ferait, si le sultan ne le faisait pas, et n’était-il pas naturel que les espérances du pauvre peuple se tournassent vers lui?