Part 8
Hoçain, quand il eut mis le siége devant la Mecque, se comporta comme s'il eût pris à tâche de prouver que les préventions de Moslim à son égard n'étaient nullement fondées. Loin de manquer d'audace, loin de se laisser arrêter par des scrupules religieux, il enchérit sur les sacriléges de Moslim lui-même. Ses balistes firent pleuvoir sur le temple, la Caba, des pierres énormes qui écrasèrent les colonnes de l'édifice. A son instigation, un cavalier syrien darda, pendant la nuit, une torche attachée à l'extrémité de sa lance sur le pavillon d'Ibn-Zobair, dressé dans le préau de la mosquée. Le pavillon s'embrasa à l'instant, et la flamme s'étant communiquée aux voiles qui enveloppaient le temple, la sainte Caba, la plus révérée de toutes les mosquées musulmanes, fut entièrement consumée[148].... De leur côté les Mecquois, secondés par une foule de non-conformistes qui, oubliant momentanément leur haine contre la haute Eglise, étaient accourus pleins d'enthousiasme pour défendre le territoire sacré, soutenaient le siége avec un grand courage, lorsque la nouvelle de la mort de Yézîd vint changer tout à coup la face des affaires. Au fils de Zobair cette nouvelle inattendue causa une joie indicible; pour Hoçain elle fut un coup de foudre. Ce général, esprit froid, égoïste et calculateur, au lieu que Moslim avait été dévoué corps et âme aux maîtres qu'il servait, connaissait trop bien la fermentation des partis en Syrie, pour ne pas prévoir qu'une guerre civile y éclaterait, et ne se faisant point illusion sur la faiblesse des Omaiyades, il vit dans la soumission au calife mecquois l'unique remède contre l'anarchie, l'unique moyen de salut pour son armée gravement compromise et pour lui-même qui l'était plus encore. Il fit donc inviter Ibn-Zobair à s'aboucher avec lui la nuit suivante dans un lieu qu'il nomma. Ibn-Zobair s'étant trouvé à cette conférence, Hoçain lui dit à voix basse, afin que les Syriens ne pussent l'entendre:
--Je suis prêt à te reconnaître pour calife, mais à condition que tu t'engages à proclamer une amnistie générale et à ne tirer aucune vengeance du sang répandu pendant le siége de la Mecque et dans la bataille de Harra.
--Non, lui répondit Ibn-Zobair à haute voix, je ne serais point encore satisfait, si je tuais dix ennemis pour chacun de mes compagnons.
--Maudit soit celui qui te regardera désormais comme un homme d'esprit, s'écria alors Hoçain. J'avais cru jusqu'à présent à ta prudence; mais quand je te parle bas, tu réponds à voix haute; je t'offre le califat, et tu me menaces de la mort!
Certain désormais qu'entre lui et cet homme la réconciliation n'était pas possible, Hoçain rompit aussitôt la conférence et reprit avec son armée le chemin de la Syrie. En route il rencontra Merwân. Rentré dans Médine après la bataille de Harra, mais expulsé de nouveau de cette ville sur l'ordre d'Ibn-Zobair, Merwân s'était rendu à Damas. Là il avait trouvé la cause de sa famille à peu près désespérée, et dans une entrevue avec Dhahhâc, il s'était engagé à se rendre à la Mecque, afin d'annoncer à Ibn-Zobair que les Syriens étaient prêts à obéir à ses ordres[149]: c'était le meilleur moyen pour gagner les bonnes grâces de son ancien ennemi. Ce fut donc pendant son voyage de Damas à la Mecque que Merwân rencontra Hoçain[150]. Ce général, après l'avoir assuré qu'il ne reconnaîtrait point le prétendant mecquois, lui déclara que s'il avait le courage de relever la bannière omaiyade, il pourrait compter sur son appui. Merwân ayant accepté cette proposition, on résolut de convoquer à Djâbia une espèce de diète où l'on délibérerait sur le choix d'un calife.
