Part 6
Une fois constitués, les Étrusques poursuivirent avec ordre et persévérance l'expropriation de la race ombrienne; ils attaquèrent l'Ombrie circumpadane qui, successivement, et pièce à pièce, passa sous leur domination. Les douze cités étrusques se partagèrent par portions égales cette seconde conquête; chacune d'elles eut son lot dans les trois cents villages que les Galls y avaient habités[158]; chacune d'elles y construisit une place de commerce et de guerre qu'elle peupla de ses citoyens[159]; ce fut là la nouvelle Étrurie[160]. Mais les Isombres ne se résignèrent pas tous à la servitude. Un grand nombre repassèrent dans la Gaule où ils trouvèrent place, soit parmi les Helvètes[161], soit parmi les tribus éduennés, sur les bords de la Saône[162]. Plusieurs se réfugièrent dans les vallées des Alpes parmi les nations liguriennes qui commençaient à s'étendre sur le versant occidental de ces montagnes, et vécurent au milieu d'elles sans se confondre, sans jamais perdre ni le souvenir de leur nation ni le nom de leurs pères. Bien des siècles après, le voyageur pouvait distinguer encore des autres populations alpines la race de ces exilés de l'Isombrie[163]. Même dans la contrée circumpadane, l'indépendance et le nom isombrien ne périrent pas totalement. Quelques tribus concentrées entre le Tésin et l'Adda, autour des lacs qui baignent le pied des Alpes pennines[164], résistèrent à tous les efforts des Étrusques, qu'ils troublèrent long-temps dans la jouissance de leur conquête. Désespérant de les dompter, ceux-ci, pour les contenir du moins, construisirent près de leur frontière la ville de Melpum, une des plus fortes places de toute la nouvelle Étrurie[165].
Note 158: Trecenta oppida Tusci debellasse reperiuntur. Plin. l. III, c. 14.--Strab. l. V.
Note 159: Trans Apenninum totidem quot capita originis erant coloniis missis..... usque ad Alpes tenuêre. Tit. Liv. l. V, c. 23. --Δώδεκα πόλεων..... Diodor. Sicul. l. XIV, p. 321.
Note 160: Etruria nova. Serv. Virg. Æn. XV, V. 202.
Note 161: Ils y furent connus sous le nom d'_Ambres_; _Ambro_, _Ambronis_; d'où nous avons fait _Ambrons_. Plutarch. in Mario. Voyez ci-après, IIème partie, le récit de l'invasion des Cimbres.
Note 162: Ils continuèrent à porter le nom d'Isombres, en latin, _Insubres_. Insubres, pagus Æduorum; Tit. Liv. l. V, c. 23.--Les _Umbranici_, qui habitaient un peu plus bas, sur la rive droite du Rhône, étaient probablement une de ces peuplades émigrées de l'Ombrie.
Note 163: Insubrium exules. Plin. l. III, c. 17-20.--Ils portaient vulgairement le nom collectif de Ligures. Caturiges Insubrium exules, undè orti Vagieni Ligures. Plin. l. c.--Plutarch. in Mario.--Mais ils ne reconnaissaient point d'autre nom national que celui d'_Ambre_ (Ambro). Plutarch. ibid.--Voyez le récit de l'invasion des Cimbres, 2ème partie de cet ouvrage.
Note 164: Tit. Liv. l. V, c. 23.
Note 165: Plin. l. III, c. 17.
La nation ombrienne était réduite au canton montagneux qui s'étendait entre la rive gauche du Tibre et la mer supérieure, et comprenait l'Ollombrie avec une faible partie de la Vilombrie; les Étrusques vinrent encore l'y forcer, tandis que les peuples italiques, profitant de sa détresse, envahissaient sa frontière méridionale jusqu'au fleuve Æsis. Épuisée, elle demanda la paix et l'obtint. Avec le temps même, elle finit par s'allier intimement à ses anciens ennemis; elle adopta la civilisation, la religion, la langue, la fortune politique de l'Étrurie, volontairement toutefois et sans renoncer à son indépendance[166]: mais dès lors elle ne fut plus qu'une nation italienne, et pour nous son histoire finit là. Cependant cette culture étrangère n'effaça pas complètement son caractère originel. L'habitant des montagnes ombriennes se distingua toujours des autres peuples de l'Italie par des qualités et des défauts attribués généralement à la race gallique: sa bravoure était brillante, impétueuse, mais on lui reprochait de manquer de persévérance; il était irascible, querelleur, amoureux des combats singuliers; et cette passion avait même fait naître chez lui l'institution du duel judiciaire[167]. Quelques axiomes politiques des Ombres, parvenus jusqu'à nous, révèlent une morale forte et virile. «Ils pensent, dit un ancien écrivain, Nicolas de Damas, qui paraît avoir étudié particulièrement leurs mœurs, ils pensent qu'il est honteux de vivre subjugués; et que dans toute guerre, il n'y a que deux chances pour l'homme de cœur, vaincre ou périr[168].» Malgré l'adoption des usages étrusques, il se conserva dans les dernières classes de ce peuple quelque chose de l'ancien costume et de l'ancienne armure nationale; le _gais_, porté double, un dans chaque main, à la manière des Galls, fut toujours l'arme favorite du paysan de l'Ombrie[169].
