Histoire des Gaulois (1/3) depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'entière soumission de la Gaule à la domination romaine.

Part 4

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Quand on lit les détails de cette terrible invasion, on est frappé de la promptitude et de la facilité avec laquelle les Cimbres et les Belges s'entendent et se ménagent, tandis que toutes les calamités se concentrent sur la Gaule centrale et méridionale. César rapporte que les Belges soutinrent vigoureusement le premier choc, et arrêtèrent ce torrent sur leur frontière; cela se peut, mais on les voit tout aussitôt pactiser; ils cèdent aux envahisseurs une de leurs forteresses, _Aduat_, pour y déposer leurs bagages; les Cimbres ne laissent à la garde de ces bagages, qui composaient toute leur richesse, qu'une garnison de six mille hommes, et continuent leurs courses; ils étaient donc bien sûrs de la fidélité des Belges. Après leur extermination en Italie, la garnison cimbre d'Aduat n'en reste pas moins en possession de la forteresse et de son territoire et devient une tribu belgique. Lorsque les Cimbres vont attaquer la province Narbonnaise, ils font alliance tout aussitôt avec les Volkes-Tectosages, colonie des Belges, tandis que leurs propositions sont encore repoussées avec horreur par les autres peuples gaulois[82]. Ces faits et beaucoup d'autres prouvent que s'il y avait communauté d'origine et de langage entre les Kimbri et l'une des races de la Gaule, c'était plutôt la race dont les Belges faisaient partie, que celle des Galls. Un mot de Tacite jette sur la question une nouvelle lumière. Il affirme que les _Æstii_, peuplade limitrophe des _Kimbri_, sur les bords de la Baltique, et suivant toute probabilité appartenant elle-même à la race kimbrique, parlaient un idiome très-rapproché du breton insulaire[83]: or nous avons vu que la langue des Bretons était aussi celle des Belges et des Armorikes.

Note 82: V. ci-après, t. II, c. 3.

Note 83: Linguæ britannicæ propior. Tacit. Germ. c. 45.--Cf. Strab. l. I.

Mais les cantons voisins de l'Elbe et du Rhin ne renfermaient pas tous les peuples transrhénans portant la dénomination générique de _Kimbri_. Les fertiles terres de la Bohême étaient habitées par la nation _gauloise_[84] des _Boïes_, dont le nom, d'après l'orthographe grecque et latine, prend les formes de _Boiï, Boghi, Boghii et Boci_; or _Bwg_ et _Bug_, en langue kymrique, signifient _terrible_, et leur radical est _Bw, la peur_. De plus, nous avons signalé tout-à-l'heure en Italie un peuple des _Boïes_, prenant le nom générique de _Kimbri_ et paraissant être une colonie de ces _Boïes_ transrhénans. On peut donc hardiment voir, dans les _Boïes_ de la Bohême une des confédérations de la race kimbrique.

Note 84: Boii, gallica gens... manet adhuc _Boiemi_ nomen, significatque loci veterem memoriam, quamvis mutatis cultoribus. Tacit. Germ. c. 28.--Strab. l. VII, p. 293.

Tous les historiens attribuent à une armée gauloise l'invasion de la Grèce, dans les années 279 et 280: Appien nomme ces Gaulois _Kimbri_[85]; or, nous savons que leur armée se composait d'abord de _Volkes Tectosages_, puis en grande partie deGaulois du nord du Danube.

Note 85: Appian. bell. Illyr. p. 758. ed. H. Steph. 1592.

Les nations gauloises, pures ou mélangées de Sarmates et de Germains, étaient nombreuses sur la rive septentrionale du bas Danube et dans le voisinage; la plus fameuse de toutes, celle des Bastarnes[86], mêlée probablement de Sarmates, habitait entre la mer Noire et les monts Carpathes. Mithridate, voulant former une ligue puissante contre Rome, s'adressa à ces peuples redoutés, «il envoya, dit Justin, des ambassadeurs aux Bastarnes, aux _Kimbri_[87] et aux Sarmates.» Il est évident qu'il ne faut pas entendre ici les Kimbri du Jutland, éloignés du roi de Pont de toute la largeur du continent de l'Europe, mais bien des _Kimbri_ voisins des Bastarnes et des Sarmates, et sur lesquels avait rejailli la gloire acquise par leurs frères en Gaule et en Norique. L'existence de nations kimbriques échelonnées de distance en distance, depuis le bas Danube jusqu'à l'Elbe, établit, ce me semble, que tout le pays entre l'Océan et le Pont-Euxin, en suivant le cours des fleuves, dut être possédé par la race des _Kimbri_, antérieurement au grand accroissement de la race germanique.

