Part 10
Après avoir passé presque deux mois à Cordoue, Usuard et Odilard se remirent en route pour retourner dans leur patrie, en emportant avec eux un énorme paquet muni du sceau de l’évêque et adressé au roi Charles-le-Chauve; car on voulait faire croire aux musulmans que ce paquet, qui contenait les corps d’Aurelio et de Georges, ne contenait que des présents destinés au roi de France. Cette fois le voyage fut moins difficile et moins périlleux. Le sultan allait conduire une armée contre Tolède, et comme tous les régiments, à l’exception de ceux qui devaient tenir garnison dans la capitale, avaient reçu l’ordre de se mettre en marche, les Français purent aisément se joindre à un de ces corps. Dans le camp ils retrouvèrent Léovigild, qui les conduisit jusqu’à Tolède. De là jusqu’à Alcalá de Hénarès, la route était sûre, car à l’approche de l’armée, les seigneurs, moitié brigands, moitié guerrillas, qui d’ordinaire dévalisaient les voyageurs, avaient tous quitté leurs châteaux pour venir chercher un asile derrière les murailles de Tolède. De retour en France, les deux moines déposèrent les reliques, qui, pendant le voyage, avaient déjà opéré une foule de miracles, dans l’église d’Esmant, village qui appartenait à l’abbaye de Saint-Germain et qui servait alors de retraite à la plupart des moines, leur cloître ayant été brûlé par les Normands. Transportées plus tard à Saint-Germain, ces reliques furent exposées à la vénération des fidèles de Paris, et elles inspirèrent tant d’intérêt à Charles-le-Chauve, qu’il chargea un nommé Mancio d’aller à Cordoue, afin d’y recueillir des renseignements précis sur Aurelio et Georges[235].
L’expédition contre Tolède, qui avait fourni aux deux moines français l’occasion de retourner dans leur patrie, eut un résultat conforme aux vœux du sultan. Il recourut de nouveau à un stratagème. Ayant fait occuper le pont par ses troupes, il en fit miner les piles par ses ingénieurs, sans que les Tolédans s’en aperçussent; puis, les ingénieurs ayant presque achevé leurs travaux, il fit rétrograder ses troupes en attirant les ennemis sur le pont. Le pont s’écroula tout d’un coup et les soldats tolédans trouvèrent la mort dans les flots du Tage[236].
Si quelque chose pouvait égaler la douleur que ce désastre causa aux Tolédans, c’était la joie qu’on en ressentait à la cour, où l’on avait la coutume de s’exagérer des succès qui n’avaient rien de décisif. «L’Eternel, disait un poète, ne pouvait laisser exister un pont bâti pour porter des escadrons de mécréants. Privée de ses citoyens, Tolède est morne et déserte comme un tombeau[237].»
Peu de temps après, Mohammed trouva aussi l’occasion de se débarrasser de son ennemi mortel à Cordoue.
Il y avait alors dans la capitale une jeune fille nommée Léocritia. Née de parents musulmans, mais secrètement instruite des mystères de la religion chrétienne par une religieuse de sa famille, elle avait enfin avoué à ses parents qu’elle s’était fait donner le baptême. Ses parents indignés, après avoir tâché en vain de la ramener par la douceur au giron de l’islamisme, se mirent à la maltraiter. Battue jour et nuit, et craignant d’ailleurs d’être publiquement accusée d’apostasie, Léocritia fit demander un asile à Euloge et à sa sœur Anulone. Euloge, qui sentait peut-être se réveiller dans son cœur le souvenir de Flora, à laquelle Léocritia ressemblait sous plusieurs rapports, lui fit répondre qu’il la cacherait aussitôt qu’elle aurait réussi à s’évader. Là était la difficulté; Léocritia sut la vaincre à force de ruse. Elle feignit d’avoir renié la religion chrétienne et surmonté son dégoût pour les plaisirs mondains; puis, quand elle vit ses parents rassurés et tranquilles, elle sortit un jour fort parée, en disant qu’elle allait à une noce; mais au lieu d’aller à la noce, elle vint trouver Euloge et Anulone, qui lui indiquèrent la demeure d’un de leurs amis pour lui servir d’asile.
