Part 17
Les Maäddites traînèrent les autres prisonniers vers la cathédrale de Cordoue, qui était dédiée à saint Vincent. Là Çomail fut à la fois leur accusateur, leur juge et leur bourreau. Il savait faire prompte et terrible justice: chaque arrêt qu'il prononça et qu'il exécuta fut un arrêt de mort. Déjà il avait fait tomber la tête de soixante-dix personnes, lorsque son allié Abou-Atâ, à qui cette scène hideuse causait un dégoût mortel, voulut y mettre un terme. «Abou-Djauchan, s'écria-t-il en se levant, remettez votre épée dans le fourreau!--Rasseyez-vous, Abou-Atâ, lui répondit Çomail dans son exaltation affreuse; ce jour est un jour glorieux pour vous et pour votre peuple!» Abou-Atâ se rassit, et Çomail continua ses exécutions. Enfin Abou-Atâ n'y tint plus. Glacé d'horreur à l'aspect de ces torrents de sang, à la vue du meurtre de tant de malheureux qui étaient Yéménites, mais Yéménites de la Syrie, il vit dans Çomail l'ennemi de ses compatriotes, le descendant de ces guerriers de l'Irâc, qui, sous Alî, avaient combattu les Syriens de Moâwia dans la bataille de Ciffîn. Se levant pour la seconde fois: «Arabe, s'écria-t-il, si tu prends un si atroce plaisir à égorger les Syriens, mes compatriotes, c'est que tu te souviens de la bataille de Ciffîn. Cesse tes meurtres, ou bien je déclare que la cause de tes victimes est celle des Syriens!» Alors, mais alors seulement, Çomail remit son épée dans le fourreau.
Après la bataille de Secunda, l'autorité de Yousof ne fut plus contestée; mais n'ayant que le titre de gouverneur, au lieu que Çomail gouvernait en réalité, il finit par s'ennuyer de la position subordonnée à laquelle le Caisite le condamnait, et, voulant se débarrasser de lui, il lui offrit une espèce de vice-royauté, le gouvernement du district de Saragosse. Çomail ne refusa pas cette offre; ce qui le décida plus qu'aucune autre considération à l'accepter, ce fut la circonstance que tout ce pays était habité par des Yéménites. Il se promettait de contenter, en les opprimant, la haine qu'il avait pour eux. Mais les choses prirent un cours qu'il n'avait pas prévu. Accompagné de ses clients, de ses esclaves et de deux cents Coraichites, il arriva à Saragosse dans l'année 750, justement à l'époque où l'Espagne commençait à être désolée par une famine qui dura cinq ans; elle fut si grande que le service des postes fut interrompu, presque tous les courriers étant morts de faim[331], et que les Berbers établis dans le Nord émigrèrent en masse pour retourner en Afrique. La vue de tant de misères et de souffrances excita la compassion du gouverneur à un tel point que, par un de ces accès de bonté qui dans son caractère semblaient alterner avec la férocité la plus brutale, il oublia tous ses griefs, toutes ses rancunes, et que, sans faire distinction de l'ami et de l'ennemi, du Maäddite et du Yéménite, il donna de l'or à celui-ci, des esclaves à celui-là, du pain à tout le monde. Dans cet homme si compatissant, si charitable, si généreux envers tous, on ne reconnaissait plus le boucher qui avait fait tomber tant de têtes sur les dalles de l'église Saint-Vincent.
Deux ou trois années se passèrent ainsi, et si la bonne intelligence entre les Caisites et les Yéménites eût été possible, si Çomail eût pu se réconcilier avec ses ennemis à force de bienfaits, les Arabes d'Espagne eussent joui du repos, après les sanglantes guerres qu'ils s'étaient livrées. Mais quoi qu'il fît, Çomail ne pouvait se faire pardonner ses impitoyables exécutions; on le croyait tout prêt à les recommencer si l'occasion s'en présentait, et la haine était trop enracinée dans le cœur des hommes marquants des deux partis pour que l'apparente réconciliation fût autre chose qu'une courte trêve. Les Yéménites d'ailleurs, qui croyaient que l'Espagne leur appartenait de droit, attendu qu'ils y formaient la majorité de la population arabe, ne subissaient qu'en frémissant de colère la domination des Caisites, et ils étaient bien résolus à saisir la première occasion pour reconquérir le pouvoir.
