Part 11
De même que le tigre joue avec l'ennemi qu'il tient sous sa griffe, avant de lui donner le dernier coup, les Kelbites commencèrent par insulter et railler le jeune homme; puis ils l'étendirent sur une roche pour l'égorger. Pendant son agonie, le malheureux jeta à son père un dernier regard, à la fois plein de tristesse, de résignation et de reproche.
Quant au vieillard, ses cheveux blancs imposèrent aux Kelbites, tout féroces qu'ils étaient, un certain respect; n'osant l'égorger comme ils avaient égorgé son fils, ils essayèrent de l'assommer à coups de bâton et le laissèrent pour mort sur le sable. Il revint à la vie; mais rongé par le remords, il ne cessait de dire: «Dussé-je oublier toutes les calamités que j'ai éprouvées, jamais le regard que me jeta mon fils alors que je l'eus livré à ses bourreaux, ne sortira de ma mémoire.»
Le cheval de Djad refusa de quitter l'endroit où le meurtre avait été accompli. Les yeux toujours tournés vers le sol et grattant du pied le sable qui présentait encore les traces du sang de son maître, le fidèle animal se laissa mourir de faim.
D'autres meurtres suivirent ceux qui avaient déjà été commis. Parmi les victimes se trouvait Borda, fils d'un chef illustre, de Halhala, et les sanguinaires Kelbites ne retournèrent vers Damas que quand les Caisites, éclairés sur leur but véritable, se furent dérobés à leur aveugle fureur en s'enfonçant dans le Désert.
Tous les Kelbites étaient comme ivres de joie et d'orgueil, et un poète de Djohaina, tribu qui, de même que Kelb, descendait de Codhâa, exprima leurs sentiments avec une singulière énergie et une exaltation fanatique.
Le savez-vous, mes frères, disait-il, vous, les alliés des Kelb? Savez-vous que l'intrépide Homaid ibn-Bahdal a rendu la santé et la joie aux Kelbites? Savez-vous qu'il a couvert les Cais de honte, qu'il les a forcés à décamper? Pour qu'ils le fissent, ils doivent avoir éprouvé des défaites bien terribles.... Privées de sépulture, les victimes de Homaid ibn-Bahdal gisent sur le sable du Désert; les Cais, poursuivis par leurs vainqueurs, n'ont pas eu le temps de les enterrer. Réjouissez-vous-en, mes frères! Les victoires des Kelb sont les nôtres; eux et nous, ce sont deux mains d'un même corps: quand, dans le combat, la main droite a été coupée, c'est la main gauche qui brandit le sabre.
Grande fut aussi la joie des princes omaiyades qui avaient des femmes kelbites pour mères. Dès qu'il eut reçu avis de ce qui s'était passé, Abdalazîz dit à son frère Bichr, en présence du calife:
--Eh bien, savez-vous déjà comment mes oncles maternels ont traité les vôtres?
--Qu'ont-ils donc fait? demanda Bichr.
--Des cavaliers kelbites ont attaqué et exterminé un campement caisite.
--Impossible! Vos oncles maternels sont trop lâches et trop couards pour oser se mesurer avec les miens!
Mais le lendemain matin Bichr acquit la certitude que son frère avait dit la vérité. Halhala, Saîd et un troisième chef des Fazâra étant arrivés à Damas sans manteaux, nu-pieds et la robe déchirée, vinrent se jeter à ses genoux, le suppliant de leur accorder sa protection et de prendre leur cause en main. Il le leur promit, et, s'étant rendu auprès de son frère le calife, il lui parla avec tant de chaleur en faveur de ses protégés, qu'Abdalmélic, malgré sa haine des Caisites, promit de retenir la réparation pécuniaire due aux Fazâra sur la solde des Kelbites. Mais cette décision, quoique conforme à la loi, ne satisfit point les Fazâra. Ce n'était pas de l'argent qu'ils voulaient, c'était du sang. Quand ils eurent refusé l'accommodement qu'on leur proposait: «Eh bien, dit le calife, le trésor public vous paiera immédiatement la moitié de la somme qui vous est due, et si dans la suite vous me restez fidèles, ce dont je doute fort, je vous paierai aussi l'autre moitié.» Irrités de ce soupçon injurieux, d'autant plus peut-être qu'ils ne pouvaient prétendre qu'il manquât de fondement, résolus d'ailleurs à exiger la peine du talion, les Fazârites étaient sur le point de refuser encore; mais Zofar les prit à part et leur conseilla d'accepter l'argent qu'on leur offrait, afin qu'ils pussent l'employer à acheter des chevaux et des armes. Approuvant cette idée, ils consentirent à recevoir l'argent, et, ayant acheté quantité d'armes et de chevaux, ils reprirent la route du Désert.
