Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 1/4 jusqu'à la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-1100)

Part 9

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Les non-conformistes soutinrent cette terrible épreuve avec une fermeté vraiment admirable. Confiants et résignés, ils marchaient à l'échafaud d'un pas ferme, récitant des prières et des versets du Coran, et recevaient le dernier coup en glorifiant le Seigneur. Jamais aucun d'entre eux ne faussait sa parole pour sauver sa vie menacée. Un agent de l'autorité arrêta un sectaire dans la rue. «Permettez-moi d'entrer un instant dans ma maison, lui dit le non-conformiste, afin que je me purifie et que je prie ensuite.--Et qui me répond que tu reviendras?--Dieu,» répliqua le non-conformiste, et il revint[179]. Un autre, enfermé dans la prison, étonna jusqu'à son geôlier par sa piété exemplaire et son éloquence persuasive. «Votre doctrine me semble belle et sainte, lui dit le geôlier, et je veux vous rendre service. Je vous permettrai donc d'aller voir votre famille pendant la nuit, si vous me promettez de revenir ici au lever de l'aube.--Je vous le promets,» lui répondit le non-conformiste, et depuis lors le geôlier le laissait sortir chaque soir après le coucher du soleil. Mais une nuit que le non-conformiste était avec sa famille, des amis vinrent lui dire que le gouverneur, irrité de ce qu'un de ses bourreaux avait été assassiné, avait donné l'ordre de décapiter tous les hérétiques qui se trouvaient dans la prison. Malgré les prières de ses amis, malgré les pleurs de sa femme et de ses enfants, qui le conjuraient de ne pas aller se livrer à une mort certaine, le non-conformiste retourna à la prison en disant: «Pourrais-je me présenter devant Dieu, si j'avais manqué de parole?» De retour dans son cachot et voyant que la physionomie du bon geôlier exprimait la tristesse: «Tranquillisez-vous, lui dit-il, je connaissais le dessein de votre maître.--Quoi! vous le connaissiez et vous n'en êtes pas moins revenu!» s'écria le geôlier frappé d'étonnement et d'admiration[180].

Et les femmes rivalisaient de courage avec les hommes. La pieuse Baldjâ, avertie que la veille Obaidallâh avait prononcé son nom, ce qui, dans sa bouche, équivalait à une sentence de mort, refusa de se cacher comme ses amis le lui conseillaient. «S'il me fait arrêter, tant pis pour lui, car Dieu l'en punira, dit-elle; mais je ne veux pas qu'un seul de nos frères soit inquiété à cause de moi.» Calme et résignée, elle attendit les bourreaux, qui, après lui avoir coupé les mains et les jambes, jetèrent son tronc sur le marché[181].

Tant d'héroïsme, tant de grandeur, tant de sainteté excitaient l'intérêt et l'admiration des âmes justes et imposaient parfois du respect aux bourreaux mêmes. A la vue de ces hommes hâves et pâles, qui ne mangeaient et ne dormaient guère[182] et qui semblaient revêtus d'une auréole de gloire, une sainte horreur arrêtait leur bras prêt à frapper[183]. Dans la suite, ce n'était plus le respect qui les faisait hésiter, c'était la peur. La secte persécutée était devenue une société secrète, dont les membres étaient solidaires les uns des autres. Le lendemain de chaque exécution, on pouvait être sûr de trouver le bourreau assassiné[184]. C'était déjà un commencement de résistance à main armée, mais qui ne contentait pas les exaltés du parti. Et en effet, au point de vue de la secte, et même des musulmans en général, la patiente résignation aux supplices, loin d'être un mérite, était une faiblesse. L'Eglise musulmane est une Eglise essentiellement militante et elle l'est dans un autre sens que l'Eglise catholique. Aussi les exaltés reprochaient-ils aux modérés leur commerce avec _les brigands et les incrédules_[185], leur inaction, leur lâcheté, et les poètes, s'associant à ce blâme, faisaient un appel aux armes[186], lorsqu'on apprit que l'armée de Moslim allait attaquer les deux villes saintes. Ce fut un moment décisif dans la destinée de la secte, dont Nâfi, fils d'Azrac, était alors l'homme le plus éminent. Il vola avec ses amis à la défense du territoire sacré, et Ibn-Zobair qui disait que, pour combattre les Arabes de Syrie, il accepterait le secours des Dailemites, des Turcs, des païens, des barbares[187], l'accueillit à bras ouverts, l'assura même qu'il partageait ses doctrines. Tant que dura le siége de la Mecque, les non-conformistes firent des prodiges de valeur; mais ils ne tardèrent pas à s'apercevoir qu'entre eux et le chef de la haute Eglise il n'y avait pas d'union possible. Ils retournèrent donc à Baçra; puis, profitant du désordre universel, ils s'établirent dans la province d'Ahwâz, après en avoir expulsé les employés du gouvernement.