Quelques chefs coraichites murmuraient aussi. Appartenant à une tribu qui, depuis Mahomet, était considérée comme la plus illustre de toutes, ils voyaient avec dépit un Fihrite, un Coraichite de la banlieue, qu'ils jugeaient bien au-dessous d'eux, gouverner l'Espagne.
La coalition de ces deux partis mécontents était à prévoir et ne se fit pas longtemps attendre. Il y avait alors à Cordoue un ambitieux seigneur coraichite, nommé Amir, à qui Yousof, qui le haïssait, avait ôté le commandement de l'armée qui de temps en temps allait combattre les chrétiens du Nord. Brûlant du désir de se venger de cet affront et aspirant à la dignité de gouverneur, Amir nourrissait le dessein d'exploiter à son profit le mécontentement des Yéménites, et de se mettre à leur tête en leur faisant accroire que le calife abbâside l'avait nommé gouverneur de l'Espagne. Il commença donc par bâtir une forteresse sur un terrain qu'il possédait à l'ouest de Cordoue; dès qu'elle serait achevée, il comptait attaquer Yousof, ce qu'il pourrait faire avec succès, ce gouverneur n'ayant à sa disposition qu'une garde de cinquante cavaliers, et lors même qu'il essuyerait un échec, il aurait la ressource de se retirer dans sa forteresse et d'y attendre l'arrivée des Yéménites, avec lesquels il entretenait déjà des intelligences. Yousof, qui n'ignorait pas les desseins hostiles du Coraichite, tâcha de le faire arrêter; mais voyant qu'Amir se tenait sur ses gardes, et n'osant recourir aux moyens extrêmes sans avoir pris l'avis de Çomail, qu'il consultait sur toutes choses malgré son éloignement de la capitale, il lui écrivit pour lui demander ce qu'il fallait faire. Dans sa réponse, Çomail le pressa de faire assassiner Amir au plus vite. Heureusement pour lui, ce dernier fut averti par un espion qu'il avait dans le palais du gouverneur, du péril qui le menaçait; il monta à cheval sans perdre un instant, et, jugeant les Yéménites de la Syrie trop affaiblis par la bataille de Secunda, il prit la route de Saragosse, certain que les Yéménites du nord-est lui prêteraient un appui plus sûr.
Lorsqu'il arriva dans le district de Saragosse, un autre Coraichite, nommé Hobâb[332], y avait déjà levé l'étendard de la révolte. Amir lui ayant proposé de réunir leurs forces contre Çomail, les deux chefs eurent une entrevue et résolurent d'appeler aux armes les Yéménites et les Berbers contre Yousof et Çomail, qu'ils qualifieraient d'usurpateurs en disant que le calife abbâside avait nommé Amir gouverneur de l'Espagne. Quand les Yéménites et les Berbers eurent répondu en grand nombre à leur appel et qu'ils eurent battu les troupes que Çomail avait envoyées contre eux, ils allèrent l'assiéger dans Saragosse (753--4).