Quand ils furent de retour dans leur camp, ils convoquèrent le conseil de la tribu. Dans cette assemblée, Halhala prononça quelques paroles chaleureuses pour exciter ses contribules à se venger des Kelbites. Ses fils l'appuyèrent; mais il y en avait parmi les membres du conseil qui, moins aveuglés par la haine, jugeaient une telle expédition périlleuse et téméraire. «Votre propre maison, dit l'un des opposants à Halhala, est trop affaiblie en ce moment pour pouvoir prendre part à la lutte. Les Kelbites, ces hyènes, ont tué la plupart de vos guerriers et vous ont enlevé toutes vos richesses. Je suis sûr que, dans ces circonstances, vous ne nous accompagneriez pas.--Fils de mon frère, lui répondit Halhala, je partirai avec les autres, car j'ai la rage dans le cœur.... Ils m'ont tué mon fils, mon Borda que j'aimais tant,» ajouta-t-il d'une voix sourde, et ce douloureux souvenir l'ayant jeté dans un de ces accès de rage qui lui étaient habituels depuis la mort de son fils, il se mit à pousser des cris aigus et perçants, qui ressemblaient plutôt aux rugissements d'une bête fauve privée de ses petits, qu'aux sons de la voix humaine. «Qui a vu Borda? criait-il. Où est-il? Rendez-le-moi, c'est mon fils, mon fils bien-aimé, l'espoir et l'orgueil de ma race!»... Puis, il se mit à énumérer un à un et lentement les noms de tous ceux qui avaient péri sous le glaive des Kelbites, et à chaque nom qu'il prononçait, il criait: «Où est-il?... Où est-il?... Vengeance! vengeance!»
Tous, ceux même qui, un instant auparavant, s'étaient montrés les plus calmes et les plus opposés au projet, se laissèrent fasciner et entraîner par cette éloquence rude et sauvage; et, une expédition contre les Kelb ayant été résolue, on se mit en marche vers Banât-Cain, où il y avait un camp kelbite. A la fin de la nuit, les Fazâra fondirent à l'improviste sur leurs ennemis, en criant: «Vengeance à Borda, vengeance à Djad, vengeance à nos frères!» Les représailles furent atroces comme les violences qui les avaient provoquées. Un seul Kelbite échappa, grâce à l'incomparable rapidité de sa course; tous les autres furent massacrés, et les Fazâra examinèrent avec soin leurs corps, afin de voir si quelque Kelbite respirait encore, d'insulter à son agonie et de l'achever.
Dès qu'il eut reçu la nouvelle de cette razzia, le prince Bichr prit sa revanche. En présence du calife, il dit à son frère Abdalazîz:
--Eh bien, savez-vous déjà comment mes oncles maternels ont traité les vôtres?
--Quoi! s'écria Abdalazîz, ont-ils fait une razzia après que la paix a été conclue et que le calife les a indemnisés?
Le calife, fort irrité de ce qu'il venait d'apprendre, mais attendant encore, pour prendre une décision, qu'il eût reçu des nouvelles plus précises, leur imposa silence d'un ton qui ne souffrait pas de réplique. Bientôt après, un Kelbite, sans manteau, sans chaussure, et qui avait déchiré sa robe, arriva auprès d'Abdalazîz, qui l'introduisit aussitôt chez le calife en disant: «Souffrirez-vous, commandeur des croyants, que l'on outrage ceux que vous avez pris sous votre protection, que l'on méprise vos ordres, que l'on tire de vous de l'argent pour l'employer contre vous, et que l'on égorge vos sujets?» Le Kelbite raconta alors ce qui était arrivé. Exaspéré et furieux, le calife ne songea même pas à un accommodement. Décidé à faire éprouver aux Caisites tout le poids de son ressentiment et de sa haine invétérée, il envoya sur-le-champ à Haddjâdj, alors gouverneur de toute l'Arabie, l'ordre de passer au fil de l'épée tous les Fazârites adultes.
