Histoire des Gaulois (1/3) depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'entière soumission de la Gaule à la domination romaine.

Part 28

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Les acclamations de toutes les villes qui avaient embrassé le parti romain l'accueillirent à son passage. «Si la victoire remportée sur Antiochus était plus brillante, disent les historiens, celle-ci fut plus agréable aux alliés de la république[989]. Car la domination syrienne, avec ses tributs et son oppression, paraissait encore plus supportable que le voisinage de ces hordes toujours prêtes à fondre sur l'Asie, comme un orage impétueux[990].» Voilà ce que pensaient les villes de la Troade, de l'Éolide et de l'Ionie; et elles envoyèrent en grande pompe à Éphèse des ambassadeurs chargés d'offrir des couronnes d'or à Manlius, comme au libérateur de l'Asie[991]. Ce fut au milieu de ces réjouissances que les plénipotentiaires gaulois et ceux d'Ariarathe arrivèrent auprès du consul; les premiers pour traiter de la paix, les seconds pour solliciter le pardon de leur maître, coupable d'avoir secouru Antiochus son beau-père et les Galates ses alliés. Ce roi, vivement réprimandé, fut taxé à deux cents talens d'argent, en réparation de son crime. Bien au contraire, le consul fit aux Kimro-Galls l'accueil le plus bienveillant[992]; néanmoins ne voulant rien terminer sans les conseils d'Eumène, alors absent, il fixa, pour l'été suivant, une seconde conférence, dans la ville d'Apamée, sur l'Hellespont. Satisfaits du coup dont ils venaient de frapper la Galatie, les Romains, loin de pousser à bout cette race belliqueuse, qui conservait encore une partie de sa force, employèrent tous leurs efforts à se l'attacher. Aux conférences d'Apamée, il ne fut question ni de tribut, ni de changemens dans les lois ou le gouvernement des Galates. Tout ce qu'exigeait Manlius, c'était qu'ils rendissent les terres enlevées aux alliés de Rome[993], qu'ils renonçassent à leur vagabondage inquiétant pour leurs voisins, enfin, qu'ils fissent avec Eumène une alliance intime et durable[994]. Ces conditions furent acceptées.

Note 989: Ούχ οϋτως έχάρησαν Άντιόχου ληφθέντος έπί τψ δοκεϊν άπολελΰσθαι, τινές μέν φόρων, οί δέ φρουράς, καθόλου δέ πάντες βασιλικών προσταγμάτων... Polyb. ex excerpt. legat. XXXV.

Note 990: Tolerabilior regia servitus fuerat, quàm feritas immanium barbarorum, incertusque in dies terror, quò velut tempestas eos populantes inferret. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 37.

Note 991: Coronas aureas attulerant. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 37. --Polyb. excerpt. legat, XXXV.

Note 992: Φιλανθρώπως άποδεξάμενος. Polyb. loc. cit. --T. L. l. XXXVIII, c. 37.

Note 993: Suidas, voce Γαλατία.

Note 994: Ut morem vagandi cum armis finirent, agrorumque suorum terminis se continerent; pacem... cum Eumene servarent. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 40.

ANNEE 187 avant J.-C.

L'humiliation des Gaulois, publiée chez toutes les nations orientales, par des récits lointains et exagérés, environna le nom romain d'un nouvel éclat. «Juda, dit un annaliste juif contemporain; Juda a entendu le nom de Rome, et le bruit de sa puissance..... Il a appris ses combats, et les grandes choses qu'elle a opérées en Galatie, comment elle a subjugué les Galates et leur a imposé tribut[995].» A Rome, les succès du consul eurent moins de faveur; plusieurs patriciens trouvèrent mauvais qu'il eût entrepris la guerre sans ordres formels du sénat; et deux de ses lieutenans, jaloux de lui, firent opposition lorsqu'il demanda le triomphe. On lui objectait l'illégalité d'une guerre qui n'avait été précédée ni de l'envoi d'ambassadeurs, ni des cérémonies exigées par la religion. «Manlius, ajoutait-on, avait consulté dans cette affaire beaucoup plus son ambition que l'intérêt public. Que de peines ses lieutenans n'avaient-ils pas eues à l'empêcher de franchir le Taurus malgré les malheurs dont la Sibylle menaçait Rome, si jamais ses enseignes osaient dépasser cette borne fatale? Le consul pourtant s'en était approché autant qu'il avait pu; n'avait-il pas été camper sur la cime même, au point de départ des eaux[996]?» Enfin on reproduisait contre lui, pour ravaler la gloire du succès, des argumens pareils à ceux dont il s'était lui-même servi, près de la frontière gallo-grecque, pour combattre les terreurs de ses soldats.

