Part 7
On était à l'époque de la floraison de la vigne, époque d'allégresse générale chez les peuples de race ionienne[206]. La ville de Massalie tout entière était occupée de joyeux préparatifs; on décorait de rameaux verts, de roseaux, de guirlandes de fleurs, la façade des maisons et les places publiques. Pendant les trois jours que durait la fête, les tribunaux étaient fermés et les travaux suspendus. Coman résolut de profiter du désordre et de l'insouciance qu'une telle solennité entraînait d'ordinaire, pour s'emparer de la ville et en massacrer les habitans. D'abord il y envoya ouvertement, et sous prétexte d'assister aux réjouissances, une troupe d'hommes déterminés; d'autres s'y introduisirent, en se cachant avec leurs armes au fond des chariots qui, des campagnes environnantes, conduisaient à Massalie une grande quantité de feuillages[207]. Lui-même, dès que la fête commença, alla se poster en embuscade dans un petit vallon voisin avec sept mille soldats, attendant que ses émissaires lui ouvrissent les portes de la ville plongée dans le double sommeil de la fatigue et du plaisir.
Note 206: Meursii in Græc. fer. (t. III, p. 798). Cette fête s'appelait les _Anthesteria_; Justin l'a confondue avec les _Floralia_ des Romains (l. LXIII, c. 4).
Note 207: Plures scirpiis latentes, frondibusque supertectos induci vehiculis jubet (Just. l. XLIII, c. 4).
Ce complot si perfidement ourdi, l'amour d'une femme le déjoua. Une proche parente du roi, éprise d'un jeune Massaliote, courut lui tout révéler, le pressant de fuir et de la suivre[208]. Celui-ci dénonça la chose aux magistrats. Les portes furent aussitôt fermées, et l'on fit main-basse sur les Ségobriges qui se trouvèrent dans l'intérieur des murs. La nuit venue, les habitans, tous armés, sortirent à petit bruit pour aller surprendre Coman au lieu même de son embuscade. Ce ne fut pas un combat, ce fut une boucherie. Cernés et assaillis subitement dans une position où ils pouvaient à peine agir, les Ségobriges n'opposèrent aux Massaliotes aucune résistance; tous furent tués, y compris le roi[209]. Mais cette victoire ne fit qu'irriter davantage la confédération ligurienne; la guerre se poursuivit avec acharnement; et Massalie, épuisée par des pertes journalières, allait succomber, lorsque des événemens qui bouleversèrent toute la Gaule survinrent à propos pour la sauver[210]. Il est nécessaire à l'intelligence de ces événemens et de ceux qui les suivirent, que nous interrompions quelques instans le fil de ce récit, afin de reprendre les choses d'un peu plus haut.
Note 208: Adulterare cum Græco adolescente solita, in amplexu juvenis, miserata formæ ejus, insidias aperit, periculumque declinare jubet (Justin, ibid.).
Note 209: Cæsa sunt cum ipso rege septem millia hostium. Justin. l. XLIII, c. 4.
Note 210: Tit. Liv. l. V, c. 34.
ANNEES 1100 à 631 avant J.-C.
Au nord de la Gaule habitait un grand peuple qui appartenait primitivement à la même famille humaine que les Galls, mais qui leur était devenu étranger par l'effet d'une longue séparation[211]: c'était le peuple des Kimris. Comme tous les peuples menant la vie vagabonde et nomade, celui-ci occupait une immense étendue de pays; tandis que la Chersonèse Taurique, et la côte occidentale du Pont-Euxin, étaient le siège de ses hordes principales[212]; son avant-garde errait le long du Danube[213]; et les tribus de son arrière-garde parcouraient les bords du Tanaïs et du Palus-Méotide. Les mœurs sédentaires avaient pourtant commencé à s'introduire parmi les Kimris; les tribus de la Chersonèse Taurique bâtissaient des villes, et cultivaient la terre[214]; mais la grande majorité de la race tenait encore avec passion à ses habitudes d'aventures et de brigandages.
Note 211: Voyez l'Introduction de cet ouvrage.
Note 212: Herod. l. IV, c. 21, 22, 23.
Note 213: Posidon. ap. Plutarch. in Mario, p. 411 et seq.