Quoique cette tribu fût alliée à la sienne, Haddjâdj n'hésita point à obéir. Il était fort attaché à sa race, mais en même temps il était dévoré d'ambition. Il avait deviné de suite que lui et son parti n'avaient qu'une attitude à prendre, qu'un chemin à suivre. La bonne et saine logique dont il était doué lui avait appris que l'opposition ne mènerait à rien; qu'il fallait tâcher de regagner la faveur du calife, et que, pour y parvenir, il fallait se soumettre sans restriction et sans arrière-pensée à tous ses ordres, lors même qu'il commanderait la destruction du sanctuaire le plus vénéré ou le supplice d'un proche parent. Mais le cœur lui saignait. «Quand j'aurai exterminé les Fazâra, dit-il au moment où il se mit en marche avec ses troupes, mon nom sera flétri et abhorré comme celui du Caisite le plus dénaturé qu'aura porté la terre.» L'ordre qu'il avait reçu était d'ailleurs bien difficile à exécuter. Les Ghatafân, alliés des Fazâra, avaient juré de les secourir, et, qui plus est, le même serment avait été prêté par toutes les tribus caisites. Le premier acte d'hostilité serait donc le signal d'une cruelle guerre civile, dont l'issue était impossible à prévoir. Haddjâdj ne savait que faire, lorsque l'arrivée de Halhala et de Saîd vint le tirer d'embarras. Ces deux chefs, satisfaits d'avoir assouvi leur vengeance à Banât-Cain et tremblant à l'idée de voir s'allumer une guerre qui pourrait avoir pour leur tribu les suites les plus funestes, se sacrifièrent, avec un noble dévoûment, pour détourner de leurs contribules les maux dont ils étaient menacés; car chez eux l'amour de la tribu avait autant de force et de persistance que la haine des Kelbites. Plaçant amicalement leurs mains dans celle de Haddjâdj: «Pourquoi, lui dirent-ils, pourquoi en voulez-vous aux Fazâra? Nous deux, nous sommes les vrais coupables.» Joyeux de ce dénoûment inattendu, le gouverneur les retint prisonniers et écrivit sur-le-champ au calife pour lui dire qu'il n'avait pas osé s'engager dans une guerre contre toutes les tribus caisites, et pour le conjurer de se contenter des deux chefs qui s'étaient remis spontanément entre ses mains. Le calife approuva entièrement sa conduite et lui enjoignit d'envoyer les deux prisonniers à Damas.
Quand ceux-ci furent introduits dans la grande salle où se tenait le souverain entouré des Kelbites, les gardes leur ordonnèrent de le saluer. Au lieu d'obéir, Halhala se mit à réciter, d'une voix forte et retentissante, ces vers empruntés à un poème qu'il avait composé jadis:
Salut à nos alliés, salut aux Adî, aux Mâzin, aux Chamkh[226], salut surtout à Abou-Wahb[227], mon fidèle ami! On peut me condamner à la mort maintenant que j'ai étanché la soif du sang des Kelbites qui me dévorait. J'ai goûté le bonheur, j'ai massacré tous ceux qui se trouvaient sous mon glaive; à présent qu'ils ont cessé de vivre, mon cœur jouit d'un doux repos.
Afin de lui rendre insolence pour insolence, le calife, en lui adressant la parole, estropia à dessein son nom, comme si ce nom eût été trop obscur pour mériter l'honneur d'être prononcé régulièrement. Au lieu de Halhala, il l'appela Halhal; mais l'autre, l'interrompant aussitôt:
--C'est Halhala que je m'appelle, dit-il.
--Mais non, c'est Halhal.
--Du tout, c'est Halhala; c'est ainsi que m'appelait mon père et il me semble qu'il était plus à même que qui que ce soit de savoir mon nom.
--Eh bien, Halhala--puisque Halhala il y a--tu as outragé ceux que j'avais pris sous ma protection, moi, le commandeur des croyants; tu as méprisé mes ordres, et tu m'as volé mon argent.
--Je n'ai fait rien de semblable: j'ai accompli mon vœu, contenté ma haine et assouvi ma vengeance.
--Et à présent Dieu te livre à la main vengeresse de la justice.