Note 995: Et audivit Judas nomen Romanorum, quia sunt potentes viribus... Et audierunt prælia eorum, et virtutes bonas quas fecerunt in Galatiâ: quia obtinuerunt eos et duxerunt sub tributum. Machab. l. I, c. VIII, v. 1 et 2.

Note 996: Cupientem transire Taurum, ægrè omnium legatorum precibus, ne carminibus Sibyllæ prædictam superantibus terminos fatales cladem experiri vellet, retentum: admovisse tamen exercitum, et propè ipsis jugis ad divortia aquarum castra posuisse. Tit. Liv. l. XXXVIII c. 46.

Manlius répondit avec éloquence[997]; il prouva que sa conduite avait été conforme aux intérêts et à la politique du sénat; il adjura son prédécesseur, L. Scipion, de témoigner que cette guerre ne pouvait être différée sans danger. Il ajouta: «Je n'exige pas, sénateurs, que vous jugiez des Gaulois habitans de l'Asie par la barbarie connue de la nation gauloise, par sa haine implacable contre le nom romain. Laissez de côté ces justes préventions, et n'appréciez les Gallo-Grecs qu'en eux-mêmes, indépendamment de toute autre considération. Plût aux dieux qu'Eumène fût ici présent avec les magistrats de toutes les villes de l'Asie! Certes, leurs plaintes auraient bientôt fait justice de ces accusations. A leur défaut, envoyez des commissaires chez tous les peuples de l'Orient; faites-leur demander si on ne les a pas affranchis d'un joug plus rigoureux en réduisant les Gaulois à l'impuissance de nuire, qu'en reléguant Antiochus au-delà du mont Taurus. Que l'Asie tout entière vous dise combien de fois ses campagnes ont été ravagées, ses belles cités pillées, ses troupeaux enlevés; qu'elle vous exprime son affreux désespoir, quand elle ne pouvait obtenir le rachat de ses captifs, quand elle apprenait que ses enfans étaient immolés par les Gaulois à des dieux farouches et sanguinaires comme eux[998]. Sachez que vos alliés ont été les tributaires des Gallo-Grecs, et qu'affranchis par vous de la domination d'un roi, ils n'en continueraient pas moins de payer tribut, si je m'étais endormi dans une honteuse inaction. L'éloignement d'Antiochus n'aurait servi qu'à rendre le joug des Gaulois plus oppressif, et vos conquêtes en-deçà du mont Taurus auraient agrandi leur empire et non le vôtre[999].»

Note 997: Tite Live donne comme authentique le discours qu'il lui fait tenir: Manlium in hunc maximè modum respondisse accepimus. l. XXXVIII, c. 47.

Note 998: Quum vix redimendi captivos copia esset, et mactatas humanas hostias immolatosque liberos suos audirent. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 47.

Note 999: Gallorum imperio, non vestro adjecissetis. Tit. liv. l. XXXVIII, c. 48.

Après ces vives discussions, Manlius obtint le triomphe. Il étala dans cette solennité les couronnes d'or que lui avaient décernées les villes d'Asie, des sommes considérables en lingots et en monnaie d'or et d'argent, ainsi qu'un immense amas d'armes et de dépouilles entassées dans des chariots. Cinquante-deux chefs gaulois, les mains liées derrière le dos, précédaient son char[1000].

