Part 12
Celui-ci, qui se trouvait alors à Médine, n'eut pas plus tôt reçu sa nomination qu'il partit pour Coufa, accompagné de douze personnes seulement (décembre 694). Quand il y fut arrivé, il alla directement à la mosquée, où le peuple, déjà averti de sa venue, était rassemblé. Il y entra le sabre au côté, l'arc à la main, la tête à demi cachée par la large mousseline de son turban, monta dans la chaire, et promena longtemps son regard faible et incertain (car il avait la vue courte[238]) sur l'auditoire, sans proférer une parole. Prenant ce silence prolongé pour de la timidité, les Irâcains s'en indignèrent, et comme ils étaient, sinon braves en action, du moins fort insolents en paroles, surtout quand il s'agissait d'insulter un gouverneur, ils se disaient déjà: «Que Dieu confonde les Omaiyades, puisqu'ils ont confié le gouvernement de notre province à un tel imbécile!»--déjà même l'un des plus hardis s'offrait pour lui jeter une pierre à la tête, lorsque Haddjâdj rompit tout à coup le silence qu'il avait si obstinément gardé jusque-là. Hardi novateur, en éloquence comme en politique, il ne débuta point par les formules ordinaires en l'honneur de Dieu et du Prophète. Soulevant le turban qui lui couvrait la figure, il se mit à réciter ce vers d'un ancien poète:
Je suis le soleil levant. Chaque obstacle, je le brise. Pour que l'on me connaisse, il suffit que je me dévoile.
Puis il continua d'une voix lente et solennelle:
--Je vois bien des têtes mûres pour être moissonnées... et le moissonneur, ce sera moi... Entre les turbans et les barbes qui couvrent les poitrines, je vois du sang... du sang...
Ensuite, s'animant peu à peu:
--Par Dieu, Irâcains, dit-il, je ne me laisse pas chasser, moi, par des regards menaçants. Je ne ressemble pas à ces chameaux que l'on fait galoper ventre à terre en les effrayant par le bruit d'une outre vide et desséchée. De même que l'on examine la bouche d'un cheval pour connaître son âge et savoir s'il est propre au travail, on a examiné la mienne et l'on a trouvé que j'avais mes dents de sagesse.
--Le commandeur des croyants a tiré ses flèches de son carquois;--il les a étalées devant lui;--il les a examinées une à une, attentivement, soigneusement. Quand il les eut éprouvées toutes, il a jugé que la plus dure et la plus difficile à briser, c'était moi. Voilà pourquoi il m'a envoyé vers vous.... Depuis bien longtemps vous marchez dans la voie de l'anarchie et de la révolte; mais je le jure! je ferai de vous ce que l'on fait de ces buissons épineux dont on veut se servir comme de bois de chauffage, et que l'on entoure d'une corde pour les couper ensuite[239];--je vous rouerai de coups de même que les bergers assomment les chameaux qui se sont attardés dans le pâturage quand les autres sont déjà rentrés. Et sachez-le bien: ce que je dis, je le fais;--les projets que j'ai formés, je les accomplis;--une fois que j'ai tracé sur le cuir la forme d'une sandale, je coupe hardiment.
--Le commandeur des croyants m'a ordonné de vous payer votre solde et de vous diriger vers le théâtre de la guerre, où vous combattrez sous les ordres de Mohallab. Je vous donne trois jours pour faire vos préparatifs, et je jure par tout ce qu'il y a de plus sacré que, ce terme expiré, je couperai la tête à tous ceux qui ne seront pas partis....
--Et maintenant, jeune homme, lis-leur la lettre du commandeur des croyants.
La personne interpellée lit ces mots: «De la part d'Abdalmélic, le commandeur des croyants, à tous les musulmans de Coufa; salut à vous!»
Il était d'usage que le peuple répondît à cette formule par les mots: «et salut au commandeur des croyants.» Mais cette fois l'auditoire garda un morne silence. Bien qu'on sentît instinctivement qu'on avait trouvé un maître dans cet orateur à la parole brusque et saccadée, mais colorée et nerveuse, on ne voulait pas encore en convenir avec soi-même.