--Je ne suis coupable d'aucun crime, _fils de Zarcâ_! (C'était une injure que d'appeler Abdalmélic par ce nom qu'il devait à une aïeule de scandaleuse mémoire[228].)
Le calife le livra au Kelbite Soair, qui avait à venger sur lui le sang de son père tué à Banât-Cain.
--Dis donc, Halhala, lui dit Soair, quand as-tu vu mon père pour la dernière fois?
--C'était à Banât-Cain, répondit l'autre d'un air nonchalant. Il tremblait alors depuis les pieds jusqu'à la tête, le pauvre homme.
--Par Dieu! je te tuerai.
--Toi? Tu mens. Par Dieu! tu es trop vil et trop lâche pour tuer un homme tel que moi. Je sais que je vais mourir, mais ce sera parce que tel est le bon plaisir du fils de Zarcâ.
Cela dit, il marcha vers le lieu du supplice avec une froide indifférence et une insolente gaîté, récitant de temps à autre quelque fragment de la vieille poésie du Désert, et n'ayant nullement besoin d'être stimulé par les paroles encourageantes que lui adressait le prince Bichr, lequel avait voulu être témoin de son supplice et qui était tout orgueilleux de sa fermeté inébranlable. Au moment où Soair leva le bras pour lui trancher la tête: «Tâche, lui dit-il, que ce soit un coup aussi beau que celui que j'ai porté à ton père.»
Son compagnon Saîd, que le calife avait livré à un autre Kelbite, subit sa destinée avec un mépris pour la vie presque aussi profond que le sien[229].
IX.
Pendant que les Syriens se pillaient et se tuaient les uns les autres, les Irâcains, race incorrigible et indomptable, n'étaient pas plus tranquilles, et longtemps après, les nobles turbulents de Coufa et de Baçra se rappelaient encore, en la regrettant, cette époque anarchique, ce bon temps comme ils disaient, alors qu'entourés de dix ou vingt clients[230], ils se pavanaient dans les rues, la tête haute et le regard menaçant, toujours prêts à dégainer pour peu qu'un autre noble leur montrât une mine trop fière, et certains que, lors même qu'ils étendraient deux ou trois adversaires sur le carreau, le gouverneur serait trop indulgent pour les punir. Et non-seulement les gouverneurs les laissaient faire, mais, par leur jalousie et leur haine de Mohallab, ils exposaient encore l'Irâc aux incursions des non-conformistes, toujours redoutables en dépit de leurs nombreuses défaites. Il y avait de quoi les remplir d'envie en effet. Dans Mohallab chaque Irâcain voyait le plus grand général de sa patrie, et, qui plus est, son propre sauveur; nul autre nom n'était aussi populaire que le sien; et comme il avait fait ses conditions avant de consentir à se charger du commandement, il avait amassé une fortune colossale, qu'il dépensait avec une superbe insouciance, donnant cent mille pièces d'argent à celui qui vint lui réciter un poème à sa louange, et cent mille autres à un second qui vint lui dire qu'il était l'auteur de ce poème[231]. Il éclipsait donc tous les gouverneurs par son luxe, son opulence princière et sa générosité sans bornes, aussi bien que par l'éclat de sa renommée et de sa puissance. «Les Arabes de cette ville n'ont des yeux que pour cet homme,» disait tristement l'Omaiyade Khâlid[232], le premier gouverneur de Baçra après la restauration; et il rappela Mohallab du théâtre de ses exploits, le condamna à l'inaction en lui donnant l'Ahwâz à gouverner, et confia le commandement de l'armée, forte de trente mille hommes, à son propre frère Abdalazîz, jeune homme sans expérience, mais non sans orgueil, car, se donnant un air d'importance et une tenue de triomphe: «Les habitants de Baçra, disait-il, prétendent qu'il n'y a que Mohallab qui puisse terminer cette guerre; eh bien, ils verront!» Il expia sa folle présomption par une défaite sanglante et terrible. Méprisant les sages conseils de ses officiers qui voulaient le dissuader de poursuivre un escadron qui feignait de fuir, il tomba dans une embuscade, perdit tous ses généraux, une foule de ses soldats et jusqu'à sa jeune et belle épouse, et n'échappa lui-même que par miracle aux épées d'une trentaine d'ennemis qui le poursuivaient dans sa fuite.