Note 166: Hist. rom. passim.--Tab. Eugub. Cf. Micali et Lanzi.
Note 167: Όμβρικοί, όταν πρός άλλήλους έχωσιν άμφησβήτησιν, καθοπλισθέντες ώς έν πολέμω, μάχονται, καί δοκοϋσι δικαιότερα λέγειν οί τούς έναντίους άποσφάξαντες. Nic. Damasc. ap. Stob. serm. XIII.
Note 168: Αΐσχιστον ήγοϋνται ήττημένοι ζήν· άλλ' άναγκαίον ή νικάν ή άποθνήσκειν. Nic. Damasc. ap. Stob. serm. cit.
Note 169: Pastorali habitu, binis gaesis armati..Tit. Liv. IX dec. I.
ANNEES 1200 à 900. avant J.-C.
Tandis que la race gallique, au midi des Alpes, éprouvait ces alternatives de fortune, au nord des Alpes, quelques germes de civilisation apportés par le commerce étranger commençaient à se développer dans son sein. Ce fut, selon toute apparence, durant le treizième siècle que des navigateurs venus de l'Orient abordèrent pour la première fois la côte méridionale de la Gaule; attirés par les avantages que le pays leur présentait, ils y revinrent, et y bâtirent des comptoirs. Les Pyrénées, les Cévennes, les Alpes, recelaient alors à fleur de terre des mines d'or et d'argent; les montagnes de l'intérieur, d'abondantes mines de fer[170]; la côte de la Méditerranée fournissait un grenat fin qu'on suppose avoir été l'escarboucle[171]; et les indigènes ligures ou gaulois péchaient autour des îles appelées aujourd'hui îles d'Hières du corail dont ils ornaient leurs armes[172] et que sa beauté fit rechercher des marchands de l'Orient. En échange de ces richesses, ceux-ci importaient les articles ordinaires de leur traite: du verre, des tissus de laine, des métaux ouvrés, des instrumens de travail, surtout des armes[173].
Note 170: Posidon. ap. Athenæ. l. VI, c. 4.--Strab. l. III, p. 146; l. IV, p. 190.--Aristot. Mirab. ausc. p. 1115.
Note 171: Theophrast. Lapid. p. 393-396.--Lugd. Bat. 1613.
Note 172: Curalium laudatissimum circà Stæchades insulas... Galli gladios adornabant eo. Plin. l. XXXII, c. 2.
Note 173: Homer. Iliad. VI, 29; Odyss. XV, 424.--Ezechiel, c. 27. Cf. Heeren: Ideen ueber die Politik, den Verkehr und den Handel der vornehmsten Voelker der alten Welt.
Tout fait présumer que ce commerce entre l'Asie et la Gaule dut son origine aux Phéniciens, qui, dès le onzième siècle, entourant d'une ligne immense de colonies et de comptoirs tout le bassin occidental de la Méditerranée, depuis Malte jusqu'au détroit de Calpé, s'en étaient arrogé la possession exclusive. A l'égard de la Gaule, ils ne se bornèrent pas à la traite de littoral; l'existence de leurs médailles dans des lieux éloignés de la mer, la nature de leur établissement surtout témoignent qu'ils colonisèrent assez avant l'intérieur. L'exploitation des mines les attirait principalement dans le voisinage des Pyrénées, des Cévennes et des Alpes. Ils construisirent même, pour le service de cette exploitation, une route qui faisait communiquer la Gaule avec l'Espagne et avec l'Italie, où ils possédaient également des mines et des comptoirs. Cette route passait par les Pyrénées orientales, longeait le littoral de la Méditerranée gauloise, et traversait ensuite les Alpes par le col de Tende; ouvrage prodigieux par sa grandeur et par la solidité de sa construction, et qui plus tard servit de fondement aux voies massaliotes et romaines[174]. Lorsque ces intrépides navigateurs eurent découvert l'Océan atlantique, ils nouèrent aussi des relations de commerce avec la côte occidentale de la Gaule; surtout avec Albion et les îles voisines où ils trouvaient à bas prix de l'étain[175] et une espèce de murex, propre à la teinture noire[176].
