Histoire des Gaulois (1/3) depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'entière soumission de la Gaule à la domination romaine.

Part 27

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Le consul s'était bien attendu qu'au lieu de joindre son ennemi corps à corps il aurait à combattre contre la difficulté du terrein; et il s'était approvisionné amplement de dards, de hastes, de balles de plomb, et de cailloux propres à être lancés avec la fronde. Pourvu de ces munitions, il marcha vers le mont Olympe et s'arrêta à cinq milles du camp gaulois. Le lendemain, il s'avança avec Attale et quatre cents cavaliers pour reconnaître ce camp et la montagne; mais tout à coup un détachement de cavalerie tolistoboïenne fondit sur lui, le força à tourner bride, lui tua plusieurs soldats, et en blessa un grand nombre. Le jour suivant, Manlius revint avec toute sa cavalerie pour achever la reconnaissance, et les Gaulois n'étant point sortis de leurs retranchemens, il fit à loisir le tour de la montagne. Il vit que, du côté du midi, des collines revêtues de terre s'élevaient en pente douce jusqu'à une assez grande hauteur; mais que, vers le nord, des rochers à pic rendaient tous les abords impraticables, à l'exception de trois: l'un au milieu de la montagne, recouverte en cet endroit d'un peu de terre; les deux autres, sur le roc vif, au levant d'hiver et au couchant d'été. Ces observations terminées, il vint le même jour dresser ses tentes au pied de la montagne[961].

Note 961: Tit. Liv. l. XXXVIII. c. 20.

Dès le lendemain, il se mit en devoir d'attaquer. Partageant son armée en trois corps, il se dirigea par la pente du midi et à la tête du plus considérable. L. Manlius, son frère, eut l'ordre de monter avec le second par le levant d'hiver, tant que le permettrait la nature des lieux et qu'il ne courrait aucun risque; mais il lui fut recommandé de s'arrêter, s'il rencontrait des escarpemens dangereux, et de rejoindre la division principale par des sentiers obliques. C. Helvius, commandant du troisième corps, devait tourner insensiblement le pied de la montagne et tâcher de la gravir par le couchant d'été. Les troupes auxiliaires furent également divisées en trois corps; le consul prit avec lui le jeune Attale; quant à la cavalerie, elle resta, ainsi que les éléphans, sur le plateau le plus voisin du point d'attaque. Il fut enjoint aux principaux officiers d'avoir l'œil à tout, afin de porter rapidement du secours là où il en serait besoin[962].

Note 962: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 20.

Rassurés sur leurs flancs, qu'ils regardaient comme inabordables, les Gaulois envoyèrent d'abord quatre mille hommes fermer le passage du côté du midi, en occupant une hauteur éloignée de leur camp de près d'un mille; cette hauteur commandant la route, ils croyaient pouvoir s'en servir comme d'un fort pour arrêter la marche de l'ennemi[963]. A cette vue Cn. Manlius se prépara au combat. Ses vélites se portèrent en avant des enseignes, avec les archers crétois d'Attale, les frondeurs, et les corps de Tralles et de Thraces. L'infanterie légionaire suivit au petit pas, comme l'exigeait la roideur de la pente, ramassée sous le bouclier, de manière à éviter les pierres et les flèches. A une assez forte distance, le combat s'engagea à coups de traits, d'abord avec un succès égal. Les Gaulois avaient l'avantage du poste, les Romains celui de l'abondance et de la variété des armes. Mais l'action se prolongeant, l'égalité ne se soutint plus. Les boucliers étroits et plats des Gaulois ne les protégeaient pas suffisamment; bientôt même, ayant épuisé leurs javelots et leurs dards, ils se trouvèrent tout-à-fait désarmés, car, à cette distance, les sabres leur devenaient inutiles. Comme ils n'avaient pas fait choix de cailloux et de pierres, à l'avance, ils saisissaient les premiers que le hasard leur offrait, la plupart trop gros pour être maniables, et pour que des bras inexpérimentés sussent en diriger et en assurer les coups[964]. Les Romains cependant faisaient pleuvoir sur eux une grêle meurtrière de traits, de javelots, de balles de plomb qui les blessaient, sans qu'il leur fût possible d'en éviter les atteintes. L'historien de cette guerre, Tite-Live, nous a laissé un tableau effrayant du désespoir et de la fureur où cette lutte inégale jeta les Tolistoboïes.