Note 1000: Tit. liv. l. XXXIX, c. 6.

ANNEES 187 à 63 avant J.-C.

A la faveur de cette paix forcée où l'asservissement de l'Asie réduisait les Galates, ceux-ci s'adoucirent rapidement et entrèrent dans la civilisation asiatique. On les voit renoncer à leur culte national, dont il ne se montre plus dès lors une seule trace, et figurer comme grands-prêtres dans les temples des religions grecque et phrygienne. Ainsi on trouve un Brogitar, pontife de la mère des dieux, à Pessinunte[1001]; un Dytœt, fils d'Adiato-rix, grand pontife de la Comane[1002], et plusieurs femmes, entre autres la courageuse et infortunée Camma, dont nous parlerons tout à l'heure, desservant les temples des déesses indigènes[1003]. Une statue colossale de Jupiter fut élevée à Tavion[1004]; Ancyre se rendit fameuse par ses fêtes en l'honneur d'Esculape, et par des jeux isthmiens, pythiens, olympiens, qui attirèrent le concours de toute la Grèce[1005]. Les tétrarques gaulois se piquèrent bientôt d'imiter les manières des despotes et des satrapes asiatiques. Ils voulurent faire, avec eux, assaut de somptuosité, et étalèrent dans leurs festins cette prodigalité absurde, magnificence des peuples à demi barbares. On rapporte qu'un certain Ariamne, jaloux d'effacer en savoir vivre tous les tétrarques ses rivaux, publia qu'il tiendrait table ouverte à tout venant pendant une année entière[1006]. Il fit construire à cet effet autour de sa maison de vastes enclos de roseaux et de feuillages, et dresser des tables permanentes qui pouvaient recevoir plus de quatre cents personnes. De distance en distance furent établis des feux où des chaudières de toute dimension, remplies de toutes sortes de viandes, bouillaient jour et nuit. Des magasins, construits dans le voisinage, renfermaient les approvisionnemens, en vin et en farine, amassés de longue-main; et des parcs à bœufs, à porcs, à moutons, à chèvres, placés à proximité, alimentaient le service des tables[1007]. Il est permis de croire qu'Ariamne, n'oublia pas, dans cette occasion, ces jambons de Galatie dont la réputation était si grande[1008]. Ce festin dura un an, et non-seulement Ariamne traita à discrétion la foule qui accourait chaque jour des villes et des campagnes voisines, mais il faisait arrêter sur les chemins les voyageurs et les étrangers, ne leur laissant point la liberté de continuer leur route, qu'ils ne se fussent assis à ses tables[1009].

Note 1001: Cicer. de Arusp. respons. nº 28.

Note 1002: Strabon. l. XII, p. 558.

Note 1003: Plutarch. de Virtut. mulier. p. 257.--Polyæni Stratag. l. VIII, c. 39.--Inscript. d'Ancyre, Tournef. t. II, p. 450.--Montf. palæograph. p. 154, 155 et suiv.

Note 1004: Διός κολοσσός χαλκοΰς. Strab. l. XII, p. 567.

Note 1005: Spanheim gotha numaria. p. 462 et suiv.

Note 1006: Athenæ. l, IV, c. 10.

Note 1007: Athenæ. l. IV, c. 13.

Note 1008: Κάλλισται μέν γάρ αί γαλατικαί (πέρναι). Athen. l. XIV, c. 21.

Note 1009: Άλλά καί οί παριόντες ξένοι ϋπό τών ύφεστηκότων παίδων ούκ ήφίεντο, έως άν μεταλάβωσι τών παρασκενασθέντων. Athen. l. IV, c. 15.

