Part 5
Comme à l'ordinaire, le parti des vieux musulmans avait des chefs en surabondance et point de soldats. Hosain qui, après avoir trompé la vigilance du trop crédule gouverneur de Médine, s'était réfugié avec Abdallâh sur le territoire sacré de la Mecque, reçut donc avec une joie extraordinaire les lettres des Arabes de Coufa qui le pressaient vivement de se mettre à leur tête, promettant de le reconnaître pour calife et de faire déclarer en sa faveur toute la population de l'Irâc. Les messagers de Coufa se suivaient de très-près; le dernier était porteur d'une pétition d'étendue monstrueuse: les signatures dont elle était revêtue ne remplissaient pas moins de cent cinquante feuilles. En vain des amis clairvoyants le suppliaient, le conjuraient, de ne pas se jeter dans une entreprise aussi audacieuse, de se défier des promesses et du factice enthousiasme d'une population qui avait trompé et trahi son père: Hosain, montrant avec orgueil les innombrables pétitions qu'il avait reçues et qu'un chameau, disait-il, aurait peine à porter toutes, Hosain aima mieux écouter les conseils de sa funeste ambition. Il obéit à sa destinée, il partit pour Coufa, à la grande satisfaction de son soi-disant ami Abdallâh qui, incapable de lutter dans l'opinion publique contre le petit-fils du Prophète, se réjouissait intérieurement en le voyant marcher à sa perte de propos délibéré et porter spontanément sa tête au bourreau.
La dévotion n'était pour rien dans le dévoûment que l'Irâc montrait pour Hosain. Cette province était dans une situation exceptionnelle. Moâwia, bien que Mecquois d'origine, avait été le fondateur d'une dynastie essentiellement syrienne. Sous son règne la Syrie était devenue la province prépondérante. Damas était dorénavant la capitale de l'empire;--sous le califat d'Alî, Coufa avait eu cet honneur. Froissés dans leur orgueil, les Arabes de l'Irâc montrèrent dès le début un esprit fort turbulent, fort séditieux, fort anarchique, fort arabe en un mot. La province devint le rendez-vous des brouillons politiques, le repaire des brigands et des assassins. Alors Moâwia en confia le gouvernement à Ziyâd, son frère bâtard. Ziyâd ne contint pas les têtes chaudes, il les abattit. Ne marchant qu'escorté de soldats, d'agents de police et de bourreaux, il écrasa de sa main de fer la moindre tentative faite pour troubler l'ordre politique ou social. Bientôt la plus complète soumission et la plus grande sécurité régnèrent dans la province; mais le plus affreux despotisme y régna en même temps. Voilà pourquoi l'Irâc était prêt à reconnaître Hosain.
Mais la terreur avait déjà plus d'empire sur les âmes que les habitants de la province ne le soupçonnaient eux-mêmes. Ziyâd n'était plus, mais il avait laissé un fils digne de lui. Ce fils s'appelait Obaidallâh. Ce fut à lui que Yézîd confia la tâche d'étouffer la conspiration à Coufa, alors que le gouverneur de la ville, Nomân, fils de Bachîr, faisait preuve d'une modération qui parut suspecte au calife. Etant parti de Baçra à la tête de ses troupes, Obaidallâh leur fit faire halte à quelque distance de Coufa. Puis, s'étant voilé pour se cacher le visage, il se rendit dans la ville à l'entrée de la nuit, accompagné de dix hommes seulement. Afin de sonder les intentions des habitants, il avait fait poster sur son passage quelques personnes qui le saluèrent comme s'il eût été Hosain. Plusieurs nobles citoyens lui offrirent aussitôt l'hospitalité. Le prétendu Hosain rejeta leurs offres, et, entouré d'une multitude tumultueuse qui criait: vive Hosain! il alla droit au château. Nomân en fit fermer les portes en toute hâte. «Ouvrez, lui cria Obaidallâh, afin que le petit-fils du Prophète puisse entrer!--Retournez d'où vous êtes venu! lui répondit Nomân; je prévois votre perte, et je ne voudrais pas que l'on pût dire: Hosain, le fils d'Alî, a été tué dans le château de Nomân.» Satisfait de cette réponse, Obaidallâh ôta le voile qui lui couvrait la figure. Reconnaissant ses traits, la foule se dispersa aussitôt, saisie de terreur et d'effroi, tandis que Nomân vint le saluer respectueusement et le prier d'entrer dans le château. Le lendemain Obaidallâh annonça au peuple rassemblé dans la mosquée, qu'il serait un père pour les bons, un bourreau pour les méchants. Il y eut une émeute, elle fut réprimée. Dès lors nul n'osa reparler de rébellion.