Note 86: Tacit. German, c. 46.--Plin. l. IV, c. 12. --Tit. Liv. l. XXXIV, c. 26; l. XXX, c. 50-57; l. XXXI, c. 19-23. --Polyb. excerpt. leg. LXII.

Note 87: Mithridates, intelligens quantum bellum suscitaret, legatos ad Cimbros, alios ad Sarmatas, Bastarnasque auxilium petitum misit. Justin. l. XXXVIII, c. 3.

Mais sur ces mêmes rives du Pont-Euxin, entre le Danube et le Tanaïs, avait habité autrefois un grand peuple connu des Grecs, sous le nom de _Kimmerii_, dont nous avons fait _Cimmériens_. Outre les rivages occidentaux de la mer Noire et du Palus-Méotide, il occupait la presqu'île appelée à cause de lui _Kimmérienne_, et aujourd'hui encore _Krimm_ ou _Crimée_: son nom est empreint dans toute l'ancienne géographie de ces contrées, ainsi que dans l'histoire et les plus vieilles fables de l'Asie-Mineure, où il promena long-temps ses ravages. Plusieurs coutumes de ces _Kimmerii_ présentent une singulière conformité avec celles des _Kimbri_ de la Baltique et des Gaulois. Les _Kimmerii_ cherchaient à lire les secrets de l'avenir dans les entrailles de victimes humaines; leurs horribles sacrifices dans la Tauride ont reçu des poètes grecs assez de célébrité; ils plantaient sur des poteaux, à la porte de leurs maisons, les têtes de leurs ennemis tués en guerre. Ceux d'entre eux qui habitaient les montagnes de la Chersonèse, portaient le nom de _Taures_, qui appartient à la fois aux deux idiomes kymrique et gallique, et signifie, comme on sait, _montagnards_. Les tribus du bas pays, au rapport d'Éphore, se creusaient des demeures souterraines, qu'elles appelaient _argil_[88] ou _argel_, mot de pur kymric, et dont la signification est _lieu couvert_ ou _profond_[89].

Note 88: Έφορός φησω αύτούς έν χαταγείοις οίχίαις οίχεϊν άςχαλοϋσιν άργίλλας. Strab. l. V.

Note 89: Taliesin. W. Archæol. t. I, p. 80.--Myrddhin Afallenau. Ib. p. 152.

Jusqu'au septième siècle avant notre ère, l'histoire des _Kimmerii_ du Pont-Euxin reste enveloppée dans la fabuleuse obscurité des traditions ioniennes; elle ne commence, avec quelque certitude, qu'en l'année 631. Cette époque fut féconde en bouleversemens dans l'occident de l'Asie et l'orient de l'Europe. Les _Scythes_, chassés par les _Massagètes_ des steppes de la haute Asie, vinrent fondre comme une tempête sur les bords du Palus-Méotide et de l'Euxin: ils avaient déjà passé l'Araxe (le Volga), lorsque les _Kimmerii_ furent avertis du péril; ils convoquèrent toutes leurs tribus près du fleure Tyras (le Dniester), où se trouvait, à ce qu'il paraît, le siège principal de la nation, et y tinrent conseil. Les avis furent partagés: la noblesse et les _rois_ demandaient qu'on fît face aux Scythes, et qu'on leur disputât le sol; le peuple voulait la retraite; la querelle s'échauffa; on prit les armes; les nobles et leurs partisans furent battus; libre alors d'exécuter son projet, tout le peuple sortit du pays[90]. Mais où alla-t-il? Ici commence la difficulté. Les anciens nous ont laissé deux conjectures pour la résoudre, nous allons les examiner l'une après l'autre.

Note 90: Herodot. l. IV, c. 21.

