Part 8
Note 254: _Maïatæ_, de _magh-aite_: _magh_, plaine; _aite_, contrée. --Armstrong's gael. diction.
Note 255: Trioedd. 6.--Camden. Britan. p. 668. Francof. 1590.
Au nord du Rhin, la race gallique occupe la rive droite du Danube et les vallées des Alpes illyriennes, où, par sa multiplication et ses conquêtes, elle forme déjà des peuplades considérables, tant de pur sang gallique que de sang gallique et illyrien mélangés; telles que les Carnes, les Tauriskes, les Japodes. La race kimrique possède la rive gauche du fleuve et le littoral de l'Océan; elle se divise en trois grandes hordes ou confédérations.
1º Le noyau de la race, portant spécialement le nom national, et habitant la presqu'île Kimrique ou Cimbrique[256] et la côte circonvoisine.
Note 256: Aujourd'hui le Jutland.
2º La confédération des Boïes ou Bogs, c'est-à-dire des hommes _terribles_[257]; ayant pour séjour le fertile bassin qu'entourent les monts Sudètes et la forêt Hercynie[258]. Plusieurs tribus boïennes avaient pris part à la conquête de la Gaule; mais, comme nous l'avons dit plus haut, une seule d'entre elles s'y fixa, dans un petit canton du territoire aquitain, à l'embouchure de la Garonne; les autres passèrent en Italie.
Note 257: Boïi, Bogi, Boci.--_Bw_, la peur; _Bwg_ et _Bug_, terrible. V. Owen's Welsh diction.
Note 258: Aujourd'hui la Bohême, _Boïo-haemum_. Ce nom, qui signifie en langue germanique demeure des Boïes (_Boïo-heim_) lui fut donné par les Marcomans, qui s'en emparèrent après en avoir expulsé les habitans. Tacit. German. c. 28.
3º La confédération des Belgs ou Belges, dont le nom paraît signifier _guerriers_[259]: errante dans les forêts qui bordent la rive droite du Rhin, elle menace la Gaule, où nous la verrons bientôt jouer à son tour le rôle de conquérante.
Note 259: Belgiaid, dont le radical est _Bel_, guerre.
Toutes les fois que, dans le cours de cette histoire, les deux races se trouveront en opposition, nous continuerons à les distinguer l'une de l'autre par leurs noms génériques de Galls et de Kimris. Mais lorsque, abstraction faite de la diversité d'origine, nous les montrerons en contact avec des peuples appartenant à d'autres familles humaines, la dénomination vulgairement reçue de _Gaulois_ nous servira pour désigner, soit les deux races en commun, soit l'une d'elles séparément; quelquefois même ce mot sera pris dans une acception toute géographique, et signifiera collectivement les habitans de la Gaule, de quelques aïeux qu'ils descendent, Galls, Kimris, Aquitains ou Ligures. Nous adopterons aussi, pour nous conformer à l'usage, la division du territoire gaulois contigu aux Alpes, en deux Gaules: l'une _transalpine_, et l'autre _cisalpine_, et la subdivision de celle-ci en _transpadane_ et _cispadane_, conservant à ces noms la signification qu'ils avaient chez les Romains, et que l'histoire a consacrée.
CHAPITRE II.
GAULE CISALPINE. Tableau de la haute Italie sous les Étruques; ensuite sous les Gaulois.--Courses des Cisalpins dans le centre et le midi de la presqu'île.--Le siège de Clusium les met en contact avec les Romains. --Bataille d'Allia.--Ils incendient Rome et assiègent le Capitole.--Ligue défensive des nations latines et étrusques; les Gaulois sont battus près d'Ardée par Furius Camillus.--Ils tentent d'escalader le Capitole, et sont repoussés.--Conférences avec les Romains; elles sont rompues; elles se renouent; un traité de paix est conclu.--Les Romains le violent.--Plusieurs bandes gauloises sont détruites par trahison; les autres regagnent la Cisalpine.
391--390.
ANNEES 587 à 391 avant J.-C.
