Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 2/4 jusqu'a la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-110)

Part 12

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Cependant il avait trouvé dans le sultan qui venait de monter sur le trône, un adversaire digne de lui. C’était un prince actif, prudent et brave; les clients omaiyades croyaient que s’il lui eût été donné de régner une seule année de plus, il eût forcé tous les rebelles du Midi à mettre bas les armes[264]. Il opposa aux rebelles une énergique résistance; les districts de Cabra, d’Elvira et de Jaën devinrent le théâtre d’une lutte acharnée, où les succès et les revers alternaient pour chacun des deux partis[265]. Dans le printemps de l’année 888, Mondhir marcha en personne contre les insurgés, s’empara, chemin faisant, de quelques forteresses, ravagea les environs de Bobastro et vint assiéger Archidona. Le renégat Aichoun qui y commandait, n’était pas exempt de cette fanfaronnerie que l’on reproche encore aujourd’hui aux Andalous. Comptant sur sa bravoure, que personne ne contestait, il répétait à tout propos: «Si je me laisse attraper par le sultan, je lui donne toute liberté de me crucifier entre un cochon à ma droite et un chien à ma gauche.» Il oubliait que, pour le prendre, le sultan avait à sa disposition un moyen plus sûr que la force des armes. Quelques habitants de la ville se laissèrent corrompre; ils promirent à Mondhir de lui livrer leur chef vivant, et un jour qu’Aichoun était entré sans armes dans la demeure d’un de ces traîtres, il fut arrêté à l’improviste, chargé de fers, livré au sultan et crucifié de la manière qu’il avait indiquée lui-même. Archidona se rendit bientôt après. Ensuite le sultan fit prisonniers les trois Beni-Matrouh qui possédaient des châteaux dans la Sierra de Priego, et, les ayant fait crucifier de même que dix-neuf de leurs principaux lieutenants, il vint mettre le siége devant Bobastro[266].

Certain que son rocher était désormais imprenable, Ibn-Hafçoun s’inquiétait si peu de ce siége qu’il ne songeait qu’à faire une petite malice au sultan. La gaîté et la plaisanterie étaient dans son caractère. Il fit donc faire des propositions de paix à Mondhir. «Je viendrai habiter Cordoue avec ma famille, lui fit-il dire; je serai un des généraux de votre armée, et mes fils deviendront vos clients.» Mondhir donna dans le piége. Ayant fait venir de Cordoue le cadi et les principaux théologiens, il leur fit dresser un traité de paix aux termes proposés par Ibn-Hafçoun. Celui-ci se rendit alors auprès du sultan, qui avait établi son quartier général dans un château du voisinage, et lui dit: «Je vous prie de vouloir envoyer à Bobastro une centaine de mulets qui serviront à transporter mes meubles.» Le sultan promit de le faire, et bientôt après, lorsque l’armée eut quitté les environs de Bobastro, les mulets demandés furent envoyés à cette forteresse sous l’escorte de dix centurions et de cent cinquante cavaliers. Négligemment surveillé, car on croyait pouvoir se fier à lui, Ibn-Hafçoun profita de la nuit pour s’évader, retourna à Bobastro le plus vite qu’il put, ordonna à quelques-uns de ses soldats de le suivre, attaqua l’escorte, lui arracha les mulets et les mit en sûreté derrière les bonnes murailles de son château[267].

Furieux de s’être laissé tromper, Mondhir jura dans sa colère de recommencer le siége de Bobastro et de ne le lever que lorsque le perfide renégat se serait rendu. La mort le dispensa de tenir son serment. Son frère Abdallâh qui avait exactement le même âge que lui et qui convoitait le trône, mais qui perdait tout espoir d’y monter au cas où Mondhir ne mourrait que lorsque ses enfants seraient en âge de lui succéder, avait corrompu le chirurgien de Mondhir. En saignant le sultan, cet homme se servit d’une lancette empoisonnée, et le 29 juin 888, Mondhir rendit le dernier soupir, après un règne de presque deux années[268].