Note 963: Eo se rati velut castello iter impedituros. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 21.

Note 964: Saxis, nec modicis, ut quæ non preparassent, sed quod cuique temerè trepidanti ad manum venisset, ut insueti, nec arte, nec viribus adjuvantes ictum, utebantur. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 21.

«Aveuglés, dit-il, par la rage et par la peur, leur tête s'égarait; ils n'imaginaient plus aucun moyen de défense contre un genre d'attaque tout nouveau pour eux. Car, tant que les Gaulois se battent de près, des coups qu'ils peuvent rendre ne font qu'enflammer leur courage; mais lorsque, atteints par des flèches lancées de loin, ils ne trouvent pas sur qui se venger, ils rugissent, ils se précipitent les uns contre les autres comme des bêtes féroces que l'épieu du chasseur a frappées[965]. Une chose rendait leurs blessures encore plus apparentes, c'est qu'ils étaient complètement nus. Comme ils ne quittent jamais leurs habits que pour combattre, leurs corps blancs et charnus faisaient alors ressortir et la largeur des plaies et le sang qui en sortait à gros bouillons. Cette largeur des blessures ne les effraie pas; ils se plaisent, au contraire, à agrandir par des incisions celles qui sont peu profondes, et se font gloire de ces cicatrices comme d'une preuve de valeur[966]. Mais la pointe d'un dard affilé leur pénètre-t-elle fort avant dans les chairs, sans laisser d'ouverture bien apparente, et sans qu'ils puissent arracher le trait, honteux et forcenés, comme s'ils mouraient dans le déshonneur, ils se roulent à terre avec toutes les convulsions de la rage[967].» Tel était le spectacle que présentait la division gauloise opposée à Manlius; un grand nombre avaient mordu la poussière; d'autres prirent le parti d'aller droit à l'ennemi, et du moins ceux-ci ne périrent pas sans vengeance. Ce fut le corps des vélites romains qui leur fit le plus de mal. Ces vélites portaient au bras gauche un bouclier de trois pieds, dans la main droite des javelots qu'ils lançaient de loin, et à la ceinture une épée espagnole; lorsqu'il fallait joindre l'ennemi de près, ils passaient leurs javelots dans la main gauche, et tiraient l'épée[968]. Peu de Gaulois restaient encore sur pied; voyant donc les légions s'avancer au pas de charge, ils regagnèrent précipitamment leur camp, que la frayeur de cette multitude de femmes, d'enfans, de vieillards qui y étaient renfermés, remplissait déjà de tumulte et de confusion. Le vainqueur s'empara de la colline qu'ils venaient d'abandonner.

Note 965: Ubi ex occulto et procul levibus telis vulnerantur, nec quò ruant cæco impetu habent; velut feræ transfixæ in suos temerè incurrunt. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 21.

Note 966: Interdùm insectâ cute, ubi latior quàm altior plaga est, etiàm gloriosiùs se pugnare putant. Tit. Liv. loc. citat.

Note 967: Iidem cùm aculeus sagittæ introrsùs tenui vulnere in speciem urit.... tùm in rabiem et pudorem tàm parvæ perimentis pestis versi, prosternunt corpora humi... Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 21.

Note 968: Hic miles tripedalem parmam habet et in dexterâ hastas, quibus eminùs utitur; gladio hispaniensi est cinctus; quòd si pede collato pugnandum est, translatis in lævam hastis stringit gladium. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 21.