Invités à se rendre à cette diète, Ibn-Bahdal et ses Kelbites le firent. Dhahhâc promit aussi de venir et s'excusa sur la conduite qu'il avait tenue jusque-là. En effet, il se mit en marche avec les siens; mais en route les Caisites, persuadés que les Kelbites ne donneraient leurs suffrages qu'à celui qui était allié à leur tribu, à Khâlid, le jeune frère de Moâwia II, refusèrent d'aller plus loin. Dhahhâc retourna donc sur ses pas et alla se camper dans la prairie de Râhit, à l'est de Damas[151]. Cependant les Caisites comprirent que leur querelle avec les Kelbites allait bientôt se vider par les armes, et plus le moment décisif approchait, plus ils sentaient la monstruosité de leur coalition avec le chef du parti pieux. Comme ils avaient beaucoup plus de sympathie pour Dhahhâc, l'ancien frère d'armes de Moâwia Ier, ils lui dirent: «Pourquoi ne vous déclareriez-vous pas calife? Vous ne valez pas moins qu'Ibn-Bahdal ou Ibn-Zobair.» Flatté de ces paroles et trop heureux de pouvoir sortir de sa fausse position, Dhahhâc ne s'opposa point à la proposition des Caisites et reçut leurs serments[152].
Quant aux délibérations des Kelbites réunis à Djâbia, elles ne durèrent pas moins de quarante jours. Ibn-Bahdal et ses amis voulaient donner le califat à Khâlid--les Caisites ne se trompaient pas quand ils leur supposaient ce dessein--et Hoçain ne put faire accepter son candidat, Merwân. Il avait beau dire: «Eh quoi! Nos ennemis nous opposent un homme âgé, et nous leur opposerions un jeune homme presque enfant encore?» on lui répondait que Merwân était trop puissant. «Si Merwân obtient le califat, disait-on, nous serons ses esclaves; il a dix fils, dix frères, dix neveux[153].» On le considérait d'ailleurs comme un étranger. La branche des Omaiyades à laquelle appartenait Khâlid était naturalisée en Syrie, mais Merwân et sa famille avaient toujours habité Médine[154]. Toutefois Ibn-Bahdal et ses amis cédèrent enfin; ils acceptèrent Merwân, mais ils lui firent sentir qu'en lui conférant le califat, ils lui montraient une grande faveur, et ils lui prescrivirent des conditions aussi dures qu'humiliantes. Merwân dut s'engager solennellement à confier tous les emplois importants aux Kelbites, à ne gouverner que d'après leurs conseils, à leur payer annuellement une somme fort considérable[155]. Ibn-Bahdal fit décréter en outre que le jeune Khâlid serait le successeur de Merwân et qu'en attendant il aurait le gouvernement d'Emèse[156]. Tout ayant été réglé ainsi, l'un des chefs de la tribu de Sacoun, Mâlic, fils de Hobaira, qui s'était montré zélé partisan de Khâlid, dit à Merwân d'un air hautain et menaçant: «Nous ne te prêterons point le serment que l'on prête au calife, au successeur du Prophète, car en combattant sous ta bannière, nous n'avons en vue que les biens de ce monde. Si donc tu nous traites bien, comme l'ont fait Moâwia et Yézid, nous t'aiderons; sinon, tu éprouveras à tes dépens que nous n'avons pas plus de prédilection pour toi que pour un autre Coraichite[157].»
La diète de Djâbia s'étant terminée à la fin du mois de juin de l'année 684[158], plus de sept mois après la mort de Yézîd, Merwân, accompagné des Kelb, des Ghassân, des Sacsac, des Sacoun et d'autres tribus yéménites, marcha contre Dhahhâc, auquel les trois gouverneurs qui tenaient son parti avaient envoyé leurs contingents. Zofar commandait en personne les soldats de Kinnesrîn, sa province. Pendant sa marche, Merwân reçut une nouvelle aussi inattendue qu'agréable: Damas s'était déclaré pour lui. Un chef de la tribu de Ghassân, au lieu de se rendre à Djâbia, s'était tenu caché dans la capitale. Ayant rassemblé les Yéménites quand il eut appris l'élection de Merwân, il s'était emparé de Damas par un coup de main, et avait forcé le gouverneur, nommé par Dhahhâc, à chercher son salut dans une fuite tellement précipitée, qu'il ne put même emporter le trésor public. L'audacieux Ghassânite s'empressa d'informer Merwân du succès de son entreprise et de lui envoyer de l'argent, des armes et des soldats[159].