Ce goût pour la magnificence se développa chez les femmes gallo-grecques avec non moins de vivacité que chez leurs maris. Les anciens vêtemens de laine grossière firent place aux tissus de pourpre, que rehaussaient de riches parures; et l'on ne vit plus l'épouse du tétrarque d'Ancyre ou de Pessinunte se contenter de la bouillie, qu'elle emportait jadis dans une marmite, pour son repas et celui de ses enfans, quand elle allait passer la journée au bain[1010]. Cependant ce progrès du luxe chez les dames galates ne corrompit point l'énergique sévérité de leurs mœurs. Au milieu de la dissolution asiatique, elles méritèrent toujours d'être citées comme des modèles de chasteté; et les traits recueillis dans leur vie ne font pas les pages les moins édifiantes des livres anciens consacrés aux _vertus des femmes_. Nous rapporterons ici un de ces traits fameux dans l'antiquité, et que deux écrivains grecs nous ont transmis.

Note 1010: Αί δέ Γαλατών γυναϊκες είς τα βαλανεϊα πόλτου χύτρας είσφέρουσαι, μετά τών παίδων ήσθιον, όμοῦ λουόμεναι. Plut. Sympos. l. VIII, quæst. 9.

Le tétrarque Sinat avait épousé une jeune et belle femme nommée Camma, prêtresse de Diane, pour qui elle entretenait une dévotion toute particulière. C'était dans les pompes religieuses, quand la prêtresse, vêtue de magnifiques habits, offrait l'encens et les sacrifices; c'était alors que sa beauté paraissait briller d'un éclat tout céleste[1011]; Sino-rix, jeune tétrarque, parent de Sinat, la vit, et ne forma plus d'autre désir au monde que le désir d'en être aimé. Il essaya tout, mais vainement. Désespéré, il s'en prit à celui qu'il regardait comme le plus grand obstacle à son bonheur; il attaqua Sinat par trahison, et le fit périr. Comme le meurtrier était puissant et riche, les juges fermèrent les yeux, et le meurtre demeura impuni. Camma supporta ce coup avec une ame forte et résignée; on ne la vit ni pleurer ni se plaindre; mais, renonçant à toute société, même à celle de ses proches, et dévouée entièrement au service de la déesse, elle ne voulut plus quitter son temple, ni le jour, ni la nuit. Quelques mois se passèrent, et Sino-rix l'y vint poursuivre encore de son amour. «Si je suis coupable, lui répétait-il, c'est pour t'avoir aimée; nul autre sentiment n'a égaré ma main[1012].» Camma, d'un autre côté, se vit persécutée par sa famille, qui, appuyant avec chaleur la poursuite du jeune tétrarque, ne cessait d'exalter sa puissance, sa richesse, et les autres avantages par lesquels il surpassait de beaucoup, disait-on, l'homme qu'elle s'obstinait à regretter. Dès lors, elle n'eut plus de repos qu'elle ne consentît à ces liens odieux. Elle feignit donc de céder, et le jour du mariage fut convenu.

Note 1011: Έπιφανεστέραν δέ αύτήν έποίει καί τό τής Άρτέμιδος ίέρειαν είναι, περί τε τάς πομπάς άεί καί θυσίας κεκοσμημένην όράσθαι μεγαλοπρεπώς. Plut. de Virtutib. mulier. p. 257.

Note 1012: Άνελών έκεϊνον έρωτι τής Κάμμας, μή δι΄ έτέραν τινά πονηρίαν... Plut. de Virt. mul. p. 258.