Après avoir demandé en vain du secours à Yousof, qui se trouvait réduit à une telle impuissance qu'il lui fut impossible de réunir des troupes, Çomail s'adressa aux Caisites, qui formaient partie de la division de Kinnesrîn et de celle de Damas, établies sur le territoire de Jaën et d'Elvira, et, leur peignant la situation périlleuse où il se trouvait, il ajouta qu'au besoin il se contenterait d'un renfort peu nombreux. Sa demande éprouva des difficultés. Il est vrai que son ami, le Kilâbite Obaid, qui, après lui, était alors le chef le plus puissant parmi les Caisites, se mit à parcourir le territoire habité par les deux divisions, avertissant sur son passage tous ceux sur lesquels il pouvait compter, de s'armer et de se tenir prêts à marcher vers Saragosse; il est vrai aussi que les Kilâb, les Mohârib, les Solaim, les Naçr et les Hawâzin promirent de prendre part à l'entreprise; mais les Ghatafân, qui n'avaient point alors de chef, car Abou-Atâ n'était plus et on ne lui avait pas encore donné un successeur, étaient indécis et différaient de jour en jour leur réponse définitive, et les Cab ibn-Amir, avec leurs trois sous-tribus, celles de Cochair, d'Ocail et de Harîch, mécontents de ce que l'hégémonie qu'ils avaient eue lorsque Baldj, le Cochairite, commandait à tous les Syriens d'Espagne, appartenait maintenant aux Kilâb (car Çomail et Obaid étaient tous les deux de cette tribu), les Cab ibn-Amir, disons-nous, ne demandaient pas mieux, dans leur mesquine jalousie, que de voir périr Çomail faute de secours. Pressés par Obaid, les Ghatafân finirent cependant par lui promettre leur concours, et alors les Cab ibn-Amir se dirent que, tout bien considéré, il valait mieux partir avec les autres. C'est qu'ils comprirent qu'en ne le faisant pas, ils s'attireraient la haine générale sans atteindre leur but, car Çomail serait secouru en tout cas et pourrait fort bien se passer d'eux. Toutes les tribus caisites fournirent donc des guerriers, mais en petit nombre; celui des fantassins nous est inconnu, mais nous savons que celui des cavaliers ne s'élevait guère au delà de trois cent soixante. Se voyant si faibles, les Caisites commençaient à se démoraliser, lorsqu'un d'entre eux triompha de leur hésitation avec quelques paroles chaleureuses. «Il ne nous est pas permis, dit-il en concluant, d'abandonner à son sort un chef tel que Çomail, dussions-nous périr en travaillant à sa délivrance!» Les courages tout à l'heure si chancelants se ranimèrent, et l'on se mit en marche vers Tolède, après avoir donné le commandement de l'expédition à Ibn-Chihâb, le chef des Cab ibn-Amir, comme l'avait conseillé Obaid, qui pouvait prétendre lui-même à cette dignité, mais qui, en ami généreux et dévoué qu'il était, aimait mieux la céder au chef de la tribu qui s'était montrée la plus opposée à l'entreprise, espérant que par là il l'attacherait solidement à la cause de Çomail. Ce fut au commencement de l'année 755 que le départ eut lieu.
Arrivés sur les bords du Guadiana, les Caisites y trouvèrent les Becr ibn-Wâïl et les Beni-Alî, deux tribus qui, bien qu'elles ne fussent pas caisites, appartenaient cependant aussi à la race de Maädd. Les ayant engagées à se joindre à eux, plus de quatre cents cavaliers vinrent grossir leur troupe. Ainsi renforcé on arriva à Tolède, où l'on apprit que le siége était poussé avec une vigueur telle que Çomail serait bientôt obligé de se rendre. Craignant d'arriver trop tard et voulant prévenir les assiégés de leur approche, les Caisites dépêchèrent un d'entre eux vers Saragosse, en lui enjoignant de se glisser parmi les assiégeants et de lancer par-dessus le rempart un papier roulé autour d'un caillou, sur lequel étaient écrits ces deux vers:
Réjouissez-vous, ô assiégés, car il vous arrive du secours et bientôt on sera forcé de lever le siége. D'illustres guerriers, des enfants de Nizâr, viennent à votre aide sur des juments bien bridées et issues de la race d'Awadj.
Le messager exécuta adroitement l'ordre qu'il avait reçu. Le billet fut ramassé et porté à Çomail, qui se le fit lire et qui se hâta de raviver le courage de ses soldats en leur communiquant la bonne et importante nouvelle qu'il venait de recevoir. Tout se termina sans coup férir: le bruit de l'approche des Maäddites suffit pour faire lever le siége, les assiégeants ne voulant pas s'exposer à se trouver entre deux feux, et les Caisites étant entrés dans la ville avec leurs alliés, Çomail les récompensa généreusement du service qu'ils lui avaient rendu.