Quand les deux armées, ou plutôt les deux peuples, furent en présence dans la prairie de Râhit, vingt jours se passèrent d'abord en escarmouches et en duels. Enfin le combat devint général. Il fut sanglant comme nul autre ne l'avait jamais été, dit un historien arabe, et les Caisites, après avoir perdu quatre-vingts de leurs chefs, parmi lesquels se trouvait Dhahhâc lui-même, essuyèrent une déroute complète[160].
Entre Kelbites et Caisites, cette bataille de la Prairie ne s'oublia jamais, et soixante-douze ans plus tard, elle recommença, pour ainsi dire, en Espagne. C'était là le sujet que les poètes des deux factions rivales traitaient de préférence à tout autre; d'un côté, ce sont des chants de joie et de triomphe, de l'autre, des cris de douleur et de vengeance.
Au moment où tout fuyait, Zofar avait à ses côtés deux chefs de la tribu de Solaim. Son coursier fut le seul qui pût lutter de vitesse avec ceux des Kelbites qui les poursuivaient, et ses deux compagnons, voyant que les ennemis allaient les atteindre, lui crièrent: «Fuyez, Zofar, fuyez; on va nous tuer.» Poussant son cheval, Zofar se sauva; ses deux amis furent massacrés[161].
Quel bonheur, dit-il plus tard, quel bonheur pourrais-je encore goûter, depuis que j'ai abandonné Ibn-Amr et Ibn-Man, depuis que Hammâm[162] a été tué? Jamais personne ne m'avait vu lâche; mais pendant ce soir funeste, lorsqu'on me poursuivait, lorsque, environné d'ennemis, personne ne venait me secourir, ce soir-là j'ai abandonné mes deux amis et je me suis sauvé en lâche!... Un seul jour de faiblesse effacera-t-il donc tous mes exploits, toutes mes actions héroïques? Laisserons-nous les Kelbites en repos? Nos lances ne les frapperont-elles pas? Nos frères tombés à Râhit, ne seront-ils pas vengés?... Sans doute, l'herbe repoussera sur la terre fraîchement remuée qui couvre leurs ossements; mais jamais nous ne les oublierons, et toujours nous aurons pour nos ennemis une haine implacable. Donne-moi mes armes, femme! A mon avis, la guerre doit être perpétuelle. Certes, la bataille de Râhit a ouvert un abîme entre Merwân et nous[163].
Un poète kelbite lui répondit dans un poème dont il ne nous reste que ces deux vers:
Certes, depuis la bataille de Râhit Zofar a gagné une maladie dont il ne guérira jamais. Jamais il ne cessera de pleurer les Solaim, les Amir et les Dhobyân, tués dans ce combat, et, trompé dans ses plus chères espérances, il renouvellera sans relâche par ses vers la douleur des veuves et des orphelines[164].
Un autre poète kelbite[165] chanta la victoire de ses contribules. Quelle honte pour les Caisites: tandis qu'ils fuyaient à toutes jambes, ils abandonnaient leurs bannières, et celles-ci tombaient, «semblables à des oiseaux qui, quand ils ont soif, décrivent d'abord plusieurs cercles dans les airs, puis fondent sur l'eau.» Le poète énumère un à un les chefs caisites,--chaque tribu pleure la perte du sien! Les lâches! ils avaient été frappés dans le dos! «Certes, il y eut dans la Prairie des hommes qui tressaillaient d'aise: c'étaient ceux qui y ont coupé aux Caisites le nez, les mains et les oreilles, c'étaient ceux qui les y ont châtrés.»
VII.