Note 174: Polybe (l. II) nous apprend que cette route existait avant la seconde guerre punique, et que les Massaliotes y posèrent des bornes militaires à l'usage des armées romaines qui se rendaient en Espagne. Elle n'était point l'ouvrage des Massaliotes, qui, à cette époque, n'étaient encore ni riches ni puissans dans le pays, et qui d'ailleurs ne le furent jamais assez pour une entreprise aussi colossale. (V. ci-après, part. II, c. I). Les Romains remirent cette route à neuf, et en firent les deux voies _Aurelia_ et _Domitia_.
Note 175: Le commerce de l'étain fit donner à ces îles le nom de _Cassiterides_ (cassiteros, étain).
Note 176: Amati de restitutione purpurarum. Cons. Heeren, ouv. cité.
Une antique tradition passée d'Asie en Grèce et en Italie, où n'étant plus comprise elle se défigura, parlait de voyages accomplis dans tout l'Occident par le dieu tyrien, Hercule; et d'un premier âge de civilisation, que les travaux du dieu avaient fait luire sur la Gaule. La Gaule, de son côté, conservait une tradition non moins ancienne et qui n'était pas sans rapport avec celle-là. Le souvenir vague d'un état meilleur amené par les bienfaits d'étrangers puissans, de conquérans d'une race divine, se perpétuait de génération en génération parmi les peuples galliques; et lorsqu'ils entrèrent en relation avec les Grecs et les Romains, frappés de la coïncidence des deux traditions, ils adoptèrent tous les récits que ceux-ci leur débitèrent sur Hercule[177].
Note 177: Incolæ id magis omnibus adseverant quod etiam nos legimus in monumentis eorum incisum, Herculem....... Ammian. Marcell. l. XV, c. 9.
Quiconque réfléchit à l'amour de l'antiquité orientale pour les symboles, cesse de voir dans l'Hercule phénicien un personnage purement fabuleux, ou une pure abstraction poétique. Le dieu né à Tyr le jour même de sa fondation, protecteur inséparable de cette ville où sa statue est enchaînée dans les temps de périls publics; voyageur intrépide, posant et reculant tour à tour les bornes du monde; fondateur de villes tyriennes, conquérant de pays subjugués par les armes tyriennes; un tel dieu n'est autre en réalité que le peuple qui exécuta ces grandes choses; c'est le génie tyrien personnifié et déifié. Tel les faits nous montrent le peuple, tel la fiction dépeint le héros; et l'on pourrait lire dans la légende de la Divinité l'histoire de ses adorateurs. Le détail des courses d'Hercule en Gaule confirme pleinement ce fait général; et l'on y suit, en quelque sorte pas à pas, la marche, les luttes, le triomphe, puis la décadence de la colonie dont il est le symbole évident.
C'est à l'embouchure du Rhône que la tradition orientale fait arriver d'abord Hercule; c'est près de là qu'elle lui fait soutenir un premier et terrible combat. Assailli à l'improviste par Albion et Ligur[178], enfans de Neptune, il a bientôt épuisé ses flèches, et va succomber, lorsque Jupiter envoie du ciel une pluie de pierres; Hercule les ramasse, et, avec leur aide, parvient à repousser ses ennemis[179]. Le fruit de cette victoire est la fondation de la ville de Nemausus (Nîmes), à laquelle un de ses compagnons ou de ses enfans donne son nom[180]. Il serait difficile de ne pas reconnaître sous ces détails mythologiques le récit d'un combat livré par des montagnards de la côte aux colons phéniciens, dans les champs de la _Crau_[181], sur la rive gauche du Rhône non loin de son embouchure; combat dans lequel les cailloux, qui s'y trouvent accumulés en si prodigieuse quantité, auraient servi de munitions aux frondeurs phéniciens.