La première appartient à Hérodote. Trouvant, vers la même époque (631), quelques bandes kimmériennes qui erraient dans l'Asie-Mineure sous la conduite de _Lygdamis_, il rapprocha les deux faits: et il lui _parut_ que les _Kimmerii_, revenant sur leurs pas, avaient traversé la Chersonèse, puis le Bosphore, et s'étaient jetés sur l'Asie. Mais c'était aller à la rencontre même de l'ennemi qu'il s'agissait de fuir; d'ailleurs, la route était longue et pleine d'obstacles: il fallait franchir le Borysthène et l'Hypanis qui ne sont point guéables, ensuite le Bosphore kimmérien, et courir après tout cela la chance de rencontrer les Scythes sur l'autre bord[91]; tandis qu'un pays vaste et ouvert offrait, au nord et au nord-ouest du Tyras, la retraite la plus facile et la plus sûre.

Note 91: Consulter là-dessus une excellente dissertation de Fréret, dans laquelle ce savant judicieux n'hésite pas à adopter l'identité des Cimmériens et des Cimbres. Œuvres complètes, t. V.

Les érudits grecs qui examinèrent plus tard la question, furent frappés des invraisemblances de la supposition d'Hérodote. Cette bande de Lygdamis qui après quelques pillages disparut entièrement de l'Asie, ne pouvait être l'immense nation dont les hordes occupaient depuis le Tanaïs jusqu'au Danube, c'étaient tout au plus quelques tribus[92] de la Chersonèse qui probablement n'avaient point assisté à la diète tumultueuse du Tyras. Le corps de la nation avait dû se retirer en remontant le Dniester ou le Danube dans l'intérieur d'un pays qu'elle connaissait de longue main par ses courses; et comme elle marchait avec une suite embarrassante, elle dut mettre plusieurs années à traverser le continent de l'Europe, campant l'hiver dans ses chariots, reprenant sa route l'été, déposant çà et là des colonies qui se multiplièrent[93]. A l'avantage de mieux s'accorder au fait particulier, cette hypothèse en joignait un autre: elle rendait raison de l'existence de _Kimmerii_ dans le nord et le centre de toute cette zone de l'Europe, et expliquait les rapports de mœurs et de langage que tous ces peuples homonymes présentaient entre eux.

Note 92: Ού μέγα γενέσθαι τοϋ παντός μόριον... τό δέ πλεϊστον αύτοϋ καί μαχιμώτατον έπ' έσχάτοις ψχουν πάλασσαν. Plut. in Mar. p. 412.

Note 93: Plut. loc. cit.--Strab. l. VII, p. 203.

Posidonius s'en empara, et lui donna l'autorité de son nom justement célèbre. Le philosophe stoïcien avait voyagé dans la Gaule, et conversé avec les Gaulois; il avait vu à Rome des prisonniers Cimbres; Plutarque nous apprend qu'il avait eu quelques conférences avec Marius, et il pouvait en avoir appris beaucoup de choses touchant la question qui l'agitait, le rapport des Cimbres et des Cimmériens. Nul autre ne s'était trouvé plus à même que lui d'étudier à fond cette question, nul n'était plus capable de la résoudre; les précieux fragmens qui nous restent de son voyage en Gaule font foi de sa sagacité comme observateur; sa science profonde est du reste assez connue.

L'opinion de Posidonius prit cours dans la science; des écrivains que Plutarque cite sans les nommer la développèrent[94]; elle parut à Strabon juste et bonne[95]; Diodore de Sicile la rattacha à ses idées générales sur les Gaulois: ses paroles sont remarquables et méritent d'être méditées attentivement. «Les peuples _gaulois_ les plus reculés vers le nord et voisins de la Scythie sont si féroces, dit-il, qu'ils dévorent les hommes; ce qu'on raconte aussi des Bretons qui habitent l'île d'Irin (l'Irlande). Leur renommée de bravoure et de barbarie s'établit de bonne heure; car, sous le nom de _Kimmerii_, ils dévastèrent autrefois l'Asie. De toute antiquité, ils exercent le brigandage sur les terres d'autrui; ils méprisent tous les autres peuples. Ce sont eux qui ont pris Rome, qui ont pillé le temple de Delphes, qui ont rendu tributaire une grande partie de l'Europe et de l'Asie, et, en Asie, s'emparant des terres des vaincus ont formé la nation mixte des Gallo-Grecs; ce sont eux enfin qui ont anéanti de grandes et nombreuses armées romaines[96].» Ce passage nous montre réunis dans une seule et même famille les Cimmériens, les Cimbres, et les Gaulois d'en-deçà et d'au-delà des Alpes.

