Part 26
C'était à Pessinunte, au pied du mont Agdistis, que se célébraient les grands mystères de la mère des dieux; là résidaient son pontife suprême et le haut collège de ses prêtres[922]. Elle était représentée par une pierre noire informe, qu'on disait tombée du ciel[923]; et les temples fameux élevés en son honneur, à Pessinunte, sur les monts Dindyme et Ida, et en beaucoup d'autres lieux, lui avaient fait donner les surnoms d'Agdistis, de Dindymène, d'Idæa, de Berecynthia, de Cybèle: c'était sous ce dernier que les Grecs la désignaient de préférence. Ses prêtres, appelés _galles_, de la petite rivière _Gallus_ qui passait pour sacrée[924], se soumettaient, comme on sait, à des mutilations honteuses, et souillaient le culte de leur divinité par une infâme dissolution; mais leurs oracles n'étaient pas moins en grand crédit, et ils produisaient à Phrygie un revenu immense. Si la domination gauloise ne fit pas entièrement tomber cette industrie, au moins dut-elle l'entraver beaucoup[925], et exciter pour ce motif la haine violente du sacerdoce phrygien. La diminution de ses revenus n'était pas d'ailleurs la seule cause qui aiguillonnait son patriotisme. Antérieurement à la conquête, il s'était arrogé sur la race indigène une autorité presque absolue, il formait parmi les Phrygiens une théocratie que la conquête abolit[926]. Ces motifs d'intérêt, fortifiés par un juste ressentiment de l'oppression étrangère, établirent entre les prêtres d'Agdistis et leurs maîtres, une inimitié mortelle qui contribua puissamment à la ruine de ceux-ci.
Note 922: Strab. l. XII, p. 567.
Note 923: Lapis nigellus, muliebris oris. Prudent. hymn. X, de coron. --Tit. Liv. l. IX.
Note 924: Ovid. Fast. l. IV, V. 316.
Note 925: Strab. l. XII, p. 567.
Note 926: Οί δ΄ϊερεϊς όὸ παλαιόν μέν δυνάσται τινές ήσαν, ίερωσύνην καρπούμενοι μεγάλην. Strab. l. XII, loc. cit.
Ce fut la déesse de Pessinunte qui mit en rapport, pour la première fois, les Gaulois asiatiques et les Romains. Durant la seconde guerre punique, au plus fort des désastres de Rome, les prêtres préposés à la garde des livres Sibyllins, en feuilletant ces vieux oracles pour y trouver l'explication de certains prodiges, lurent que si jamais un ennemi étranger envahissait l'Italie, il fallait transporter de Pessinunte à Rome la statue de la mère des dieux, et qu'alors la République serait sauvée[927]. Le sénat s'empressa de prendre des informations, et sur la déesse, et sur les moyens de l'attirer en Italie; pour toutes ces choses il s'adressa au roi de Pergame, qui, depuis plusieurs années, était en relation d'amitié avec lui. Le roi de Pergame était ce même Attale qui avait chassé les hordes gauloises du littoral de la mer Égée. Une ambassade de cinq personnages distingués se rendit en grande pompe auprès de lui, sur cinq galères à cinq rangs de rames. Attale les reçut dans sa ville, avec tout l'empressement d'un ami dévoué; de Pergame, il les conduisit à Pessinunte, où il obtint pour eux la propriété de la pierre noire qui représentait Agdistis[928]. Quoique l'histoire n'énonce pas à quelles conditions les Tolistoboïes se dessaisirent de leur grande déesse, on peut croire qu'ils la firent payer chèrement; mais cette aventure établit entre les prêtres phrygiens et les Romains des rapports dont les Gaulois ne tardèrent pas à sentir la conséquence.
Note 927: Quandocunque hostis alienigena, terræ Italiæ bellum intulisset, eum pelli Italiâ vincique posse, si mater Idæa Pessinunte Romam advecta esset. Tit. Liv. l. IX, c.
Note 928: Is legatos comiter acceptos Pessinuntem in Phrygiam deduxit; sacrumque eis lapidem quem matrem deûm incolæ esse dicebant, tradidit. Tit. Liv. l. IX.