Quoique ses parents, assistés de la police, la fissent chercher partout, Léocritia réussit d’abord à se dérober à leurs poursuites; mais une fois, ayant passé le jour auprès d’Anulone, qu’elle aimait beaucoup, le hasard voulut que le serviteur chargé de la reconduire pendant la nuit, n’arrivât qu’au moment où le jour commençait déjà à poindre, de sorte que, craignant d’être reconnue, elle résolut de rester chez Anulone jusqu’à la nuit suivante. C’est ce qui la perdit. Ce jour-là le cadi fut averti par un espion ou par un traître que la jeune fille qu’il cherchait se trouvait dans la demeure de la sœur d’Euloge. D’après ses ordres, des soldats cernèrent cette demeure, arrêtèrent Léocritia de même qu’Euloge qui se trouvait auprès d’elle, et les menèrent devant le cadi. Interrogé par ce dernier pourquoi il avait caché cette jeune fille, Euloge lui répondit: «Il nous a été ordonné de prêcher et d’expliquer notre religion à ceux qui s’adressent à nous. Cette jeune fille a voulu se faire instruire par moi dans notre religion; j’ai répondu à son désir du mieux que j’ai pu, et j’en agirais de même avec vous, cadi, si vous me faisiez la même demande.»
Comme le prosélytisme, dont Euloge s’avouait coupable, n’était pas un crime capital, le cadi se contenta de le condamner à recevoir des coups de fouet. Dès ce moment, le parti d’Euloge était pris. Peut-être y avait-il plus d’orgueil que de courage dans sa résolution, mais il jugea que pour un homme tel que lui, il valait cent fois mieux sceller de son sang les principes qu’il avait professés pendant toute sa vie, que de subir un châtiment ignominieux. «Prépare et aiguise ton glaive! cria-t-il au cadi; fais-moi rendre mon âme à mon créateur; mais ne crois pas que je laisserai déchirer mon corps à coups de verges!» Après quoi il vomit un torrent d’imprécations contre Mahomet. Il croyait qu’il serait condamné immédiatement au dernier supplice; mais le cadi, qui respectait en lui le primat élu d’Espagne, n’osa prendre sur lui une si grande responsabilité et le fit conduire au palais, afin que les vizirs décidassent de son sort.
Quand Euloge eut été introduit dans la salle du conseil, un des hauts dignitaires de l’Etat, qui le connaissait beaucoup et qui voulait le sauver, lui adressa ces paroles: «Je ne m’étonne pas, Euloge, que des maniaques et des idiots viennent sans nécessité porter leur tête au bourreau; mais vous qui êtes un homme sensé et qui jouissez de l’estime générale, comment pouvez-vous imiter leur exemple? Quelle démence vous pousse et qu’est-ce qui peut vous faire haïr la vie à ce point? Ecoutez-moi, je vous en supplie: cédez en ce moment à la nécessité; prononcez une seule parole; rétractez ce que vous avez dit devant le cadi; dans ce cas, nous vous en répondons, mes collègues et moi, vous n’aurez rien à craindre.»
Le sentiment qu’exprimaient ces paroles était celui de tous les hommes éclairés de la société musulmane; ils avaient pitié des fanatiques bien plus qu’ils ne les haïssaient, et ils regrettaient que, pour obéir à la loi, ils dussent faire mourir sur l’échafaud des malheureux qu’ils regardaient comme des aliénés. Peut-être Euloge, qui jusque-là n’avait point éprouvé lui-même la soif du martyre, bien qu’il eût engagé tant d’autres à le rechercher, et qui à tout prendre était un chef de parti ambitieux plutôt qu’un fanatique, sentait-il en ce moment que les musulmans étaient moins barbares qu’il ne l’avait cru; mais il sentait en même temps qu’il ne pouvait se dédire sans s’exposer au juste mépris de son parti. Il répondit donc comme les autres martyrs, ses disciples, avaient répondu dans des circonstances analogues, et malgré qu’ils en eussent, les vizirs furent forcés de le condamner à la mort. On le mena au supplice à l’instant même. Euloge montra une grande résignation. Un eunuque l’ayant frappé sur la joue, le prêtre, prenant à la lettre un précepte bien connu de l’Evangile, lui tendit l’autre en disant: «Frappez aussi celle-ci;» ce que l’eunuque ne se fit pas dire deux fois. Ensuite il monta sur l’échafaud avec une grande fermeté de courage, fléchit les genoux, leva les mains au ciel, fit le signe de la croix, prononça à voix basse une courte prière, mit sa tête sur le billot et reçut le coup fatal (11 mars 859). Quatre jours plus tard, Léocritia, convaincue d’apostasie, mourut aussi sur l’échafaud[238].