L'infortuné Hosain reçut ces nouvelles fatales non loin de Coufa. A peine avait-il avec lui une centaine d'hommes, ses parents pour la plupart; pourtant il continua sa route; la folle et aveugle crédulité qui semble comme un sort jeté sur les prétendants, ne l'abandonna point: une fois qu'il serait devant les portes de Coufa, les habitants de cette ville s'armeraient pour sa cause, il s'en tenait convaincu. Près de Kerbelâ, il se trouva face à face avec les troupes qu'Obaidallâh avait envoyées à sa rencontre, en leur enjoignant de le prendre mort ou vif. Sommé de se rendre, il entra en pourparlers. Le général des troupes omaiyades n'obéit pas à ses ordres, il chancela. C'était un Coraichite; fils d'un des premiers disciples de Mahomet, il répugnait à l'idée de verser le sang d'un fils de Fatime. Il envoya donc demander de nouvelles instructions à son chef, et lui fit connaître les propositions de Hosain. Ayant reçu ce message, Obaidallâh lui-même eut un moment d'hésitation. «Eh quoi! lui dit alors Chamir, noble de Coufa et général dans l'armée omaiyade, Arabe du vieux temps tout comme son petit-fils que nous rencontrerons plus tard en Espagne; eh quoi! le hasard a livré votre ennemi entre vos mains, et vous l'épargneriez? Non, il faut qu'il se rende à discrétion.» Obaidallâh expédia un ordre en ce sens au général de ses troupes. Hosain refusa de se rendre sans condition, et pourtant on ne l'attaqua point. Alors Obaidallâh envoya de nouvelles troupes sous Chamir, auquel il dit: «Si le Coraichite persiste à ne pas vouloir combattre, tu lui trancheras la tête et tu prendras le commandement à sa place[83].» Mais une fois que Chamir fut arrivé dans le camp, le Coraichite n'hésita plus; il donna le signal de l'attaque. En vain Hosain cria-t-il à ses ennemis: «Si vous croyez à la religion fondée par mon aïeul, comment pourrez-vous alors justifier votre conduite le jour de la résurrection?»--en vain fit-il attacher des Corans aux lances:--sur l'ordre qu'en donna Chamir, on l'attaqua l'épée au poing et on le tua. Ses compagnons restèrent presque tous sur le champ de bataille, après avoir vendu chèrement leur vie (10 octobre 680).
La postérité, toujours prête à s'attendrir sur le sort des prétendants malheureux, et tenant d'ordinaire peu de compte du droit, du repos des peuples, des malheurs qui naissent d'une guerre civile si elle n'est étouffée dans son germe,--la postérité a vu dans Hosain la victime d'un forfait abominable. Le fanatisme persan a fait le reste: il a rêvé un saint là où il n'y avait qu'un aventurier précipité dans l'abîme par une étrange aberration d'idées, par une ambition allant jusqu'à la frénésie. L'immense majorité des contemporains en jugeait autrement: elle voyait dans Hosain un parjure coupable de haute trahison, attendu que, du vivant de Moâwia, il avait prêté serment de fidélité à Yézîd, et qu'il ne pouvait faire valoir au califat aucun droit, aucun titre.
