Histoire des Gaulois (1/3) depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'entière soumission de la Gaule à la domination romaine.

Part 9

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Le récit des événemens qui s'étaient passés à Rome sous les yeux même des ambassadeurs porta au plus haut degré l'irritation des Gaulois. Quoiqu'ils n'eussent encore reçu que dix mille hommes des renforts qu'ils attendaient des bords du Pô, ils se mirent en marche à l'instant même, sans désordre cependant, et sans commettre de dévastations sur leur route. Tout fuyait devant eux. Les habitans des bourgades et des villages désertaient à leur approche, et les villes fermaient leurs portes; mais les Gaulois s'efforçaient de rassurer les esprits. Passaient-ils près des murailles d'une ville, on les entendait proclamer à grands cris «qu'ils allaient à Rome, qu'ils n'en voulaient qu'aux seuls Romains, et regardaient tous les autres peuples comme des amis[296].» Ils traversèrent le Tibre, et, cotoyant sa rive gauche, ils descendirent jusqu'au lieu où la petite rivière d'Allia, sortie des monts Crustumins, se resserre, et se perd avec impétuosité dans le fleuve. C'est là, à une demi-journée de Rome, qu'ils virent l'ennemi s'approcher. Sans lui laisser le temps de choisir et de fortifier un camp, sans lui permettre d'accomplir certaines cérémonies religieuses qui, chez lui, devaient précéder indispensablement les grandes batailles[297], ils entonnèrent le chant de guerre, et appelèrent les Romains au combat par des hurlemens que l'écho des montagnes rendait encore plus effroyables[298].

Note 296: Romam se ire. Tit. Liv. l. V, c. 37.--Μόνοις πολεμεϊν Ρωμαίοις, τούς δ' άλλους φίλους έπίστασθαι. Plut. Camil. p. 137.

Note 297: Tit. Liv. l. V, c. 38.--Plut. Camil. p. 137.

Note 298: Truci cantu, clamoribusque variis, horrendo cuncta compleverant sono. Tit. Liv. l. V, c. 37.

De l'autre côté de l'Allia s'étendait une vaste plaine bornée à l'occident par le Tibre, à l'orient par des collines assez éloignées; les Romains s'y rangèrent en bataille. Leur droite s'appuya sur les collines, leur gauche sur le fleuve; mais la distance d'une aile à l'autre étant trop grande pour que la ligne fût partout également garnie, le centre manqua de profondeur et de force. Outre cela, comme ils tenaient à la possession de ces hauteurs, qui les empêchaient d'être débordés, ils y placèrent toute leur réserve, composée de vétérans d'élite appelés _subsidiarii_, parce qu'ils attendaient le moment de donner, un genou en terre, sous le couvert de leur bouclier[299].

Note 299: Subsidebant; hinc dicti _subsidia_. Festus.

Ainsi que les tribuns militaires l'avaient prévu, le combat s'engagea par la gauche des Gaulois. Le Brenn en personne entreprit de débusquer l'ennemi des monticules; il fut reçu vigoureusement par la réserve romaine soutenue de l'aile droite. L'engagement fut vif, et se prolongea avec égalité de succès de part et d'autre. Mais, lorsque le centre de l'armée gauloise s'ébranla, et marcha sur le centre ennemi, avec la fougue ordinaire à cette nation, les cris et le bruit des armes frappées sur les boucliers, les Romains, sans attendre le choc, se débandèrent, entraînant dans leur mouvement l'aile gauche qui bordait le Tibre. Ce fut dès lors une véritable boucherie. Les fuyards pressés entre les Gaulois et le fleuve furent, pour la plupart, massacrés sur la rive même. Un grand nombre, en voulant traverser le fleuve, qui dans ce lieu n'était pas guéable, se noyèrent, ou percés par les traits de l'ennemi, ou emportés par le courant[300]. Ceux qui parvinrent à gagner le bord opposé, oubliant dans leur frayeur et famille et patrie, coururent se renfermer à Véïes, que la république avait fait récemment fortifier[301]. Quant aux troupes de l'aile droite, leur résistance était désormais inutile; elles battirent en retraite le plus vite qu'elles purent. Comme elles se croyaient l'ennemi à dos, elles traversèrent, sans s'arrêter, la ville d'une extrémité à l'autre, et se réfugièrent dans la citadelle, publiant pour tout détail que l'armée était anéantie et les Gaulois aux portes de Rome[302]. Cette bataille mémorable fut livrée le 16 du mois de juillet[303].