A partir de cette époque, les non-conformistes, ceux de l'Ahwâz du moins, que les Arabes appellent les Azrakites, du nom du père du Nâfi, ne se contentèrent pas de rompre tout commerce avec les Arabes étrangers à leur secte, de déclarer que c'était un péché que de vivre dans leur société, de manger des animaux tués par eux, de contracter des mariages dans leurs familles: exaspérés par plusieurs années de persécution et altérés de vengeance, ils prirent un caractère cruel et féroce, tirèrent de leurs principes les conséquences les plus rigoureuses, et puisèrent dans le Coran, qu'ils interprétaient comme certaines sectes de l'Angleterre et de l'Ecosse ont interprété la Bible au XVII^e siècle, des arguments pour justifier leur haine implacable et la sanctifier. Les autres Arabes étant tous ou des incrédules ou des pécheurs, ce qui revenait au même, il fallait les extirper s'ils refusaient d'accepter les croyances du peuple de Dieu, attendu que Mahomet n'avait laissé aux Arabes païens d'autre choix que l'islamisme ou la mort. Nul ne devait être épargné, pas même les femmes, pas même les enfants à la mamelle, car Noé disait dans le Coran: «Seigneur, ne laisse subsister sur la terre aucune famille infidèle; car, si tu en laissais, ils séduiraient tes serviteurs et n'enfanteraient que des impies et des incrédules[188].» On avait voulu les exterminer: à leur tour ils voulaient exterminer leurs persécuteurs. De martyrs, ils devinrent bourreaux.

Bientôt, marquant leur passage par des torrents de sang, ils s'avancèrent jusqu'à deux jours de marche de Baçra. Une consternation indicible régnait dans cette ville. Les habitants qui, comme l'on sait, avouaient d'ordinaire leur poltronnerie avec un cynisme révoltant, ne pouvaient compter que sur leurs propres forces et leur propre courage; car c'était justement l'époque où ils s'étaient affranchis de la domination des Omaiyades et où ils refusaient encore de reconnaître Ibn-Zobair. Pour comble de malheur, ils avaient été assez étourdis pour mettre à la tête du gouvernement le Coraichite Babba[189], homme d'une corpulence excessive et d'une parfaite nullité. Toutefois, comme ils avaient à sauver leurs biens, leurs femmes, leurs enfants et leur propre vie, la gravité du péril leur rendit un peu d'énergie, et ils allèrent à la rencontre de l'ennemi avec plus d'empressement et de courage qu'ils n'en montraient d'ordinaire quand il fallait combattre. On en vint aux prises près de Doulâb et l'on se battit pendant tout un mois. Nâfi fut tué dans un de ces combats; de leur côté, les Arabes de Baçra perdirent les trois généraux qui se succédèrent dans le commandement[190], et à la fin, fatigués par une si longue campagne, découragés de ce que tant de combats restaient sans résultat décisif, épuisés par des efforts auxquels ils étaient si peu accoutumés, ils sentirent qu'ils avaient pris la volonté pour la force et rentrèrent dans leurs foyers. L'Irâc eût été inondé alors par les farouches sectaires, si Hâritha ne leur eût barré le passage à la tête de ses contribules, les Ghoddân. «Honte éternelle sur nous, dit-il à ses compagnons d'armes, si nous abandonnons nos frères de Baçra à la rage brutale des non-conformistes;» et combattant en volontaire, sans qu'il fût revêtu d'un caractère officiel, il préserva l'Irâc du terrible fléau qui le menaçait.

Mais comme le danger était toujours imminent, comme Hâritha pouvait être battu à toute heure et qu'alors rien n'empêchait l'ennemi de pénétrer jusqu'à Baçra, les habitants de cette ville ne virent d'autre moyen de salut que de se coaliser avec Ibn-Zobair et de le reconnaître pour calife. C'est ce qu'ils firent. Ibn-Zobair leur envoya un gouverneur. Ce gouverneur confia le commandement des troupes à son frère, nommé Othmân. Arrivé en face des ennemis et voyant qu'il avait sur eux l'avantage du nombre, Othmân dit à Hâritha qui s'était réuni à lui:

--Eh quoi! c'est là toute leur armée?