Cependant L. Manlius et C. Helvius, chacun dans sa direction, avaient monté au couchant et au levant tant qu'ils avaient trouvé des sentiers praticables; arrivés à des obstacles qu'ils ne purent franchir, ils rétrogradèrent vers la partie méridionale, et commencèrent à suivre d'assez près la division du consul. Celui-ci avec ses légions gagnait déjà la hauteur que ses troupes légères avaient d'abord occupée. Là il fit faire halte et reprit haleine; et montrant aux légionnaires le plateau jonché de cadavres gaulois, il s'écria: «Si la troupe légère vient de combattre avec tant de succès, que ne dois-je pas attendre de mes légions armées de toutes pièces et composées de l'élite des braves? Les vélites ont repoussé l'ennemi jusqu'à son camp, où l'a suivi la terreur; c'est à vous de le forcer dans son dernier retranchement[969].» Toutefois il fit prendre encore les devans à la troupe légère, qui, loin de rester oisives, pendant que les légions faisaient halte, avait ramassé tout à l'entour les traits épars, afin d'en avoir une provision suffisante. À l'approche des assiégeans, les Gaulois se rangèrent en ligne serrée devant les palissades de leur camp; mais exposés là aux projectiles comme ils l'avaient été sur la colline, ils rentrèrent derrière le retranchement, laissant aux portes une forte garde pour les défendre. Manlius alors ordonna de faire pleuvoir sur la multitude, dont l'enceinte du camp était encombrée, une grêle bien nourrie de dards, de balles et de pierres. Les cris effrayans des hommes, les gémissemens des femmes et des enfans, annonçaient aux Romains qu'aucun de leurs coups n'était perdu[970]. À l'assaut des portes, les légionaires eurent beaucoup à souffrir; mais leurs colonnes d'attaque se renouvelant, tandis que les Gaulois qui garnissaient le rempart, privés d'armes de jet, ne pouvaient être d'aucun secours à leurs frères; une de ces portes fut forcée, et les légions se précipitèrent dans l'intérieur[971].

Note 969: Castra illa capienda esse, in quæ compulsus ab levi armaturâ hostis trepidet. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 22.

Note 970: Vulnerari multos, clamor permixtus mulierum atque puerorum ploratibus significabat. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 22.

Note 971: Tit. Liv. l. C.

Alors la foule des assiégés déboucha tumultueusement par toutes les issues qui restaient encore libres. Dans son épouvante, nul danger, nul obstacle, nul précipice, ne l'arrêtait; un grand nombre, roulant au fond des abîmes, se tuèrent de la chute, ou restèrent à demi brisés sur la place. Le consul, maître du camp, en interdit le pillage à ses troupes et leur ordonna de s'acharner à la poursuite des fuyards. L. Manlius arriva dans cet instant, avec la seconde division; le consul lui fit la même défense, et l'envoya aussi poursuivre: lui-même, laissant les prisonniers sous la garde de quelques tribuns, partit de sa personne. A peine s'était-il éloigné, que C. Helvius survint avec le troisième corps; mais cet officier ne put empêcher ses soldats de piller le camp. Quant à la cavalerie romaine, elle était restée quelque temps dans l'inaction, ignorant et le combat et la victoire; bientôt apercevant les Gaulois que la fuite avait amenés au bas de la montagne, elle leur donna la chasse, en massacra et en fit prisonniers un grand nombre. Il ne fut pas aisé au consul de compter les morts, parce que, l'effroi ayant dispersé les fuyards dans les sinuosités des montagnes, beaucoup s'étaient perdus dans les précipices, ou avaient été tués dans l'épaisseur des forêts. Des récits invraisemblables portèrent leur nombre à quarante mille; les autres ne le firent monter qu'à dix mille. Celui des captifs, composés en grande partie de femmes, d'enfans et de vieillards, paraît avoir été de quarante mille[972].

Note 972: Claudius, qui bis pugnatum in Olympo monte scribit, ad quadraginta millia hominum cæsa, auctor est. Valerius Antias non plus decem millia. Numerus captivorum haud dubiè millia quadraginta explevit. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 23.--Appian. Bell. Syriac. p. 115.