Note 300: Diodor. Sicul. l. XIV, p. 322.--Tit. Liv. l. V, c. 38.

Note 301: Plutarch. in Camil. p. 137.

Note 302: Romam petiêre, et, ne clausis quidem portis urbis, in arcem confugerunt. Tit. Liv. l. V, c. 38.--Άνοπλοι φυγόντες είς Ρώμην, άπήγγειλαν πάντας άπολωλέναι. Diodor. Sicul. l. XIV, p. 323.

Note 303: Aulugell. l. V, c. 17.--Macrob. l. I, c. 16.--Plutarch. Camil. p. 137 et 144.

Il n'y avait que douze milles du champ de bataille d'Allia à Rome, et si les Gaulois avaient marché au même instant sur la ville, c'en était fait de la république et du nom romain[304]. Mais, dans la double joie et d'un grand butin et d'une grande victoire gagnée sans peine, les vainqueurs se livrèrent à la débauche. Ils passèrent le reste du jour, la nuit et une partie du lendemain à piller les bagages des Romains, à boire, et à couper les têtes des morts[305] qu'ils plantaient en guise de trophées au bout de leurs piques, ou qu'ils suspendaient par la chevelure au poitrail de leurs chevaux.

Note 304: Εί μέν εύθύς έπηκολούθησαν οί Γαλάται τοϊς φεύγουσι, ούδέν άν έκώλυσε τήν Ρώμην άρδην άναιρεθῆναι. Plut. in Camil. p. 137.

Note 305: Άνακόπτοντες τάς κεφαλάς τών τετελευτηκότων. Diod. Sicul. l. XIV, p. 323.

Après s'être partagé ce qu'il y avait de plus précieux dans le butin, ils entassèrent le reste et y mirent le feu. Le jour suivant, un peu avant le coucher du soleil, ils arrivèrent au confluent du Tibre et de l'Anio. Là, ils furent informés par leurs éclaireurs que les Romains ne faisaient paraître aucun signe extérieur de défense; que les portes de la ville restaient ouvertes; que nul drapeau, nul soldat armé ne se montraient sur les murailles[306]. Ce rapport les inquiéta. Ils craignirent qu'une tranquillité aussi inexplicable ne cachât quelque stratagème; et, remettant l'attaque au lendemain, ils dressèrent leurs tentes au pied du mont sacré.

Note 306: Non portas clausas, non stationem pro portis excubare, non armatos esse in muris. Tit. Liv. l. V, c. 39.

L'événement d'Allia avait frappé les Romains de la plus accablante consternation: un abattement stupide régna d'abord dans la ville; le sénat ne s'assemblait point; aucun citoyen ne s'armait; aucun chef ne commandait; on ne songeait même pas à fermer les portes. Bientôt, et d'un soudain élan, on passa de cet extrême accablement à des résolutions d'une énergie extrême; on décréta que le sénat se retirerait dans la citadelle avec mille des hommes en état de combattre[307], et que le reste de la population irait demander un refuge aux peuples voisins. On travailla donc avec activité à approvisionner la citadelle d'armes et de vivres; on y transporta l'or et l'argent des temples; chaque famille y mit en dépôt ce qu'elle possédait de plus précieux[308]; et les chemins commencèrent à se couvrir d'une multitude de femmes, d'enfans, de vieillards fugitifs. Cependant la ville ne demeura pas entièrement déserte. Plusieurs citoyens que retenaient l'âge et les infirmités, ou le manque absolu de ressources, ou le désespoir et la honte d'aller traîner à l'étranger le spectacle de leur misère, résolurent d'attendre une prompte mort au foyer domestique, au sein de leurs familles, qui refusaient de les abandonner. Ceux d'entre eux qui avaient rempli des charges publiques se parèrent des insignes de leur rang, et, comme dans les occasions solennelles, se placèrent sur leurs sièges ornés d'ivoire, un bâton d'ivoire à la main. Telle était la situation intérieure de Rome, lorsque les éclaireurs gaulois s'avancèrent jusque sous les murs de la ville, le soir du jour qui suivit la bataille. A la vue de cette cavalerie, les Romains crurent l'heure fatale arrivée, et se renfermèrent précipitamment dans leurs maisons. Le jour continuant à baisser, ils pensèrent que l'ennemi ne différait que pour profiter de la lumière douteuse du crépuscule, et l'attente redoublait la frayeur; mais la frayeur fut à son comble quand on vit la nuit s'avancer. «Ils ont attendu les ténèbres, se disait-on, afin d'ajouter à la destruction toutes les horreurs d'un sac nocturne[309].» La nuit s'écoula dans ces angoisses. Au lever de l'aurore, on entendit le bruit des bataillons qui entraient par la porte Colline.