Parmi les auxiliaires il y avait trente clients de la famille d'Omaiya, qui appartenaient à la division de Damas, établie dans la province d'Elvira. Les Omaiyades--suivant la coutume arabe, on donnait ce nom tant aux membres de la famille qu'à ses clients--les Omaiyades s'étaient distingués depuis longtemps par leur attachement à la cause des Maäddites; à la bataille de Secunda, ils avaient bravement combattu dans les rangs de Yousof et de Çomail, et ces deux chefs faisaient grand cas d'eux; mais si en cette circonstance ces trente cavaliers avaient accompagné les Caisites pour marcher au secours de Çomail, ç'avait été moins parce qu'ils le considéraient comme leur allié, que parce qu'ils avaient à l'entretenir d'affaires et d'intérêts de la plus haute importance. Pour faire comprendre ce dont il s'agissait, il faut que nous nous reportions cinq années en arrière.
XIII[333].
Lorsque, dans l'année 750, Merwân II, le dernier calife de la maison d'Omaiya, eut trouvé la mort en Egypte, où il était allé chercher un refuge, une cruelle persécution commença contre sa nombreuse famille, que les Abbâsides, usurpateurs du trône, voulaient exterminer. Un petit-fils du calife Hichâm eut un pied et une main coupés; ainsi mutilé, il fut promené sur un âne par les villes et les villages de la Syrie, accompagné d'un héraut qui le montrait comme une bête sauvage en criant: «Voici Abân, fils de Moâwia, celui qu'on nommait le chevalier le plus accompli des Omaiyades!» Ce supplice dura jusqu'à ce que la mort vînt y mettre un terme. La princesse Abda, fille de Hichâm, ayant refusé de dire où elle avait caché ses trésors, fut poignardée à l'instant même.
Mais la persécution fut si violente, qu'elle faillit manquer son effet. Plusieurs Omaiyades réussirent à se dérober aux poursuites et à se cacher parmi des tribus bédouines. Voyant leurs victimes leur échapper et comprenant qu'ils ne pourraient accomplir leur œuvre sanguinaire que par la ruse et la trahison, les Abbâsides répandirent une proclamation de leur calife Abou-'l-Abbâs, dans laquelle celui-ci, en avouant être allé trop loin, promettait l'amnistie à tous les Omaiyades qui vivaient encore. Plus de soixante et dix d'entre eux tombèrent dans le piége, et furent assommés à coups de barre.
Deux frères, Yahyâ et Abdérame, petits-fils du calife Hichâm, avaient échappé à cet horrible massacre. Quand la proclamation du calife abbâside eut été publiée, Yahyâ avait dit à son frère: «Attendons encore; si tout va bien, nous pourrons toujours rejoindre à temps l'armée des Abbâsides, puisqu'elle se trouve dans notre voisinage; mais en ce moment, je n'ai pas encore grande confiance en cette amnistie qu'on nous offre. J'enverrai dans le camp quelqu'un qui viendra nous dire comment on aura traité nos parents.»
Après le massacre, la personne que Yahyâ avait envoyée au camp, revint en toute hâte lui apporter la nouvelle fatale. Mais cet homme était poursuivi de près par des soldats qui avaient reçu l'ordre de tuer Yahyâ et Abdérame, et avant que Yahyâ, frappé de stupeur, eût pu aviser aux moyens de fuir, il fut arrêté et égorgé. Abdérame était alors à la chasse, et c'est ce qui le sauva. Instruit par des serviteurs fidèles du triste sort de son frère, il profita de l'obscurité de la nuit pour retourner à sa demeure, annonça à ses deux sœurs qu'il allait se mettre en sûreté dans une maison qu'il possédait dans un village non loin de l'Euphrate, et leur recommanda de venir l'y rejoindre au plus tôt avec son frère et son fils.
Le jeune prince arriva sans accident dans le village qu'il avait indiqué à ses sœurs, et bientôt il s'y vit entouré de sa famille. Il ne comptait pas y rester longtemps, il était décidé à passer en Afrique; mais croyant que ses ennemis ne découvriraient pas facilement sa retraite, il voulait attendre le moment où il pourrait entreprendre son long voyage sans s'exposer à trop de périls.