Note 94: Plut. in Mario. p. 412.--V. ci-après, période 1100 à 631 avant JC.. et seq.

Note 95: Δικαίως... ού κακώς είκάζει. Strab. l. VII, p. 203.

Note 96: Diod. Sicul. l. V, p. 309.

La concordance des dates donnera, j'espère, à ce système un dernier degré d'évidence. C'est en 631 que les hordes _Kimmériennes_ sont chassées par les Scythes et refoulées dans l'intérieur de la Germanie, vers le Danube et le Rhin; en 587 nous voyons la Gaule en proie au bouleversement le plus violent, et une partie de la population gallique obligée de chercher un refuge soit en Italie soit dans les Alpes illyriennes; entre 587 et 521, des peuples du nom de _Kimbri_, qui est le même que _Kimmerii_, franchissent les Alpes pennines, et un de ces peuples porte le nom fédératif de _Boïe_, que nous retrouvons parmi les _Kimbri_ transrhénans.

De tout ce qui précède résulte, ce me semble, l'identité des peuples appelés _Kimmerii, Kimbri, Kymri_; et la division de la famille gauloise en deux branches, ou races, dont l'une porte le nom de _Kymri_ et l'autre celui de _Galls_.

SECTION III.

PREUVES TIRÉES DES TRADITIONS NATIONALES.

I. Il n'est presque personne aujourd'hui qui n'ait entendu parler de ces curieux monumens tant en prose qu'en vers dont se compose la littérature des Gallois ou Kymri, et qui remontent, presque sans interruption, du seizième au sixième siècle de notre ère: littérature non moins digne de remarque à cause de l'originalité de ses formes, que par les révélations qu'elle renferme sur l'ancienne histoire des Kymri. Contestée d'abord avec acharnement par une critique dédaigneuse et superficielle, ou même sottement passionnée, l'authenticité de ces vieux monumens n'est plus maintenant l'objet d'aucun doute; convaincu pour ma part, je renverrai mes lecteurs aux nombreuses discussions qui ont eu lieu sur la matière, en Angleterre principalement[97]. J'ai donc fait usage des traditions gauloises avec confiance, mais avec une extrême réserve, réserve qui m'était commandée par le plan de mon ouvrage construit d'après les données grecques et romaines; d'ailleurs l'époque que j'ai traitée est antérieure à celle où se rapportent les plus développées et les plus nombreuses de ces traditions. Les faits qui peuvent en être tirés, relativement à la question que j'examine, se réduisent à trois.

Note 97: La collection la plus complète des documens littéraires des Gallois a été publiée à Londres sous le litre anglo-gallois de _Myvyrian Archaiology of Wales_, que l'on pourrait rendre en français par celui d'_Archéologie intellectuelle des Gallois_: le premier volume est consacré aux _bardes_ ou poètes, en tête desquels figurent _Aneurin, Taliesin, Lywarch Hen_ et _Myrddin_, appelé vulgairement _Merlin_, personnages célèbres de l'île de Bretagne au sixième siècle; le second contient des souvenirs historiques nationaux, classés trois par trois, en raison, non pas de leur liaison ou de leur dépendance chronologique, mais de quelque analogie naturelle ou de quelque ressemblance frappante entre eux, et appelés à cause de cette forme, _Triades historiques_. M. _Sharon Turner_, dans un excellent ouvrage, intitulé _Défense de l'authenticité des anciens poëmes bretons_ (London, 1803), a résolu la question relative à _Taliesin, Aneurin, Myrddin_ et _Lywarch Hen_ de la manière la plus décisive pour tout esprit juste et impartial. Nombre d'érudits Gallois, entre autres M. William Owen, se sont occupés aussi avec succès de la question plus épineuse des Triades. Mais je dois recommander surtout à mes lecteurs français un morceau publié dans le troisième volume des _Archives philosophiques, politiques et littéraires_ (Paris, 1818), modèle d'une critique fine et élégante, et où l'on reconnaît aisément la main du savant éditeur des _Chants populaires de la Grèce moderne_. Je saisis vivement cette occasion de témoigner à M. Fauriel toute ma reconnaissance pour les secours qu'il m'a permis de puiser dans son érudition si variée et pourtant si profonde.