Note 307: Juventus quam satis constat vix mille hominum fuisse. Florus, l. I, c. 13.

Note 308: Έξ όλης τής πόλεως, είς ένα τόπον, τών άγαθών συνηθροισμένων. Diodor. Sicul. l. XIV, p. 323.

Note 309: In noctem dilatum consilium esse quò plus pavoris inferrent. Tit. Liv. l. V, c. 39.

Le même soupçon qui avait fait hésiter les Gaulois aux portes de Rome, les accompagna à travers les rues et les carrefours déserts. Ils s'avancèrent avec précaution jusqu'à la grande place appelée _forum magnum_, et située au pied du mont Capitolin. Là, ils purent apercevoir la citadelle qui couronnait ce petit mont, et les hommes armés dont ses créneaux étaient garnis; c'étaient les premiers qui se fussent montrés à eux depuis la journée d'Allia. Tandis que le gros de l'armée faisait halte sur ce vaste forum, quelques détachemens se répandirent par les rues adjacentes pour piller; mais, trouvant toutes les maisons du peuple fermées, ils n'osèrent les forcer; et, bientôt effrayés du silence et de la solitude qui les environnaient, craignant d'être surpris et enveloppés à l'improviste, ils se concentrèrent de nouveau dans la place, sans oser s'en écarter davantage[310].

Note 310: Indè rursùs ipsà solitudine ahsterriti, ne qua fraus hostilis vagos exciperet, in forum ac propinqua foro loca conglobati redibant. Tit. Liv. l. V, c. 41.

Cependant quelques soldats remarquèrent des maisons plus apparentes que les autres, dont les portes n'étaient point fermées[311], ils se hasardèrent à y pénétrer. Ils trouvèrent dans le vestibule intérieur des vieillards assis, qui ne se levaient point à leur approche, qui ne changeaient point de visage, mais qui demeuraient appuyés sur leurs bâtons, l'œil calme et immobile. Un tel spectacle surprit les Gaulois; incertains s'ils voyaient des hommes ou des statues, ou des êtres surnaturels, ils s'arrêtèrent quelque temps à les regarder[312]. L'un d'eux enfin, plus hardi et plus curieux, s'approcha d'un de ces vieillards qui portait, suivant les usages romains, une barbe longue et épaisse, et la lui caressa doucement avec la main; mais le vieillard levant son bâton d'ivoire en frappa si rudement le soldat à la tête qu'il lui fît une blessure dangereuse[313]; celui-ci irrité le tua; ce fut le signal d'un massacre général. Tout ce qui tomba vivant au pouvoir des Gaulois périt par le fer; les maisons furent pillées et incendiées.

Note 311: Patentibus atriis principum. Tit. Liv. l. V, c. 41.

Note 312: Ad eos velut simulacra versi cùm starent. Tit. Liv. l. V, c. 41.--Plutarch. in Camil. p. 140.

Note 313: Ό μέν Παπείριος τή βακτηρίά τήν κεφαλήν αύτοϋ πατάξας συνέτριψε. Plut. l. c.

La citadelle de Rome, appelée aussi _Capitolium_, le Capitole, parce qu'on avait, dit-on, trouvé une tête d'homme en creusant ses fondations, était un édifice de forme carrée, de deux cents pieds environ sur chaque face, dominant la ville. Déjà suffisamment forte par sa position au-dessus d'un rocher inaccessible de trois côtés, de hautes et épaisses murailles la défendaient en outre du côté où le rocher était abordable. Le Capitole communiquait alors au grand forum par une montée faite de main d'homme, et encore très-escarpée, que remplaça plus tard un escalier de cent marches[314].

Note 314: Tit. Liv. l. VIII, c. 6.--Tacit. Histor. l. III, c. 71.