Après le partage de la Phrygie et leur organisation comme conquérans sédentaires, les Gaulois s'étaient relevés promptement des pertes qu'Attale leur avait fait éprouver, et ils avaient repris sur l'Asie mineure leur ancien ascendant. Ils soutinrent plusieurs guerres contre l'empire de Syrie, et presque toujours avec bonheur; deux rois syriens périrent de leur main[929]. Réconciliés même avec le roi de Pergame, ils lui fournirent des bandes stipendiées au moyen desquelles ce prince ambitieux étendit sa domination sur toute la côte de la mer Égée et de la Propontide, et subjugua en outre plusieurs provinces syriennes. Il faut avouer aussi que plus d'une fois ces auxiliaires lui causèrent de terribles embarras. Dans une de ses guerres contre la Syrie, Attale avait loué des Tectosages qui, d'après la coutume de leur nation, s'étaient fait suivre par leurs femmes et leurs enfans[930]. Déjà l'armée pergaméenne, après une route longue et pénible, était sur le point de livrer bataille, lorsque, effrayés par une éclipse de lune, les Galates refusèrent obstinément de marcher plus avant[931]; il fallut qu'Attale leur obéît et retournât sur ses pas. Craignant même de les mécontenter en les licenciant, il leur abandonna quelques terres sur le bord de l'Hellespont. Mais les Tectosages, placés dans une contrée enlevée naguère à leurs frères, crurent pouvoir s'y conduire en maîtres: ils assaillirent des villes, ravagèrent les campagnes et imposèrent des tributs. Leurs compatriotes ainsi qu'une multitude de vagabonds et de bandits accoururent se joindre à eux, et grossirent tellement leur nombre qu'il fallut deux ans et le secours du roi de Bithynie pour mettre fin à cette nouvelle occupation[932].
Note 929: Polyb. l. IV, p. 315.--Plin. l. VIII, c. 42.--Ælian. de animal. l. VI, c. 44.
Note 930: Ποιούμενοι τήν στρατείαν μετά γυναικαν καί τέκνων, γπομένων αύτοως τούτων έν ταϊς άμάξαις. Polyb. l. V, p. 420.
Note 931: Γενομένης έκλείψεως σελήνης... ούκ άν έφασαν έτι προελθεϊν είς τό πρόσθεν. Polyb. l. V, p. 420.
Note 932: Polyb. l. V, p. 420, 447.
ANNEE 216 avant J.-C.
Sur ces entrefaites, la seconde guerre punique se termina. Annibal, contraint de s'expatrier, vint chercher un refuge dans l'Asie mineure; là il travailla, de toutes les ressources de son génie, à susciter aux Romains des ennemis et une autre guerre. Rome, par ses victoires dans la Grèce européenne, menaçait l'Asie d'une conquête imminente; elle était même en quelque sorte déjà commencée. Attale venait de mourir, et le royaume de Pergame avait passé entre les mains d'Eumène, plus dévoué encore que ne l'était son prédécesseur aux volontés du sénat romain; de sorte que la république trouvait en lui moins un allié qu'un lieutenant. Annibal suivait d'un œil inquiet les intrigues et les progrès de ses mortels ennemis; il s'efforçait, par ses discours, d'alarmer les rois d'Asie et d'aiguillonner leur indolence; mais ceux-ci traitaient ses appréhensions de frayeurs personnelles et de chimères. «Nous serions étonnés, lui disaient-ils un jour, que les Romains osassent pénétrer en Asie.--Moi, répliqua ce grand homme, ce qui m'étonne bien davantage, c'est qu'ils n'y soient pas déjà.[933]» Ses sollicitations réussirent enfin auprès d'Antiochus, roi de Syrie, et de son gendre Ariarathe, roi de Cappadoce.
Note 933: Magis mirari quòd non jam in Asiâ essent Romani quàm venturos dubitare. Tit. Liv. l. XXXVI, c. 41.
ANNEE 191 avant J.-C.
Annibal, dans ses plans d'une ligue asiatique contre Rome, avait compté beaucoup sur la coopération des Gaulois, dont il connaissait et appréciait si bien la bravoure. Antiochus, d'après ses conseils, alla donc hiverner en Phrygie[934], où il conclut une alliance avec les tétrarques galates; mais il n'obtint qu'un petit nombre de troupes, ceux-ci prétextant que la Galatie n'était point menacée, et que son éloignement de toute mer la mettait à l'abri des insultes de l'Italie[935]. Les secours que le roi de Syrie ramena avec lui montaient seulement à dix ou douze mille hommes, tant auxiliaires que volontaires stipendiés. Il en envoya aussitôt quatre mille sur le territoire de Pergame, où ils commirent de tels ravages, que le roi Eumène, alors absent pour le service des Romains, se vit contraint de revenir en hâte; il eut peine à sauver sa capitale et la vie de son propre frère[936].