Après la victoire, le consul ordonna de réunir en monceau les armes des vaincus et d'y mettre le feu. Sans perdre un moment, il dirigea sa marche du côté des Tectosages, et arriva le surlendemain à Ancyre; là il n'était plus qu'à dix milles du second camp gaulois, formé sur le mont Magaba. Pendant le séjour qu'il fit dans cette ville, une des captives se signala par une action mémorable: c'était Chiomara, épouse du tétrarque Ortiagon, chef suprême des trois nations. Elle avait suivi son mari au mont Olympe, où il dirigeait la défense, et les désastres de cette journée l'avaient fait tomber prisonnière au pouvoir des Romains. Pour Ortiagon, échappé à rand' peine à la mort, il avait regagné Ancyre et de là le camp tectosage[973].

Note 973: Ab Olympo domum refugerat. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 24.

Les captives gauloises avaient été placées sous la garde d'un centurion avide et débauché, comme le sont souvent les gens de guerre[974]. La beauté de Chiomara était justement célèbre; cet homme s'en éprit. D'abord il essaya la séduction; désespérant bientôt d'y réussir, il employa la violence; puis, pour calmer l'indignation de sa victime, il lui promit la liberté[975]. Mais plus avare encore qu'amoureux, il exigea d'elle à titre de rançon une forte somme d'argent, lui permettant de choisir entre ses compagnons d'esclavage celui qu'elle voudrait envoyer à ses parens, pour les prévenir d'apporter l'or demandé. Il fixa le lieu de l'échange près d'une petite rivière qui baignait le pied du coteau d'Ancyre. Au nombre des prisonniers détenus avec l'épouse d'Ortiagon, était un de ses anciens esclaves; elle le désigna, et le centurion, à la faveur de la nuit, le conduisit hors des postes avancés. La nuit suivante, deux parens de Chiomara arrivèrent près du fleuve, avec la somme convenue, en lingots d'or; le Romain les attendait déjà, mais seul, avec la captive, car la vendant subreptivement et par fraude, il n'avait mis dans la confidence aucun de ses compagnons. Pendant qu'il pèse l'or qu'on venait de lui présenter (c'était, aux termes de l'accord, la valeur d'un talent attique[976]) Chiomara s'adressant aux deux Gaulois, dans sa langue maternelle, leur ordonne de tirer leurs sabres et d'égorger le centurion[977]. L'ordre est aussitôt exécuté. Alors elle prend la tête, l'enveloppe d'un des pans de sa robe, et va rejoindre son époux. Heureux de la revoir, Ortiagon accourait pour l'embrasser; Chiomara l'arrête, déploie sa robe, et laisse tomber la tête du Romain. Surpris d'un tel spectacle, Ortiagon l'interroge; il apprend tout à la fois l'outrage et la vengeance[978]. «O femme, s'écria-t-il, que la fidélité est une belle chose!--Quelque chose de plus beau, reprit celle-ci, c'est de pouvoir dire: deux hommes vivans ne se vanteront pas de m'avoir possédée[979]». L'historien Polybe raconte qu'il eut à Sardes un entretien avec cette femme étonnante, et qu'il n'admira pas moins la finesse de son esprit que l'élévation et l'énergie de son ame[980].

Note 974: Cui custodiæ centurio præerat, et libidinis et avaritiæ militaris. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 24.

Note 975: Is primò ejus animum tentavit quam quum abhorrentem à voluntario videret stupro, corpori, quod servum fortunâ erat, vim fecit. Deindè ad leniendam indignitatem injuriæ, spem reditûs ad suos mulieri facit. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 24.--Plutarch. de Virtut. mulierum, p. 258.--Valer. Maxim. l. VI, c. 1.--Suidas voce Όρτιάγων --Flor. l. II, c. 11.--Aurel Victor. c. 55.

Note 976: Summam talenti attici (tanti enim pepigerat).... Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 24.

Note 977: Mulier, linguâ suâ, stringerent ferrum, et centurionem pensentem aurum occiderent, imperavit. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 24. --Valer Maxim. l. VI, c. 1.