Note 178: _Albion_, Mela, l. II, c. 5.--Άλεβίων, Apollod. de Diis, l. II.--Tzetzes in Lycophr. Alexandr.--_Alb_, comme nous l'avons déjà dit, signifie montagne en langue gallique. Une tribu montagnarde de cette côte portait le nom d'Albici (Cæsar, Bell. civil. I) ou d'βίοικοι (Strab. l. IV).
Note 179: Æschyl. Prometh. solut. ap. Strab. l. IV, p. 183.--Mela. l. II, c. 5.--Tzetzes, l. c.--Eustath. ad Dionys. perieg.
Note 180: Stephan. Bysant. Vº Νεμαυσός.
Note 181: C'est le nom que porte aujourd'hui une plaine immense, couverte de cailloux, située près du Rhône, entre la ville d'Arles et la mer.--_Crau_ dérive du mot gallique _craig_, qui signifie pierre.
Vainqueur de ses redoutables ennemis, le dieu appelle autour de lui les peuplades indigènes éparses dans les bois; hommes de toute tribu, de toute nation, de toute race, accourent à l'envi pour participer à ses bienfaits[182]. Ces bienfaits sont l'enseignement des premiers arts et l'adoucissement des mœurs. Lui-même il leur construit des villes, il leur apprend à labourer la terre; par son influence toute-puissante, les immolations d'étrangers sont abolies; les lois deviennent moins inhospitalières et plus sages[183]; enfin les _tyrannies_, c'est-à-dire l'autorité absolue des chefs de tribu et des chefs militaires, sont détruites et font place à des gouvernemens _aristocratiques_[184], constitution favorite du peuple phénicien. Tel est le caractère constant des conquêtes de l'Hercule tyrien en Gaule, comme dans tout l'Occident.
Note 182: Diodor. Sicul. l. IV, p. 226.
Note 183: Κατέλυσε τάς συνήθεις παρανομίας καί ξενοκτονίας. Diod. Sicul. ubi suprà.--Καθιστάς σωφρονικά πολιτεύματα. Dionys. Halic. l. I, c. 41.
Note 184: Παρέδωκε τάν βασιλείαν τοϊς άρίστοις τών έγχωρίων. Diodor. Sicul. l. IV, p. 226.--Άριστοκρατίας.... Dionys. Halic. l. I, c. 41.
Si nous continuons à suivre sa marche, nous le voyons, après avoir civilisé le midi de la Gaule, s'avancer dans l'intérieur par les vallées du Rhône et de la Saône. Mais un nouvel ennemi l'arrête, c'est Tauriske[185], montagnard farouche et avide qui ravage la plaine, désole les routes et détruit tout le fruit des travaux bienfaisans du dieu; Hercule court l'attaquer dans son repaire et le tue. Il pose alors sans obstacle les fondemens de la ville d'Alésia sur le territoire éduen. Ainsi, quelque part qu'Hercule mette le pied, il trouve des amis et des ennemis; des amis parmi les tribus de la plaine, des ennemis dans les montagnes où la barbarie et l'indépendance sauvage se retranchent et lui résistent.
Note 185: Tauriscus. Ammian. Marcell. l. XV, c. 9.--Caton, cité par Pline (l. III, c. 20.), place dans les Alpes une grande confédération de peuples tauriskes.--_Tor_, hauteur, sommet.
«Alésia, disent les récits traditionnels, fut construite grande et magnifique; elle devint le foyer et la ville-mère de toute la Gaule[186].» Hercule l'habita, et, par ses mariages avec des filles de rois, la dota d'une génération forte et puissante. Cependant lorsqu'il eut quitté la Gaule pour passer en Italie, Alésia déchut rapidement; les sauvages des contrées voisines s'étant mêlés à ses habitans, tout rentra peu à peu dans la barbarie[187]. Avant son départ, continuent les mythologues, Hercule voulut laisser de sa gloire un monument impérissable. «Les dieux le contemplèrent fendant les nuages et brisant les cîmes glacées des Alpes[188].» La route dont on lui attribue ici la construction, et à laquelle son nom fut attaché, est celle-là même que nous mentionnions tout à l'heure comme un ouvrage des Phéniciens, et qui conduisait de la côte gauloise en Italie, par le Col de Tende.
Note 186: Έκτισε πόλιν εύμεγέθη Άλησίαν. άπάσης τής Κελτικής έστίαν καί μητρόπολιν. Diodor. Sic. l. IV, p. 226.
