Part 21
Tout alla bien pendant quelque temps. Les menées des ennemis de Yousof, qui voulaient lui intenter des procès sous le prétexte qu'il s'était approprié des terres auxquelles il n'avait point de droit, demeurèrent sans succès; lui et Çomail jouissaient d'une grande faveur à la cour et souvent même Abdérame les consultait dans les conjonctures graves et difficiles. Çomail était entièrement résigné au sort qui lui avait été fait; Yousof, incapable de prendre à lui seul une grande résolution, se serait peut-être accommodé aussi à son rôle secondaire; mais il était entouré de mécontents, de nobles coraichites, fihrites et hâchimites, qui, sous son règne, avaient occupé les dignités les plus hautes et les plus lucratives, et qui, ne pouvant s'habituer à la condition obscure à laquelle ils se voyaient réduits, s'évertuaient à exciter l'ancien émir contre le nouveau, en donnant une fausse interprétation aux moindres paroles du prince. Ils ne réussirent que trop bien dans leur projet. Résolu à tenter encore une fois le sort des armes, Yousof sollicita en vain l'appui de Çomail et des Caisites; mais il réussit mieux auprès des Baladîs (c'est ainsi qu'on appelait les Arabes venus en Espagne avant les Syriens), principalement auprès de ceux de Lacant[356], de Mérida et de Tolède, et un jour, dans l'année 758, Abdérame reçut la nouvelle que Yousof avait pris la fuite dans la direction de Mérida. Il lança aussitôt des escadrons à sa poursuite, mais ce fut en vain. Alors il se fit amener Çomail et lui reprocha durement d'avoir favorisé l'évasion de Yousof. «Je suis innocent, répondit le Caisite; la preuve en est que je n'ai pas accompagné Yousof, comme je l'aurais fait si j'eusse été son complice.--Impossible que Yousof ait quitté Cordoue sans vous avoir consulté, répliqua le prince, et votre devoir était de nous avertir.» Puis il le fit jeter en prison, de même que les deux fils de Yousof qui se trouvaient dans le palais en qualité d'otages.
Yousof, après avoir réuni à Mérida ses partisans arabes et berbers, prit avec eux le chemin de Lacant, dont les habitants se joignirent aussi à lui, et de là il marcha sur Séville. Presque tous les Baladîs de cette province et même un assez grand nombre de Syriens étant accourus sous sa bannière, il put commencer, à la tête de vingt mille hommes, le siège de Séville, où commandait un parent d'Abdérame, nommé Abdalmélic, qui, l'année précédente, était arrivé avec ses deux fils en Espagne. Mais ensuite, croyant que ce gouverneur, qui n'avait sous ses ordres qu'une garnison peu considérable, composée d'Arabes syriens, n'oserait rien entreprendre contre lui, il résolut de frapper sans retard un coup en marchant directement sur la capitale, avant que les Arabes syriens du midi eussent eu le temps d'y arriver. Ce plan échoua, car pendant que Yousof était encore en marche, les Syriens arrivèrent à Cordoue, et Abdérame marcha avec eux à la rencontre de l'ennemi. De son côté, Abdalmélic, le gouverneur de Séville, reçut bientôt du renfort par l'arrivée de son fils Abdallâh, qui, croyant son père assiégé dans Séville, était venu à son secours avec les troupes de Moron, district dont il était gouverneur, et alors le père et le fils résolurent d'aller attaquer Yousof pendant sa marche. Averti des mouvements de l'ennemi et craignant d'être pris entre deux feux, Yousof se hâta de rebrousser chemin pour aller écraser d'abord les troupes de Séville et de Moron. A son approche Abdalmélic, qui voulait donner à Abdérame le temps d'arriver, se retira lentement; mais Yousof le força à faire halte et à accepter le combat. Comme à l'ordinaire, la bataille commença par un combat singulier. Un Berber, client d'une famille fihrite, sortit des rangs de Yousof et cria: «Y a-t-il quelqu'un qui veuille se mesurer avec moi?» Comme cet homme était d'une stature colossale et d'une force prodigieuse, personne parmi les soldats d'Abdalmélic n'osa accepter son défi. «Voilà un début qui n'est que trop propre à décourager nos soldats,» dit alors Abdalmélic, et, s'adressant à son fils Abdallâh: «Va, mon fils, lui dit-il, va te mesurer avec cet homme, et que Dieu te soit en aide.» Abdallâh allait déjà sortir des rangs pour obéir à l'ordre de son père, lorsqu'un Abyssin, client de sa famille, vint à lui et lui demanda ce qu'il voulait faire. «Je vais combattre ce Berber,» lui répondit Abdallâh. «Laissez-moi ce soin, seigneur,» dit alors l'Abyssin, et au même instant il alla à la rencontre du champion.