Au moment où les émigrans gaulois franchirent les Alpes, la haute Italie présentait le spectacle d'une civilisation florissante. L'industrie étrusque avait construit des villes, défriché les campagnes, creusé des ports et de nombreux canaux, rendu le Pô navigable dans la presque totalité de son cours[260]; et la place maritime d'Adria, par son importance commerciale, avait mérité de donner son nom au golfe qui en baignait les murs[261]. Toute cette prospérité, toute cette civilisation eurent bientôt disparu. Les champs abandonnés se recouvrirent de forêts ou de pâturages; et des chaumières gauloises[262] s'élevèrent de nouveau sur l'emplacement de ces grandes cités qui avaient succédé elles-mêmes à des chaumières et à des bourgades gauloises.
Note 260: Omnia ea flumina fossasque primi à Pado fecêre Thusci. Plin. l. III, c. 15.--Cf. Cluver. Ital. antiq. p. 419 et seq.
Note 261: Nobilis portus Hatriæ à quo Hatriaticum mare appellabatur. Plin. l. III, c. 15.
Note 262: Polyb. l. II, p. 106.--Strab. l. V.
Cependant elles ne périrent pas toutes: par un concours de circonstances aujourd'hui inconnues, cinq restèrent debout: deux dans la Transpadane et trois dans la partie de l'Ombrie dont les Sénons s'étaient emparés. Les premières furent, Mantua[263] (Mantoue), défendue par le Mincio, qui formait autour d'elle un lac profond, et Melpum, place de guerre et de commerce, l'une des plus riches de la Nouvelle-Étrurie[264], et jadis le boulevard du pays contre les incursions des Isombres; les secondes, Ravenne, bâtie en bois, au milieu des marécages de l'Adriatique[265], Butrium, dépendance de Ravenne[266] et Ariminum[267]. À quelque motif que ces villes dussent d'avoir été épargnées, leur existence, on le sent bien, était très-incertaine et très-précaire; Melpum en présenta un exemple terrible; pour avoir mécontenté ses nouveaux maîtres, il se vit assailli à l'improviste, pillé et détruit de fond en comble[268].
Note 263: Mantua Tuscorum trans Padum sola relicta. Plin. l. III, c. 19.--Virgil. Æneid. X, 197 et seq.--Serv. Comm. ad X Æneid.
Note 264: Plin. l. III, c. 17.
Note 265: Έν δέ τοΪς έλεσι μεγίστη μέν έστι Ρ΄αουέννα, ξυλοπαγής όλη καί διάρρυτος... Όμβρικών κατοικία. Strab. l. V.
Note 266: Strab. l. c.--Plin. l. III, c. 15.
Note 267: Aujourd'hui Rimini.--Τό δ' Άρίμινον Όμβρικών έστι κατοικία, καθάπερ καί ή Ραουέννα, δέδεκται δ' έποίκους Ρωμαίους έκατέρα. Strab. l. c.
Note 268: Plin. l. III, c. 17.
Mais les villes qui furent assez prudentes ou assez heureuses pour éviter un sort pareil n'eurent dans la suite qu'à se féliciter de leur situation. Placées au sein d'une population qui n'avait pour le commerce ni goût ni habileté, et qui d'ailleurs manquait de marine, elles exploitèrent sans concurrence toute la Circumpadane; formant de grands entrepôts d'où les Gaulois tiraient les marchandises grecques et italiennes, où ils portaient les produits de leurs champs et le butin amassé dans leurs courses. C'étaient de petits états indépendans, tributaires, selon toute apparence, des nations cisalpines, qui les laissaient subsister. On les vit toujours garder entre ces nations et le reste de l'Italie une neutralité rigoureuse; les noms de Ravenne, d'Ariminum, de Mantoue, ne sont pas même mentionnés dans la longue série des guerres que les peuples gaulois et italiens se livrèrent pendant trois siècles dans toutes les parties de la péninsule.
A part ces points isolés où la civilisation s'était en quelque sorte retranchée, le pays ne présenta plus que l'aspect de la barbarie. Voici le tableau qu'un historien nous trace des peuplades cisalpines à cette époque: «Elles habitaient des bourgs sans murailles; manquant de meubles; dormant sur l'herbe ou sur la paille; ne se nourrissant que de viande; ne s'occupant que de la guerre et d'un peu de culture: là se bornaient leur science et leur industrie. L'or et les troupeaux constituaient à leurs yeux toute la richesse, parce que ce sont des biens qu'on peut transporter avec soi, à tout événement[269].» Chaque printemps, des bandes d'aventuriers partaient de ces villages, pour aller piller quelque ville opulente de l'Étrurie, de la Campanie, de la Grande-Grèce; l'hiver les ramenait dans leurs foyers, où elles déposaient en commun le butin conquis durant l'expédition: c'était là le trésor public de la cité.