«Arrête!» dit alors Haddjâdj au lecteur. Puis, s'adressant de nouveau au peuple: «Comment donc, s'écria-t-il, le commandeur des croyants vous salue et vous ne lui répondez rien? Par Dieu, je saurai vous donner une leçon de politesse.... Recommence, jeune homme.»
En prononçant ces simples paroles, Haddjâdj avait mis dans son geste, dans les traits de son visage, dans le son de sa voix, une expression si menaçante et si terrible, que, quand le lecteur prononça de nouveau les paroles _salut à vous_, toute l'assemblée s'écria d'une seule voix: «Et salut au commandeur des croyants[240].»
Mêmes moyens, même succès à Baçra. Plusieurs habitants de cette ville, informés de ce qui s'était passé à Coufa, n'avaient pas même attendu l'arrivée du nouveau gouverneur pour aller rejoindre l'armée de Mohallab[241], et ce général, agréablement surpris du zèle bien insolite des Irâcains, s'écria dans l'élan de sa joie: «Dieu soit loué! A la fin un _homme_ est arrivé dans l'Irâc[242].» Mais aussi, malheur à celui qui osait montrer quelque hésitation ou la plus légère velléité de résistance, car Haddjâdj comptait la vie d'un homme pour fort peu de chose. Deux ou trois personnes en firent l'épreuve à leurs dépens[243].
Cependant, si Haddjâdj croyait avoir gagné la partie, il se trompait. Un peu revenus de leur première frayeur, les Irâcains rougirent de s'être laissé intimider et étourdir comme des enfants par le _maître d'école_, et au moment où Haddjâdj conduisait une division de troupes vers Mohallab, une querelle au sujet de la paye devint le signal d'une émeute qui prit bientôt le formidable aspect d'une révolte. Le mot de ralliement était la nécessité de la déposition du gouverneur; les rebelles jurèrent d'exiger d'Abdalmélic son rappel, en menaçant que si celui-ci s'y refusait, ils le destitueraient eux-mêmes. Abandonné de tout le monde, à l'exception de ses parents, de ses amis intimes et des serviteurs de sa maison, Haddjâdj vit les rebelles piller sa tente et enlever ses femmes; s'ils n'avaient été retenus par la crainte du calife, ils l'auraient tué. Pourtant il ne faiblit pas un instant. Repoussant avec indignation les conseils de ses amis qui voulaient qu'il entrât en pourparlers avec les rebelles: «Je ne le ferai que quand ils m'auront livré leurs chefs,» dit-il fièrement et comme s'il eût été le maître de la situation. Selon toute probabilité, il aurait payé de sa vie son opiniâtreté inflexible, si, en ce moment critique, les Caisites l'eussent abandonné à son sort; mais ils avaient déjà reconnu en lui leur espoir, leur soutien, leur chef; ils avaient compris qu'en suivant la ligne de conduite qu'il leur traçait, ils se relèveraient de leur abaissement et reviendraient au pouvoir. Trois chefs caisites, parmi lesquels on distinguait le brave Cotaiba ibn-Moslim, volèrent à son secours; un contribule de Mohallab et un chef témîmite mécontent des rebelles imitèrent leur exemple, et dès que Haddjâdj vit six mille hommes réunis autour de sa personne, il força les révoltés à accepter la bataille. Un instant il fut sur le point de la perdre; mais étant parvenu à rallier ses troupes et le chef des révoltés ayant été tué par une flèche, il remporta la victoire, qu'il rendit complète et décisive par sa clémence envers les vaincus: il défendit de les poursuivre, leur accorda l'amnistie, et se contenta d'envoyer les têtes de dix-neuf chefs rebelles, tués dans le combat, au camp de Mohallab, afin qu'elles servissent d'avertissement à ceux qui sentiraient naître dans leur cœur le désir de se révolter[244].
Pour la première fois, les Caisites, ordinairement fauteurs de toutes les rébellions, avaient soutenu le pouvoir, et, une fois engagés dans cette voie, ils y marchèrent résolument; ils savaient que c'était le seul moyen pour se réhabiliter dans l'esprit du calife.