Les deux armées attendaient avec anxiété quelle serait l'issue de ce combat. Les deux adversaires étaient égaux en stature, en force, en bravoure; aussi la lutte se continua-t-elle quelque temps sans que ni l'un ni l'autre eût l'avantage, mais le terrain étant détrempé par la pluie, le Berber glissa et tomba à terre. Pendant que l'Abyssin se jetait sur lui et lui coupait les deux jambes, l'armée d'Abdalmélic, enhardie par le succès de son champion, poussa le cri de _Dieu est grand!_ et fondit sur l'armée de Yousof avec tant d'impétuosité qu'elle la mit en déroute. Une seule attaque avait donc décidé du sort de la journée; mais Abdalmélic n'avait pas assez de troupes pour pouvoir tirer de sa victoire autant de fruit qu'il l'eût voulu.
Pendant que ses soldats fuyaient dans toutes les directions, Yousof, accompagné seulement d'un esclave et du Persan Sâbic, client des Témîm, traversa le Campo de Calatrava et gagna la grande route qui conduisait à Tolède. Allant à bride abattue, il passa par un hameau situé à dix milles de Tolède, où il fut reconnu, et où un descendant des Médinois, nommé Abdallâh ibn-Amr, dit à ses amis: «Montons à cheval et tuons cet homme; sa mort seule peut donner le repos à son âme et au monde, car tant qu'il vivra, il sera un tison de discorde!» Ses compagnons approuvèrent sa proposition, montèrent à cheval, et comme ils avaient des chevaux frais, tandis que ceux des fugitifs étaient accablés de fatigue, ils atteignirent ceux qu'ils poursuivaient à quatre milles de Tolède et tuèrent Yousof et Sâbic. L'esclave seul échappa à leurs épées et apporta à Tolède la triste nouvelle de la mort de l'ancien émir de l'Espagne.
Quand Abdallâh ibn-Amr fut venu offrir à Abdérame la tête de son compétiteur infortuné, ce prince, qui voulait en finir avec ses ennemis, fit aussi décapiter Abou-Zaid, l'un des deux fils de Yousof, et condamna l'autre, Abou-'l-Aswad, dont il n'épargna la vie qu'en considération de son extrême jeunesse, à une captivité perpétuelle. Çomail seul pouvait encore lui donner de l'ombrage. Un matin le bruit se répandit qu'il était mort d'apoplexie pendant qu'il était ivre. Les chefs maäddites, introduits dans son cachot afin qu'ils pussent se convaincre qu'il n'était pas mort de mort violente, trouvèrent à côté de son cadavre du vin, des fruits et des confitures. Ils ne crurent pas, toutefois, à une mort naturelle, et en cela ils avaient raison; mais ils se trompaient en supposant qu'Abdérame avait fait empoisonner Çomail; la vérité, c'est qu'il l'avait fait étrangler[357].
XVI.
Abdérame avait atteint le but de ses désirs. Le proscrit qui, ballotté pendant cinq ans par tous les hasards d'une vie aventureuse, avait erré de tribu en tribu dans les déserts de l'Afrique, était enfin devenu le maître d'un grand pays, et ses ennemis les plus déclarés avaient cessé de vivre.