Pendant que Merwân, maître de la Syrie par suite de la victoire qu'il avait remportée dans la Prairie de Râhit, allait soumettre l'Egypte, Zofar, désormais le chef de son parti, se jeta dans Carkîsiâ, forteresse de la Mésopotamie, située à l'est de Kinnesrîn, là où le Khâbour (Chaboras) se jette dans l'Euphrate. Peu à peu Carkîsiâ devint le rendez-vous général des Caisites. La grande guerre étant devenue impossible, ils durent se borner à une guerre d'embûches et d'attaques nocturnes; mais du moins la firent-ils à feu et à sang. Commandés par le lieutenant de Zofar, Omair, fils de Hobâb, ils pillaient les camps kelbites dans le désert de Semâwa, ne faisaient point de quartier, poussaient la cruauté jusqu'à éventrer les femmes, et quand Zofar les voyait revenir chargés de butin et couverts de sang:
Kelbites, disait-il, à présent c'est pour vous que les temps sont durs: nous nous vengeons, nous vous punissons. Dans le désert de Semâwa il n'y a plus de sûreté pour vous; quittez-le donc, emmenez avec vous les fils de Bahdal, et allez chercher un asile là où de vils esclaves cultivent les oliviers[166]!
Toutefois les Caisites n'eurent à cette époque qu'une importance secondaire. Carkîsiâ, il est vrai, était la terreur et le fléau des alentours, mais après tout ce n'était qu'un nid de brigands qui ne pouvait inspirer à Merwân de sérieuses alarmes, et comme il lui importait avant tout de conquérir l'Irâc, il eut à combattre des ennemis bien autrement redoutables.
L'Irâc présentait alors un spectacle curieux et complet. Les doctrines les plus étranges et parfois les plus extravagantes s'y disputaient la popularité; l'hérédité et l'élection, le despotisme et la liberté, le droit divin et la souveraineté nationale, le fanatisme et l'indifférence y étaient aux prises; les vainqueurs arabes et les vaincus persans, les riches et les pauvres, les visionnaires et les incrédules s'y combattaient. Il y avait d'abord les modérés, qui ne voulaient ni des Omaiyades, ni d'Ibn-Zobair. Peut-être aucun Irâcain n'éprouvait-il de la sympathie ni pour le caractère de ce dernier, ni pour les principes qu'il représentait; et pourtant, chaque tentative faite pour constituer un gouvernement national ayant échoué à Baçra comme à Coufa, les modérés finirent par le reconnaître, parce qu'ils le considéraient comme le seul qui fût en état de maintenir un peu d'ordre dans la province. Les uns, musulmans sans répugnance comme sans ferveur, vivaient naturellement et d'une vie calme, douce et paresseuse; les autres, encore plus insoucieux du lendemain, mettaient le doute au-dessus de l'entraînement, la négation au-dessus de l'espérance. Ils n'adoraient qu'un Dieu et ne sacrifiaient qu'à lui. Ce Dieu, c'était le plaisir, le bonheur des sens. L'élégant, le spirituel Omar ibn-abî-Rabîa, l'Anacréon des Arabes, avait écrit leur liturgie. Les deux nobles les plus considérés et les influents de Baçra, Ahnaf et Hâritha, représentaient à merveille les deux nuances de ce parti. Le nom du premier se trouve mêlé à tous les événements de cette époque; mais il ne fait guère autre chose que donner des conseils; il parle toujours, jamais il n'agit. Chef des Témîm, il jouissait dans sa tribu d'une considération si illimitée, que Moâwia Ier avait coutume de dire: «S'il se met en courroux, cent mille Témîmites partagent sa colère, sans lui en demander la cause.» Heureusement il n'en était pas capable; sa longanimité était proverbiale; même quand il appelait sa tribu aux armes, on savait qu'il ne le faisait que pour complaire à la belle Zabrâ, sa maîtresse, qui le dominait complétement. «Zabrâ est de mauvaise humeur aujourd'hui,» se disaient alors les soldats. Comme il observait la juste mesure en toutes choses, sa dévotion tenait le milieu entre la ferveur et l'indifférence. Il faisait pénitence de ses péchés, mais cette pénitence n'était pas trop rude. En expiation de chaque péché il passait son doigt sur la flamme d'une bougie, et alors, poussant un petit cri de douleur: «Pourquoi as-tu commis ce péché-là?» disait-il. Se laisser guider par un égoïsme prudent et réfléchi, mais qui n'allait pas jusques à la duplicité ou la bassesse; garder la neutralité entre les partis aussi longtemps qu'il le pouvait; s'accommoder de chaque gouvernement, quelque illégitime qu'il fût, sans le blâmer, mais aussi sans le flatter, sans rechercher ses faveurs, voilà la ligne de conduite qu'il s'était tracée dès sa jeunesse et dont il ne s'écarta jamais. C'était un caractère sans expansion, sans dévoûment, sans grandeur, et ce représentant du juste milieu et de la vulgarité égoïste, cet ami des temporisations et des moyens termes, était aussi incapable d'inspirer l'enthousiasme que de l'éprouver; mais tout le monde l'aimait à cause de sa douceur, de son humeur aimable, conciliante et toujours égale[167].