Celui qui prit la place de prétendant, que la mort de Hosain venait de laisser vide, fut moins téméraire et se crut plus habile. C'était Abdallâh, fils de Zobair. Ostensiblement il avait été l'ami de Hosain; mais ses sentiments véritables n'avaient été un mystère ni pour Hosain lui-même, ni pour les amis de ce dernier. «Sois tranquille et satisfait, fils de Zobair,» avait dit Abdallâh, fils d'Abbâs, quand il eut pris congé de Hosain, après l'avoir conjuré inutilement de ne point entreprendre le voyage de Coufa; et récitant trois petits vers bien connus alors, il avait poursuivi ainsi: «L'air est libre pour toi, alouette! Ponds, gazouille et béquette tant que tu voudras;... voilà Hosain qui part pour l'Irâc et qui t'abandonne le Hidjâz.» Toutefois, et bien qu'il eût pris secrètement le titre de calife dès que le départ de Hosain lui eut laissé le champ libre, le fils de Zobair feignit une profonde douleur quand la nouvelle de la catastrophe de Hosain arriva dans la ville sainte, et il s'empressa de tenir un discours fort pathétique. Il était né rhéteur, cet homme; nul n'était plus rompu à la _phrase_, nul ne possédait à un égal degré le grand art de dissimuler ses pensées et de feindre des sentiments qu'il n'éprouvait point, nul ne s'entendait mieux à cacher la soif des richesses et du pouvoir qui le dévorait, sous les grands mots de devoir, de vertu, de religion, de piété. Là était le secret de sa force; c'était par là qu'il en imposait au vulgaire. Maintenant que Hosain ne pouvait plus lui faire ombrage, il le proclama calife légitime, vanta ses vertus et sa piété, prodigua les épithètes de perfides et de fourbes aux Arabes de l'Irâc, et conclut son discours par ces paroles, que Yézîd pouvait prendre pour soi, s'il le jugeait convenable: «Jamais on ne vit ce saint homme préférer la musique à la lecture du Coran, des chants efféminés à la componction produite par la crainte de Dieu, la débauche du vin au jeûne, les plaisirs de la chasse aux conférences destinées à de pieux entretiens.... Bientôt ces hommes recueilleront le fruit de leur conduite perverse[84]»....
Il lui fallait avant tout gagner à sa cause les chefs les plus influents des Emigrés. Il pressentit qu'il ne pourrait pas les tromper aussi facilement que la plèbe sur les véritables motifs de sa rébellion; il prévit qu'il rencontrerait des obstacles, surtout chez Abdallâh, le fils du calife Omar, attendu que c'était un homme vraiment désintéressé, vraiment pieux, et fort clairvoyant. Cependant il ne se laissa pas décourager. Le fils du calife Omar avait une femme dont la dévotion n'était égalée que par sa crédulité. Il lui fallait commencer par elle, le fils de Zobair le savait bien. Il alla donc la voir, lui parla, avec sa faconde ordinaire, de son zèle pour la cause des Défenseurs, des Emigrés, du Prophète, de Dieu, et quand il vit que ses onctueuses paroles avaient fait sur elle une impression profonde, il la pria de persuader à son mari de le reconnaître pour calife. Elle lui promit d'y faire tout son possible, et le soir, quand elle servit le souper à son époux, elle lui parla d'Abdallâh avec les plus grands éloges et conclut en disant: «Ah! vraiment, il ne cherche que la gloire de l'Eternel!--Tu as vu, lui répondit froidement son mari, tu as vu le cortége magnifique qu'avait Moâwia lors de son pèlerinage, ces superbes mules blanches surtout, couvertes de housses de pourpre et montées par des jeunes filles éblouissantes de parure, couronnées de perles et de diamants; tu as vu cela, n'est-ce pas? Eh bien! ce qu'il cherche, ton saint homme, ce sont ces mules-là.» Et il continua son souper sans vouloir en entendre davantage[85].
Déjà depuis une année entière, le fils de Zobair était en révolte ouverte contre Yézîd, et pourtant celui-ci le laissait en repos. C'est plus qu'on n'avait le droit d'attendre de la part d'un calife qui ne comptait pas la patience et la mansuétude parmi ses qualités les plus saillantes; mais d'un côté, il jugeait qu'Abdallâh n'était guère dangereux, puisque, plus prudent que Hosain, il ne quittait pas la Mecque; de l'autre, il ne voulait pas, sans y être forcé par une nécessité absolue, ensanglanter un territoire qui, déjà durant le paganisme, avait joui de la prérogative d'être un asile inviolable pour les hommes comme pour les animaux. Un tel sacrilége, il le savait bien, mettrait le comble à l'irritation des dévots.