--Ah! c'est que vous ne les connaissez pas, lui répondit Hâritha; ils vous donneront assez à faire, je vous en réponds.

--Par Dieu! reprit Othmân d'un air de dédain, avant de me mettre à table, je veux voir s'ils savent se battre.

--Sachez, général, qu'une fois rangés en bataille, ces hommes ne reculent jamais.

--Je sais que les Irâcains sont des lâches. Et vous, Hâritha, que savez-vous de la guerre?... Vous vous entendez à faire autre chose....

Othmân avait accompagné ces paroles d'un geste significatif, et Hâritha, furieux d'avoir eu à essuyer de cet étranger, de ce piétiste, le double reproche de lâcheté et d'ivrognerie, demeura à l'écart avec ses hommes, sans prendre part au combat.

Victime de son outrecuidance, Othmân, après avoir vu ses troupes prendre la fuite, périt sur le champ de bataille. Les non-conformistes allaient recueillir les fruits de leur victoire, lorsque Hâritha, ramassant l'étendard tombé à terre et rangeant ses contribules en bataille, arrêta l'élan de l'armée ennemie. «Si Hâritha n'eût pas été là, disait avec raison un poète, aucun Irâcain n'eût survécu à cette journée fatale. Quand on demande: «Quel est celui qui a sauvé la province?» Maäddites et Yéménites disent d'un commun accord:--C'est lui!»

Malheureusement les piétistes qu'Ibn-Zobair envoya successivement pour gouverner l'Irâc, ne surent pas apprécier cet homme, le seul pourtant qui, au milieu de la lâcheté générale, eût fait preuve de courage et d'énergie. C'était, leur disait-on, un ivrogne, un incrédule, et ils s'obstinaient à lui refuser la position officielle qu'il sollicitait, à ne pas lui envoyer les renforts dont il avait absolument besoin pour soutenir les efforts de l'ennemi. Pressé de plus en plus, le brave guerrier ne put sauver son armée épuisée que par une retraite qui ressemblait à une fuite. Poursuivi par l'ennemi, l'on arriva au Petit-Tigre et l'on se jeta précipitamment dans des bateaux pour le passer. Les barques étant déjà au milieu du fleuve, Hâritha entendit les cris de détresse que poussait un brave Témîmite qui, arrivé trop tard pour s'embarquer, allait être atteint par les ennemis. Il ordonna aussitôt au batelier de regagner la rive. Le batelier obéit; mais la rive où l'on aborda étant fort escarpée, le Témîmite, pesamment armé, se laissa choir dans la barque. La pesanteur de sa chute la fit chavirer. Tous périrent engloutis par les vagues[191].

L'Irâc avait perdu son dernier défenseur. Et l'ennemi avançait; déjà il s'occupait à jeter un pont sur l'Euphrate. Une foule d'habitants avaient quitté Baçra pour aller chercher un asile ailleurs; d'autres se préparaient à les suivre, et la peur qu'inspiraient les terribles _têtes rasées_ était si grande, si universelle, que le gouverneur ne trouva plus personne qui voulût se charger du commandement de l'armée. Mais alors, comme par une inspiration du ciel, une seule pensée remplit tous les cœurs, un seul cri sortit de toutes les bouches: «Il n'y a que Mohallab qui puisse nous sauver[192]!»