Le supplice du primat élu causa une émotion profonde, non-seulement à Cordoue, où l’on se raconta bientôt une foule de miracles opérés par les restes du Saint, mais dans toute l’Espagne. Plusieurs chroniques du nord de la Péninsule, qui ne disent presque rien de ce qui arriva à Cordoue, indiquent avec la plus grande précision l’année et le jour du supplice d’Euloge, et vingt-quatre ans plus tard, Alphonse, roi de Léon, en concluant une trêve avec le sultan Mohammed, stipula entre autres clauses que les restes de saint Euloge et de sainte Léocritia lui seraient remis.
Privés de leur chef, les exaltés continuèrent encore quelque temps à blasphémer Mahomet, afin de mourir sur l’échafaud[239]; mais peu à peu, comme tout s’use à la longue, l’enthousiasme singulier qui, pendant plusieurs années, avait régné à Cordoue, subit la commune loi, et, au bout de quelque temps, il n’en restait plus que le souvenir.
On entrait d’ailleurs dans une période nouvelle. Les renégats et les chrétiens des montagnes de Regio s’insurgèrent. Cette révolte, déjà très-formidable en elle-même, fut accompagnée ou suivie de celle de presque toute la Péninsule, et fournit aux chrétiens de Cordoue l’occasion de montrer d’une autre manière leur haine du nom musulman.
X.
Le touriste qui veut se rendre de Cordoue à Malaga et qui aime mieux supporter en stoïcien les fatigues et les privations d’une excursion poétique dans un beau mais sauvage pays, que de se laisser cahoter dans une voiture sur les monotones et ennuyeuses chaussées, traverse d’abord un pays ondulé et bien cultivé qui s’étend jusqu’au Geuil, puis une contrée parfaitement plate et unie, jusqu’à Campillos. C’est là que commence la Serrania de Ronda et de Malaga, la partie la plus romantique de l’Andalousie. Tantôt sauvage et grandiose, cette chaîne de montagnes inspire une sorte de terreur poétique avec ses majestueuses forêts de chênes, de liéges et de châtaigniers, ses profonds et sombres ravins, ses torrents qui tombent avec fracas de précipice en précipice, ses vieux châteaux à demi ruinés et ses villages suspendus à la paroi de rochers à pic, dont les cimes sont dénuées de toute végétation et dont les flancs semblent noircis et calcinés par le feu du ciel; tantôt riante et suave, elle a un air de fête avec ses vignes, ses prairies, ses bosquets d’amandiers, de cérisiers, de citronniers, d’orangers, de figuiers et de grenadiers, ses touffes de lauriers-roses sur lesquels on compte plus de fleurs que de feuilles, ses petites rivières guéables qui serpentent avec une charmante coquetterie, ses vergers qui fournissent presque tout le midi de la Péninsule de poires et de pommes, ses champs de lin, de chanvre et surtout de blé, dont les épis donnent un pain qui passe pour être le plus blanc et le plus exquis du monde entier.
Le peuple qui habite cette Serrania est gai, causeur, beau, léger et spirituel; il aime à rire, à chanter, à danser au bruit des castagnettes, à jouer de la guitare ou de la mandoline; mais en même temps il est vain, querelleur, à la fois brave et fanfaron, et d’une humeur si violente que le coup mortel suit presque toujours de près le regard oblique de la colère; il ne se donne pas une bonne fête sans que deux ou trois individus soient poignardés. Les femmes, quoique d’une beauté fort remarquable, ont quelque chose de viril; grandes et robustes, elles ne craignent pas de s’occuper des travaux les plus pénibles et transportent avec facilité de lourds fardeaux; on en a vu lutter entre elles.