Note 269: Ωϊκουν δέ κατά κώμας άτειχίστους, τής λοιπής κατασκευής άμοιροι καθεστώτες· διά γάρ τε στιβαδοκοιτεϊν καί κρεωφαγεϊν έτι δέ μηδέν άλλο πλήν τά πολεμικά καί τά κατά γεωργίαν άσκεϊν, άπλοϋς είχον τούς βίους, οϋτ' έπιστήμης άλλης οϋτε τέχνης παρ' αύτοίς τό παράπαν γινωσκομένης. Ϋπαρξίς γε μήν έκαστοϊς ήν θρέμματα καί χρυάός... Polyb. l. II, p. 106.
La Grande-Grèce fut d'abord le but privilégié de ces courses. La cupidité des Gaulois trouvait un appât inépuisable, et leur audace une proie facile dans ces républiques si fameuses par leur luxe et leur mollesse, Sibaris, Tarente, Crotone, Locres, Métaponte. Aussi toute cette côte fut horriblement saccagée. A Caulon on vit la population, fatiguée de tant de ravages, s'embarquer tout entière, et se réfugier en Sicile. Dans ces expéditions éloignées de leur pays, les Cisalpins longeaient ordinairement la mer supérieure jusqu'à l'extrémité de la péninsule, évitant avec le plus grand soin le voisinage des montagnards de l'Apennin, mais surtout les approches du Latium, petit canton peuplé de nations belliqueuses et pauvres, parmi lesquelles les Romains tenaient alors le premier rang.
Rome comptait trois cent soixante ans d'existence. Après avoir obéi long-temps à des rois, elle s'était organisée en république aristocratique, sous une classe de nobles ou _patriciens_, qui réunissaient le triple caractère de chefs militaires, de magistrats civils et de pontifes. Depuis sa fondation, Rome suivait, à l'égard de ses voisins, un système régulier de conquêtes; la guerre, dans le but d'accroître son territoire, était pour elle ce qu'était pour les nations gauloises la guerre d'aventures et de pillage. Déjà, contraints par ses armes, les autres peuples du Latium avaient reconnu sa suprématie; et, sous le nom d'alliés, elle les tenait dans une sujétion tellement étroite, qu'ils ne pouvaient ni faire ni rompre la guerre ou la paix sans son assentiment. Maîtresse de la rive gauche du Tibre, elle aspirait à s'étendre également sur la rive droite; Véïes et Faléries, deux des plus puissantes cités de l'Étrurie méridionale, venaient de tomber entre ses mains, lorsque le hasard la mit en contact avec les Gaulois cisalpins.
ANNEE 391 avant J.-C.
Malgré leurs continuelles expéditions dans les trois quarts de l'Italie et la mortalité qui devait en être la suite, les Cisalpins croissaient rapidement en population; et bientôt, se trouvant trop à l'étroit sur leur territoire, ils songèrent à en reculer les limites. Pour cela, ils choisirent l'Etrurie septentrionale dont ils n'étaient séparés que par l'Apennin. Trente mille guerriers sénons[270] passèrent subitement ces montagnes et vinrent proposer aux Étrusques un partage fraternel de leurs terres. Ils s'adressèrent d'abord aux habitans de Clusium, qui, pour toute réponse, prirent les armes et fermèrent les portes de leur ville; les Gaulois y mirent le siège.
Note 270: Περί τρισμυίίους. Diod. Sicul. l. XIV, p. 321.
Clusium, situé à l'extrémité des marais qui portent son nom, occupait dans la confédération étrusque un rang distingué; mais cette confédération, harcelée au nord par les Gaulois, au midi par les Romains, n'était plus en état de protéger ses membres; elle avait même déclaré dans une assemblée solennelle que chaque cité serait laissée désormais à ses propres ressources; «tant il serait imprudent, disait-on, que l'Étrurie s'engageât dans des querelles générales, ayant à sa porte cette race gauloise avec laquelle il n'existait ni guerre déclarée, ni paix assurée[271]!»