Brillant et spirituel représentant de la vieille noblesse païenne, Hâritha passait pour hardi buveur et ne niait point qu'il le fût. Le district qu'il préféra à tout autre quand il eut une préfecture à choisir, fut celui qui produisait les vins les plus savoureux. Ses sentiments religieux n'étaient point un mystère pour ses amis. «Quel étrange spectacle, disait un poète de sa famille, que de voir Hâritha assister à la prière publique, lui qui est aussi incrédule qu'on peut l'être[168].» Mais il était d'une courtoisie exquise; on vantait sa conversation à la fois enjouée et instructive[169]; et puis, il se distinguait honorablement de ses concitoyens par sa bravoure. Car il faut bien le dire: les Irâcains étaient le plus souvent d'une poltronnerie incroyable. Quand Obaidallâh était encore gouverneur de la province, deux mille Irâcains, envoyés par lui pour réduire une quarantaine de non-conformistes, n'avaient pas osé les attaquer. «Je me soucie médiocrement d'avoir mon éloge funèbre prononcé par Obaidallâh, avait dit leur général; j'aime mieux qu'il me blâme[170].»
Les deux autres partis, celui des non-conformistes et celui des Chiites, se composaient l'un et l'autre de croyants sincères et fervents. Mais ces deux sectes qui se confinaient presque au point de départ, se séparèrent de plus en plus en avançant, et finirent par comprendre la religion et l'Etat d'une manière directement opposée.
Les non-conformistes, c'étaient les âmes nobles et chaleureuses, qui, dans un siècle d'égoïsme, avaient conservé la pureté du cœur, qui ne mettaient pas leur ambition dans les biens de la terre, qui avaient une trop grande idée de Dieu pour le servir machinalement, pour s'endormir dans une piété commune et facile; c'étaient les véritables disciples de Mahomet, mais de Mahomet tel qu'il était dans la première époque de sa mission, alors que la vertu et la religion remplissaient seules son âme enthousiaste, tandis que les orthodoxes de Médine étaient plutôt les disciples de l'autre Mahomet, de l'imposteur dont l'insatiable ambition aspirait à conquérir le monde par le glaive. Dans un temps où la guerre civile ravageait si cruellement les provinces du vaste empire, où chaque tribu se faisait de sa noble origine un titre au pouvoir, ils s'en tenaient aux belles paroles du Coran: «Tous les musulmans sont frères.» «Ne nous demandez pas, disaient-ils, si nous descendons de Cais ou bien de Témîm; nous sommes tous fils de l'islamisme, tous nous rendons hommage à l'unité de Dieu, et celui que Dieu préfère aux autres, c'est celui qui lui montre le mieux sa gratitude[171].» Mais aussi, s'ils prêchaient l'égalité et la fraternité, c'est qu'ils se recrutaient parmi la classe ouvrière plutôt que parmi la noblesse[172]. Justement indignés de la corruption de leurs contemporains, qui s'adonnaient sans scrupule, sans honte, à toutes les dissolutions et à tous les vices, croyant qu'il suffisait, pour effacer tous les péchés, d'assister aux prières publiques et de faire le pèlerinage de la Mecque, ils prêchaient que la foi sans les œuvres est insuffisante, et que les pécheurs seront damnés aussi bien que les incrédules[173]. En effet, on avait alors sur la puissance absolutoire de la foi les idées les plus exagérées. Et qu'était-ce encore que cette foi? Souvent un simple déisme, rien de plus. Les beaux esprits aux mœurs relâchées, si par hasard ils croyaient au ciel, comptaient le conquérir à bon marché. «Qu'as-tu préparé pour un jour semblable à celui-ci?» demanda le pieux théologien Hasan de Baçra au poète Ferazdac _le Débauché_, qui assistait avec lui à un convoi. «Le témoignage que je rends depuis soixante ans à l'unité de Dieu,» répliqua tranquillement le poète[174]. Les non-conformistes protestaient contre cette théorie. «A ce compte, disaient-ils, Satan lui-même eût échappé à la damnation éternelle; n'était-il pas convaincu, lui aussi, de l'unité de Dieu[175]?»