Averti par les eunuques, Abdallâh, qui était encore à Cordoue, arriva en toute hâte dans le camp, communiqua aux vizirs la mort de son frère, qu’ils ignoraient encore, et se fit prêter serment, par eux d’abord, puis par les Coraichites, les clients omaiyades, les employés de l’administration et les chefs de l’armée. Comme les soldats murmuraient fort de la résolution qu’avait prise le sultan, car ils étaient convaincus que Bobastro était imprenable, il était à prévoir qu’ils se débanderaient dès qu’ils apprendraient que Mondhir avait cessé de vivre. Un officier appela l’attention d’Abdallâh sur cette disposition des esprits; il lui conseilla de tenir cachée la mort de son frère et de le faire enterrer dans quelque endroit du voisinage. Mais Abdallâh repoussa ce conseil avec une indignation fort bien jouée. «Quoi! s’écria-t-il, j’abandonnerais le corps de mon frère à la merci de gens qui sonnent des cloches et qui adorent des croix? Non, jamais; dussé-je mourir en le défendant, je l’emmènerai à Cordoue!» La mort de Mondhir fut donc annoncée aux soldats, pour lesquels elle fut la plus heureuse nouvelle qu’ils eussent pu recevoir. Sans attendre les ordres du nouveau sultan, ils firent leurs préparatifs pour rentrer sans retard dans leurs foyers, et pendant qu’Abdallâh retournait à Cordoue, le nombre de ses soldats diminuait à chaque instant.

Ibn-Hafçoun, qui ne fut informé de la mort de Mondhir que lorsque l’armée était déjà en route, se hâta de profiter du désordre qui caractérisait cette retraite précipitée. Il s’était déjà emparé de plusieurs traînards et d’un butin considérable, lorsqu’Abdallâh lui envoya son page Fortunio pour le conjurer de ne pas inquiéter une marche qui était un convoi funèbre, et pour l’assurer qu’il ne demandait pas mieux que de vivre en paix avec lui. Soit générosité, soit calcul, le chef espagnol cessa aussitôt ses poursuites.

En arrivant à Cordoue, Abdallâh comptait à peine quarante cavaliers autour de lui; tous les autres soldats l’avaient abandonné[269].

XII.

Abdallâh prenait le pouvoir dans des conditions fatales. L’Etat, miné depuis longtemps par les antipathies de race, semblait marcher rapidement vers sa ruine et sa décomposition. Si le sultan n’avait eu à tenir tête qu’à Ibn-Hafçoun et ses montagnards, il n’y aurait eu encore que demi-mal; mais l’aristocratie arabe, profitant du désordre général, avait aussi commencé à relever la tête et visait à l’indépendance. Elle était encore plus redoutable pour le pouvoir monarchique que les Espagnols eux-mêmes, Abdallâh le croyait du moins. Aussi, comme il lui fallait transiger soit avec les Espagnols, soit avec les nobles, afin de ne pas être tout à fait isolé, il aima mieux transiger avec les premiers. Auparavant déjà il avait donné des témoignages de bienveillance à quelques-uns d’entre eux; il avait eu une intime liaison avec Ibn-Merwân le Galicien, dans le temps où celui-ci servait encore dans la garde du sultan Mohammed[270]. Maintenant il offrit à Ibn-Hafçoun le gouvernement de Regio, à condition qu’il le reconnaîtrait pour son souverain. Au commencement le succès sembla justifier cette politique nouvelle. Ibn-Hafçoun rendit l’hommage; il donna une marque de confiance au sultan en envoyant à la cour son fils Hafç et quelques-uns de ses capitaines. De son côté, le sultan fit tout ce qu’il pouvait pour consolider l’alliance; il traita ses hôtes de la manière la plus amicale et les combla de présents. Mais au bout de quelques mois, lorsque Hafç et ses compagnons furent retournés à Bobastro, Ibn-Hafçoun laissa faire ses soldats qui pillaient les bourgades et les villages jusqu’aux portes d’Ossuna, d’Ecija et même de Cordoue; puis, lorsque les troupes que le gouvernement avait envoyées contre eux eurent été battues, il rompit ouvertement avec le sultan et chassa ses employés[271].

Au bout du compte, Abdallâh n’avait donc pas réussi à gagner les Espagnols; mais en l’essayant, il s’était entièrement brouillé avec sa propre race. Il était naturel que dans les provinces, où l’autorité royale était déjà très-affaiblie, les Arabes ne voulussent plus obéir à un monarque qui s’alliait avec leurs ennemis.