Note 271: Novos accolas Gallos esse cum quibus nec pax satis fida, nec bellum pro certo sit. Tit. Liv. l. V, c. 17.
En ce pressant danger, les Clusins implorèrent l'assistance de Rome, dont ils n'étaient éloignés que de trois journées de marche. Durant la guerre où les Véïens succombèrent contre les armes romaines, les Clusins, sollicités par leurs frères de Véïes, avaient refusé de se joindre à eux; ils firent valoir cette circonstance dans le message qu'ils envoyèrent au sénat romain[272]: «Si nous ne sommes pas vos alliés, lui écrivirent-ils; vous le voyez, nous ne sommes pas non plus vos ennemis.» Quelque faible, quelque honteux même que fût le service allégué, Rome, toujours empressée de mettre un pied dans les affaires de ses voisins, accueillit la demande; mais avant de fournir des secours effectifs, elle envoya sur les lieux des ambassadeurs chargés d'examiner les causes de la guerre, et d'aviser, s'il se pouvait, à un accommodement. Cette mission fut confiée à trois jeunes patriciens de l'antique et célèbre famille des Fabius.
Note 272: Quòd Veïentes consanguineos adversùs populum romanum, non defendissent. Tit. Liv. l. V, c. 35.
Le caractère hautain et violent des Fabius convenait mal à une mission de paix[273]; néanmoins l'ouverture de la conférence fut assez calme. Le chef suprême des Sénons, qui portait en langue kimrique le titre de _Brenn_[274], exposa que, mécontens de leurs terres, ses compatriotes et lui venaient en chercher d'autres dans l'Étrurie; voyant les Clusins possesseurs de plus de pays qu'ils n'en pouvaient cultiver, les Gaulois en avaient réclamé une partie, que, sur le refus des Clusins, ils enlevaient à main armée; l'abandon de ces terres était, disait-il, l'unique condition de la paix, comme le seul motif de la guerre[275]. Il ajouta: «Les Romains nous sont peu connus; mais nous les croyons un peuple brave, puisque les Étrusques se sont mis sous leur protection. Restez donc ici spectateurs de notre querelle; nous la viderons en votre présence, afin que vous puissiez redire chez vous combien les Gaulois l'emportent en vaillance sur le reste des hommes[276].» A ces paroles les envoyés eurent peine à réprimer leur colère. «Quel est ce droit que vous vous arrogez sur les terres d'autrui? s'écria l'aîné des trois frères, Q. Ambustus; que signifient ces menaces? qu'avez-vous à faire avec l'Étrurie[277]?--Ce droit, reprit en riant le Brenn sénonais[278], est celui-là même que vous faites valoir, vous autres Romains, sur les peuples qui vous avoisinent, quand vous les réduisez en esclavage, quand vous pillez leurs biens, quand vous détruisez leurs villes[279]; c'est le droit du plus fort. Nous le portons à la pointe de nos épées; tout appartient aux hommes de cœur[280].»
Note 273: Mitis legatio, ni præferoces legatos..... habuisset. Tit. Liv. l. V, c. 36.
Note 274: _Bren_, _Brenin_, roi; en latin _Brennus_. Les Romains prirent ce nom de dignité pour le nom propre du chef gaulois.
Note 275: Si, Gallis egentibus agro, quem latiùs possideant quam colant Clusini, partem finium concedant; aliter pacem impetrari non posse. Tit. Liv, l. V, c. 36.
Note 276: Coràm Romanis dimicaturos ut nunciare domum possent quantùm Galli virtute cæteros mortales præstarent. Tit. Liv. l. V, c. 36.
Note 277: Quid in Etruriâ rei Gallis esset?..... Quodnam id jus? Idem. l. c.
Note 278: Γελάσας ό βασιλεύς τών Γαλατών Βρέννος..... Plut. Camill. p. 136.
Note 279: Έφ' οϋς ύμεϊς στρατεύοντες, τών μή μεταδώσιν ύμίν τών άγαθών, άνδραποδίζεσθε, λεηλατεϊτε, καί κατασκάπτετε τάς πόλεις αότών. Plutarch. Camil. l. c.