Ce désastre, Mohallab l'avait prévu. C'est pour cette raison qu'il avait chargé un de ses affidés de lui rendre compte, jour par jour, de tout ce qui se passerait dans l'armée. Après la déroute, cet homme vint le trouver.
--Quelles nouvelles? lui cria Mohallab d'aussi loin qu'il l'aperçut.
--J'en apporte que vous serez bien aise d'apprendre:--_il_ a été battu et son armée est en pleine déroute.
--Comment, malheureux, tu crois que je suis bien aise d'apprendre qu'un Coraichite a été battu et qu'une armée musulmane est en pleine déroute?
--Peu importe que cela vous donne du chagrin ou de la joie; la nouvelle est certaine, cela suffit[233].
L'irritation contre Khâlid, le gouverneur, était extrême dans toute la province. «Voilà ce que c'est, lui disait-on, que d'envoyer contre l'ennemi un jeune homme d'un courage douteux, au lieu de lui opposer le noble et loyal Mohallab, ce héros qui, grâce à sa longue expérience de la guerre, sait prévoir tous les périls et les écarter[234].» Khâlid se résignait à entendre ces reproches, de même qu'il s'était déjà accoutumé à la pensée de la honte de son frère; mais s'il était peu susceptible sur le point d'honneur, en revanche il tenait à son poste, à sa vie surtout, et il attendait avec une anxiété toujours croissante l'arrivée d'un courrier de Damas. Eprouvant le besoin, comme c'est le propre des gens faibles, qu'une nature plus forte que la sienne le rassurât, il fit venir Mohallab et lui demanda:
--Que pensez-vous qu'Abdalmélic fera de moi?
--Il vous destituera, lui répondit laconiquement le général, qui lui gardait trop de rancune pour consentir à calmer ses inquiétudes.
--Et, reprit Khâlid, n'aurais-je pas à craindre quelque chose de plus fâcheux encore, bien que je sois son parent?
--Certainement, répliqua Mohallab d'un air nonchalant, car au moment où le calife apprendra que votre frère Abdalazîz a été battu par les non-conformistes de la Perse, il apprendra aussi que votre frère Omaiya a été mis en déroute par ceux du Bahrain.
Le courrier si redouté arriva à la fin, porteur d'une lettre du calife pour Khâlid. Dans cette lettre, Abdalmélic lui faisait les reproches les plus amers sur sa conduite ridicule et coupable, lui annonçait sa destitution, et terminait en disant: «Si je vous punissais comme vous le méritez, je vous ferais éprouver mon ressentiment d'une manière bien plus cruelle; mais je veux me souvenir de notre alliance, et c'est pour cette raison que je me borne à vous destituer.»
En remplacement de Khâlid, le calife nomma son propre frère Bichr, déjà gouverneur de Coufa, au gouvernement de Baçra, en lui ordonnant de donner le commandement des troupes à Mohallab et de le renforcer par huit mille hommes de Coufa.
Il était impossible, dans les circonstances données, de faire un choix plus malheureux. Caisite outré et violent, comme on a vu par le récit qui précède, Bichr confondait toutes les tribus yéménites dans une haine commune et détestait Mohallab, le chef naturel de cette race dans l'Irâc. Aussi, quand il eut reçu l'ordre du calife, il entra dans une grande fureur et jura qu'il tuerait Mohallab. Son premier ministre, Mousâ ibn-Noçair (le futur conquérant de l'Espagne)[235], eut grand'peine à le calmer, et se hâta d'écrire au général pour lui conseiller d'user d'une grande circonspection, de se mêler à la foule pour saluer Bichr alors qu'il ferait son entrée dans Baçra, mais de ne point venir à l'audience. Mohallab suivit ses conseils.
Arrivé dans le palais de Baçra, Bichr donna audience aux seigneurs de la ville, et, remarquant l'absence de Mohallab, il en demanda la cause. «Le général vous a salué en route perdu dans la foule, lui répondit-on; mais il se sent trop indisposé pour pouvoir venir ici vous présenter ses respects.» Bichr crut alors avoir trouvé dans l'indisposition du général un excellent prétexte pour se dispenser de le mettre à la tête des troupes. Ses flatteurs ne manquaient pas de lui dire que, étant gouverneur, il avait bien le droit de nommer lui-même un général; cependant, n'osant désobéir à l'ordre formel du calife, il prit le parti de députer à ce dernier quelques personnes qu'il chargea de lui remettre une lettre dans laquelle il disait que Mohallab était malade, mais qu'il y avait dans l'Irâc d'autres généraux fort capables de prendre sa place.