Mais sa patience se lassa enfin. Pour la dernière fois il fit sommer Abdallâh de le reconnaître. Abdallâh s'y refusa. Alors le calife jura dans sa fureur qu'il ne recevrait plus le serment de fidélité de ce rebelle, qu'il ne fût amené en sa présence, le cou et les mains chargés de chaînes. Mais le premier moment de colère passé, comme il était bonhomme au fond, il se repentit de son serment. Obligé cependant de le tenir, il imagina un moyen de le faire sans trop blesser la fierté d'Abdallâh. Il résolut de lui envoyer une chaîne d'argent, et d'y ajouter un superbe manteau, dont il pourrait se revêtir afin de dérober la chaîne à tous les regards.
Les personnes que le calife désigna pour aller remettre ces singuliers présents au fils de Zobair, furent au nombre de dix. A la tête de la députation se trouvait le Défenseur Nomân, fils de Bachîr, le médiateur ordinaire entre le parti pieux et les Omaiyades; ses collègues, d'une humeur moins conciliante, étaient des chefs de différentes tribus établies en Syrie.
Les députés arrivèrent au lieu de leur destination. Abdallâh, comme il était à prévoir, refusa d'accepter les cadeaux du calife; cependant Nomân, loin de se laisser décourager par ce refus, tâcha de l'amener à la soumission par de sages raisonnements. Leurs entretiens, qui, du reste, n'aboutirent à aucun résultat, furent fréquents, et comme ils restaient secrets pour les autres députés, ils éveillèrent les soupçons de l'un de ces derniers, d'Ibn-Idhâh, le chef de la tribu des Acharites, laquelle était la plus nombreuse et la plus puissante à Tibérias[86]. «Ce Nomân est un Défenseur après tout, pensa-t-il; il serait bien capable de trahir le calife, lui qui est un traître à son parti, à sa tribu.» Et un jour qu'il rencontra Abdallâh, il l'aborda et lui dit:
--Fils de Zobair, je puis te jurer que ce Défenseur n'a point reçu du calife d'autres instructions que celles que nous avons reçues tous, nous autres députés. Il est notre chef, voilà tout; mais, par Dieu! il faut que je te l'avoue: ces conférences secrètes, je ne sais qu'en penser. Un Défenseur et un Emigré, ce sont des oiseaux de même plumage, et Dieu sait s'il ne se trame pas quelque chose.
--De quoi te mêles-tu? lui répondit Abdallâh d'un air de suprême dédain. Tant que je serai ici, je pourrai faire tout ce qui me convient. Ici je suis aussi inviolable que cette colombe que voilà, et que protége la sainteté du lieu. Tu n'oserais pas la tuer, n'est-ce pas? car ce serait un crime, un sacrilége.
--Ah! tu crois qu'une telle considération m'arrêterait?
Et se tournant vers un page qui portait ses armes:
--Hé, jeune homme! lui cria-t-il, donne-moi mon arc et mes flèches!
Quand le page eut obéi à cet ordre, le chef syrien prit une flèche, la posa au milieu de l'arc, et la dirigeant vers la colombe, il se mit à dire:
--Colombe, Yézîd, fils de Moâwia, est-il adonné au vin? Dis que oui, si tu l'oses, et dans ce cas, par Dieu! je te percerai de cette flèche.... Colombe, prétends-tu dépouiller de la dignité de calife, Yézîd, fils de Moâwia, le séparer du peuple de Mahomet, et comptes-tu sur l'impunité parce que tu te trouves sur un territoire inviolable? Dis que telle est ta pensée, et je vais te percer de ce trait.
--Tu vois bien que l'oiseau ne peut te répondre, dit Abdallâh d'un air de pitié, mais en tâchant en vain de dissimuler son trouble.
--L'oiseau ne peut me répondre, c'est vrai, mais toi, tu le peux, fils de Zobair!... Ecoute bien ceci: je jure que tu prêteras serment à Yézîd de gré ou de force, ou que tu verras la bannière des Acharites[87] flotter dans cette vallée, et alors je ne respecterai guère les priviléges que tu réclames pour ce lieu!