Note 214: Strabon (l. XI) appelle _Kimmericum_ une de leurs villes; Scymnus lui donne le nom de _Kimmeris_ (p. 123, ed. Huds.).--Éphore, cité par Strabon (l. V), rapporte que plusieurs d'entre eux habitaient des caves qu'ils nommaient _argil_: Έφορός φησιν αύτούς έν καταγείοις οίκίαις οίκεϊν άς καλοϋσιν άργίλλας. _Argel_, en langue cambrienne, signifie un _couvert_, un _abri_. Taliesin. W. Archæol. p. 80.--Merddhin Afallenau. W. arch. p. 152.
Dès le onzième siècle, les incursions de ces hordes à travers la Colchide, le Pont, et jusque sur le littoral de la mer Égée, répandirent par toute l'Asie l'effroi de leur nom[215]; et l'on voit les Kimris ou _Kimmerii_, ainsi que les Grecs les appelaient euphoniquement, jouer dans les plus anciennes traditions de l'Ionie un rôle important, moitié historique, moitié fabuleux[216]. Comme la croyance religieuse des Grecs plaçait le royaume des ombres et l'entrée des enfers autour du Palus-Méotide, sur le territoire même occupé par les Kimris, l'imagination populaire, accouplant ces deux idées de terreur, fit de la race kimmérienne une race infernale, anthropophage, non moins irrésistible et non moins impitoyable que la mort, dont elle habitait les domaines[217].
Note 215: Strab. l. I, III, XI, XII.--Euseb. Chron. ad annum MLXXVI. --Paul. Oros. l. I, c. 21.
Note 216: Κατά τι κοινόν τών Ίώνων έθος πρός τό φϋλον τοϋτο... Strab. l. III.
Note 217: Homer. Odyss. XI, v. 14.--Strab. l. C.--Callin. ap. eumd. l. XIV.--Diodor. Sic. l. V. p. 309.
ANNEES 631 à 587 avant J.-C.
Pourtant, si l'on en croit d'autres sources historiques, ces tribus du Palus-Méotide, si redoutées dans l'Asie, n'étaient ni les plus belliqueuses, ni les plus sauvages de leur race. Elles le cédaient de beaucoup, sous ces deux rapports, à celles qui parcouraient les bords du Danube[218], marchant l'été, se retranchant l'hiver dans leurs camps de chariots[219], et toujours en guerre avec les peuplades illyriennes, non moins sauvages qu'elles. Il est très-probable que ces tribus avancées commencèrent de bonne heure à inquiéter la frontière septentrionale de la Gaule, et qu'elles franchirent le Rhin, d'abord pour piller, ensuite pour conquérir; toutefois, jusqu'au septième siècle avant notre ère, ces irruptions n'eurent lieu que partiellement et par intervalles. Mais, à cette époque, des migrations de peuples sans nombre vinrent se croiser et se choquer dans les steppes de la haute Asie. Les nations scythiques ou teutoniques, chassées en masse par d'autres nations fugitives, envahirent les bords du Palus-Méotide et du Pont-Euxin; et, à leur tour, chassèrent plus avant dans l'Occident une grande partie des hordes kimriques dépossédées[220]. Celles-ci remontèrent la vallée du Danube, et, poussant devant elles leur avant-garde déjà maîtresse du pays, la forcèrent à chercher un autre territoire; ce fut alors qu'une horde considérable de Kimris passa le Rhin, sous la conduite de Hu ou Hesus-_le-Puissant_, chef de guerre, prêtre et législateur[221], et se précipita sur le nord de la Gaule.
Note 218: Τό δέ πλείστον (μέρος) καί μαχιμώτατον έπ΄ έσχάτοις ώκουν παρά τήν έξω θάλασσαν..... Plutarch. in Mario, p. 412.
Note 219: Plut. in Mario, l. c.
Note 220: Herodot. l. IV, c. 21, 22, 23.
Note 221: Voyez la 3ème partie de cet ouvrage.