Pourtant il ne jouit pas paisiblement de ce qu'il avait gagné par la perfidie et le meurtre. Son pouvoir n'avait point de racines dans le pays; il ne le devait qu'à l'appui des Yéménites, et dès le commencement il avait été à même de se convaincre que cet appui était précaire. Brûlant du désir de se venger de la défaite qu'ils avaient éprouvée dans la bataille de Secunda et de ressaisir l'hégémonie dont ils avaient été privés depuis si longtemps, la cause d'Abdérame n'avait été pour eux qu'un prétexte; au fond ils auraient beaucoup mieux aimé élever un des leurs à l'émirat, si leur jalousie réciproque le leur eût permis, et il était à prévoir qu'ils tourneraient leurs armes contre le prince, dès que l'ennemi commun aurait été vaincu. Ils ne manquèrent pas de le faire, en effet, et pendant un règne de trente-deux ans Abdérame Ier vit son autorité contestée tantôt par les Yéménites, tantôt par les Berbers, tantôt enfin par les Fihrites qui, souvent battus, se relevaient après chaque défaite avec des forces nouvelles, comme ce géant de la fable qu'Hercule terrassa toujours en vain. Heureusement pour lui, il n'y avait point d'union parmi les chefs arabes qui prenaient les armes, soit pour se venger de griefs personnels, soit pour satisfaire à un simple caprice; ils sentaient confusément que, pour vaincre l'émir, une confédération de toute la noblesse était nécessaire, mais ils n'avaient pas l'habitude de se concerter et d'agir avec ensemble. Grâce à ce manque d'union chez ses ennemis, grâce aussi à son activité infatigable et à sa politique tantôt perfide et astucieuse, tantôt violente et atroce, mais presque toujours habile, bien calculée et adoptée aux circonstances, Abdérame sut se soutenir, quoique appuyé seulement par ses clients, par quelques chefs qu'il s'était attachés, et par des soldats berbers qu'il avait fait venir d'Afrique.
Parmi les plus formidables des nombreuses révoltes tentées par les Yéménites, il faut compter celle d'Alâ ibn-Moghîth[358], qui éclata dans l'année 763. Deux années auparavant, le parti fihrite, dont Hichâm ibn-Ozra, fils d'un ancien gouverneur de la Péninsule, était alors le chef, s'était soulevé à Tolède, et l'émir n'avait pas encore réussi à réduire cette ville, lorsque Alâ, nommé gouverneur de l'Espagne par Al-Mançour, le calife abbâside, débarqua dans la province de Béja et arbora le drapeau noir que le calife lui avait donné[359]. Aucun étendard n'était aussi propre à réunir les différents partis, parce qu'il ne représentait pas telle ou telle fraction, mais la totalité des musulmans. Aussi les Fihrites de cette partie de l'Espagne se joignirent-ils aux Yéménites, et la position d'Abdérame, assiégé dans Carmona pendant deux mois, devint si dangereuse, qu'il résolut de risquer le tout pour le tout. Ayant appris qu'un grand nombre de ses ennemis, fatigués de la longueur du siége, étaient rentrés dans leurs foyers sous différents prétextes, il choisit sept cents hommes, les meilleurs de la garnison, et, ayant fait allumer un grand feu près de la porte de Séville, il leur dit: «Mes amis, il faut vaincre ou périr. Jetons les fourreaux de nos épées dans ce feu, et jurons de mourir en braves, si nous ne pouvons remporter la victoire!» Tous lancèrent les fourreaux de leurs épées dans les flammes, et, sortant de la ville, ils se précipitèrent sur les assiégeants avec tant d'impétuosité, que ceux-ci, après avoir perdu leurs chefs et sept mille des leurs, à ce qu'on assure, prirent la fuite dans un épouvantable désordre. Le vainqueur irrité fit trancher la tête au cadavre d'Alâ et à ceux de ses principaux compagnons; puis, voulant faire passer au calife abbâside l'envie de lui disputer l'Espagne, il fit nettoyer ces têtes, ordonna de les remplir de sel et de camphre, et, après avoir fait attacher à l'oreille de chaque tête un billet déclarant le nom et la qualité de celui à qui elle avait appartenu, il les fit mettre dans un sac en y joignant le drapeau noir, le diplôme par lequel Al-Mançour nommait Alâ gouverneur de l'Espagne, et un rapport écrit de la déroute des insurgés. Moyennant finance, il engagea un marchand de Cordoue à porter ce sac à Cairawân, où l'appelaient des affaires de commerce, et à le placer pendant la nuit sur le marché de cette ville. Le marchand s'acquitta de sa commission sans être découvert, et l'on dit qu'Al-Mançour, en apprenant ces circonstances, s'écria saisi de terreur: «Je rends grâces à Dieu de ce qu'il a mis une mer entre moi et un tel ennemi![360]»
La victoire remportée sur le parti abbâside fut bientôt suivie de la réduction de Tolède (764). Ennuyés de la longue guerre qu'ils avaient à soutenir, les Tolédans entrèrent en pourparlers avec Badr et Tammâm, qui commandaient l'armée du prince, et obtinrent l'amnistie après avoir livré leurs chefs. Quand on conduisit ces chefs à Cordoue, l'émir envoya à leur rencontre un barbier, un tailleur et un vannier. D'après les ordres qu'ils avaient reçus, le barbier rasa la tête et la barbe aux prisonniers, le tailleur leur coupa des tuniques de laine, le vannier leur fit des paniers, et un jour les habitants de Cordoue virent arriver dans leur ville des ânes portant des paniers d'où sortaient des têtes chauves et des bustes bizarrement affublés d'étroites et mesquines tuniques de laine. Poursuivis par les huées de la populace, les malheureux Tolédans furent promenés par la ville et ensuite crucifiés[361].