En temps de paix ces montagnards s’occupent principalement à faire la contrebande en important les marchandises anglaises de Gibraltar dans l’intérieur du pays, et ils savent tromper avec une merveilleuse adresse la surveillance des nombreux employés des douanes. Quelquefois, quand ils se sont réunis en assez grand nombre sous les plus renommés de leurs chefs, et qu’ils descendent dans les plaines pour vendre leurs marchandises, ils résistent vigoureusement aux troupes qu’on envoie à leur poursuite. Dans les temps de troubles et de discordes civiles, plusieurs d’entre eux exercent le métier de bandit, et alors ils sont ou _ladrones_, ou _rateros_. Sans être brigands de profession, les derniers, qui se recrutent parmi les gardiens de troupeaux, les villageois désœuvrés, les journaliers paresseux, les moissonneurs nomades, les aubergistes sans chalands, parfois même parmi les métayers, détroussent les voyageurs en amateurs, par occasion, et seulement quand ces voyageurs sont mal escortés; quand ils sont bien armés, bien accompagnés, le _ratero_ cache sa carabine, prend ses outils et fait semblant de cultiver la terre. Dispersés partout, ces brigands de bas étage sont toujours disposés à prêter main-forte soit aux vrais brigands, soit aux gens de la police, selon les circonstances, car, en auxiliaires prudents, ils ne viennent qu’au secours du vainqueur. Les vrais brigands, qui, enrôlés comme des soldats, ne marchent qu’à cheval et par troupes, sont plus distingués. Au lieu que les _rateros_, de peur d’être dénoncés, assassinent souvent ceux qu’ils ont dépouillés, les _ladrones_ ne tuent que ceux qui se défendent; polis et respectueux, surtout envers les dames, ils ne dévalisent les voyageurs qu’avec toutes sortes d’égards. Loin d’être méprisés, ils sont placés très-haut dans l’esprit de la foule. Ils combattent contre les lois, ils sont en révolte contre la société, ils répandent l’épouvante dans les contrées qu’ils exploitent, mais ils ont un certain prestige, une certaine grandeur; leur audace, leur génie aventureux, leur savoir-vivre plaisent aux femmes, même les plus effrayées; et quand ils sont tombés entre les mains de la justice et qu’on les pend, leur supplice inspire de l’intérêt, de la sympathie, de la compassion. De nos jours José-Maria s’est rendu fameux comme chef de bandits, et son nom vivra encore longtemps dans la mémoire des Andalous comme celui du brigand modèle. Un simple hasard l’avait poussé dans cette carrière. Ayant commis un meurtre dans un moment de fureur, il s’enfuit dans la montagne pour se soustraire à l’action des lois, et là, n’ayant d’autre parti à prendre que de vivre de sa carabine, il organisa des partisans, se procura des chevaux et se mit à dépouiller les voyageurs. Brave, actif, intelligent, connaissant parfaitement le pays, il sut faire réussir toutes ses entreprises et se dérober à toutes les poursuites de la justice. Par tout le pays il avait des affiliés unis à lui sous serment, et quand il lui fallait un homme pour compléter sa troupe, il pouvait toujours choisir entre quarante personnes au moins, tant on ambitionnait l’honneur de servir sous lui. Il avait des accointances avec les magistrats eux-mêmes: dans une proclamation du capitaine-général de la province, les autorités de quatre endroits furent signalées comme ses complices. Sa puissance était si grande qu’il était maître de toutes les routes du Midi, et que la direction des postes, afin d’obtenir le passage libre, lui payait régulièrement une redevance de quatre-vingts francs par voiture. Il gouvernait ses bandits plus arbitrairement qu’aucun souverain ne gouverne ses sujets, et un sauvage esprit de justice présidait à ses décisions envers eux[240].
En temps de guerre ces contrebandiers et ces bandits, accoutumés qu’ils sont à lutter sans cesse avec les difficultés d’une nature sauvage, sont des adversaires extrêmement redoutables. Il est vrai qu’ils échouent dans les attaques qui demandent quelques combinaisons; il est vrai aussi que, dans la plaine, ils ne peuvent résister aux savantes manœuvres des troupes réglées; mais dans les sentiers escarpés, tortueux et étroits de leurs montagnes, leur agilité et leur connaissance du terrain leur donnent sur les soldats un immense avantage. Les troupes françaises ont été à même d’en faire l’épreuve, alors que le fantôme de roi placé par Napoléon sur le trône d’Espagne essaya de soumettre ces intrépides montagnards à son autorité détestée. Quand les hussards français pouvaient les attirer dans les campagnes, ils les sabraient par centaines; mais dans les sentiers tracés en zigzags et suspendus aux bords de précipices effrayants, où leurs chevaux, loin de leur être utiles, les embarrassaient, ces mêmes hussards tombaient à chaque pas dans des embuscades. Au moment où ils s’y attendaient le moins, ils se voyaient enveloppés d’une nuée d’ennemis qui tiraillaient sur leurs flancs et qui, sans cesser de faire feu, regagnaient aussitôt les sommets des rochers, où l’on ne pouvait les poursuivre, si bien que tout en fuyant, ils détruisaient des colonnes entières, sans que les Français pussent s’en venger. Malgré les horreurs de la guerre, les montagnards ne manquèrent pas non plus de montrer de temps à autre l’esprit bouffon et goguenard qui leur est propre. A Olbera, où les hussards français avaient demandé un jeune bœuf, les habitants leur apportèrent un âne coupé en quartiers. Les hussards trouvèrent que ce veau, comme ils l’appelaient, avait le goût un peu fade, et dans la suite les montagnards, en tiraillant avec eux, leur criaient souvent: «Vous avez mangé de l’âne à Olbera!» C’était, dans leur opinion, la plus sanglante des injures qu’on put faire à des chrétiens[241].