Dès que parut ce jour tant souhaité, Sino-rix, environné d'un cortège nombreux et brillant, accourut au temple de Diane. Camma l'y attendait; elle s'approcha de lui avec calme, le conduisit à l'autel, et prenant, suivant l'usage, une coupe d'or remplie de vin, après en avoir répandu quelques gouttes en l'honneur de la déesse, elle but, et la présenta au tétrarque[1013]. Ivre de bonheur, le jeune homme la porte à ses lèvres et la vide d'un seul trait[1014]; mais ce vin était empoisonné. On dit qu'en cet instant, une joie, depuis long-temps inaccoutumée se peignit sur le visage de la prêtresse. Étendant ses bras vers l'image de Diane: «Chaste déesse! s'écria-t-elle d'une voix forte: sois bénie de ce qu'ici même j'ai pu venger la mort de mon époux assassiné à cause de moi[1015]; maintenant que tout est consommé, je suis prête à descendre vers lui aux enfers. Pour toi, ô le plus scélérat des hommes, Sino-rix, dis aux tiens qu'ils te préparent un linceul et une tombe, car voilà la couche nuptiale que je t'ai destinée[1016].» Alors elle se précipita vers l'autel qu'elle enlaça de ses bras, et elle ne le quitta plus que la vie ne l'eût abandonnée. Sino-rix, qui ressentait déjà les atteintes du poison, monta dans son chariot et partit à toute bride, espérant que l'agitation et des secousses violentes le soulageraient; mais bientôt ne pouvant plus supporter aucun mouvement, il s'étendit ans une litière, où il expira le même soir. Lorsqu'on vint lui apporter cette nouvelle, Camma vivait encore; elle dit qu'elle mourait contente, et rendit l'ame.

Note 1013: Άπό χρυσής φιάλης... Polyæn. Strat. l. VIII, c. 39. --Plut. de Virtut. mulier, p. 258.

Note 1014: Ό δέ οία δή νυμφίος παρά νύμφας λαβών, ήδέως πίνει. Polyæn. ub. supr.

Note 1015: Χάριν οίδά σοι, ώ πολύτψμητε Άρτεμις, ότι μοι παρέσχες έν τψ σψ ίερψ δίκας ύπέρ τοΰ άνδρος λαβεϊν, άδίκως δι΄ έμέ άναιρεθέντος. Polyæn. Strat. l. VIII, c. 39.

Note 1016: Σοί δέ, ώ πάντων άνοσιώτατε άνθρώπων, τάφον άντί θαλάμου καί γάμου παρασκευαζέτωσαν οί προσήκοντες. Plutarch. loc. cit.

La constitution politique s'altéra bientôt, comme les habitudes nationales. D'électives et temporaires qu'avaient été les tétrarchies, elles devinrent héréditaires, et les familles qui en usurpèrent le privilège formèrent, par le laps du temps, une haute classe aristocratique, qui domina le reste de la nation[1017]. L'ambition des chefs travailla en outre à resserrer le nombre de ces magistratures, qui furent successivement réduites de douze à quatre[1018], puis à trois, à deux, enfin concentrées dans une seule main[1019]. Le pays était gouverné par un de ces rois, lorsqu'il fut réuni comme province à l'empire romain. Malgré cette usurpation du pouvoir souverain, le conseil national des trois cents continua d'exister et de coopérer à l'administration du pays[1020]. Il est à présumer que la condition des indigènes phrygiens et surtout grecs s'améliora; car les mariages devinrent assez fréquens entre eux et les Kimro-Galls de rang élevé. Cependant il n'y eut jamais fusion; car, tandis que les vaincus parlaient le grec, la langue gauloise se conserva, sans mélange étranger, parmi les fils des conquérans. Un écrivain ecclésiastique célèbre, qui voyagea dans l'Orient au quatrième siècle de notre ère, six cents ans après le passage des hordes en Asie, témoigne que, de son temps, les Galates étaient les seuls, entre tous les peuples asiatiques, qui ne se servissent point de la langue grecque; et que leur idiome national était à peu près le même que celui des Trévires, les différences de l'un à l'autre n'étant ni nombreuses, ni importantes[1021]. Cette identité de langage entre les Gaulois des bords du Rhin et les Gaulois des bords du Sangarius et de l'Halys s'explique d'elle-même si l'on se rappelle que les Tectosages et les Tolistoboïes, les deux principaux peuples galates, appartenaient originairement, comme les Belges, à la race des Kimris.