Aux yeux d'une société légère, frivole, sceptique, à demi païenne, une religion si passionnée, jointe à une vertu si austère, fut une hérésie. Il fallait l'extirper, se disait-on; car il arrive parfois au scepticisme de proscrire la piété au nom de la philosophie, comme il arrive à la piété de proscrire la raison indépendante au nom de Dieu. De son côté, le gouvernement s'alarmait à juste titre de ces démocrates, de ces niveleurs. Les Omaiyades eussent pu les laisser faire, les applaudir même, s'ils se fussent bornés à déclarer que les chefs du parti orthodoxe, les soi-disant saints de l'islamisme, tels que Talha, Zobair, Alî et Aïcha, la veuve du Prophète, n'étaient que des hypocrites ambitieux; mais ils allèrent plus loin. Sans compter qu'à l'exemple des orthodoxes de Médine ils traitaient les Omaiyades d'incrédules, ils contestaient aux Coraichites le droit exclusif au califat; ils niaient hardiment que le Prophète eût dit que le gouvernement spirituel et temporel n'appartenait qu'à cette tribu. Chacun, prêchaient-ils, pouvait être élu au califat, quelle que fût sa condition, qu'il appartînt à la plus haute noblesse ou aux derniers rangs de la société, qu'il fût Coraichite ou esclave;--dangereuse théorie qui sapait le droit public dans sa racine. Ce n'est pas tout encore: rêvant une société parfaite, ces âmes candides et passionnées pour la liberté prêchaient qu'un calife n'était nécessaire que pour contenir les méchants, et que les vrais croyants, les hommes vertueux, pouvaient fort bien s'en passer[176].
Le gouvernement et l'aristocratie de l'Irâc se donnant donc la main pour écraser d'un commun effort les non-conformistes et leurs doctrines, de même que la noblesse syrienne avait secondé les Omaiyades dans leur lutte contre les compagnons du Prophète, une persécution cruelle et terrible commença. Le gouverneur Obaidallâh la dirigeait. Lui sceptique, lui philosophe, lui qui avait fait tuer le petit-fils du Prophète, il répandit à grands flots le sang de ces hommes qu'au fond de l'âme il devait regarder comme les véritables disciples de Mahomet! Ce n'est pas qu'ils fussent à craindre pour le moment: vaincus par Alî en deux sanglantes batailles, ils ne prêchaient plus en public, ils se cachaient, ils avaient même déposé leur chef parce qu'il désapprouvait leur inaction, leur commerce avec les Arabes qui n'étaient pas de leur secte[177]; mais c'était--et leurs ennemis le savaient bien--c'était un tison enfoui sous les cendres qui n'attendait que l'air pour se ranimer. Ils propageaient en secret leurs principes, avec une éloquence vive, emportée, entraînante, irrésistible parce qu'elle venait du cœur. «Il me faut étouffer cette hérésie dans son germe, répondit Obaidallâh quand on lui dit que ces sectaires n'étaient pas assez dangereux pour motiver tant de cruautés; ces hommes sont plus redoutables que vous ne pensez; leurs moindres discours embrasent les esprits comme une légère étincelle fait flamber un monceau de jonc[178].»