Dans une position si favorable, une garnison tant soit peu nombreuse devait ne céder qu'à la famine; aussi les assiégés reçurent-ils avec mépris la sommation de se rendre. Le Brenn alors tenta d'emporter la place de vive force. Un matin, à la pointe du jour, il range ses troupes sur le forum[315], et commence à gravir avec elles la montée qui conduisait au Capitole. Jusqu'à la moitié du chemin, les Gaulois s'avancèrent sans trouver d'obstacles, poussant de grands cris, et joignant leurs boucliers au-dessus de leurs têtes, par cette manœuvre, que les anciens désignaient sous le nom de _tortue_[316]. Les assiégés, se fiant à la rapidité de la pente, les laissaient approcher pour les fatiguer; bientôt ils les chargèrent avec furie; les culbutèrent, et en firent un tel carnage que le Brenn n'osa pas livrer un second assaut, et se contenta d'établir autour de la montagne une ligne de blocus[317].

Note 315: Primâ luce, signo dato, multitudo omnis in foro instruitur. Tit. Liv. l. V, c. 43.

Note 316: Indè, clamore sublato, ac testudine factà, subeunt. Tit. Liv. l. V, c. 43.

Note 317: Amissâ itaque spe per vim atque arma subeundi, obsidionem parant. Tit. Liv. l. V, c. 43.

Tandis que les deux partis, dans l'inaction, s'observaient mutuellement, les Gaulois virent un jour descendre à pas lents du Capitole un jeune Romain vêtu à la manière des prêtres de sa nation, et portant dans ses mains des objets consacrés[318]. Il pénètre dans leur camp; et, sans paraître ému ni de leurs cris, ni de leurs gestes, il le traverse tout entier ainsi que les ruines amoncelées de la ville jusqu'au mont Quirinal. Là il s'arrête, accomplit certaines cérémonies religieuses particulières à la famille Fabia, dont il était membre[319], et retourne par le même chemin au Capitole avec la même gravité, la même impassibilité, le même silence. Chaque fois les Gaulois le laissèrent passer sans lui faire le moindre mal, soit qu'ils respectassent son courage, soit que la singularité du costume, de la démarche et de l'action les eût frappés d'une de ces frayeurs superstitieuses auxquelles nous les verrons plus d'une fois s'abandonner[320].

Note 318: Gabino cinctu, sacra manibus gerens..... nihil ad vocem cujusquam terroremve motus. Tit. Liv. l. V, c. 46.

Note 319: Sacrificium erat statum... genti Fabiæ. Tit. Liv. ibid.

Note 320: Seu religione etiam motis..... Tit. Liv. l. V, c. 46.

Le siège commençait à peine, et déjà la disette tourmentait les assiégeans. Dans leur avidité imprévoyante, ils avaient dissipé en peu de jours les subsistances que les flammes avaient épargnées, et se voyaient réduits à vivre du pillage des campagnes, ressource faible et précaire pour une multitude indisciplinée, et dont le nombre s'augmentait de momens en momens; car les recrues de la Gaule cisalpine arrivaient successivement, et bientôt l'armée du Brenn ne compta pas moins de soixante-et-dix mille hommes[321]. Des divisions de cavaliers et de fantassins allaient donc battre la plaine de tous côtés et à de grandes distances de Rome[322]; ils s'avancèrent jusqu'aux portes d'Ardée, antique ville des Rutules, peu éloignée de la mer inférieure.

Note 321: Diodor. Sicul. l. XIV, p. 321.

Note 322: Exercitu diviso, partîm per finitimos prædari placuit. Tit. Liv. l. V, c. 43.