Note 978: Priùsquam complecteretur, caput centurionis antè pedes ejus abjecit. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 24.--Et injuriæ et ultionis suæ ordinem exposuit. Valerius Maxim. l. VI, c. 1.

Note 979: Ώ γύναι, καλόν ή πίστις. Ναί, εἶπεν, άλλά κάλλιον ένα μόνον ζήν έμοί συγγεγενημένον. Plutarch. de virtut. mulier. p. 258.

Note 980: Ταύτην μέν ό Πολύϐίός φησι διά λόγων έν Σάρδεσι γενόμενος θαυμάσαι τό τε φρόνημα καί τήν σύνεσιν. Plutarch. de virt. mul. l. c.

Tandis que cet événement tenait en émoi tout le camp romain, des envoyés gaulois y arrivèrent, priant le consul de ne point se mettre en marche sans avoir accordé à leurs chefs une entrevue, protestant qu'il n'était point de conditions qu'ils n'acceptassent plutôt que de continuer la guerre. Manlius leur donna rendez-vous pour le lendemain à égale distance d'Ancyre et de leur camp; il s'y rendit à l'heure convenue avec une escorte de cinq cents cavaliers, mais il ne vit paraître aucun Gaulois. Dès qu'il fut rentré, les mêmes envoyés revinrent pour excuser leurs chefs, auxquels des motifs de religion, disaient-ils, n'avaient pas permis de sortir[981], et annoncèrent que les premiers de la nation se présenteraient à une seconde conférence, munis de pleins pouvoirs; le consul promit d'y envoyer Attale. La conférence eut lieu en effet entre les députés gaulois et le jeune prince de Pergame, qui avait une escorte de trois cents chevaux, et l'on y arrêta les bases d'un traité. Mais comme la présence du général romain était nécessaire pour conclure, on convint que Manlius et les chefs gaulois s'aboucheraient le lendemain. La tergiversation des Tectosages avait deux motifs: le premier de donner à leurs femmes et à leurs enfans le temps de se mettre en sûreté avec leurs effets au-delà du fleuve Halys, et le second de surprendre le consul lui-même et de l'enlever[982]. C'est ce que devait exécuter un corps de mille cavaliers d'élite et d'une audace à toute épreuve.

Note 981: Oratores redeunt, excusantes religione objectâ, venire reges non posse. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 25.

Note 982: Frustratio Gallorum eò spectabat, primùm ut tererent tempus, donec res suas, cum conjugibus ac liberis, trans Halyn flumen trajicerent: deindè quòd ipsi consuli... insidiabantur. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 25.--Polyb. ex excerpt. legationib. XXXIV.

La fortune voulut que ce jour-là même les tribuns envoyassent au fourrage et au bois, vers l'endroit fixé pour l'entrevue, un corps nombreux de cavalerie, et qu'ils plaçassent plus près du camp, dans la même direction, un second poste de six cents chevaux, qui devait appuyer les fourrageurs. Manlius se mit en route, comme la première fois, avec une escorte de cinq cents hommes; mais à peine eut-il fait cinq milles, qu'il aperçut les Gaulois qui accouraient sur lui à toute bride. Il s'arrête, anime sa troupe et soutient la charge. Bientôt, forcé de battre en retraite, il le fait d'abord au petit pas; sans tourner le dos ni rompre les rangs; enfin le danger devenant plus pressant, les Romains se débandent et se dispersent. Les Gaulois les poursuivent l'épée dans les reins, en tuent un grand nombre, et allaient s'emparer du consul, lorsque les six cents cavaliers destinés à soutenir les fourrageurs surviennent attirés par les cris de leurs camarades. Alors le combat se rétablit; mais en même temps accourent de tous côtés les fourrageurs; partout les Gaulois ont des ennemis sur les bras. Harassés, et serrés de près par des troupes fraîches, la fuite ne leur fut ni facile, ni sûre[983]. Les Romains ne firent point de prisonniers, et le lendemain l'armée entière, ne respirant que vengeance, arriva en présence du camp gaulois[984].