Et Mohallab les sauva. C'était sans contredit un homme supérieur, digne en tout point de l'admiration enthousiaste que témoignait pour lui un héros chrétien, le Cid, quand, dans son palais de Valence, il se faisait lire les hauts faits des anciens preux de l'islamisme[193]. Comme rien n'échappait à sa clairvoyance, il comprit dès le début qu'une guerre de ce genre demandait dans un général quelque chose de plus que des talents militaires; que pour réduire ces fanatiques toujours prêts à vaincre ou à périr et qui, bien que percés d'outre en outre par les lances ennemies, se ruaient sur leurs adversaires en criant: «Nous venons à toi, Seigneur[194],» il fallait leur opposer des soldats non-seulement aguerris et bien disciplinés, mais animés, à un égal degré, de l'enthousiasme religieux. Et il opéra un miracle: il sut transformer les sceptiques Irâcains en croyants zélés, leur persuader que les non-conformistes étaient les ennemis les plus acharnés de l'Eternel, leur inspirer le désir d'obtenir la couronne du martyre. Quand les courages chancelaient, il attribuait hardiment à Mahomet des paroles prophétiques qui promettaient la victoire à ses soldats[195], car, par un singulier contraste, le talent de l'imposture lui était aussi naturel qu'un magnanime courage. Alors les soldats n'hésitaient plus et remportaient la victoire, parce qu'ils étaient convaincus que le ciel la leur avait promise. Il y eut donc dans cette guerre qui dura dix-neuf ans[196], une émulation de violence et de haine fanatique, et l'on ne saurait dire lequel des deux partis se montra le plus ardent, le plus acharné, le plus passionnément implacable. «Si je voyais venir d'un côté les Dailemites païens, et les non-conformistes de l'autre, disait-on dans l'armée de Mohallab, je m'élancerais sur ces derniers; car celui qui meurt tué par eux jouira là-haut d'une auréole dix fois resplendissante comme celle dont seront revêtus les autres martyrs[197].»

Pendant que Baçra avait besoin de toutes ses forces, de toute son énergie, pour repousser les non-conformistes, une autre secte, celle des Chiites, inspirait les plus vives alarmes tant aux Omaiyades qu'à Ibn-Zobair.

Si les principes des non-conformistes devaient aboutir de toute nécessité à la démocratie, ceux des Chiites menaient droit au plus terrible despotisme. Ne pouvant admettre que le Prophète eût eu l'imprudence d'abandonner le choix de son successeur à la multitude, ils se fondaient sur certaines expressions assez équivoques de Mahomet pour enseigner que celui-ci avait expressément désigné Alî pour lui succéder, et que le califat était héréditaire dans la famille de l'époux de Fatime. Ils considéraient donc comme des usurpateurs, non-seulement les Omaiyades, mais encore Abou-Becr, Omar et Othmân, et ils élevaient en même temps leur calife au rang d'un Dieu, car ils croyaient qu'il ne péchait jamais, qu'il ne participait à aucune des faiblesses et des imperfections de l'humanité. De cette déification du calife, la secte qui dominait à cette époque et qui avait été fondée par Caisân[198], affranchi d'Alî, arriva, par une conséquence logique, à la triste doctrine que la foi, la religion et la vertu consistent uniquement dans la soumission passive et l'obéissance illimitée aux ordres de l'homme-Dieu[199]; bizarre et monstrueuse pensée, antipathique au caractère arabe, mais éclose dans le cerveau des anciens sectateurs de Zoroastre qui, accoutumés à voir, dans leurs rois et leurs prêtres, les descendants des dieux, des génies célestes, des divinités, transportaient aux chefs de la nouvelle religion la vénération qu'ils accordaient précédemment à leurs souverains[200]. Car les Chiites étaient une secte essentiellement persane; ils se recrutaient de préférence parmi les affranchis[201], c'est-à-dire parmi les Persans. De là vient aussi que cette secte donnait à ses croyances l'aspect formidable d'une guerre aveugle et furieuse contre la société: haïssant la nation dominante et lui enviant ses richesses, ces Persans demandaient leur part des biens d'ici-bas[202]. Leurs chefs, toutefois, étaient ordinairement des Arabes, qui exploitaient à leur profit la crédulité et le fanatisme de ces sectaires. A cette époque ils se laissaient guider par Mokhtâr, esprit à la fois audacieux et souple, violent et fourbe, héros et scélérat, tigre dans la colère et renard dans la réflexion. Tour à tour non-conformiste, orthodoxe--Zobairite, comme on disait alors--et Chiite, il avait passé par tous les partis, depuis celui qui représentait la démocratie jusqu'à celui qui prêchait l'absolutisme; et pour justifier ces variations continuelles, bien propres à inspirer des doutes sur sa sincérité et sa bonne foi, il s'était créé un Dieu à son image; un Dieu essentiellement variable, qui sait, qui veut, qui ordonne le lendemain le contraire de ce qu'il avait su, voulu et ordonné la veille. Cette bizarre doctrine avait pour lui encore un autre avantage: comme il se piquait de pouvoir prédire l'avenir, elle mettait ses pressentiments et ses visions à l'abri de la critique; car si l'événement ne les justifiait pas: «Dieu a changé d'avis,» disait-il[203]. Et pourtant, malgré les apparences contraires, nul n'était moins inconséquent, moins variable que lui. S'il changeait, il ne changeait que de moyens. Toutes ses actions avaient un seul mobile: une ambition effrénée; tous ses efforts tendaient vers un seul but: le pouvoir et la domination. Il méprisait tout ce que les autres craignaient ou vénéraient. Son esprit orgueilleux planait avec une dédaigneuse indifférence sur tous les systèmes politiques et toutes les croyances religieuses, qu'il considérait comme autant de leurres faits pour tromper la multitude, comme autant de préjugés dont un homme habile doit savoir se servir pour arriver à ses fins. Mais, quoi qu'il jouât tous les rôles avec une incomparable adresse, celui de chef des Chiites convenait le plus à son génie. Nulle autre secte n'était aussi simple et crédule, nulle autre n'avait ce caractère d'obéissance passive, qui plaisait à son humeur impérieuse.