Un jour qu'Abdérame, qui souffrait alors d'une maladie des yeux, était couché dans un appartement obscur, son fils Solaimân, qui n'avait que quatre ans et qui jouait devant la porte de la maison, entra dans sa chambre, saisi de frayeur et baigné de larmes, et se jeta dans son sein. «Laisse-moi, petit, lui dit son père; tu sais que je suis indisposé. Mais qu'as-tu donc? d'où te vient cette frayeur?» L'enfant cacha de nouveau sa tête dans le sein de son père en criant et en sanglotant. «Qu'y a-t-il donc?» s'écria le prince en se levant, et, ouvrant la porte, il vit dans le lointain les drapeaux noirs.... L'enfant les avait vus aussi; il se rappelait que le jour où ces drapeaux avaient été vus dans l'ancienne demeure de son père, son oncle avait été massacré.... Abdérame eut à peine le temps de mettre quelques pièces d'or dans sa poche et de dire adieu à ses deux sœurs. «Je pars, leur dit-il; envoyez-moi mon affranchi Badr; il me trouvera dans tel endroit, et dites-lui qu'il m'apporte ce dont j'aurai besoin, s'il plaît à Dieu que je réussisse à me sauver.»
Pendant que les cavaliers abbâsides, après avoir cerné le village, fouillaient la maison qui servait de retraite à la famille omaiyade, et où ils ne trouvèrent que deux femmes et un enfant auxquels ils ne firent point de mal, Abdérame, accompagné de son frère, jeune homme de treize ans, alla se cacher à quelque distance du village, ce qui ne lui fut pas difficile, attendu que ce pays était bien boisé. Quand Badr fut arrivé, les deux frères se remirent en marche et arrivèrent aux bords de l'Euphrate. Le prince s'adressa à un homme qu'il connaissait, lui donna de l'argent et le pria d'aller acheter des provisions et des chevaux. L'autre partit, accompagné de Badr, après avoir promis de s'acquitter de sa commission.
Malheureusement un esclave de cet homme avait entendu tout ce qu'on venait de dire. Comptant sur une récompense considérable, ce traître était parti à toutes jambes pour aller indiquer au capitaine abbâside l'endroit où les deux fugitifs s'étaient cachés. Tout à coup ceux-ci furent effrayés par un piétinement de chevaux. A peine eurent-ils le temps de se cacher dans un jardin; mais les cavaliers les avaient aperçus; ils commençaient déjà à cerner le jardin; un moment encore, et les deux frères allaient être massacrés. Il ne leur restait qu'un parti à prendre: c'était de se jeter dans l'Euphrate et de tâcher de le traverser à la nage. Le fleuve étant fort large, l'entreprise était périlleuse; mais dans leur désespoir ils n'hésitèrent pas à la tenter et se jetèrent précipitamment dans les flots. «Retournez, leur crièrent les cavaliers qui voyaient échapper une proie qu'ils croyaient déjà tenir; retournez, on ne vous fera pas de mal!» Abdérame, qui savait ce que valait cette promesse, n'en nagea que plus vite. Arrivé au milieu du fleuve, il s'arrêta un instant et cria à son frère, qui était resté en arrière, de se hâter. Hélas! le jeune homme, moins bon nageur qu'Abdérame, avait eu peur de se noyer, et, croyant aux paroles des soldats, il retournait déjà vers la rive. «Viens vers moi, mon cher frère; je t'en conjure, ne crois pas aux promesses qu'on te fait,» criait Abdérame; mais ce fut en vain. «Cet autre nous échappe,» se dirent les soldats, et l'un d'entre eux, plus animé que les autres, voulait déjà se dépouiller de ses vêtements et se jeter dans l'Euphrate, lorsque la largeur du fleuve le fit changer d'avis. Abdérame ne fut donc pas poursuivi; mais, parvenu à l'autre bord, il eut la douleur de voir les barbares soldats couper la tête à son frère.