Dans Ardée vivait un patricien romain, M. Furius Camillus, qui, après avoir rendu à la république d'éminens services à la tête des armées, s'était attiré la haine des citoyens par la dureté de son commandement, son arrogance et son faste aristocratique, et par l'impopularité obstinée de sa conduite. Appelé en jugement devant le peuple comme prévenu de concussion, Marcus Furius pour échapper à une condamnation déshonorante s'était exilé volontairement, et depuis une année il demeurait parmi les Ardéates[323]. Tout aigri qu'il était contre ceux à l'injustice desquels il attribuait sa disgrace, les malheurs et l'humiliation de Rome l'affligèrent vivement; et quand il vit ces Gaulois destructeurs de sa patrie venir piller impunément jusque sous les murs qu'il habitait, il sentit se soulever en lui le cœur du patriote et du soldat. Jour et nuit il haranguait les Ardéates, les pressant de s'armer, et combattant par ses raisonnemens la répugnance de leurs magistrats à s'embarquer dans une guerre dont Rome devait recueillir presque tout le fruit[324]. «Mes vieux amis, et mes nouveaux compatriotes[325], leur disait-il, laissez-moi vous payer, en vous servant, l'hospitalité que je tiens de vous. C'est dans la guerre que je vaux quelque chose, et dans la guerre seulement que je puis reconnaître vos bienfaits[326]. Ne croyez pas, Ardéates, que les calamités présentes soient passagères, et se bornent à la république de Rome; vous vous abuseriez. C'est un incendie qui ne s'éteindra pas qu'il n'ait tout dévoré...... Les Gaulois, vos ennemis, ont reçu de la nature moins de force que de fougue. Déjà rebutés d'un siège qui commence, vous les voyez se disperser dans les campagnes, se gorgeant de viandes et de vin, et dormant couchés comme des bêtes fauves là où la nuit les surprend, le long des rivières, sans retranchemens, sans corps-de-garde ni sentinelles[327]. Donnez-moi quelques-uns de vos jeunes gens à conduire; ce n'est pas un combat que je leur propose, c'est une boucherie. Si je ne vous livre les Gaulois à égorger comme des moutons, que je sois traité à Ardée de même que je l'ai été à Rome!»

Note 323: Tit. Liv. l. V.

Note 324: Plutarch. in Camil. p. 139.

Note 325: Ardeates, veteres amici, novi etiam cives mei. Tit. Liv. l. V, c. 44.

Note 326: Ubi usus erit mei vobis, si in bello non fuerit? hâc arte in patriâ steti. Tit. Liv. l. V, c. 44.

Note 327: Ubi nox appetit, propè rivos aquarum, sine munimento, sine stationibus ac custodiis, passim, ferarum ritu, sternuntur..... Me sequimini ad cædem non ad pugnam. Tit. Liv. l. V, c. 44. --Plut. Camil. p. 140.

Les talens militaires de M. Furius inspiraient une confiance sans bornes; d'ailleurs la circonstance pressait, car l'ennemi, enhardi par l'impunité, devenait chaque jour plus entreprenant. On donna donc une troupe de soldats d'élite à l'exilé romain, qui, sans faire aucune démonstration hostile, renfermé dans les murailles d'Ardée, épia patiemment l'heure favorable.

Elle ne se fit pas long-temps désirer. Les Gaulois, dans une de leurs courses, vinrent faire halte à quelques milles de là. Ils emportaient avec eux du butin qu'ils se partagèrent, et du vin dont ils burent avec excès; chefs et soldats ne songèrent à autre chose qu'à s'enivrer, et la nuit les ayant surpris incapables de continuer leur route, et même de dresser leurs tentes, ils s'étendirent sur la terre pêle-mêle au milieu de leurs armes. Le sommeil et un silence profond régnèrent bientôt sur toute la bande[328]. Ce fut alors que Furius Camillus, averti par ses espions, sortit d'Ardée, et tomba sur les campemens des Gaulois, au milieu de la nuit. Il avait ordonné à ses trompettes de sonner, et à ses soldats de pousser de grands cris[329], dès qu'ils seraient arrivés; mais ce tumulte fit à peine revenir les Gaulois de leur sommeil; quelques-uns se battirent; la plupart furent tués encore endormis. Ceux qui, profitant de l'obscurité, parvinrent à s'échapper, la cavalerie ardéate les atteignit au point du jour[330]; enfin un détachement nombreux qui avait gagné le territoire d'Antium, à dix milles d'Ardée, fut exterminé par les paysans[331].

Note 328: Νύξ έπήλθε μεθύουσιν αύτοϊς, καί σιωπή κατέσχε τό στρατόπεδον. Plut. in Camil. p. 141.

Note 329: Κραυγή τε χρώμενος πολλή καί ταϊς σάλπιγξι πανταχόθεν έκταράττων άνθρώπους... Plut. in Camil. ibid.

Note 330: Plutarch. Camil. p. 141.

Note 331: Magna pars in agrum Antiatem delati, incursione ab oppdanis in palatos factâ, circumveniuntur. Tit. Liv. l. V, c. 45.