Au neuvième siècle cette province, qui portait le nom de Reiya ou plutôt de Regio (Regio montana, selon toute apparence) et dont Archidona était la capitale[242], avait une population presque exclusivement espagnole, et qui ressemblait en tout point à celle qui y demeure aujourd’hui; elle avait le même caractère et les mêmes goûts, les mêmes vices et les mêmes vertus. Quelques-uns de ces montagnards étaient chrétiens; d’autres, en plus grand nombre, étaient musulmans; mais ils se sentaient tous Espagnols, ils nourrissaient tous une haine implacable pour les oppresseurs de leur patrie, et, passionnés pour l’indépendance, ne voulant pas que la tyrannie étrangère s’engraissât plus longtemps de leurs dépouilles, ils guettaient tous le moment où ils pourraient secouer le joug. Ce moment, impatiemment attendu, ne pouvait plus être éloigné. Les succès que leurs compatriotes remportaient chaque jour dans d’autres provinces montraient aux montagnards qu’avec du courage et de l’audace, il ne leur serait nullement impossible de réaliser leurs vœux. Déjà Tolède était libre. Pendant vingt ans, le sultan avait en vain tâché de la réduire à son autorité. Les chrétiens, qui avaient conservé leur prépondérance dans la cité, s’étaient mis sous la protection du roi de Léon[243], et, quoique trahis par les renégats, ils avaient forcé le sultan, dans l’année 873, de leur accorder un traité qui leur garantissait le maintien du gouvernement républicain qu’ils s’étaient donné, et une existence politique à peu près indépendante, car ce traité ne les engageait qu’à un tribut annuel[244]. Un autre Etat indépendant avait été fondé dans l’Aragon, province qui sous les Arabes s’appelait la Frontière supérieure, par une ancienne famille visigothe qui avait embrassé l’islamisme, celle des Beni-Casî. Vers le milieu du IXe siècle, cette maison s’était élevée à une si grande puissance, grâce aux talents de Mousâ II, qu’elle pouvait marcher de pair avec les maisons souveraines. A l’époque où Mohammed monta sur le trône, Mousâ II était maître de Saragosse, de Tudèle, d’Huesca, de toute la Frontière supérieure. Tolède avait conclu une alliance avec lui, et son fils Lope était consul dans cette ville. Guerrier intrépide et infatigable, il tournait ses armes tantôt contre le comte de Barcelone ou celui de l’Alava, tantôt contre le comte de Castille ou le roi de France. Parvenu au comble de la gloire et de la puissance, respecté et courtisé par tous ses voisins, même par le roi de France, Charles-le-Chauve, qui lui envoyait des présents magnifiques, Mousâ tranchait du souverain sans que personne osât s’y opposer, et enfin, voulant l’être de nom comme il l’était de fait, il prit fièrement le titre de _troisième roi en Espagne_. Après la mort de cet homme extraordinaire (862), le sultan, il est vrai, se remit en possession de Tudèle et de Saragosse; mais la joie qu’il en ressentit ne fut pas longue. Dix années plus tard, les fils de Mousâ, aidés par la population de la province, qui s’était accoutumée à n’avoir que les Beni-Casî pour maîtres, chassèrent les troupes du sultan. Ce dernier tâchait maintenant de les réduire; mais les Beni-Casî, secondés par le roi de Léon, Alphonse III, qui avait conclu avec eux une alliance si étroite qu’il leur avait confié l’éducation de son fils Ordoño, repoussaient victorieusement ses attaques[245].