L'histoire ne nous a pas laissé le détail positif de cette conquête; mais l'état relatif des deux races, lorsqu'elle se fut accomplie et que ses résultats furent consolidés, peut, jusqu'à un certain point, nous en faire deviner la marche. Le grand effort de l'invasion paraît s'être porté le long de l'Océan, sur la contrée appelée Armorique dans la langue des Kimris comme dans celle des Galls. Les conquérans s'y répandirent dans la direction du nord au sud et de l'ouest à l'est, refoulant la population envahie au pied des chaînes de montagnes qui coupent diagonalement la Gaule du nord-est au sud-ouest, depuis les Vosges jusqu'aux monts Arvernes. Sur quelques points, les grands fleuves servirent de barrières à l'invasion; les Bituriges, par exemple, se maintinrent derrière la moyenne Loire et la Vienne; les Aquitains, derrière la Garonne. Ce dernier fleuve cependant fut franchi à son embouchure par un détachement de la tribu kimrique des Boïes, qui s'établit dans les landes dont l'Océan est bordé de ce côté. Généralement et en masse, on peut représenter la limite commune des deux populations, après la conquête, par une ligne oblique et sinueuse, qui suivrait la chaîne des Vosges et son appendice, celle des monts Éduens, la moyenne Loire, la Vienne, et tournerait le plateau des Arvernes pour se terminer à la Garonne, divisant ainsi la Gaule en deux portions à peu près égales, l'une montagneuse, étroite au nord, large au midi, et comprenant la contrée orientale dans toute sa longueur; l'autre, formée de plaines, large au nord, étroite au midi, et renfermant toute la côte de l'Océan depuis l'embouchure du Rhin jusqu'à celle de la Garonne. Celle-ci fut au pouvoir de la race conquérante; celle-là servit de boulevard à la race envahie[222].
Note 222: J'ai été conduit à déterminer ainsi la limite des deux races par un grand nombre de considérations tirées: 1º de la différence des idiomes, telle qu'on peut la déduire des noms de localités, de peuples et d'individus; 2º de la dissemblance ou de la conformité des mœurs et des institutions; 3º et surtout de la composition des grandes confédérations politiques qui se disputèrent l'influence et la domination, quand les races eurent cessé de se disputer le sol, et qui se sont basées, sur l'antique diversité d'origine. Voyez la 2ème partie de cet ouvrage, _passìm_; et, en particulier, le chapitre 1er, qui contient une description géographique détaillée de la Transalpine.
Mais ce partage ne s'opéra point instantanément et avec régularité; la Gaule fut le théâtre d'un long désordre, de croisemens et de chocs multipliés entre toutes ces peuplades errantes, sédentaires, envahissantes, envahies, victorieuses, vaincues; il fallut presque un siècle pour que chacune d'elles pût se conserver ou se trouver une place, et se rasseoir en paix. Une partie de la population gallique, appartenant au territoire envahi, s'y maintint mêlée à la population conquérante; quelques tribus même, qui appartenaient au territoire non-envahi, se trouvèrent amenées au milieu des possessions kimriques. Ainsi, tandis que le mouvement régulier de l'invasion poussait de l'ouest à l'est la plus grande partie des Galls cénomans, aulerkes, carnutes, armorikes, sur les Bituriges, les Édues, les Arvernes, une tribu de Bituriges, entraînée par une impulsion contraire, vint d'orient en occident s'établir au-dessus des Boïes, entre la Gironde et l'Océan.
ANNEE 587 avant J.-C.
Le refoulement de la population gallique vers le centre et l'est de la Gaule nécessita bientôt des émigrations considérables. Les tribus accumulées, au nord-est, dans la Séquanie et l'Helvétie, envoyèrent au dehors une horde de guerriers, de femmes et d'enfans, sous la conduite d'un chef nommé Sigovèse; elle sortit de la Gaule par la forêt Hercynie[223], et se fixa sur la rive droite du Danube et dans les Alpes illyriennes[224], où elle forma par la suite un grand peuple. Une seconde horde s'organisa en même temps parmi les nations du centre, les Bituriges, les Édues, les Arvernes, les Ambarres, et se mit en marche vers l'Italie; elle avait pour chef le Biturige Bellovèse[225]. La force des deux hordes réunies montait, dit-on, à trois cent mille ames[226]. Ces migrations simultanées donnèrent naissance à la fable si connue d'un Ambigat, roi des Bituriges, qui, trouvant son royaume trop peuplé, envoya ses deux neveux fonder au loin deux colonies sous la direction du vol des oiseaux[227]. Une autre fable commune aux annales primitives de presque tous les peuples attribuait l'arrivée des Galls en Italie à la vengeance d'un mari outragé. C'était, disait-on, le Lucumon étrusque, Arûns, qui, voyant sa femme séduite et enlevée par un homme puissant de Clusium, et ne pouvant obtenir justice, avait passé les Alpes, muni d'une abondante provision de vin, et, au moyen de cet appât irrésistible, avait attiré les Gaulois sur sa patrie[228]. Les écrivains de l'histoire romaine rapportent sérieusement ces traditions futiles et contradictoires[229]; un seul, dont les assertions méritent généralement confiance pour tout ce qui regarde la Gaule, en fait justice en les méprisant. «Ce furent, dit-il, des bouleversemens intérieurs qui poussèrent les Galls hors de leur pays[230].»