Note 934: In Phrygiam hibernavit undique auxilia accersens. Tit. Liv. l. XXXVII, c. 8.--Appian. Bell. Syriac. p. 89.--Suidas in verbo Γαλατία.
Note 935: Quia procul mari incolerent... Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.
Note 936: Tit. Liv. l. XXXVII, c. 18.
ANNEE 190 avant J.-C.
Mais Antiochus, si mal à propos surnommé _le Grand_, avait trop de présomption pour se laisser long-temps diriger par Annibal. Il n'est pas de notre sujet de raconter ici ses folies et ses revers: on sait que, vaincu en Grèce, il le fut de nouveau en Orient par L. Scipion, près de la ville de Magnésie. Quelques jours avant cette bataille fameuse, lorsque l'armée romaine était campée au bord d'une petite rivière, en face des troupes d'Antiochus, mille Gaulois, traversant la rivière, allèrent insulter le consul au milieu de son camp; après y avoir mis le désordre, cette troupe audacieuse fit retraite et repassa le fleuve sans beaucoup de perte[937]. Pendant la bataille, ils ne montrèrent pas moins d'intrépidité; ils avaient aux ailes de l'armée syrienne huit mille hommes de cavalerie et un corps d'infanterie; là, le combat fut vif, et là seulement[938].
Note 937: Tumultuosè amne trajecto, in stationes impetum fecerunt; primò turbaverunt incompositos... Tit. Liv. l. XXXVII, c. 28.
Note 938: Tit. Liv. l. XXXVII, c. 39, 40; XXXVIII, c. 48. --Appian. Bell. Syriac. p. 107, 108.
Les Romains avaient anéanti à Magnésie les forces asiatiques et grecques; toutefois la conquête du pays ne leur parut rien moins qu'assurée[939]. Ils avaient rencontré sous les drapeaux d'Antiochus quelques bandes d'une race moins facile à vaincre que des Syriens ou des Phrygiens: à l'armure, à la haute stature, aux cheveux blonds, ou teints de rouge, au cri de guerre, au cliquetis bruyant des armes, à l'audace surtout, les légions avaient aisément reconnu ce vieil ennemi de Rome qu'elles étaient élevées à redouter[940]. Avant de rien arrêter sur le sort des vaincus, les généraux romains se décidèrent donc à porter la guerre en Galatie; et dans cette circonstance, les prétextes ne leur manquaient pas. Le consul Cnéius Maulius, successeur de Lucius Scipion dans le commandement de l'armée d'Orient, se disposa à entrer en campagne dès le printemps suivant.
Note 939: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 48.
Note 940: Procera corpora, promissæ et rutilatæ comæ, vasta scuta, prælongi gladii, ad hoc cantus inchoantium prælium... armorum crepitus... Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 17.
ANNEE 189 avant J.-C.
Sans doute, les Gaulois avaient été long-temps pour l'Asie un épouvantable fléau; mais eux seuls aujourd'hui pouvaient la sauver. Le péril qui les menaçait fut pour tous les amis de l'indépendance asiatique un péril vraiment national. Si Antiochus, faisant un nouvel effort, était venu se réunir aux Galates, les choses peut-être eussent changé de face; mais ce roi pusillanime ne songeait plus qu'à la paix, quelle qu'elle fût. Honteux de sa lâcheté, le roi de Cappadoce, son gendre, rallia quelques troupes échappées au désastre de Magnésie, et les conduisit lui-même à Ancyre. Le roi de Paphlagonie, Murzès, suivit son exemple; ces auxiliaires malheureusement ne formaient que quatre mille hommes d'élite, qui se joignirent aux Tectosages[941]. Ortiagon était alors chef militaire de cette nation, ou même, comme le font présumer quelques circonstances, il était investi de la direction suprême de la guerre. Combolomar et Gaulotus commandaient, l'un les Trocmes, l'autre les Tolistoboïes[942]. «Ortiagon, dit un historien qui l'a connu personnellement, n'était pas exempt d'ambition; mais il possédait toutes les qualités qui la font pardonner. A des sentimens élevés il joignait beaucoup de générosité, d'affabilité, de prudence; et, ce que ses compatriotes estimaient plus que tout le reste, nul ne l'égalait en bravoure[943].» Il avait pour femme la belle Chiomara, non moins célèbre par sa vertu et sa force d'ame que par l'éclat de sa beauté.