Note 280: In armis jus ferre et omnia fortiorum virorum esse. Tit. Liv. l. V, c. 36.
Les Fabius dissimulèrent leur ressentiment, et sous prétexte de vouloir, en qualité de médiateurs, conférer avec les Clusins, ils demandèrent à entrer dans la place. Ils y trouvèrent les esprits inclinés à la paix. Les assiégés avaient tenu conseil; pressés d'en finir à tout prix, ils avaient résolu de proposer aux Gaulois la cession de quelques-unes de leurs terres si l'intervention des ambassadeurs romains restait sans effet[281]. Mais les Fabius combattirent vivement ces dispositions; ils exhortèrent les Clusins à persévérer, et, dans la colère qui les transportait, oubliant le caractère pacifique de leur mission, eux-mêmes s'offrirent à diriger une sortie sur le camp ennemi.
Note 281: Excerpt. Dion. Cass. ed. Hanov. in-fol. 1606, p. 919.
Les assiégés n'eurent garde de rejeter une telle proposition; ils sentaient que Rome, compromise par une si criante violation du droit des gens, se verrait forcée, quoiqu'elle en eût, d'agir plus efficacement comme alliée, et peut-être d'adopter cette guerre pour son propre compte. Conduits par les trois Fabius[282], ils attaquèrent un parti gaulois qui traversait la plaine en désordre sur la foi des préliminaires de paix. Comme la mêlée commençait, Q. Ambustus poussa son cheval contre un chef sénon d'une haute stature, que l'ardeur de combattre avait porté en avant des premiers rangs, le perça de sa javeline, et, suivant l'usage de sa nation, mit aussitôt pied à terre pour le dépouiller. La course rapide du Romain et l'éclat de ses armes ne permirent pas aux Gaulois de le distinguer d'abord[283]; mais sitôt qu'il fut reconnu, ce cri, «_l'ambassadeur romain_!» circula de bouche en bouche dans les rangs[284]. Le Brenn fit cesser le combat, disant qu'il n'en voulait plus aux Clusins; que tout le ressentiment des Sénons devait se tourner contre les Romains, violateurs du droit des gens; et sans délai il rassembla les chefs de son armée pour en conférer avec eux.
Note 282: Diod. Sicul. l. XIV, p. 321.--Tit. Liv. l. V, c. 36. --Plutarch. Camill. p. 136.--Paul. Oros. l. II, c. 19.
Note 283: Άγνοηθείς έν άρχή, διά τό τήν σύνοδον όξεϊαν γενέσθαι, καί τά όπλα περιλάμποντα τήν όψινά άποκρύπτειν. Plutarch. in Camil. p. 136.
Note 284: Per totam aciem _romanum legatum esse_... Tit. Liv. l. V, c. 36.
Les voix furent partagées dans le conseil sénonais. Les plus jeunes et les plus fougueux voulaient marcher sur Rome, sans retard, à grandes journées[285]; ceux à qui l'âge et l'expérience donnaient plus d'autorité firent sentir quelle imprudence il y aurait à s'engager avec si peu de forces dans un pays inconnu, ayant en face de soi le peuple le plus belliqueux de l'Italie, et derrière l'Étrurie en armes. Ils insistèrent pour qu'on fît venir avant tout des recrues de la Circumpadane. Les chefs gaulois se rangèrent à cet avis; voulant même donner à leur cause toutes les apparences de la justice, ils arrêtèrent qu'une députation serait d'abord envoyée à Rome pour dénoncer le crime des Fabius, et demander que les coupables leur fussent livrés. On choisit pour cette mission plusieurs chefs dont la taille extraordinaire pouvait imposer aux Romains[286]. D'autres émissaires se rendirent chez les Sénons et chez les Boïes[287], et l'armée gauloise se tint renfermée dans son camp, sans inquiéter davantage Clusium.
Note 285: Erant qui extemplò Romam eundum censerent; vicere seniores... Tit. Liv. l. V, c. 36.
Note 286: Appian. ap. Fulv. Ursin. p. 349.
Note 287: Diodor. Sicul. l. XIV, p. 321.
ANNEE 390 avant J.-C.