Note 223: Sigoveso sortibus dati Hercynii saltus. Tit. Liv. l. V, c. 34.
Note 224: Justin. l. XXIV, c. 4.
Note 225: Belloveso haud paulò lætiorem in Italiam viam Dii dabant. Tit. Liv. l. V, c. 34.
Note 226: Trecenta millia hominum. Justin. l. XXIV, c. 4.
Note 227: Tit. Liv. l. V, c. 34.
Note 228: Tit. Liv. l. C.--Plutarch. in Camill. p. 135, 136.
Note 229: Equidem haud abnuerim Gallos ab Arunte adductos..... Tit. Liv. l. C.--Plutarch. in Camill. ibid.
Note 230: Gallis causa in Italiam veniendi, sedesque novas quærendi, intestina discordia. Justin. l. XX, c. 5. Trogus Pompeius, dont Justin a abrégé l'ouvrage, était originaire de la Gaule, et en avait étudié particulièrement l'histoire.
L'hiver durait encore lorsque Bellovèse et sa horde arrivèrent au pied des Alpes; ils y firent halte, en attendant que leurs guides eussent examiné l'état des chemins[231], et dressèrent leurs tentes sur les bords de la Durance et du Rhône. Ils y étaient campés depuis plusieurs jours, quand ils virent arriver à eux des étrangers qui imploraient leur assistance; c'étaient des députés de la ville de Massalie, alors assiégée par les Ligures et réduite à toute extrémité. Les Galls écoutèrent avec intérêt la prière des Phocéens, et le récit de leur émigration, de leurs combats, de leurs revers; ils crurent voir dans l'histoire de ce petit peuple une image de leur propre histoire, dans sa destinée un présage du sort qui les attendait eux-mêmes[232]; et ils résolurent de le faire triompher de ses ennemis. Conduits par les députés, ils attaquèrent à l'improviste l'armée ligurienne, la battirent, aidèrent les Massaliotes à reconquérir les terres qui leur avaient été enlevées et leur en livrèrent de nouvelles[233].
Note 231: Quùm circumspectarent, quânam per juncta cœlo juga..... transirent. Tit. Liv. l. V, c. 34.
Note 232: Id Galli fortunæ suæ omen rati..... Idem, ibidem.
Note 233: Adjuvere ut quem primum, in terram egressi, occupârant locum, patentibus silvis communirent. Idem, ibidem.
Sitôt que cette expédition fut terminée, Bellovèse entra dans les Alpes, déboucha par le mont Genèvre sur les terres des Ligures Taurins[234], qui habitaient entre le Pô et la Doria, et marcha vers la frontière de la Nouvelle-Étrurie. Les Étrusques accoururent lui disputer le passage du Tésin, mais ils furent défaits et mis en déroute[235], laissant au pouvoir de la horde victorieuse tout le pays compris entre le Tésin, le Pô et la rivière Humatia, aujourd'hui le Sério. Un canton de ce territoire renfermait, ainsi que nous l'avons raconté plus haut, quelques tribus galliques, restes de l'antique nation ombrienne, qui se maintenaient, depuis trois cents ans, libres du joug des Étrusques; et ce canton portait encore le nom d'Isombrie[236]. On peut présumer, quoique l'histoire ne l'énonce pas positivement, que les descendans des _Ambra_ reçurent, comme des frères et des libérateurs, les Galls qui leur arrivaient d'au-delà des Alpes, et qu'ils ne restèrent point étrangers au succès de la journée du Tésin. Quant à la horde de Bellovèse, ce fut pour elle un événement de favorable augure que de rencontrer, sur un sol ennemi, des hommes parlant la même langue et issus des mêmes aïeux qu'elle, une Isombrie enfin dont le nom rappelait aux Édues et aux Ambarres l'Isombrie des bords de la Saône et leur terre natale[237]. Frappés de cette coïncidence, et la regardant comme un présage heureux, tous, Édues, Arvernes, Bituriges, adoptèrent pour leur nom national celui d'Isombres ou d'_Insubres_, suivant l'orthographe romaine. Bellovèse jeta les fondemens d'une bourgade qui dut servir de chef-lieu à sa horde devenue sédentaire; il la plaça dans une plaine à six lieues du Tésin, et à six de l'Adda; et la nomma Mediolanum; elle forma depuis une grande et illustre ville qui aujourd'hui même a conservé la trace de son ancien nom[238].