Note 1017: Hist. græc. et latin. Inscript. galatic. passim.

Note 1018: Appian. Bell. Mithridat. p. 151.

Note 1019: Strab. l. XII, p. 567.--Pausan. Bell. Alexandr. c. 67.

Note 1020: Inscript. Ancyran. passim.

Note 1021: Galatas excepto sermone græco, quo omnis Oriens loquitur, propriam linguam eamdem penè habere quàm Treviros, nec referre si aliqua exindè corruperint. Hieronym. Prolog. in lib. II. Comment. in epist. ad Galat. c. 3.

ANNEES 167 à 158 avant J.-C.

La bonne intelligence et la paix subsistèrent pendant vingt ans entre les Galates et les puissantes asiatiques. Au bout de ce temps la guerre éclata, on ne sait pour quel motif, et les Gaulois ravagèrent le territoire d'Eumène et celui de leur ancien ami Ariarathe, alors dévoué au roi de Pergame[1022], si cruellement, qu'Attale courut à Rome en porter plainte au sénat. Il dit: «qu'un tumulte gaulois (suivant l'expression romaine) mettait le royaume de Pergame dans le plus grand péril[1023].» La république envoya des commissaires aux tétrarques, sans réussir à les désarmer. Les dévastations ayant recommencé avec plus de force, Eumène partit lui-même pour Rome; mais ses plaintes furent mal reçues. Dans ces négociations et dans quelques autres, le sénat montra envers les Gaulois des ménagemens qui lui étaient peu ordinaires, et qui ne causèrent pas moins de surprise que l'opiniâtreté hardie de ce peuple. «Il fut permis de s'étonner, dit un historien, que tous les discours des Romains eussent été sans effet sur l'esprit des Galates, tandis qu'un seul mot de leurs ambassadeurs suffisait pour armer ou désarmer les puissans roi d'Égypte et de Syrie[1024].»

Note 1022: Polyb. excerpt. legat, XCVII, CII, CVI, CVII, CVIII. --Strab. l. XII, p. 539.--Tit. Liv. l. XLV, c. 16 et 34.

Note 1023: Querimoniâ gallici tumultûs... regnum in dubium adductum esse. Tit. Liv. l. XLV, c. 19.

Note 1024: Mirum videri posset, inter opulentos reges, Antiochum Ptolemæumque, tantùm legatorum romanorum verba valuisse... apud Gallos nullius momenti fuisse. Tit. Liv. l. XLV, c. 34.

ANNEE 89 avant J.-C.

A l'époque des guerres de Mithridate, la Galatie parut se réveiller et vouloir secouer cette humiliante protection. Elle se ligua avec le roi de Pont empressé à rechercher l'alliance des Gaulois en occident comme en orient, et qui envoyait des ambassadeurs chez les Kimris des rives du Danube[1025]. Durant ses premières campagnes, Mithridate exaltait, dans tous ses discours, les services de ses alliés galates; il se vantait «de pouvoir opposer à Rome un peuple des mains duquel Rome ne s'était tirée qu'à prix d'or[1026].»

Note 1025: Legatos ad Cimbros... auxilium petitum mittit. Justin. l. XXXVIII, c. 3.--Appian. Bell. Mithrid. p. 171.

Note 1026: Nec bello hostem, sed pretio remotum. Oratio. Mithrid. Justin. l. XXXVIII, c. 4.

ANNEE 86 avant J.-C.