Le fils de Zobair pâlit à cette menace. Il avait peine à croire à tant d'impiété, même dans un Syrien, et il se hasarda à demander d'une voix timide et tremblante:
--Osera-t-on donc réellement commettre le sacrilége de verser le sang sur ce territoire sacré?
--On l'osera, répondit le chef syrien avec un calme parfait; et que la responsabilité en retombe sur celui qui a choisi ce lieu pour y conspirer contre le chef de l'Etat et de la religion[88].
Peut-être, si Abdallâh eût été plus fermement convaincu que ce chef était l'interprète des sentiments qui animaient ses compatriotes, peut-être eût-il épargné alors bien des malheurs au monde musulman et à lui-même; car il succomberait, le fils de Zobair; il succomberait comme avaient succombé le gendre et le petit-fils du Prophète, comme ils succomberaient tous, les musulmans de la vieille roche, les fils des compagnons, des amis de Mahomet; des malheurs inouïs, de terribles catastrophes renouvelées les unes des autres, c'est là ce qui les attendait tous. Pour lui, cependant, l'heure fatale n'était pas encore venue. Il était dans les décrets de la destinée qu'auparavant la malheureuse Médine expiât par sa ruine complète, par l'exil ou par le massacre de ses enfants, le funeste honneur d'avoir offert un asile au Prophète fugitif, et d'avoir donné le jour aux véritables fondateurs de l'islamisme, à ces héros fanatiques qui, subjuguant l'Arabie au nom d'une foi nouvelle, avaient donné à l'islamisme un si sanglant berceau.
V.
C'était dans l'année 682. Le soleil venait de se coucher derrière les montagnes qui s'étendent à l'ouest de la ville de Tibérias, dont l'antique splendeur n'est attestée aujourd'hui que par des ruines, mais qui, à l'époque dont nous parlons, était la capitale du district du Jourdain et la résidence temporaire du calife Yézîd Ier. Eclairés par les rayons argentés de la lune, les minarets des mosquées et les tours des remparts se miraient dans les ondes limpides et transparentes du lac, cette mer de Galilée qui rappelle au chrétien tant de souvenirs chers à son cœur, lorsqu'une petite caravane, profitant de la fraîcheur de la nuit, sortit de la ville en se dirigeant vers le sud.
Dans les neuf voyageurs qui étaient à la tête de la caravane, on reconnaissait au premier abord des personnes de qualité; cependant, rien n'annonçait en eux des courtisans du calife, qui d'ordinaire n'admettait dans son intimité que des personnes d'un âge moins mûr et d'une mine moins austère, moins rechignée.
On marcha quelque temps sans mot dire. Enfin l'un des voyageurs rompit le silence:
--Eh bien, mes frères, dit-il, que pensez-vous de lui maintenant? Avouons du moins qu'il a été généreux envers nous. N'est-ce pas cent mille pièces que tu as reçu de lui, fils de Handhala?
--Oui, il m'a donné cette somme, répliqua celui à qui s'adressait cette question; mais il boit du vin sans y voir un péché; il joue de la guitare; le jour il a pour compagnie des chiens de chasse, et la nuit, des voleurs de grands chemins; il commet des incestes avec ses sœurs et ses filles, il ne prie jamais[89], enfin, il n'a point de religion, c'est évident. Que ferons-nous, mes frères? Croyez-vous qu'il nous soit permis de tolérer plus longtemps un tel homme? Nous avons patienté plus qu'il ne le fallait peut-être, et si nous continuons à marcher dans cette voie, je crains que des pierres ne viennent tomber du ciel pour nous écraser. Qu'en penses-tu, fils de Sinân?
--Je vais te le dire, répondit ce dernier. Dès que nous serons de retour à Médine, nous devrons déclarer solennellement que nous n'obéirons plus à ce libertin, fils d'un libertin; ensuite nous ferons bien de prêter hommage au fils d'un Emigré.