Note 941: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 26.
Note 942: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 9.--Suidas voce Όρτιάγων.
Note 943: Εύεργετικός ήν καί μεγαλόψυχος, καί κατά τάς έντεύξεις εϋχαρις καί συνετός · τό γάρ συνέχον παρά Γαλάταις, άνδρώδης ήν καί δυναμικός πρός τάς πολεμικάς χρείας. Polyb. Collect. Constant. Aug. Porphyrogen.
Cependant le jeune Attale, frère d'Eumêne (celui-ci était alors à Rome), ne restait pas inactif, et, par ses intrigues, cherchait à préparer les voies aux Romains. Il attira dans leurs intérêts le tétrarque Épossognat, ami particulier d'Eumène, et qui, seul de tous les tétrarques gaulois, s'était opposé dans le conseil à ce que la nation secourût Antiochus[944]. Mais la connivence d'Épossognat les servit peu; car aucun chef ne partagea sa défection, et le peuple repoussa avec mépris la proposition de parler de paix[945], tandis qu'il avait les armes à la main. Dès les premiers jours du printemps, Cn. Manlius se mit en route avec son armée, forte de vingt-deux mille légionnaires[946], et il se fit suivre par Attale et l'armée pergaméenne, qui renfermait les meilleures troupes de la Grèce asiatique, et des corps d'élite levés soit en Thrace soit en Macédoine[947]. Avant de mettre le pied sur le territoire gaulois, le consul fit faire halte à ses légions, et crut nécessaire de les haranguer. D'abord il regardait cette guerre comme dangereuse; mais surtout il craignait que les discours des Asiatiques, en exagérant encore le péril, n'eussent agi défavorablement sur l'esprit du soldat romain. Il s'étudia donc à combattre ces terreurs, cherchant à démontrer, par des raisons qu'il supposait spécieuses, que ces mêmes Gaulois, redoutables aux bords du Rhône ou du Pô, ne pouvaient plus l'être aux bords du Sangarius et de l'Halys, du moins pour des légions romaines.
Note 944: Tit. Liv. l. XXXVIII c. 18.
Note 945: Polyb. ex excerptis legation. XXXIII.
Note 946: Tit. Liv. l. XXXVII, c. 39.
Note 947: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 12, 18; XXXVII, c. 39.
«Soldats, leur dit-il, je sais que, de toutes les nations qui habitent l'Asie, aucune n'égale les Gaulois en renommée guerrière. C'est au milieu des plus pacifiques des humains que ces hordes féroces, après avoir parcouru tout l'univers, sont venues fonder un établissement. Cette taille gigantesque, cette épaisse et ardente crinière, ces longues épées, ces hurlemens, ces danses convulsives, tout en eux semble avoir été calculé pour inspirer l'effroi[948]. Mais que cet appareil en impose à des Grecs, à des Phrygiens, à des Cariens; pour nous, qu'est-ce autre chose qu'un vain épouvantail? Une seule fois jadis, et dans une première rencontre, ils défirent nos ancêtres sur les bords de l'Allia. Depuis cette époque, voilà près de deux cents ans que nous les égorgeons ou que nous les chassons devant nous, comme de vils troupeaux; et les Gaulois ont valu à Rome plus de triomphes que le reste du monde. D'ailleurs l'expérience nous l'a montré, pour peu qu'on sache soutenir le premier choc de ces guerriers fougueux, ils sont vaincus; des flots de sueur les inondent, leurs bras faiblissent, et le soleil, la poussière, la soif, au défaut du fer, suffisent pour les terrasser[949]. Ce n'est pas seulement dans les combats réglés de légions contre légions, que nous avons éprouvé leurs forces, mais aussi dans les combats d'homme à homme. Encore était-ce à de véritables Gaulois, à des Gaulois indigènes, élevés dans leur pays, que nos ancêtres avaient affaire. Ceux-ci ne sont plus qu'une race abâtardie, qu'un mélange de Gaulois et de Grecs, comme leur nom l'indique assez[950]. Il en est des hommes comme des plantes et des animaux, qui, malgré leurs qualités primitives, dégénèrent dans un sol étranger, sous l'influence d'un autre climat. Vos ennemis ne sont que des Phrygiens accablés sous le poids des armes gauloises[951]; vous les avez battus quand ils faisaient partie de l'armée d'Antiochus, vous les battrez encore. Des vaincus ne tiendront pas contre leurs vainqueurs, et tout ce que je crains, c'est que la mollesse de la résistance ne diminue la gloire du triomphe.