La manière cruelle dont Abdérame châtiait ceux qui avaient osé méconnaître son autorité, montre suffisamment qu'il voulait régner par la terreur; mais les Arabes, à en juger par la révolte de Matarî qui éclata deux années après le supplice des nobles de Tolède, ne se laissèrent pas intimider facilement. Ce Matarî était un chef yéménite de Niébla. Un soir qu'il avait fait des libations trop copieuses et que la conversation était tombée sur le massacre des Yéménites qui avaient combattu sous le drapeau d'Alâ, il prit sa lance, y attacha une pièce d'étoffe, et jura de venger la mort de ses contribules. Le lendemain en s'éveillant, il avait complétement oublié ce qu'il avait fait la veille, et quand son regard tomba sur sa lance transformée en étendard, il demanda d'un air étonné ce que cela signifiait. On lui rappela alors ce qu'il avait dit et fait le soir précédent. Saisi de frayeur, il s'écria: «Otez tout de suite ce mouchoir de ma lance, afin que mon étourderie ne s'ébruite pas!» Mais avant qu'on eût eu le temps d'exécuter cet ordre, il se ravisa. «Non, dit-il, laissez ce drapeau! Un homme tel que moi n'abandonne pas un projet, quel qu'il soit,» et il appela ses contribules aux armes. Il sut se maintenir quelque temps, et quand enfin il fut mort sur le champ de bataille, ses compagnons continuèrent à se défendre avec tant d'opiniâtreté, que l'émir fut obligé de traiter avec eux et de leur faire grâce[362].
Vint le tour d'Abou-Çabbâh. Bien qu'Abdérame eût toute raison de se méfier de ce puissant Yéménite qui avait voulu l'assassiner aussitôt après la bataille de Moçâra, il avait cependant jugé prudent de ne pas se brouiller avec lui et de lui confier le gouvernement de Séville; mais dans l'année 766, quand il n'eut point d'insurgés à combattre et qu'il se crut assez puissant pour n'avoir rien à craindre d'Abou-Çabbâh, il le destitua de son poste. Furieux Abou-Çabbâh appela les Yéménites aux armes. Abdérame acquit bientôt la certitude que l'influence de ce chef était plus grande qu'il ne l'avait cru. Alors il entama des négociations insidieuses, fit proposer une entrevue au Sévillan, et lui fit remettre par Ibn-Khâlid un sauf-conduit signé de sa main. Abou-Çabbâh se rendit à Cordoue, et, laissant les quatre cents cavaliers qui l'accompagnaient à la porte du palais, il eut avec l'émir un entretien secret. Il le poussa à bout, dit-on, par des paroles outrageantes. Alors Abdérame essaya de le poignarder de sa propre main; mais la vigoureuse résistance du chef sévillan le força d'appeler ses gardes et de le faire assommer par eux. Peut-être y avait-il plus de préméditation dans cet homicide que les clients omaiyades qui ont écrit l'histoire de leurs patrons n'ont voulu l'avouer.