Note 983: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 25.--Polyb. ex excerpt. legat, XXXIV.--Appian. Bell. Syriac. p. 115.

Note 984: Captus est nemo: Romani, ardentibus irâ animis, postero die, omnibus copiis ad hostem perveniunt. T. L. l. XXXVIII, c. 25.

Le consul en personne passa deux jours à reconnaître la montagne, afin que rien n'échappât à ses observations; le troisième, il partagea son armée en quatre corps, dont deux devaient marcher de front à l'ennemi, tandis que les deux autres iraient le prendre en flanc. L'infanterie tectosage et trocme, élite de l'armée et formant cinquante mille combattans, occupait le centre; la cavalerie, dont les chevaux étaient inutiles au milieu de ces rochers escarpés, avait mis pied à terre au nombre de dix mille hommes, et pris son poste à l'aile droite. A la gauche étaient les quatre mille auxiliaires commandés par Ariarathe, roi de Cappadoce, et Murzès, roi de Paphlagonie. Les dispositions du consul furent les mêmes qu'au mont Olympe; il plaça en première ligne les troupes armées à la légère, sous la main desquelles il eut soin de faire mettre une ample provision de traits de toute espèce. Ainsi les choses se trouvaient de part et d'autre dans le même état qu'à la bataille du mont Olympe, sauf la confiance plus grande chez les Romains, affaiblie chez les Gaulois; car les Tectosages ressentaient comme un échec personnel la défaite de leurs frères[985]. Aussi l'action, engagée de la même manière, eut le même dénouement. Couverts d'une nuée de traits, les Gaulois n'osaient s'élancer hors des rangs, de peur d'exposer leurs corps à découvert; et plus ils se tenaient serrés, plus ces traits portaient coup sur une masse qui servait de but aux tireurs. Manlius, persuadé que le seul aspect des drapeaux légionnaires déciderait la déroute, fit rentrer dans les intervalles les divisions des vélites et les autres auxiliaires, et avancer le corps de bataille. Les Gaulois, effrayés par le souvenir de la défaite des Tolistoboïes, criblés de traits, épuisés de lassitude, ne soutinrent pas le choc; ils battirent en retraite vers leur camp; un petit nombre seulement s'y renferma, la plupart se dispersèrent à droite et à gauche. Aux deux ailes, le combat dura plus long-temps; mais enfin la déroute devint générale. Le camp fut pris et pillé; huit mille Gaulois jonchèrent la place[986]; le reste se retira au-delà du fleuve Halys, où les femmes et les enfans avaient été mis en sûreté. Tel fut le désespoir ou plutôt la rage des vaincus, qu'on vit des prisonniers mordre leurs chaînes et chercher à s'étrangler les uns les autres[987]. Le butin trouvé dans le camp fut immense. Les Galates ralliés sur l'autre rive de l'Halys voulurent d'abord continuer la guerre; mais se voyant la plupart blessés, sans armes, et dans un entier dénûment, ils fléchirent et demandèrent à traiter. Manlius leur ordonna d'envoyer des députés à Éphèse; pour lui, comme on était au milieu de l'automne, il se hâta de quitter le voisinage du Taurus où le froid se faisait déjà sentir, et ramena son armée hiverner le long des côtes[988].

Note 985: Omnia eadem utrimque, quæ fuerant in priore prælio, erant præter animos, et victoribus ab re secundâ auctos, et hostibus fractos: quia etsi non ipsi victi erant, suæ gentis hominum cladem pro suâ ducebant. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 26.

Note 986: Octo millia ceciderunt. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 27. --Appian. Bell. Syriac. p. 115.

Note 987: Sed alligati miraculo quodam fuere, quùm catenas morsibus et ore tentassent, quum offocandas invicem fauces præbuissent. Flor. l. II, c. 11.

Note 988: Ipse (jam enim medium autumni erat) locis gelidis propinquitate Tauri montis excedere properans, victorem exercitum in hiberna maritimæ oræ reduxit. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 27.

ANNEE 188 avant J.-C.