Au moment où il prononça ces paroles, un homme, venant du côté opposé, passa sur la route. Le capuchon de son manteau, rabattu sur sa figure, aurait dérobé ses traits aux regards des voyageurs, lors même que leur attention n'aurait pas été entièrement absorbée par une conversation qui s'animait de plus en plus.
Quand la caravane eut cessé d'être à la portée de sa voix, l'homme au capuchon s'arrêta. Sa rencontre était d'un mauvais présage selon les idées arabes, car il était borgne; d'ailleurs la haine et la férocité se peignaient dans le terrible regard qu'il lança de son œil unique à ces hommes qui se perdaient dans le lointain, quand il dit d'une voix lente et solennelle: «Je jure que si jamais je te rencontre de nouveau et que je puisse te tuer, je le ferai, fils de Sinân, tout compagnon de Mahomet que tu es[90]!»
Dans les voyageurs l'on aura déjà reconnu des Médinois. C'étaient les hommes les plus distingués de cette ville, presque tous Défenseurs ou Emigrés, et voici pour quelle raison ils étaient venus à la cour du calife.
Il s'était montré à Médine des symptômes de rébellion, et il y avait eu d'assez graves querelles au sujet des terres labourables et des plantations de dattiers, que Moâwia avait autrefois achetées aux habitants de la ville, mais que ceux-ci revendiquaient maintenant, sous le prétexte que Moâwia, en retenant leurs traitements, les avait forcés à lui vendre ces terres au centième de ce qu'elles valaient[91]. Le gouverneur Othmân, se flattant de l'espoir que le calife, son cousin germain, saurait bien assoupir ce différend d'une manière ou d'une autre, et qu'il se concilierait les nobles médinois par ses manières aimables et sa générosité bien connue, avait proposé à ces nobles de faire le voyage de Tibérias, et ils y avaient consenti. Mais, animé des meilleures intentions, le gouverneur avait commis une grande imprudence, une impardonnable étourderie. Ignorait-il donc que les nobles de Médine ne demandaient pas mieux que de pouvoir parler en témoins oculaires de l'impiété de son cousin, afin d'exciter leurs concitoyens à la révolte? Au lieu de les engager à se rendre à la cour du calife, il eût dû les en empêcher à tout prix.
Ce que l'on pouvait prévoir était arrivé. Yézîd, il est vrai, avait offert aux députés une hospitalité cordiale et pleine d'égards; il avait été fort généreux; il avait donné au Défenseur Abdallâh, fils de Handhala (c'est-à-dire d'un noble et vaillant guerrier qui était mort à Ohod en combattant pour Mahomet), cent mille pièces d'argent; il en avait donné vingt ou dix mille, selon leur rang, aux autres députés[92]; mais comme il ne se gênait jamais pour qui que ce fût et que sa cour n'était pas tout à fait un modèle de retenue et d'abstinence, la liberté de ses mœurs, jointe à sa prédilection pour les Bédouins qui, il faut en convenir, étaient bien quelque peu brigands dans l'occasion, avait scandalisé énormément ces austères et rigides citadins, ennemis naturels des fils du Désert.
De retour dans leur ville natale, ils ne tarirent point sur l'impiété du calife. Leurs rapports un peu exagérés peut-être, leurs diatribes pleines d'une sainte indignation, firent une impression si grande sur des cœurs déjà tout disposés à croire aveuglément tout le mal que l'on voudrait dire au sujet de Yézîd, que bientôt une scène extraordinaire se passa dans la mosquée. Les Médinois s'y étant réunis, l'un d'eux s'écria: «Je rejette Yézîd ainsi que je rejette maintenant mon turban;» et en disant ces mots, il ôta sa coiffure. Puis il ajouta: «Yézîd m'a comblé de présents, j'en conviens, mais c'est un ivrogne, un ennemi de Dieu.»--«Et moi, dit un autre, je rejette Yézîd comme je rejette ma sandale.» Un troisième: «Je le rejette comme mon manteau;» un quatrième: «Je le rejette comme ma bottine.» D'autres personnes les imitèrent, et bientôt, singulier spectacle, on vit dans la mosquée un amas de turbans, de manteaux, de bottines, de sandales.