Après avoir rétabli l'ordre, Haddjâdj n'eut plus qu'une seule pensée: celle d'exciter, de stimuler Mohallab, qu'il suspectait de prolonger la guerre dans son intérêt personnel. Mêlant dans son impétuosité naturelle les mauvaises mesures aux bonnes, il lui écrivit lettre sur lettre, lui reprocha durement ce qu'il appelait sa lenteur, son inaction, sa lâcheté, menaça de le faire mettre à mort ou tout au moins de le destituer[245], et envoya coup sur coup des commissaires au camp[246]. Appartenant à la race du gouverneur et possédés de la rage de donner des conseils, surtout quand on ne leur en demandait pas, ces commissaires jetaient parfois le désordre dans l'armée[247], et fuyaient dans la bataille[248]. Mais le but fut atteint. Deux années ne s'étaient pas encore passées depuis que Haddjâdj avait été nommé au gouvernement de l'Irâc, que les non-conformistes mettaient bas les armes (vers la fin de l'année 696).
Nommé vice-roi de toutes les provinces orientales, en récompense de ses fidèles et utiles services, Haddjâdj eut encore mainte révolte à réprimer; mais il les réprima toutes; et à mesure qu'il affermissait la couronne sur la tête de son souverain, il relevait sa race de l'état d'abaissement où elle était tombée, et tâchait de la réconcilier avec le calife. Il y réussit sans trop de difficulté. Forcé de s'appuyer soit sur les Kelbites, soit sur les Caisites, le choix du calife ne pouvait être douteux. Les rois ont d'ordinaire peu de goût pour ceux qui, ayant contribué à leur élévation, peuvent prétendre à leur reconnaissance. Les services qu'ils avaient rendus avaient inspiré aux Kelbites une fierté qui devenait importune; à tout propos ils rappelaient au calife que, sans eux, ni lui ni son père ne seraient montés sur le trône; ils le regardaient comme leur obligé, c'est-à-dire comme leur créature et leur propriété. Les Caisites au contraire, voulant lui faire oublier à tout prix qu'ils avaient été les ennemis de son père et les siens, briguaient ses faveurs à genoux et obéissaient aveuglément à toutes ses paroles, à tous ses gestes. Ils l'emportèrent, ils supplantèrent leurs rivaux[249].
Les Kelbites disgraciés jetèrent les hauts cris. Le pouvoir du calife était trop solidement assis à cette époque pour qu'ils pussent se révolter contre lui; mais leurs poètes lui reprochaient amèrement son ingratitude et ne lui épargnaient pas les menaces. Voici ce que disait Djauwâs, le père de Sad que nous verrons plus tard périr en Espagne, victime de la haine des Caisites:
Abdalmélic! Tu ne nous as point récompensés, nous qui avons combattu vaillamment pour toi, et qui t'avons procuré la jouissance des biens de ce monde. Te rappelles-tu ce qui s'est passé à Djâbia dans le Djaulân? Si Ibn-Bahdal n'avait pas assisté à l'assemblée qui s'y est tenue, tu vivrais ignoré et personne de ta famille ne réciterait dans la mosquée la prière publique. Et pourtant, après que tu as obtenu le pouvoir suprême et que tu t'es trouvé sans compétiteur, tu nous as tourné le dos et peu s'en faut que tu ne nous traites en ennemis. Ne dirait-on pas que tu ignores que le temps peut amener d'étranges révolutions?
Dans un autre poème il disait:
La famille d'Omaiya nous a fait teindre nos lances dans le sang de ses ennemis, et maintenant elle ne veut pas que nous participions à sa fortune! Famille d'Omaiya! Des escadrons innombrables, composés de fiers guerriers qui poussaient un cri de guerre qui n'était point le vôtre, nous les avons combattus avec nos lances et nos épées, et nous avons écarté le danger qui vous menaçait. Dieu peut-être nous récompensera de nos services et de ce qu'avec nos armes nous avons affermi ce trône, mais bien certainement la famille d'Omaiya ne nous récompensera pas. Etrangers, vous veniez du Hidjâz, d'un pays que le Désert sépare complétement du nôtre, et la Syrie ne connaissait nul d'entre vous[250]. En même temps les Caisites marchaient contre vous; la haine étincelait dans leurs yeux et leur bannière flottait dans les airs....