1º La dualité des races est reconnue par les Triades: les _Gwyddelad_ (Galls) qui habitent l'_Alben_ y sont traités de peuple étranger et ennemi[98].

Note 98: Trioeddynys Prydain. n. 41. Archaiol. of Wales. t. II.

2º L'identité des Belges-Armorikes avec les Kymri-Bretons y est pareillement reconnue; les tribus armoricaines y sont désignées comme tirant leur origine de la race primitive des Kymri, et communiquant avec elle à l'aide de la même langue[99].

Note 99: Trioed. 5.

3º Les Triades font sortir la race des Kymri «de cette partie du pays de _Haf_ (le pays de l'été ou du midi), qui se nomme _Deffrobani_, et où est à présent Constantinople[100]; ils arrivèrent, y est-il dit, à _la mer brumeuse_ (la mer d'Allemagne), et de là dans l'île de Bretagne et dans le pays de _Lydau_ (l'Armorike) où ils se fixèrent[101].» Le barde Taliesin dit simplement que les Kymri sortaient de l'_Asie_[102].

Note 100: _Où est à présent Constantinople_ paraît être une addition de quelque copiste postérieur, une espèce de glose pour interpréter le mot inconnu de _Deffrobani_. Cependant cette intercalation n'est pas sans importance, parce qu'elle se fonde sur les traditions du pays.

Note 101: Trioedd. n. 4.

Note 102: Taliesin. Welsh Archaiol. t. I, p. 76.

Les Triades et les Bardes s'accordent sur plusieurs détails de l'établissement des Kymri lors de leur arrivée dans l'occident de l'Europe. C'était _Hu-le-puissant_ qui les conduisait: prêtre, guerrier, législateur et dieu après sa mort, il réunit tous les caractères d'un chef de théocratie: or, on sait qu'une partie des nations gauloises fut soumise long-temps à un gouvernement théocratique, celui des Druides. Ce nom même de _Hu_ n'était point inconnu des Grecs et des Romains, qui appellent _Heus_ et _Hesus_ un des dieux du druidisme. Un des fameux bas-reliefs trouvés sous le chœur de Notre-Dame de Paris représente le dieu _Esus_, le corps ceint d'un tablier de bûcheron, une serpe à la main, coupant un chêne. Or, les traditions galloises attribuent à _Hu-le-Puissant_ de grands travaux de défrichement et l'enseignement de l'agriculture à la race des Kymri[103].

Note 103: Trioedd. n. 4, 5, 56, 92.--Bardes gallois, _passim_.

II. Les Irlandais ont aussi leurs traditions nationales, mais si confuses et si évidemment fabuleuses, que je n'ai point osé m'en servir. Il s'y trouve un seul fait applicable à l'objet de ces recherches, le fait de l'existence d'un peuple appelé _Bolg_ (_Fir-Bolg_), venu du voisinage du Rhin pour conquérir le midi de l'Irlande; on reconnaît aisément dans ces étrangers une colonie de _Belges-Kymri_; mais rien de probable n'est raconté ni sur leur origine ni sur l'histoire de leur établissement: ce ne sont que contes puérils et jeux d'esprit sur ce mot de _Bolg_ qui signifie en langue gallique un _sac_.

III. Ammien Marcellin, ou plutôt Timagène qu'il paraît citer, avait recueilli une antique tradition des Druides de la Gaule sur l'origine des nations gauloises. Cette tradition portait que la population de la Gaule était en partie _indigène_ (ce qu'il faut expliquer par antérieure), en partie venue d'îles lointaines et des régions trans-rhénanes, d'où elle avait été chassée, soit par des guerres fréquentes, soit par les débordemens de l'océan[104].

Note 104: Drysidæ memorant revera fuisse populi partem indigenam: sed alios quoque ab insulis extimis confluxisse et tractibus trans-rhenanis, crebritate bellorum et alluvione fervidi maris sedibus suis expulsos. Ammian. Marcel. l. XV, c. 9.

Nous trouvons donc dans l'histoire traditionnelle des Gaulois, comme dans les témoignages historiques étrangers, comme dans le caractère des langues, le fait bien établi d'une division de la famille gauloise en deux branches ou races.

CONCLUSION.

De la concordance de ces différens ordres de preuves résultent incontestablement les faits suivans:

1º Les Aquitains et les Ligures, quoique habitans de la Gaule, ne sont point de sang gaulois; ils appartiennent aux nations de sang ibérien.