Note 234: Taurino saltu Alpes transcenderunt. Tit. Liv. l. V, c. 34.
Note 235: Fusis acie Tuscis, haud procul Ticino flumine. Id. ibid.
Note 236: Voyez ci-dessus, période 1000 à 600 av. JC.
Note 237: Quùm in quo consederant, agrum Insubrium appellari audissent, ibi omen sequentes loci, condidere urbem... Tit. Liv. l. V, c. 34.
Note 238: Mediolanum appellârunt. Id. ibid.--C'est la ville de Milan.
ANNEES 587 à 521. avant J.-C.
C'étaient les nations de l'orient et du centre de la Gaule, qui, refoulées par les nations galliques de l'occident, avaient déchargé leur population de l'autre côté des Alpes; ce fut bientôt le tour de celles-ci. Des Aulerkes, des Carnutes, surtout des Cénomans, se formèrent en horde, sous un chef nommé l'_Ouragan_, en langue gallique Éle-Dov[239] (Elitovius); et, après avoir erré quelque temps sur les bords du Rhône[240], passèrent en Italie, où, avec le secours des Insubres[241], ils chassèrent les Étrusques de tout le reste de la Transpadane, jusqu'à la frontière des Vénètes. Les principales bourgades qu'ils fondèrent, avec les débris des cités étrusques, furent Brixia[242] près du Mela, et Vérone[243] sur l'Adige.
Note 239: Elitovio duce. Tit. Liv. l. V, c. 35.--_Aile, Aele_, vent; _dobh_, impétueux, orageux.
Note 240: Auctor est Cato Cenomanos juxtà Massiliam habitasse in Volcis. Plin. l. III, c. 19.
Note 241: Favente Belloveso. Tit. Liv. l. V, c. 35.
Note 242: En langue gallique _Briga_ signifiait une ville fortifiée.
Note 243: _Fearann_, habitation, colonie; ce mot paraît composé de _fear_, homme, et _fonn_, terre: _fear-fhonn_, terre partagée par têtes d'hommes. Voyez le Diction. gael. d'Armstrong, au mot _Fearann_.
A quelque temps de là, une troisième émigration partit encore de la Gaule pour se diriger vers l'Italie. Elle était moins nombreuse que les premières, et se composait de tribus liguriennes (Salies, Læves, Lebekes) que les Galls avaient déplacées dans leurs courses; elle passa les Alpes maritimes, et s'établit à l'occident des Insubres, dont elle ne fut séparée que par le Tésin[244].
Note 244: Tit. Liv. l. V, c. 35.--Polyb. l. II, p. 105. --Plin. l. III, c. 17.
Mais, au sein de la Gaule, le mouvement de la conquête emportait les conquérans eux-mêmes. L'avant-garde des Kimris, poussée par la masse des envahisseurs qui se pressaient derrière elle, se vit contrainte de suivre la route tracée par les vaincus, et d'émigrer à son tour. Une grande horde, composée de Boïes, d'Anamans et de Lingons (ceux-ci s'étaient emparés du territoire situé autour des sources de la Seine), traversa l'Helvétie, et franchit les Alpes pennines. Trouvant la Transpadane entièrement occupée par les émigrations précédentes, les nouveaux venus passèrent[245] sur des radeaux le _fleuve sans fond_ (c'est ainsi qu'ils surnommèrent le Pô[246]), et chassèrent les Étrusques de toute la rive droite. Voici comment ils firent entre eux le partage du pays.
Note 245: Pennino deindè Boïi Lingonesque transgressi..... Pado ratibus trajecto..... Tit. Liv. l. V, c. 35.--Au sujet des Anamans, voyez Polybe, l. II, p. 105.
Note 246: Παρά γε μέν τοϊς έγχωρίοις ό ποταμός προσαγορεύεται Βόδεγκος. Polyb. l. II, p. 104.--Bodincus, quod significat _fundo carens_. Plin. l. III, c. 16.--D'après un étymologiste grec, l'autre nom du Pô, _Padus_, serait dérivé du mot gaulois _Pades_ signifiant _Sapin_: «Metrodorus Scepsius dicit: quoniam circà fontem arbor multa sit picea, quæ Pades gallicè vocetur, Padum hoc nomen accepisse.» Plin. l. c.