Un autre poète kelbite, l'un de ceux qui auparavant avaient chanté la victoire de la Prairie, adressa ces vers aux Omaiyades:
Dans un temps où vous n'aviez point de trône, nous avons précipité de celui de Damas ceux qui avaient osé s'y asseoir, et nous vous l'avons donné. Dans mainte bataille nous vous avons donné des preuves de notre dévoûment, et dans celle de la Prairie vous n'avez dû la victoire qu'à notre puissant secours. Ne payez donc pas d'ingratitude nos bons et loyaux services; auparavant vous étiez bons pour nous: gardez-vous de devenir pour nous des tyrans. Même avant Merwân, lorsque les yeux d'un émir omaiyade étaient couverts de soucis comme d'un voile épais, nous avons déchiré ce voile, de sorte qu'il a vu la lumière; quand il était déjà sur le point de succomber et qu'il grinçait les dents, nous l'avons sauvé[251], et tout joyeux il s'écriait alors: Dieu est grand! Quand le Caisite fait le vantard, rappelez-lui alors la bravoure qu'il a montrée dans le champ de Dhahhâc, à l'est de Djaubar[252]. Là aucun Caisite ne s'est comporté en homme de cœur: tous, montés sur leurs alezans, cherchaient leur salut dans la fuite[253]!
Plaintes, murmures, menaces, rien ne servit aux Kelbites. Le temps de leur grandeur était passé, et passé pour toujours. Il est vrai que la politique de la cour pouvait changer, que plus tard elle changea en effet, et que les Kelbites continuèrent à jouer un rôle important, surtout en Afrique et en Espagne; mais jamais ils ne redevinrent ce qu'ils avaient été sous Merwân, la plus puissante parmi les tribus yéménites. Ce rang appartint désormais aux Azd; la famille de Mohallab avait supplanté celle d'Ibn-Bahdal. En même temps la lutte, sans rien perdre de sa vivacité, prit des proportions plus vastes: dorénavant les Caisites eurent tous les Yéménites pour ennemis.
Le règne de Walîd qui, dans l'année 705, succéda à son père Abdalmélic, mit le comble à la puissance des Caisites. «Mon fils, avait dit Abdalmélic sur son lit de mort, aie toujours le plus profond respect pour Haddjâdj; c'est à lui que tu dois le trône, il est ton épée, il est ton bras droit, et tu as plus besoin de lui qu'il n'a besoin de toi[254].» Walîd n'oublia jamais cette recommandation. «Mon père, disait-il, avait coutume de dire: Haddjâdj, c'est la peau de mon front; mais moi je dis: Haddjâdj, c'est la peau de mon visage[255].» Cette parole résume tout son règne, d'ailleurs plus fertile qu'aucun autre en conquêtes, en gloire militaire, car ce fut alors que le Caisite Cotaiba planta les bannières musulmanes sur les murailles de Samarcand, que Mohammed ibn-Câsim, cousin de Haddjâdj, conquit l'Inde jusqu'au pied de l'Himalaya, et qu'à l'autre extrémité de l'empire, les Yéménites, après avoir achevé la conquête du nord de l'Afrique, annexèrent l'Espagne au vaste Etat qu'avait fondé le Prophète de la Mecque. Mais pour les Yéménites, ce fut un temps désastreux, et principalement pour les deux hommes les plus marquants, mais non les plus respectables, de ce parti: Yézîd, fils de Mohallab, et Mousâ, fils de Noçair. Pour son malheur, Yézîd, chef de sa maison depuis la mort de son père, avait fourni des prétextes fort plausibles à la haine de Haddjâdj. Comme tous les membres de sa famille, la plus libérale de toutes sous le règne des Omaiyades, de même que les Barmécides l'ont été sous les Abbâsides[256], il semait l'argent sur ses pas, et, voulant être heureux, et que tout le monde le fût avec lui, il gaspillait la fortune dans les plaisirs, dans l'amour des arts et dans les imprudentes largesses de sa munificence tout aristocratique. Une fois, dit-on, se trouvant en route pour faire le pèlerinage de la Mecque, il donna mille pièces d'argent à un barbier qui venait de le raser. Stupéfait d'avoir reçu une récompense si considérable, le barbier s'écria dans sa joie: «Je m'en vais de ce pas racheter ma mère d'esclavage.» Touché de son amour filial, Yézîd lui donna encore mille pièces. «Je me condamne à répudier ma femme, reprit aussitôt le