2º Les nations de sang gaulois se partagent en deux branches, les _Galls_ et les _Kymri_, que j'appellerai désormais _Kimris_, pour me conformer et à la prononciation ancienne et aux formes grammaticales de notre langue. La parenté des Galls et des Kimris, donnée par l'histoire, est confirmée par le rapport de leurs idiomes, et de leurs caractères moraux; elle paraît surtout évidente quand on les compare aux autres familles humaines près desquelles ils vivent: aux Ibères, aux Italiens, aux Germains. Mais il existe assez de diversité dans leurs habitudes, leurs idiomes, et les nuances de leur caractère moral, pour tracer entre eux une ligne de démarcation, que leurs propres traditions reconnaissent, et dont l'histoire fait foi.

3º Leur origine n'appartient point à l'Occident: leurs langues, leurs traditions, l'histoire enfin, la reportent en Asie. Si la cause qui sépara jadis les deux grandes branches de la famille gallo-kimrique se perd dans l'obscurité des premiers temps du monde, la catastrophe qui les rapprocha au fond de l'Occident, lorsque déjà elles étaient devenues étrangères l'une à l'autre, nous est du moins connue dans ses détails, et la date en peut être fixée historiquement.

Aux argumens sur lesquels j'ai appuyé dans cette Introduction le fait important, fondamental de la division de la famille gauloise en deux races se joint un troisième ordre de preuves non moins concluantes, dont mon livre est l'exposition. C'est dans le récit circonstancié des événemens, dans les inductions qui ressortent des faits généraux qu'éclate surtout cette dualité des nations gauloises; ce fait seul peut porter la lumière dans l'histoire intérieure de la Gaule transalpine, si obscure sans cela et jusqu'à présent si peu comprise; lui seul rend raison de la variété des mœurs, des grands mouvemens d'émigration, de l'équilibre des ligues politiques, des groupemens divers des tribus, de leurs affections, de leurs inimitiés, de leur désunion vis-à-vis de l'étranger.

Mon opinion sur la permanence d'un type moral dans les familles de peuples a été exposée plus haut; je crois non moins fermement à la durée des nuances qui différencient les grandes divisions de ces familles. Pour la Gaule, ces nuances ressortent clairement de la masse des faits, lesquels portent un caractère différent suivant qu'ils appartiennent aux tribus de l'ouest et du nord ou aux tribus de l'est et du midi, c'est-à-dire aux Kimris ou aux Galls. Les annales des temps modernes témoigneraient au besoin qu'elle a existé naguère, qu'elle existe encore de nos jours entre nos provinces occidentales, non mélangées de Germains, et nos provinces du sud-est; on l'observerait surtout dans toute sa pureté aux Îles Britanniques, entre les Galls de l'Irlande et les Kimris du pays de Galles.

Des travaux d'une toute autre nature que les miens sont venus inopinément appuyer ma conviction et ajouter une nouvelle évidence au résultat de mes recherches. Un homme dont le nom est connu de toute l'Europe savante, M. le docteur Edwards, à qui la science physiologique doit tant de découvertes ingénieuses, tant d'idées neuves et fécondes, avait conçu, il y a déjà long-temps, le plan d'une histoire naturelle des races humaines; et commençant par l'occident de l'Europe, il étudiait depuis plusieurs années la population de la France, de l'Angleterre et de l'Italie. Après de longs voyages et de nombreuses observations faites avec toute la rigueur de méthode qu'exigent les sciences physiques, avec toute la sagacité qui distingue particulièrement l'esprit de M. Edwards, le savant naturaliste est arrivé à des conséquences identiques à celles de cette histoire. Il a constaté dans les populations issues de sang gaulois deux types physiques différens l'un de l'autre, et l'un et l'autre bien distincts des caractères empreints aux familles étrangères; types qui se rapportent historiquement aux Galls et aux Kimris. Bien qu'il ait trouvé sur le territoire de l'ancienne Gaule les deux races généralement mélangées entre elles, (abstraction faite des autres familles qui s'y sont combinées çà et là,) il a néanmoins observé que chacune d'elles existait plus pure et plus nombreuse dans certaines provinces où l'histoire nous les montre en effet agglomérées et séparées l'une de l'autre.