Les Boïes eurent pour frontière à l'est la petite rivière d'Utens, aujourd'hui le Montone, à l'ouest le Taro, au nord le Pô, au midi l'Apennin ligurien. Cette tribu était la plus puissante des trois, et joua toujours le principal rôle dans leur confédération, entre le lit du Pô, sa branche la plus méridionale, nommée Padusa, et la mer. Les Anamans se placèrent à l'occident des Boïes, entre le Taro et la petite rivière Varusa, aujourd'hui la Versa. Les Boïes établirent leur chef-lieu sur les ruines de la cité de Felsina, capitale de toute la Circumpadane pendant la domination étrusque; ils changèrent son nom en celui de Bononia[247].
Note 247: Felsina vocitata quùm princeps Etruriæ esset. Plin. l. III, c. 15.
Les Étrusques étaient ainsi repoussés au-delà de l'Apennin, et la contrée circumpadane envahie tout entière, lorsqu'une nouvelle bande d'émigrés Kimris arriva; c'étaient des Sénons[248], partis des frontières bituriges et éduennes, où leur nation s'était fixée. N'ayant pas de place sur les bords du Pô, ils chassèrent les Ombres du littoral de la mer supérieure, depuis l'Utens jusqu'au fleuve Æsis[249], et, non loin de ce dernier fleuve, ils fondèrent leur chef-lieu d'habitation, qui porta leur nom national, et fut appelé Séna[250]. La date de cet événement, qui termina la série des migrations gallo-kimriques en Italie, peut être fixée à l'année 521[251], soixante-sixième après l'expédition de Bellovèse, cent dixième après le départ des grandes hordes kimriques pour l'occident de l'Europe. Le repos des populations transalpines, à partir de cette époque, semble annoncer que la Gaule se constitue, et que les désordres de la conquête sont à peu près calmés.
Note 248: Post hos Senones recentissimi advenarum..... Tit. Liv. l. c.
Note 249: Ab Utente flumine ad Æsim fines habuêre. Tit. Liv. l. V, c. 35.
Note 250: Senonum de nomine, Sena. Silius Italic. l. VIII, v. 455.
Note 251: Dans cette année (232ème de Rome et 13ème du règne de Tarquin-le-Superbe; correspondante à la 4ème année de la LXIVème olympiade), les Ombres dépossédés par les Senons assiégèrent la ville grecque de Cumes dans le pays des Opiques. Όμβρικοί ύπό Κελτών έξελαθέντες... Κύμην τήν έν Όπικοϊς έλληνίδα πόλιν έπεχείρησαν άνελεϊν. Dionys. Halic. l. VII.
Si maintenant nous portons successivement nos regards sur toutes les contrées où les deux races se trouvent en présence, nous pourrons nous représenter comme il suit leur situation relative dans la première moitié du sixième siècle.
En Italie, la ligne de démarcation est nettement tracée par le cours du Pô; les Galls occupent la Transpadane; les Kimris la Cispadane.
En Gaule, la région montagneuse, orientale et méridionale appartient aux Galls; le reste du pays jusqu'à la Garonne est au pouvoir de la race kimrique, plus ou moins mélangée de Galls vers le midi et le centre, pure dans le nord.
Dans l'île d'Albion que les Kimris ont envahie en même temps que le continent gaulois, et à laquelle un de leurs chefs a imposé le nouveau nom de Prydain[252] ou Bretagne, le golfe du Solway et le cours de la Tweed servent de communes limites aux deux populations; la race kimrique habite toute la partie située au midi; les Galls se maintiennent libres dans la partie sauvage et montagneuse du nord. Ils y sont divisés en trois nations: les tribus des hautes terres ou _Albans_[253]; celles des basses terres ou _Maïates_[254]; et celles qui, habitant l'épaisse forêt située au pied des monts Grampiens, portaient dans leur idiome le nom de _Celtes_, et celui de _Celyddon_[255] (Calédoniens), dans le dialecte des Kimris.
Note 252: _Ynys Prydain_, l'île de Prydain. Trioedd. I. Pretanis, Britannia, Πρετάνις, Βρετανία, Βρεταννική. Camden. Britan. p. 1.
Note 253: _Albani_. Les montagnards écossais se donnent encore aujourd'hui le nom d'_Albannach_.