Voyons d’abord comment les choses se passèrent dans la province d’Elvira.

Si les pieux souvenirs ont quelque empire sur les âmes, aucune province ne devait être aussi attachée à la religion chrétienne que celle d’Elvira. Elle avait été le berceau du christianisme espagnol; on y avait prêté l’oreille à la prédication des sept _apostoliques_, qui, d’après une tradition fort ancienne, avaient été les disciples des apôtres à Rome, dans un temps où tout le reste de la Péninsule était encore plongé dans les ténèbres de l’idolâtrie[272]. Plus tard, vers l’année 300, la capitale de la province[273] avait été le siége d’un célèbre concile. Aussi les Espagnols d’Elvira étaient-ils restés longtemps fidèles à la religion de leurs ancêtres. Dans la capitale les fondements d’une grande mosquée avaient bien été jetés, peu de temps après la conquête, par Hanach Çanânî, un des plus pieux compagnons de Mousâ, mais on comptait si peu de musulmans dans la ville que pendant un siècle et demi cet édifice en resta là où Hanach l’avait laissé[274]. Les églises, au contraire, étaient nombreuses et riches. Même à Grenade, bien qu’une grande partie de cette ville appartînt aux juifs, il y en avait au moins quatre, et l’une d’entre elles, celle qui se trouvait hors de la porte d’Elvira et qui avait été bâtie au commencement du VIIe siècle par un seigneur goth, nommé Gudila, était d’une magnificence incomparable[275].

Peu à peu cependant, sous le règne d’Abdérame II et sous celui de Mohammed, les apostasies étaient devenues fréquentes. Dans la province d’Elvira on n’était pas plus à l’épreuve de l’intérêt que dans d’autres provinces; mais en outre les honteuses débauches et l’impiété avérée de l’oncle maternel d’Hostegesis, de Samuel, l’évêque d’Elvira, avaient inspiré à plusieurs chrétiens une aversion bien naturelle pour un culte qui avait de si indignes ministres. La persécution avait fait le reste. L’infâme Samuel l’avait dirigée. Ayant été déposé enfin à cause de sa vie scandaleuse, il n’avait eu rien de plus pressé que de se rendre à Cordoue et de s’y déclarer musulman. Dès lors il avait sévi de la manière la plus cruelle contre ses anciens diocésains, que le gouvernement avait livrés à son aveugle fureur, et beaucoup de ces malheureux avaient trouvé dans l’apostasie le seul moyen de sauver leurs biens et leur vie[276].

De cette manière les renégats étaient devenus si nombreux à Elvira, que le gouvernement avait senti la nécessité de leur procurer une grande mosquée. Cet édifice fut achevé dans l’année 864, sous le règne de Mohammed[277].

Quant aux Arabes de la province, ils descendaient pour la plupart des soldats de Damas. N’aimant pas à s’enfermer dans les murailles d’une ville, ceux-ci s’étaient fixés dans les campagnes, où leurs descendants habitaient encore. Ces Arabes formaient à l’égard des Espagnols une aristocratie extrêmement orgueilleuse et exclusive. Ils avaient peu de rapports avec les habitants de la capitale; le séjour d’Elvira, une triste ville, située au milieu de rochers arides, monotones et volcaniques, qui n’ont aucune fleur en été, aucun flocon de neige en hiver, n’avait pour eux aucun attrait; mais le vendredi, quand ils venaient dans la ville, en apparence pour assister à l’office, mais en réalité pour faire parade de leurs chevaux superbes et richement équipés[278], ils ne manquaient jamais d’accabler les Espagnols de leur mépris et de leurs dédains calculés. Rarement la morgue aristocratique s’est montrée plus naïvement odieuse chez des hommes qui d’ailleurs, dans les relations qu’ils avaient entre eux, se distinguaient par une courtoisie parfaite. Pour eux les Espagnols, qu’ils fussent chrétiens ou musulmans, étaient _la vile canaille_; c’était leur terme consacré. Ils avaient donc créé contre eux des griefs inexpiables; aussi les collisions entre les deux races étaient fréquentes. Une trentaine d’années avant l’époque dont nous allons parler, les Espagnols avaient déjà assiégé les Arabes dans l’Alhambra, où ils avaient cherché un refuge[279].