Ce succès encouragea les peuples du Latium; ils s'armèrent à l'instar des Ardéates. De l'enceinte des villes où jusqu'alors ils s'étaient tenus renfermés sans coup férir, ils se mirent à fondre de tous côtés sur les bandes qui couraient la campagne, et la rive gauche du Tibre ne fut plus sûre pour les fourrageurs gaulois. Sur la rive droite la défense, mieux organisée encore, agit avec plus d'efficacité. L'Étrurie avait songé d'abord à profiter des désastres des Romains, et leur avait déclaré la guerre[332]; mais voyant son territoire foulé et épuisé, sans plus de ménagement que les terres des Latins, elle inclina à des sentimens plus généreux. Ses villes méridionales combinèrent leurs armes avec celles des fugitifs romains réunis à Véïes, quelques-unes guidées, comme Cære, par une antique affection pour Rome, les autres par l'ennui de l'occupation gauloise. Véïes, cité forte et bien défendue, devint le centre des opérations de ce côté du Tibre.

Note 332: Οί Τυρ΄ρ΄ηνοί, μετά δυνάμεως άδράς, έπεπορεύοντο τήν τών Ρ΄ωμαίων χώραν, λεηλαλοϋντες. Diod. Sicul. l. XIV, p. 323.

Le nom de M. Furius, mêlé aux premiers succès des peuples latins contre les Gaulois, réveilla dans le cœur des enfans de Rome le souvenir de ce grand général. Leurs torts mutuels furent oubliés. D'une résolution unanime ils lui proposèrent de venir à Véïes se mettre à la tête de ses vieux compagnons d'armes, ou de permettre qu'ils allassent combattre sous ses drapeaux à Ardée[333]. Mais Camillus s'y refusa. «Banni par vos lois, leur répondit-il, je ne puis reparaître au milieu de vous. D'ailleurs le suffrage du sénat doit seul m'élever au commandement; que le sénat ordonne, et j'obéis[334].» En vain les réfugiés de Véïes mirent tout en œuvre pour fléchir sa résolution. «Tu n'es plus exilé, lui disaient-ils, et nous ne sommes plus citoyens de Rome. La patrie! En est-il encore une pour nous, quand l'ennemi occupe en maître ses cendres et ses ruines[335]? Et comment espérer de pénétrer au Capitole pour y consulter le sénat? Comment espérer d'en revenir sain et sauf, lorsque les barbares investissent la place?» Marcus Furius fut inébranlable[336].

Note 333: Tit. Liv. l. V, p. 46.--Plutarch. in Camil. p. 141.

Note 334: Plut. ub. supr.

Note 335: Ούκ έτι γάρ έστι φυγάς, οὔθ' ήμείς πολϊται, πατρίδος ούκ οϋσης, άλλά κρατουμένης ύπό τών πολεμίων. Plutarch. in Camil. p. 141.

Note 336: Plutarch. in Camill.--Tit. Liv. ut supr.

Les scrupules de l'exilé d'Ardée prenaient sans doute leur source dans un respect exalté pour les devoirs du citoyen, dans l'idée honorable, quoique étroite, d'une obéissance absolue et passive à la lettre de la loi. Mais peut-être s'y mêlait-il à son insu quelque ressouvenir d'une injure récente, ou du moins quelque levain de cet orgueil aristocratique qui avait causé sa disgrace. Véïes renfermait, il est vrai, la majorité des citoyens romains armés et en état de délibérer; Véïes représentait Rome, mais Rome plébéienne. Pour un patricien aussi inflexible que Marcus Furius, la véritable Rome pouvait-elle se trouver ailleurs qu'au Capitole, avec le sénat, avec le corps des chevaliers, avec toute la jeunesse patricienne? Au reste, à quelque motif qu'on veuille attribuer sa réponse, il est évident qu'elle équivalait à un refus. Pour que les assiégés pussent être consultés, et que leur détermination fût connue, il fallait non-seulement pénétrer dans la ville occupée par les Gaulois, mais escalader le rocher jusqu'à la citadelle sans être aperçu de l'ennemi, sans exciter l'alarme parmi la garnison; il fallait être non moins heureux au retour. D'ailleurs nul des Romains n'ignorait que les approvisionnemens du Capitole touchaient à leur terme; car on allait entrer dans le septième mois du blocus. Le moindre retard pouvait donc anéantir toute espérance de salut.