Quand Abou-Çabbâh eut cessé de vivre, Abdérame fit jeter une couverture sur son cadavre et effacer soigneusement les traces de son sang; puis, ayant fait venir ses vizirs, il leur dit qu'Abou-Çabbâh était prisonnier dans le palais, et leur demanda s'il fallait le tuer. Tous lui conseillèrent de ne pas le faire. «Ce serait trop dangereux, dirent-ils, car les cavaliers d'Abou-Çabbâh sont postés à la porte du palais, et vos troupes sont absentes.» Un seul ne partagea point leur avis. C'était un parent de l'émir et il exprima son opinion dans ces vers:
Fils des califes, je vous donne un bon conseil en vous engageant à tuer cet homme qui vous hait et qui brûle du désir de se venger sur vous. Qu'il ne vous échappe pas, car s'il reste en vie, il sera pour nous la cause d'un grand malheur. Finissez-en avec lui, et vous serez débarrassé d'une grave maladie. Enfoncez-lui dans la poitrine une bonne lame damasquinée; quand il s'agit d'un tel homme, la violence même sera encore de la générosité.
«Sachez donc, reprit alors Abdérame, que je l'ai fait tuer;» et sans faire attention à l'étonnement de ses vizirs, il souleva la couverture étendue sur le cadavre.
Les vizirs, qui n'avaient désapprouvé le meurtre d'Abou-Çabbâh que parce qu'ils craignaient l'effet qu'un acte si violent produirait sur l'esprit de ses compagnons, s'aperçurent bientôt que cette crainte manquait de fondement; car quand un employé du palais eut annoncé à ces cavaliers que leur chef n'était plus et qu'ils pouvaient partir, ils se retirèrent tranquillement; circonstance étrange et qui fait soupçonner qu'Abdérame, ne voulant agir qu'à bon escient, avait corrompu d'avance ces cavaliers.
Un seul client omaiyade eut des sentiments assez élevés pour blâmer cette trahison infâme, dont il avait été l'instrument à son insu; c'était Ibn-Khâlid, qui avait remis au chef sévillan le sauf-conduit de l'émir. Il se retira dans ses terres et dans la suite il refusa constamment d'accepter un emploi quelconque[363].
Peu de temps après le meurtre d'Abou-Çabbâh, une grande insurrection éclata parmi les Berbers, qui jusque-là s'étaient tenus assez tranquilles. Elle fut excitée par un maître d'école, moitié fanatique, moitié imposteur, qui vivait dans l'est de l'Espagne et s'appelait Chakyâ. Il appartenait à la tribu berbère de Miknésa; mais, soit que son cerveau se fût troublé par l'étude du Coran, des traditions relatives au Prophète et de l'histoire des premiers temps de l'islamisme, soit que l'ambition le poussât à se poser comme chef de parti, il crut, ou prétendit croire, qu'il descendait d'Alî et de Fatime, la fille du Prophète. Les crédules Berbers acceptèrent cette imposture d'autant plus facilement que, par une circonstance fortuite, la mère du maître d'école s'appelait aussi Fatime; et quand Chakyâ, ou plutôt Abdallâh, fils de Mohammed, car c'est ainsi qu'il se faisait appeler, fut venu s'établir dans le pays qui s'étend entre le Guadiana et le Tage, les Berbers, qui formaient la majorité de la population musulmane, et qui étaient toujours prêts à prendre les armes quand un marabout le leur ordonnait, accoururent en foule sous ses drapeaux, si bien qu'il put s'emparer successivement de Sontebria[364], de Mérida, de Coria et de Medellin. Il battit les troupes que le gouverneur de Tolède avait envoyées contre lui, gagna à sa cause les Berbers qui servaient dans l'armée du client omaiyade Obaidallâh, attaqua les autres soldats de ce général, les mit en déroute, s'empara de leur camp, et sut toujours échapper aux poursuites d'Abdérame en se retirant dans les montagnes. Enfin, après six ans de guerre, Abdérame rechercha et obtint l'appui d'un Berber qui était à cette époque le chef le plus puissant dans l'est de l'Espagne, et qui regardait d'un œil jaloux la puissance et les succès du soi-disant Fatimide. Alors la discorde se mit parmi les Berbers, et Chakyâ se vit obligé de quitter Sontebria et de se retirer vers le nord[365]; mais pendant qu'Abdérame marchait contre lui en ravageant les champs et les villages des Berbers qui se trouvaient sur son passage, une autre révolte éclata dans l'ouest, où les Yéménites n'attendaient qu'une occasion favorable pour venger le meurtre d'Abou-Çabbâh. Une telle occasion, l'éloignement de l'émir la leur avait fournie, et ils marchaient maintenant sur la capitale, dont ils espéraient s'emparer par un coup de main, commandés par les parents d'Abou-Çabbâh qui étaient gouverneurs de Niébla et de Béja, et renforcés par les Berbers de l'ouest, travaillés depuis longtemps, ce semble, par les émissaires du marabout.