Au commencement du règne d’Abdallâh, nous trouvons les Espagnols engagés dans une guerre meurtrière contre les seigneurs arabes. Ceux-ci, qui avaient entièrement rompu avec le sultan, avaient élu pour leur chef un brave guerrier de la tribu de Cais, nommé Yahyâ ibn-Çocâla. Chassés de leurs bourgades par leurs adversaires, ils s’étaient fortifiés dans un château situé au nord-est de Grenade, près du Guadahortuna. De ce château, qui portait anciennement le nom espagnol de Monte-sacro (montagne sainte), mais dont le nom est devenu, par la prononciation arabe, Montexicar, ils infestaient les environs. Alors les renégats et les chrétiens, commandés par Nâbil, vinrent les assiéger, tuèrent un grand nombre d’entre eux, et prirent la forteresse. Yahyâ ibn-Çocâla se sauva par la fuite; mais sa troupe était si affaiblie qu’il se vit obligé de déposer les armes et de conclure un traité avec les Espagnols. A partir de cette époque, il passait souvent des jours entiers dans la capitale. Peut-être tâchait-il d’y former des intrigues; mais qu’il ait été coupable ou non, toujours est-il que dans le printemps de l’année 889, les Espagnols l’attaquèrent à l’improviste et l’égorgèrent avec ses compagnons; puis ils jetèrent les cadavres de leurs victimes dans un puits, et se mirent à traquer les Arabes comme s’ils eussent été des bêtes fauves.

La joie des Espagnols fut immense. «Les lances de nos ennemis sont brisées! disait leur poète Ablî[280]. Nous avons rabaissé leur orgueil! Ceux qu’ils appelaient _la vile canaille_ ont sapé les fondements de leur puissance. Depuis combien de temps leurs morts, que nous avons jetés dans ce puits, attendent-ils en vain un vengeur!»

La situation des Arabes était d’autant plus dangereuse qu’ils étaient désunis. L’anarchie dans laquelle on était tombé avait donné une vigueur nouvelle à la funeste rivalité des Maäddites et des Yéménites; dans plusieurs districts, comme dans celui de Sidona, ces deux races se combattaient à outrance. Dans la province d’Elvira, alors qu’il s’agissait de donner un successeur à Yahyâ, les Yéménites, qui semblent avoir eu la supériorité du nombre, contestaient aux Maäddites leurs droits à l’hégémonie. Se quereller dans un moment aussi critique, c’était s’exposer à une ruine complète. Heureusement pour eux, les Yéménites le comprirent encore à temps; ils cédèrent, et, de concert avec leurs rivaux, ils donnèrent le commandement à Sauwâr[281]. Ce chef intrépide devint le sauveur de son peuple, et plus tard on disait souvent: «Si Allâh n’avait pas donné Sauwâr aux Arabes, ils auraient été exterminés jusqu’au dernier.»

Caisite, de même que Yahyâ, Sauwâr devait naturellement avoir à cœur de venger la mort de son contribule; mais il avait de plus à prendre une revanche: lors de la prise de Monte-sacro, il avait vu les Espagnols tuer son fils aîné. A partir de ce moment, il avait été dévoré de la soif de la vengeance. D’après son propre témoignage, il était déjà vieux; «les femmes ne veulent plus de mon amour, depuis que mes cheveux ont blanchi,» disait-il dans un de ses poèmes, et de fait, il apportait à la tâche sanglante qu’il allait accomplir, une obstination et une férocité, que l’on s’expliquerait difficilement dans un jeune homme, mais qui se conçoivent dans un vieillard qui, dominé par une seule et dernière passion, a fermé l’âme à toute pitié, à tout sentiment humain. On serait porté à penser qu’il se crut l’ange exterminateur, et qu’il étouffa ses instincts plus doux, s’il en avait, par la conscience de sa mission providentielle.