Note 187: Jldtzou; Πάντας τούς κατοικοϋντας έκβαρβαρωθήναι συνέβη Diodor. Sic. l. IV, p. 226.
Note 188: Scindentem nubes, frangentemque ardua montis Spectârunt Superi. . . . . . . . Sil. Ital. l. III. Virgil. Æneid. l. VI. --Diodor. Sicul. l. IV, p. 226.--Dionys. Halic. l. I, c. 41.--Ammian. Marcell. l. XV, c. 9.
ANNEES 900 à 600. avant J.-C.
Au déclin de l'empire phénicien, ses colonies maritimes en Gaule tombèrent entre les mains des Rhodiens, puissans à leur tour sur la Méditerranée; ses colonies intérieures disparurent. Les Rhodiens construisirent quelques villes, entre autres Rhoda ou Rhodanousia[189], près des bouches libyques du Rhône; mais leur domination fut de courte durée. Leurs établissemens étaient presque déserts et le commerce entre l'Orient et la Gaule presque tombé, quand les Phocéens arrivèrent.
Note 189: Plin. l. III, c. 4.--Hieronym. Comment. epist. ad Galat. l. II, c. 3.--Isodor. Origin. l. XIII, c. 21. Voyez ci-après, part. II, c. I.
ANNEES 600 à 587. avant J.-C.
Ce fut l'an 600 avant Jésus-Christ que le premier vaisseau phocéen jeta l'ancre sur la côte gauloise, à l'est du Rhône; il était conduit par un marchand nommé Euxène[190], occupé d'un voyage de découvertes. Le golfe où il aborda dépendait du territoire des Ségobriges, une des tribus galliques de la population ligurienne. Le chef ou roi des Ségobriges, que les historiens appellent Nann, accueillit avec amitié ces étrangers, et les emmena dans sa maison, où un grand repas était préparé; car ce jour-là il mariait sa fille[191]. Mêlés parmi les prétendans Galls et Ligures, les Grecs prirent place au festin, qui se composait, selon l'usage, de venaison et d'herbes cuites[192].
Note 190: Aristot. apud Athenæum, l. XIII, c. 5.
Note 191: Aristot. loco citat.--Justin, l. XLIII, c. 3.
Note 192: Diodor. Sicul. l. IV.
La jeune fille, nommée Gyptis, suivant les uns, et Petta, suivant les autres[193], ne parut point pendant le repas. La coutume ibérienne[194], conservée chez les Ligures et adoptée par les Ségobriges, voulait qu'elle ne se montrât qu'à la fin portant à la main un vase rempli de quelque boisson[195], et celui à qui elle présenterait à boire devait être réputé l'époux de son choix. Au moment où le festin s'achevait, elle entra donc, et, soit hasard, soit toute autre cause[196], dit un ancien narrateur, elle s'arrêta en face d'Euxène, et lui tendit la coupe. Ce choix imprévu frappa de surprise tous les convives. Nann, croyant y reconnaître une inspiration supérieure et un ordre de ses dieux[197], appela le Phocéen son gendre, et lui concéda pour dot le golfe où il avait pris terre. Euxène voulut substituer au nom que sa femme avait porté jusqu'alors un nom tiré de sa langue maternelle; par une double allusion au sien et à leur commune histoire, il la nomma Aristoxène, c'est-à-dire _la meilleure des hôtesses_.
Note 193: Gyptis. Justin. l. c.--Πέττα. Arist. ap. Athenæ. Ubi suprà.
Note 194: Elle subsiste encore aujourd'hui dans plusieurs cantons du pays basque, en France et en Espagne.
Note 195: Justin dit que cette boisson était de l'eau: Virgo cùm juberetur..... aquam porrigere (l. XLIII, c. 3.); Aristote, que c'était du vin mêlé d'eau: Φιάλην κεκραμένην (ap. Athen. l. c). Ce vin, si c'était du vin, provenait du commerce étranger, car la vigne n'était pas encore introduite en Gaule.
Note 196: Είτε άπό τύχης, είτε καί δι΄ άλλην τινα αίτίαν. Aristot. ubi suprà.
Note 197: Τοϋ πατρός άξιοϋντος ώς κατά θεόν γενομένης τής δώσεως...... Idem, ibidem.