Abdérame n'eut pas plutôt reçu ces fâcheuses nouvelles, qu'il retourna en toute hâte vers Cordoue, et, refusant de s'arrêter une seule nuit dans son palais, comme on le lui proposait, il trouva les ennemis retranchés sur les bords du Bembezar[366]. Les premiers jours s'étant passés en escarmouches peu importantes, Abdérame se servit de ses clients berbers, parmi lesquels se trouvaient les Beni-al-Khalî, pour détacher les Berbers de leur alliance avec les Yéménites. S'étant glissés dans le camp ennemi à la nuit tombante, ces clients firent sentir aux Berbers que si l'émir, le seul qui pût les défendre contre la haine jalouse des Arabes, perdait son trône, leur expulsion en serait la suite inévitable. «Vous pouvez compter, ajoutèrent-ils, sur la reconnaissance du prince, si vous voulez abandonner une cause contraire à vos intérêts, et embrasser la sienne.» Leurs conseils prévalurent: les Berbers leur promirent de trahir les Yéménites quand le combat, fixé au lendemain, se serait engagé. Ils tinrent leur promesse. Avant la bataille ils dirent aux Yéménites: «Nous ne savons combattre qu'à cheval, tandis que vous savez très-bien combattre à pied; donnez-nous donc tous les chevaux que vous avez.» N'ayant nulle raison pour se méfier d'eux, les Yéménites consentirent à leur demande. Ils eurent lieu de s'en repentir, car, le combat ayant commencé, les Berbers qui avaient obtenu des chevaux allèrent se joindre aux cavaliers omaiyades, et pendant qu'ils chargeaient vigoureusement les Yéménites, les autres Berbers s'enfuirent. Les Yéménites furent enfoncés de toutes parts. Alors commença une horrible boucherie; dans leur aveugle fureur, les soldats d'Abdérame frappaient sans discernement sur tous ceux qu'ils rencontraient, en dépit de l'ordre qu'ils avaient reçu d'épargner les fuyards berbers. Trente mille cadavres jonchèrent le champ de bataille et furent enterrés dans une fosse qu'au X^e siècle on montrait encore[367].
Quant à la révolte des Berbers du centre, elle ne fut comprimée qu'après dix ans de guerre, lorsque Chakyâ eut été assassiné par deux de ses compagnons, et elle durait encore quand une confédération formidable appela en Espagne un conquérant étranger. Les membres de cette confédération étaient le Kelbite al-Arâbî[368], gouverneur de Barcelone, le Fihrite Abdérame ibn-Habîb, gendre de Yousof et surnommé _le Slave_, parce que sa taille mince et élevée, sa blonde chevelure et ses yeux bleus rappelaient le type de cette race dont plusieurs individus vivaient en Espagne comme esclaves, et enfin Abou-'l-Aswad, fils de Yousof, qu'Abdérame avait condamné à une captivité perpétuelle, mais qui était parvenu à tromper la surveillance de ses geôliers en contrefaisant l'aveugle. Au commencement on n'avait pas voulu croire à sa cécité. On lui fit subir les épreuves les plus difficiles; mais l'amour de la liberté lui prêta la force nécessaire pour ne point se trahir une minute, et il joua son rôle avec tant de persévérance et avec un si grand talent d'imposture, qu'à la fin tout le monde le crut véritablement aveugle. Alors, voyant que ses geôliers ne faisaient pas grande attention à lui, il concerta un plan d'évasion avec un de ses clients, qui avait obtenu la permission de venir de temps à autre lui rendre visite; et un matin que l'on conduisait les prisonniers par un chemin souterrain à la rivière afin qu'ils s'y lavassent, ce client se posta, avec quelques-uns de ses amis et avec des chevaux, sur le bord opposé du fleuve. Profitant d'un moment où personne ne l'observait, Abou-'l-Aswad se jeta dans la rivière, la traversa à la nage, monta à cheval, prit au galop le chemin de Tolède, et arriva sans accident dans cette ville[369].