Après avoir réuni autant d’Arabes que possible sous sa bannière, son premier soin fut de se remettre en possession de Monte-sacro. En ceci il avait un double but: il voulait posséder une forteresse qui pût servir de base à ses opérations ultérieures, et assouvir sa rage dans le sang de ceux qui avaient tué son fils. Quoique Monte-sacro eût une garnison nombreuse, les Arabes prirent cette forteresse d’assaut. La vengeance de Sauwâr fut terrible: il passa au fil de l’épée tous les soldats de la garnison, au nombre de six mille. Ensuite il attaqua et prit d’autres châteaux. Chacun de ses succès entraîna une horrible boucherie; jamais et dans aucune circonstance, cet homme terrible ne fit grâce aux Espagnols; des familles entières furent exterminées jusqu’au dernier membre, et pour une foule d’héritages il n’y eut point d’héritiers.

Dans leur détresse, les Espagnols d’Elvira supplièrent Djad, le gouverneur de la province, de les aider, en promettant de lui obéir dorénavant. Djad consentit à leur demande. A la tête de ses propres troupes et des Espagnols, il alla attaquer Sauwâr.

Le chef arabe l’attendit de pied ferme. Le combat fut vif des deux côtés; mais les Arabes remportèrent la victoire, poursuivirent leurs ennemis jusqu’aux portes d’Elvira et leur tuèrent plus de sept mille hommes. Djad lui-même tomba entre les mains des vainqueurs.

L’heureuse issue de cette bataille, connue sous le nom de _bataille de Djad_, remplit les Arabes d’une joie indicible: s’étant bornés jusqu’alors à l’attaque des châteaux, ils avaient, pour la première fois, vaincu leurs ennemis en rase campagne, et ils avaient immolé bien des victimes aux mânes de Yahyâ. Voici en quels termes un de leurs plus braves chefs, qui était en même temps un de leurs meilleurs poètes, Saîd ibn-Djoudî, exprima leurs sentiments:

Apostats et incrédules, qui, jusqu’à votre dernière heure, _déclariez fausse la vraie religion_[282], nous vous avons massacrés, parce que nous avions à venger notre Yahyâ. Nous vous avons massacrés: Dieu le voulait! Fils d’esclaves, vous avez imprudemment irrité des braves qui n’ont jamais négligé de venger leurs morts; accoutumez-vous donc à endurer leur fureur, à recevoir dans vos reins leurs épées flamboyantes.

A la tête de ses guerriers qui ne souffrent aucune insulte et qui sont courageux comme des lions, un illustre chef a marché contre vous. Un illustre chef! Sa renommée surpasse celle de tout autre; il a hérité la générosité de ses incomparables ancêtres. C’est un lion; il est né du sang le plus pur de Nizâr; il est le soutien de sa tribu comme nul autre ne l’est. Il allait venger ses contribules, ces hommes magnanimes qui avaient cru pouvoir se fier à des serments réitérés. Il les a vengés! Il a passé les fils des blanches au fil de l’épée, et ceux d’entre eux qui vivent encore gémissent dans les fers dont il les a chargés. Nous avons tué des milliers d’entre vous; mais la mort d’une foule d’esclaves n’est point un équivalent pour celle d’un seul noble.

Ah, oui! ils ont assassiné notre Yahyâ quand il était leur hôte! L’assassiner n’était pas une action sensée.... Ils l’ont égorgé, ces méchants et méprisables esclaves; tout ce que font les esclaves est vilain. En commettant leur crime, ils n’ont pas fait une action sensée; non, leur sort, qui n’a point été heureux, a dû les convaincre qu’ils avaient été mal inspirés. Vous l’avez assassiné en traîtres, infâmes, après bien des traités, après bien des serments!

Après l’éclatante victoire qu’il avait remportée, Sauwâr, qui venait de conclure des alliances avec les Arabes de Regio, de Jaën, et même de Calatrava, recommença ses déprédations et ses massacres. Les Espagnols, entièrement découragés, n’imaginaient plus d’autre voie de salut que de se jeter dans les bras du sultan. Ils implorèrent donc sa protection. Le sultan la leur eût volontiers accordée, s’il eût été en état de le faire. Tout ce qu’il pouvait dans les circonstances données, c’était de promettre son intervention amicale. Il fit donc dire à Sauwâr qu’il était prêt à lui donner une large part dans la direction des affaires de la province, mais qu’il attendait de lui en retour l’obéissance à ses ordres et la promesse de laisser les Espagnols en paix. Sauwâr accepta ces conditions; lui et les Espagnols jurèrent solennellement la paix, et l’ordre matériel fut rétabli dans la province; malheureusement c’était un calme trompeur, le trouble et la passion étaient au fond de toutes les âmes. Ne trouvant plus dans son voisinage des ennemis à exterminer, Sauwâr attaqua les alliés et les vassaux d’Ibn-Hafçoun. Au bruit de ses exploits et de ses cruautés, aux cris de détresse de leurs compatriotes, le sentiment national se réveilla soudain chez les habitants d’Elvira. D’un commun élan, ils reprirent les armes, toute la province s’insurgea à leur exemple, le cri de guerre retentit dans toutes les familles, et les Arabes, partout attaqués, partout battus, allèrent chercher en toute hâte un asile dans l’Alhambra.