Quand cette députation fut arrivée à Damas, Abdalmélic eut un entretien particulier avec Ibn-Hakîm qui en était le chef, et lui dit:
--Je sais que vous êtes d'une grande probité et d'une rare intelligence; dites-moi donc franchement quel est, à votre avis, le général qui possède les talents et les qualités nécessaires pour terminer cette guerre avec succès.
Quoiqu'il ne fût point Yéménite, Ibn-Hakîm répondit sans hésiter que c'était Mohallab.
--Mais il est malade, reprit le calife.
--Ce n'est pas sa maladie, répliqua Ibn-Hakîm avec un sourire malin, qui l'empêchera de prendre le commandement.
--Ah! je comprends, dit alors le calife; Bichr veut entrer dans la même voie que Khâlid.
Et il lui écrivit aussitôt pour lui ordonner, d'un ton impérieux et absolu, de mettre Mohallab, et nul autre, à la tête des troupes.
Bichr obéit, mais de fort mauvaise grâce. Mohallab lui ayant remis la liste des soldats qu'il désirait enrôler, il en raya les noms des plus vaillants; puis, ayant fait venir Ibn-Mikhnaf, le général des troupes auxiliaires de Coufa, il lui dit: «Vous savez que je vous estime et que je me fie à vous. Eh bien, si vous tenez à conserver mon amitié, faites ce que je vais vous dire: désobéissez à tous les ordres que vous donnera ce barbare de l'Omân, et faites en sorte que toutes ses mesures aboutissent à un _fiasco_ misérable.» Ibn-Mikhnaf s'inclina, ce que Bichr prit pour un signe d'assentiment; mais il s'était adressé mal. De la même race, et, qui plus est, de la même tribu que Mohallab, Ibn-Mikhnaf n'avait nulle envie de jouer envers lui le rôle odieux que le gouverneur lui destinait, et quand il fut sorti du palais: «Assurément, il a perdu l'esprit, _ce petit garçon_, dit-il à ses amis, puisqu'il me croit capable de trahir le plus illustre chef de ma tribu.»
L'armée entra en campagne, et Mohallab, quoique privé de ses meilleurs officiers et de ses plus braves soldats, réussit néanmoins à repousser les non-conformistes de l'Euphrate d'abord, puis de l'Ahwâz, puis de Râm-Hormoz; mais alors la brillante série de ses victoires fut soudainement interrompue par la nouvelle de la mort de Bichr. Ce que cet esprit brouillon n'avait pu faire vivant, sa mort le fit. Elle causa dans l'armée un désordre effroyable. Jugeant dans leur égoïsme que la guerre ne regardait que les Arabes de Baçra, les soldats de Coufa se révoltèrent contre leur général Ibn-Mikhnaf, et désertèrent en masse pour retourner à leurs foyers. La plupart des soldats de Baçra imitèrent leur exemple. Jamais, dans cette guerre si longue et si opiniâtre, le danger n'avait été plus imminent. L'Irâc était en proie à l'anarchie la plus complète; il n'y avait pas la moindre ombre d'autorité et de discipline. Le lieutenant de Bichr à Coufa avait fait menacer les déserteurs de la mort s'ils ne retournaient pas à leur poste: pour toute réponse ils rentrèrent dans leur ville, et il ne fut point question de les punir[236]. Bientôt les non-conformistes écraseraient la poignée de braves restés fidèles aux drapeaux de Mohallab, franchiraient toutes les anciennes barrières, et inonderaient l'Irâc. Ils avaient fait mourir d'inanition, après les avoir enfermés, chargés de fers, dans un souterrain, les malheureux tombés entre leurs mains lors de la déroute d'Abdalazîz[237], et qui sait s'ils ne préparaient pas un sort semblable à tous les _païens_ de la province?
Tout allait dépendre du nouveau gouverneur. Si le choix du calife était mauvais, comme tous ses choix l'avaient été jusque-là, l'Irâc était perdu.
Abdalmélic nomma Haddjâdj.