La vue de ces étrangers et la menace d'une guerre inattendue jetèrent la surprise dans Rome. Le sénat convint des torts de ses ambassadeurs; il offrit aux Gaulois, en réparation, de fortes sommes d'argent[288], les pressant de renoncer à leur poursuite. Ceux-ci persistèrent. La condamnation des coupables fut alors mise en délibération; mais la famille Fabia était puissante par ses clients, par ses richesses, et par les magistratures qu'elle occupait. L'assemblée aristocratique craignit de prendre sur elle l'odieux d'une telle condamnation aux yeux des patriciens; elle ne redoutait pas moins que, dans le cas où elle absoudrait les accusés, le peuple ne la rendît responsable des suites de la guerre[289]. Pour sortir d'embarras, elle renvoya le jugement à la décision de l'assemblée plébéienne.
Note 288: Ή δέ γερουσία... έπειθε τούς πρεσβευτάς τών Κελτών τά χρήματα λαβεϊν περί τών ήδικημένων. Diod. Sic. l. XIV, p. 321.
Note 289: Ne penes ipsos culpa esset cladis... Tit. Liv. l. V, c. 36.
Le crime des Fabius, d'après la loi romaine, n'était pas seulement un crime politique; c'était aussi un attentat religieux. Nulle guerre, chez les Romains, ne commençait sans l'intervention des _féciales_ ou féciaux, sorte de prêtres-hérauts, qui, la tête couronnée de verveine, d'après un cérémonial consacré, lançaient sur le sol ennemi une javeline ensanglantée; tel était le préliminaire obligé des hostilités. La corporation des féciaux, intéressée au maintien de ses privilèges, se chargea de poursuivre devant le peuple l'accusation capitale contre Q. Fabius et ses frères. Ces prêtres parlèrent avec chaleur de la religion violée et de la justice divine et humaine qui réclamait les coupables. «Ne vous faites pas leurs complices, disaient-ils au peuple; ils ont attiré sur nous une guerre inique; que leur tête soit livrée en expiation, si vous n'aimez mieux que l'expiation retombe sur la vôtre[290]!» L'assemblée, gagnée par les largesses de la famille Fabia, et d'ailleurs composée en grande partie de ses clients, traita avec le dernier mépris les accusateurs et l'accusation[291].
Note 290: Plutarch. in Camil. p. 137.
Note 291: Περιύβρισαν οί πολλοί τά θεϊα καί κατεγέλασαν. Plutarch. in Camil. ubi suprà.
Les trois jeunes gens furent absous. Bien plus, comme l'époque du renouvellement des grandes magistratures était arrivé, ils furent nommés à la plus haute charge de la république, celle de _tribuns militaires avec puissance consulaire_[292], et reçurent le commandement de la guerre qu'ils avaient si follement et si injustement provoquée. Les ambassadeurs gaulois sortirent de Rome plus irrités qu'ils n'y étaient entrés.
Note 292: Tribuni militum consulari potestate.--Ils étaient six, et partageaient entre eux l'autorité et les attributions des consuls. Tit. Liv. passim.
A leur départ, la ville fut pleine d'agitation. Un des tribuns consulaires prononça les paroles qui appelaient aux armes tous les citoyens en masse: «Quiconque veut le salut de la république me suive[293]!» C'était la formule usitée dans les cas de guerres soudaines et dangereuses, de _tumulte_[294], suivant l'expression latine. Aussitôt deux pavillons furent arborés à la citadelle pour convoquer le peuple de la ville; l'un bleu, autour duquel les cavaliers se réunirent: l'autre rouge, qui servit de signe de ralliement aux fantassins[295]; et des commissaires parcoururent la banlieue de Rome, enrôlant le peuple de la campagne. Seize mille hommes furent pris sur ces milices levées à la hâte; on y joignit vingt-quatre mille soldats de vieilles troupes, et l'on pressa les préparatifs du départ.
Note 293: Qui Rempublicam salvam esse vult me sequatur. Tit. Liv. passim.
Note 294: Tumultus quasi tremor multus,--vel à tumendo. Cicer. Philip. V, VI, VIII.--Quintil. VII, 3.
Note 295: Servius. Virgil. Æneid. VIII, 4.