Par un hardi coup de main il enleva Coufa à Ibn-Zobair; puis il fit marcher ses troupes au-devant de l'armée syrienne, envoyée contre lui par le calife Abdalmélic, qui venait de succéder à son père Merwân. Pour se soulever, les habitants de Coufa, qui ne subissaient qu'en frémissant d'indignation et de colère le joug de l'imposteur et des Persans, _leurs esclaves_ comme ils disaient[204], n'avaient attendu que ce moment; mais Mokhtâr sut gagner du temps en les leurrant de protestations et de promesses, et il en profita pour envoyer à son général Ibrâhîm l'ordre de revenir au plus vite. Au moment où ils s'y attendaient le moins, les rebelles virent Ibrâhîm et ses Chiites se ruer sur eux, l'épée au poing. Quand la révolte eut été noyée dans le sang, Mokhtâr fit arrêter et décapiter deux cent cinquante personnes dont la plupart avaient combattu contre Hosain à Kerbelâ. La mort de Hosain lui servit de prétexte; son mobile, c'était d'ôter aux Arabes l'envie de recommencer. Et ils se gardèrent bien de le faire: pour échapper au despotisme de la hache, ils émigrèrent en foule.

Ensuite, ordonnant à ses troupes de marcher de nouveau contre l'armée syrienne, Mokhtâr ne négligea rien pour stimuler leur enthousiasme et leur fanatisme. Au moment du départ, il leur montra un vieux siége, qu'il avait acheté d'un charpentier au prix modique de deux pièces d'argent, mais qu'il avait fait couvrir de soie et qu'il faisait passer pour le trône d'Alî. «Ce trône, dit-il à ses soldats, sera pour vous ce que l'arche d'alliance était pour les enfants d'Israël. Placez-le dans la mêlée, là où elle sera la plus sanglante, et sachez le défendre[205].» Puis il ajouta: «Si vous remportez la victoire, ce sera parce que Dieu vous aura aidés; mais ne vous laissez point décourager dans le cas où vous éprouveriez un échec, car il m'a été révélé qu'alors Dieu enverra à votre secours des anges, que vous verrez voler près des nuages sous la forme de pigeons blancs.» Or, il faut savoir que Mokhtâr avait donné à ses plus intimes affidés des pigeons élevés dans les colombiers de Coufa, avec l'ordre de les lâcher si une issue fâcheuse était à craindre[206]. Ces oiseaux viendraient donc annoncer à Mokhtâr que le moment d'aviser à sa propre sûreté était venu, et exciteraient en même temps les crédules soldats à employer tous leurs efforts pour changer la défaite en victoire.

La bataille eut lieu sur les bords du Khâzir, non loin de Mosoul (août 686). Les Chiites eurent d'abord le dessous. Alors on lâcha les pigeons. La vue de ces oiseaux releva leur courage, et tandis que, dans leur exaltation fanatique, ils se précipitaient sur l'ennemi avec une rage effrénée en criant: «Les anges, les anges!» un autre cri se fit entendre dans l'aile gauche de l'armée syrienne. Elle était entièrement composée de Caisites; Omair, l'ancien lieutenant de Zofar, la commandait. La nuit précédente il avait eu une entrevue avec le général des Chiites. Renversant maintenant sa bannière il cria: «Vengeance, vengeance pour la Prairie!» Dès lors les Caisites demeurèrent spectateurs immobiles, mais non indifférents, du combat, et, à l'entrée de la nuit, l'armée syrienne, après avoir perdu son général en chef Obaidallâh, était en pleine déroute[207].