barbier, si de ma vie je rase une autre personne.» Et Yézîd lui donna encore deux mille pièces[257]. On raconte de lui une foule de traits semblables, qui montrent tous qu'entre ses doigts prodigues l'or s'écoulait comme l'onde; mais comme il n'y a point de fortune, si énorme qu'elle soit, qui tienne contre une prodigalité poussée jusqu'à la folie, Yézîd s'était vu forcé, pour échapper à la ruine, d'usurper sur la part du calife. Condamné par Haddjâdj à restituer six millions au trésor, et ne pouvant payer que la moitié de cette somme, il fut jeté dans un cachot et cruellement torturé. Au bout de quatre ans[258], il réussit à s'évader avec deux de ses frères qui partageaient sa captivité, et pendant que Haddjâdj, croyant qu'ils étaient allés mettre le Khorâsân en révolution, envoyait des courriers à Cotaiba pour lui enjoindre de se tenir sur ses gardes et d'étouffer la révolte dans son germe, ils parcouraient, guidés par un Kelbite[259], le désert de Samâwa, afin d'aller implorer la protection de Solaimân, frère du calife, héritier du trône en vertu des dispositions prises par Abdalmélic, et chef du parti yéménite. Solaimân jura que tant qu'il vivrait, les fils de Mohallab n'auraient rien à craindre, s'offrit pour payer au trésor les trois millions que Yézîd n'avait pu acquitter, demanda la grâce de ce dernier et ne l'obtint qu'à grand'peine et par une espèce de coup de théâtre. Depuis lors, Yézîd resta dans le palais de son protecteur, attendant le moment où son parti reviendrait au pouvoir; et quand on lui demandait pourquoi il n'achetait point de maison: «Qu'en ferais-je? répondait-il; j'en aurai bientôt une que je ne quitterai plus: un palais de gouverneur si Solaimân devient calife, une prison s'il ne le devient pas[260].»
L'autre Yéménite, le conquérant de l'Espagne, n'était pas, comme Yézîd, d'une lignée illustre. C'était un affranchi, et s'il appartenait à la faction alors en disgrâce, c'est que son patron, le prince Abdalazîz, frère du calife Abdalmélic et gouverneur de l'Egypte, était chaudement attaché, comme on l'a vu, à la cause des Kelbites, parce que sa mère était de cette tribu. Déjà sous le règne d'Abdalmélic, lorsqu'il était encore percepteur des contributions à Baçra, Mousâ se rendit coupable de malversation. Le calife s'en aperçut et donna l'ordre à Haddjâdj de l'arrêter. Averti à temps, Mousâ se sauva en Egypte, où il implora la protection de son patron. Celui-ci le prit sous sa sauvegarde, et se rendit à la cour afin d'arranger l'affaire. Le calife ayant exigé cent mille pièces d'or pour son indemnité, Abdalazîz paya la moitié de cette somme, et, dans la suite, il nomma Mousâ au gouvernement de l'Afrique, car à cette époque le gouverneur de cette province était nommé par le gouverneur de l'Egypte[261]. Après avoir conquis l'Espagne, Mousâ, gorgé de richesses, au comble de la gloire et de la puissance, continua d'usurper sur la part du calife avec la même hardiesse qu'auparavant. Il est vrai que tout le monde alors dans les finances faisait des affaires; le tort de Mousâ fut d'en faire plus qu'un autre, et de ne pas appartenir au parti dominant. Depuis quelque temps Walîd avait l'œil sur ses procédés; il lui ordonna donc de venir en Syrie rendre compte de sa gestion. Aussi longtemps qu'il le put, Mousâ éluda cet ordre; mais, forcé enfin d'y obéir, il quitta l'Espagne, et, arrivé à la cour, il essaya de désarmer la colère du calife en lui offrant des présents magnifiques. Ce fut en vain. Les haines, depuis longtemps accumulées, de ses compagnons, de Târic, de Moghîth et d'autres, débordèrent; ils l'accablaient d'accusations qui ne furent que trop bien accueillies, et le gouverneur infidèle fut chassé honteusement, séance tenante, de la salle d'audience. Le calife ne songea à rien moins qu'à le condamner à la mort; mais, quelques personnes de considération, que Mousâ avait gagnées à force d'argent, ayant demandé et obtenu qu'il eût la vie sauve, il se contenta de lui imposer une amende fort considérable[262].