Pris par les Espagnols, repris par les Arabes, l’Alhambra n’était plus qu’une ruine majestueuse et presque hors de défense. Et pourtant c’était le seul refuge qui restât aux Arabes; s’ils se le laissaient prendre, ils pouvaient être certains d’être égorgés jusqu’au dernier. Aussi étaient-ils fermement résolus à le défendre à toute outrance. Tant que le soleil était à l’horizon, ils repoussaient vigoureusement les attaques sans cesse renouvelées des Espagnols, qui, la rage dans le cœur, comptaient bien en finir cette fois avec ceux qui avaient été si longtemps leurs oppresseurs impitoyables. La nuit venue, ils rebâtissaient, à la lumière des flambeaux, les murailles et les bastions de la forteresse; mais les fatigues, les veilles, la perspective d’une mort certaine au cas où ils faibliraient un seul instant, tout cela les jetait dans un état de surexcitation fébrile qui ne les disposait que trop à se laisser gagner par des terreurs superstitieuses dont ils auraient rougi dans d’autres circonstances. Or, une nuit qu’ils travaillaient aux fortifications, il arriva qu’une pierre passa par-dessus les murs et vint tomber à leurs pieds. Un Arabe l’ayant ramassée, il y trouva attaché un morceau de papier qu’il déroula et sur lequel il vit écrits ces trois vers, qu’il lut à haute voix tandis que ses compagnons l’écoutaient dans le plus profond silence:

Leurs bourgades sont désertées, leurs champs sont en friche, les vents orageux y font tourbillonner le sable. Enfermés dans l’Alhambra, ils méditent à présent de nouveaux crimes; mais là aussi ils auront à subir des défaites continuelles, de même que leurs pères y étaient toujours en butte à nos lances et à nos épées.

En entendant lire ces vers à la lueur incertaine, blafarde et lugubre des flambeaux, dont les clartés tremblottantes formaient, au milieu des ombres opaques de la nuit, une illumination mobile de l’effet le plus singulier, les Arabes, qui désespéraient déjà du triomphe de leur cause, se laissèrent gagner par les plus sinistres pressentiments. «Ces vers, disait plus tard un d’entre eux, nous parurent un avis du ciel; en les entendant lire, nous fûmes saisis d’une frayeur si grande, que toutes les armées de la terre, si elles eussent été là pour cerner notre forteresse, n’eussent pu l’augmenter.» Quelques-uns, moins impressionnables que les autres, essayèrent de rassurer leurs camarades épouvantés, en leur disant que le caillou et le billet n’étaient pas tombés du ciel, comme ils semblaient disposés à le croire, mais qu’ils avaient été lancés parmi eux par une main ennemie et que les vers étaient probablement de la composition du poète espagnol Ablî. Cette idée ayant prévalu peu à peu, tous sommèrent leur poète Asadî de répondre, dans le même mètre et sur la même rime, au défi du poète ennemi. Pour Asadî une telle tâche n’était point nouvelle; souvent il avait engagé avec Ablî des duels poétiques de ce genre; mais il était d’un tempérament nerveux, d’une imagination infiniment impressionnable, et cette fois, ému et troublé plus qu’aucun autre, il chercha longtemps avant de trouver ces deux vers qui montraient assez qu’il n’était point en veine:

Nos bourgades sont habitées, nos champs ne sont pas en friche. Notre château nous protège contre toute insulte; nous y trouverons la gloire; il s’y prépare pour nous des triomphes, et pour vous, des défaites.