Mais bientôt leur fidélité lui devint suspecte, et dans un des accès de son humeur sombre et soupçonneuse, il retint prisonniers auprès de lui tous les tétrarques et leurs familles, au nombre de soixante personnes[1027]. Indigné de cette perfidie, Toredo-rix, tétrarque des Tosiopes, complota sa mort; et comme le roi de Pont avait coutume de rendre la justice, à certains jours de la semaine, assis sur une estrade fort élevée, Torédo-rix, aussi robuste qu'audacieux, ne se proposait pas moins que de le saisir corps à corps, et de le précipiter du haut de l'estrade, avec son tribunal[1028]. Le hasard voulut que Mithridate s'absentât ce jour-là et qu'il fît mander, au bout de quelques heures, les tétrarques galates; Torédo-rix, craignant que le complot n'eût été découvert, exhorta ses compagnons à se jeter tous ensemble sur le roi et à le mettre en pièces[1029]. Ce second complot manqua également; et Mithridate, après avoir fait tuer sur-le-champ les plus dangereux des conspirateurs, acheva les autres, une nuit, dans un festin où il les avait invités, sous couleur de réconciliation. Trois d'entre eux échappèrent seuls au massacre en se faisant jour, le sabre à la main, au travers des assassins; tout le reste périt, hommes, femmes et enfans[1030]. Parmi ces derniers se trouvait un jeune garçon appelé Bépolitan, que son esprit et sa beauté avaient fait remarquer du roi; Mithridate se ressouvint de lui dans cette nuit fatale, et ordonna à ses officiers de courir et de le sauver. Il était temps encore, parce que le meurtrier, convoitant une robe précieuse que portait le jeune Gaulois, avait voulu le dépouiller avant de frapper; celui-ci résistait et se débattait avec violence; cette lutte permit aux officiers royaux de prévenir le coup[1031]. Le cadavre de Torédo-rix avait été jeté à la voirie, avec défense expresse de lui rendre les derniers devoirs; mais une femme pergaméenne qui l'avait aimé l'ensevelit en cachette, au péril de ses jours[1032].

Note 1027: Plutarch. de Virtutibus mulier. p. 259.--Appian. Bello Mithridat. p. 200.

Note 1028: Άνεδέξατο τόν Μιθριδάτην, όταν έν τψ βήματι γυμνασίψ χρηματίζη συναρπάσας, ώσειν άμα σύν αύτψ κατά τής φάραγγος. Plut. de Virtut. mulier, p. 259.

Note 1029: Διαρπάσαι τό σώμα. Idem, loc. cit.

Note 1030: Πάντας έκτεινε μετά παίδων καί γυναικών, χωρίς τριών τών διαφυγόντων... έπί διαίτη μιάς νυκτός. Appian. Bell. Mithrid. p. 200.

Note 1031: Plutarch. de Virtut. mulier. p. 259.

Note 1032: Γύναιον περγαμηνόν έγνωσμένον άφ΄ ώρας ζώντι τψ Γαλάτη παρεκινδύνευσε θάψαι καί περιστεϊλαι τόν νεκρόν. Plut. loc. cit.

ANNEE 63 avant J.-C.

Mithridate, à la tête de son armée, alla fondre sur la Galatie avant que la nouvelle de ses barbaries s'y fût répandue, confisqua les biens des tétrarques assassinés, et, renversant la forme du gouvernement, imposa pour roi absolu un de ses satrapes nommé Eumache[1033]. Cette tyrannie dura douze ans, et chaque année avec un redoublement de cruauté. Enfin les trois tétrarques sauvés du festin sanglant du roi de Pont, et l'un d'eux surtout, Déjotar, depuis si célèbre dans les guerres civiles de Rome, réussirent à soulever le pays, battirent Eumache et le chassèrent[1034]. Les victoires des armées romaines sur Mithridate assurèrent aux Kimro-Galls, pour quelque temps, l'indépendance qu'ils venaient de reconquérir; mais, dans les circonstances où se trouvait l'Orient, cette indépendance précaire ne pouvait pas être de longue durée. Enveloppée et pressée de tous côtés par la domination romaine, la Galatie succomba après tout le reste de l'Asie; elle fut enfin réduite en province, sous l'empereur Auguste.

Note 1033: Appian. Bell. Mithridat. p. 200.

Note 1034: Appian. loc. cit. p. 200, 222.--Tit. Liv. Epit. XCIV. --Paul. Oros. l. VI, c. 2.