Peu de temps après, Walîd rendit le dernier soupir, laissant le trône à son frère Solaimân. La chute des Caisites fut immédiate et terrible. Haddjâdj n'était plus. «Allâh, accorde-moi de mourir avant le commandeur des croyants, et ne me donne point pour souverain un prince qui sera sans pitié pour moi[263];» telle avait été sa prière et Dieu l'avait exaucée; mais ses clients, ses créatures, ses amis avaient encore tous les postes: ils furent destitués sur-le-champ et remplacés par des Yéménites. Yézîd ibn-abî-Moslim, affranchi et secrétaire de Haddjâdj, perdit le gouvernement de l'Irâc et fut jeté dans un cachot, d'où il ne sortit que cinq ans plus tard, lors de l'avénement du calife caisite Yézîd II, pour devenir aussitôt gouverneur de l'Afrique[264], tant les revirements de fortune étaient rapides alors. Plus malheureux que lui, l'intrépide Cotaiba fut décapité, et l'illustre conquérant de l'Inde, Mohammed ibn-Câsim, cousin de Haddjâdj, expira dans les tortures, tandis que Yézîd, fils de Mohallab, qui, sous le règne précédent, avait été sur le point de subir le même sort, jouissait, comme favori de Solaimân, d'un pouvoir illimité.
Mousâ seul ne profita point du triomphe du parti auquel il appartenait. C'est que, dans le vain espoir de se concilier la faveur de Walîd, il avait gravement offensé Solaimân. Au moment où Mousâ arriva en Syrie, Walîd était déjà si dangereusement malade qu'on pouvait croire sa mort prochaine, et Solaimân, qui convoitait lui-même les riches présents que Mousâ ne manquerait pas d'offrir à Walîd, avait fait inviter le gouverneur à ralentir sa marche de manière qu'il n'arrivât à Damas que quand son frère serait mort et qu'il serait monté lui-même sur le trône. Mousâ n'ayant pas consenti à cette demande, et les fils de Walîd ayant hérité par conséquent des cadeaux qu'il avait faits à leur père, Solaimân lui gardait rancune[265]; il ne lui remit donc point l'amende à laquelle il avait été condamné, et que d'ailleurs il pouvait acquitter facilement avec l'aide de ses nombreux clients d'Espagne[266] et des membres de la tribu de Lakhm, à laquelle appartenait son épouse[267]. Solaimân ne poussa pas plus loin sa vengeance. Il y a bien, sur le sort de Mousâ, une traînée de légendes, les unes plus touchantes que les autres, mais elles ont été inventées par des romanciers à une époque où l'on avait complétement oublié quelle était la position des partis au VIII^e siècle, et où l'on ne se souvenait plus que Mousâ jouissait, comme l'atteste un auteur aussi ancien que digne de confiance[268], de la protection et de l'amitié de Yézîd, fils de Mohallab, le favori tout-puissant de Solaimân. Aucun motif, même spécieux, ne peut autoriser ces indignes rumeurs, qui ne se fondent sur aucune autorité respectable et qui se trouvent en opposition directe avec le récit circonstancié d'un auteur contemporain[269].