Sans perdre de temps, Euxène avait fait partir pour Phocée son vaisseau et quelques-uns de ses compagnons, chargés de recruter des colons dans la mère-patrie. En attendant, il travailla aux fondations d'une ville qu'il appela Massalie[198]. Elle fut construite sur une presqu'île creusée en forme de port vers le midi, et attenante au continent par une langue de terre étroite[199]. Le sol de la presqu'île était sec et pierreux; Nann, par compensation, y joignit quelques cantons du littoral encore couvert d'épaisses forêts[200], mais où la terre, fertile et chaude, fut jugée par les Phocéens convenir parfaitement à la culture des arbres de l'Ionie.
Note 198: Μασσαλια, en latin, _Massilia_, et par corruption dans la basse latinité, _Marsilia_ (Cosmogr. Raven. anonym. l. I, 17); d'où sont venus le mot provençal _Marsillo_ et le mot français _Marseille_.
Note 199: Fest. Avien: Or. marit.---Paneg. Eumen. in Constant. XIX. --Dionys. Perieg.--Justin. XLIII, 3.--Cæs. Bell. civ. II, I.- Voyez ci-après, partie II, c. I.
Note 200: Tit. Liv. l. V, c. 34.
Cependant les messagers d'Euxène atteignirent la côte de l'Asie mineure et le port de Phocée; ils exposèrent aux magistrats les merveilleuses aventures de leur voyage[201], et comment, dans des régions dont elle ignorait presque l'existence, Phocée se trouvait tout à coup maîtresse d'un territoire et de la faveur d'un roi puissant. Exaltés par ces récits, les jeunes gens s'enrôlèrent en foule, et le trésor public, suivant l'usage, se chargea des frais de transport et fournit des vivres, des outils, des armes, diverses graines ainsi que des plans de vigne, d'olivier[202]. À leur départ, les émigrans prirent au foyer sacré de Phocée du feu destiné à brûler perpétuellement au foyer sacré de Massalie, vivante et poétique image de l'affection qu'ils promettaient à la mère-patrie; puis les longues galères phocéennes à cinquante rames[203], et portant à la proue la figure sculptée d'un phoque, s'éloignèrent du port. Elles se rendirent premièrement à Éphèse, où un oracle leur avait ordonné de relâcher. Là, une femme d'un haut rang, nommée Aristarché, révéla au chef de l'expédition que Diane, la grande déesse éphésienne, lui avait ordonné en songe de prendre une de ses statues, et d'aller établir son culte en Gaule; transportés de joie, les Phocéens accueillirent à leur bord la prêtresse et sa divinité, et une heureuse traversée les conduisit dans les parages des Ségobriges[204].
Note 201: Reversi domum, referentes quæ viderant, plures sollicitavêre. Justin. XLIII, 3.
Note 202: Idem, ibidem.
Note 203: Herodot. l. I.
Note 204: Strab. l. IV, p. 179. Voyez ci-après, part. II, c. 1.
Massalie, alors, prit de grands développemens; des cultures s'établirent; une flotte fut construite; et plusieurs des anciens forts, bâtis sur la côte par les Phéniciens et les Rhodiens, furent relevés et reçurent des garnisons. Ces empiètemens et une si rapide prospérité alarmèrent les Ligures; craignant que la nouvelle colonie ne les asservît bientôt, comme avaient fait jadis les Phéniciens, ils se liguèrent pour l'exterminer, et elle ne dut son salut qu'à l'assistance du père d'Aristoxène. Mais ce fidèle protecteur mourut, et bien loin de partager la vive affection de Nann à l'égard des Phocéens, son fils et héritier Coman nourrissait contre eux une haine secrète. Sans en avoir la certitude, la confédération ligurienne le soupçonnait; pour sonder les intentions cachées du roi Ségobrige, elle lui députa un de ses chefs, qui s'exprima en ces termes: «Un jour, une chienne pria un berger de lui prêter quelque coin de sa cabane pour y faire ses petits; le berger y consentit. Alors la chienne demanda qu'il lui fût permis de les y nourrir, et elle l'obtint. Les petits grandirent, et, forte de leur secours, la mère se déclara seule maîtresse du logis. O roi, voilà ton histoire! Ces étrangers qui te paraissent aujourd'hui faibles et méprisables, demain te feront la loi, et opprimeront notre pays[205].»
Note 205: Non aliter Massilienses, qui nunc inquilini videantur, quandoque regionum dominos futuros. Just. l. XLIII, c. 4.
Coman applaudit à la sagesse de ce discours, et ne dissimula plus ses desseins; il se chargea même de frapper sans délai sur les Massaliotes un coup aussi sûr qu'imprévu.