Arrivé en Palestine, il y fut rejoint par son fidèle serviteur Badr, et par Sâlim, affranchi d'une de ses sœurs, qui lui apportaient de l'argent et des pierreries. Ensuite il partit avec eux pour l'Afrique, où l'autorité des Abbâsides n'avait pas été reconnue et où plusieurs Omaiyades avaient déjà trouvé un asile. Il y arriva sans accident, et s'il l'avait voulu, il y aurait peut-être trouvé la tranquillité et le repos. Mais il n'était pas homme à sa résigner à une existence modeste et obscure. Des rêves ambitieux traversaient sans cesse cette tête de vingt ans. Grand, vigoureux, vaillant, ayant reçu une éducation très-soignée et possédant des talents peu communs, son instinct lui disait qu'il était appelé à des destinées brillantes, et cet esprit d'aventure et d'entreprise trouvait un aliment dans des souvenirs d'enfance, qui, depuis qu'il menait une vie errante et pauvre, se réveillèrent avec vivacité. C'était une croyance fort répandue parmi les Arabes que chacun avait sa destinée écrite dans les traits de son visage; Abdérame le croyait comme tout le monde, d'autant plus qu'une prédiction faite par son grand-oncle Maslama, qui avait la réputation d'être un physionomiste fort habile, répondait à ses désirs les plus ardents. A l'âge de dix ans, lorsqu'il avait déjà perdu son père Moâwia, on l'avait conduit un jour avec ses frères à Roçâfa. C'était une superbe villa dans le district de Kinnesrîn et la résidence habituelle du calife Hichâm. Pendant que ces enfants étaient devant la porte du palais, il arriva que Maslama survint, et qu'ayant arrêté son cheval, il demanda qui étaient ces enfants. «Ce sont les fils de Moâwia,» répondit leur gouverneur. «Pauvres orphelins!» s'écria alors Maslama, les yeux mouillés de larmes, et il se fit présenter ces enfants deux à deux. Abdérame semblait lui plaire plus que les autres. L'ayant placé sur le pommeau de sa selle, il l'accablait de caresses, lorsque Hichâm sortit de son palais. «Quel est cet enfant?» demanda-t-il à son frère. «C'est un fils de Moâwia,» lui répondit Maslama; et se penchant vers son frère, il lui dit à l'oreille, mais assez haut pour qu'Abdérame pût l'entendre: «Le grand événement approche, et cet enfant sera l'homme que vous savez.--En êtes-vous bien sûr? demanda Hichâm.--Oui, je vous le jure, reprit Maslama; dans son visage et sur son cou, j'ai reconnu les signes.»
Abdérame se rappelait aussi que depuis ce temps son aïeul avait eu pour lui une grande prédilection; que souvent il lui avait envoyé des cadeaux auxquels ses frères n'avaient point participé, et que chaque mois il l'avait fait venir dans son palais.
Que signifiaient les paroles mystérieuses prononcées par Maslama? C'est ce qu'Abdérame ne savait pas au juste; mais à l'époque où elles avaient été dites, plusieurs prédictions de la même nature avaient été faites. Le pouvoir des Omaiyades était déjà fortement ébranlé alors, et dans leur inquiétude, ces princes, superstitieux comme tous les Orientaux le sont plus ou moins, pressaient de questions les devins, les astrologues, les physionomistes, tous ceux en un mot qui, d'une manière ou d'une autre, prétendaient pouvoir soulever le voile qui couvre l'avenir. Ne voulant ni ôter tout espoir à ces hommes crédules qui les comblaient de dons, ni les bercer d'espérances que l'événement eût bientôt démenties, ces adeptes des sciences occultes croyaient avoir trouvé un moyen terme en disant que le trône des Omaiyades croulerait, mais qu'un rejeton de cette illustre famille le rétablirait quelque part. Maslama semble avoir été préoccupé de la même idée.
Abdérame se croyait donc destiné à s'asseoir sur un trône; mais dans quel pays régnerait-il? L'Orient était perdu; de ce côté-là il n'y avait plus rien à espérer. Restait l'Afrique et l'Espagne, et dans chacun de ces deux pays une dynastie fihrite cherchait à s'affermir.