Note 948: Omnia de industriâ composita ad terrorem. Tit. Livius. l. XXXVIII, c. 17.
Note 949: Jam usu hoc cognitum est, si primum impetum, quem fervido ingenio et cæcâ irâ effundunt, sustinueris; fluunt sudore et lassitudine membra, labant arma;... sol, pulvis, sitis, ut ferrum non admoveas, prosternunt. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 17.
Note 950: Et illis majoribus nostris, cum haud dubiis Gallis, in terrâ suâ genitis, res erat; hi jàm degeneres sunt misti, et Gallo-Græci, verè quod appellantur. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 17.
Note 951: Phrygas igitur gallicis oneratos armis, sicut in acie Antiochi cecidistis, victos victores cædetis. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 17.
«Les bêtes sauvages nouvellement prises conservent d'abord leur férocité naturelle, puis s'apprivoisent peu à peu; il en est de même des hommes. Croyez-vous que les Gaulois soient encore aujourd'hui ce qu'ont été leurs pères et leurs aïeux? Forcés de chercher hors de leur patrie la subsistance qu'elle leur refusait, ils ont longé les côtes de l'Illyrie, parcouru la Péonie et la Thrace, en s'ouvrant un passage à travers des nations presque indomptables; enfin ils ne se sont établis dans ces contrées que les armes à la main, endurcis, irrités même par tant de privations et d'obstacles[952]. Mais l'abondance et les commodités de la vie, la beauté du ciel, la douceur des habitans, ont peu à peu amolli l'âpreté qu'ils avaient apportée dans ces climats. Pour vous, enfans de Mars, soyez en garde contre les délices de l'Asie; fuyez au plus tôt cette terre dont les voluptés peuvent corrompre les plus mâles courages, dont les mœurs contagieuses deviendraient fatales à la sévérité de votre discipline. Heureusement vos ennemis, tout incapables qu'ils sont de vous résister, n'en ont pas moins conservé parmi les Grecs la renommée qui fraya la route à leurs pères. La victoire que vous remporterez sur ces Gaulois dégénérés vous fera autant d'honneur que si vous trouviez dans les descendans un ennemi digne des ancêtres et de vous[953].»
Note 952: Extorres inopiâ agrorum, profecti domo, per asperrimam Illyrici oram, Pæoniam indè et Thraciam, pugnando cum ferocissimis gentibus, emensi, has terras ceperunt... Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 17.
Note 953: Bellique gloriam victores eamdem inter socios habebitis, quàm si, servantes antiquum specimen animorum, Gallos vicissetis. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 17.
Manlius se dirigea du côté de Pessinunte. Pendant sa marche, la population phrygienne et grecque lui adressait de toutes parts des députés pour faire acte de soumission[954]. Il reçut aussi des émissaires du tétrarque Épossognat, qui le priait de ne point attaquer les Tolistoboïes avant que lui, Épossognat, n'eût fait une nouvelle tentative pour amener la paix; car il se rendait lui-même auprès des chefs tolistoboïes dans cette intention. Le consul consentit à différer les hostilités quelques jours encore; cependant il entra plus avant dans la Galatie, et traversa le pays que l'on nommait Axylon[955], et qui devait ce nom au manque absolu de bois, même de broussailles, si bien que les habitans se servaient de fiente de bœuf pour combustible. Tandis que les Romains étaient campés près du fort de Cuballe; un corps de cavalerie gauloise parut tout à coup en poussant de grands cris, chargea les postes avancés des légions, les mit en désordre, et tua quelques soldats; mais l'alarme étant parvenue au camp, la cavalerie du consul en sortit par toutes les portes, et repoussa les assaillans[956]. Manlius dès lors se tint sur ses gardes, marcha en bon ordre, et n'avança plus sans avoir bien fait reconnaître le pays. Arrivé au bord du Sangarius, qui n'était point guéable, il y fit jeter un pont et le traversa.
Note 954: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 18.
Note 955: Άξυλον, _sans bois_.
Note 956: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 18.
Pendant qu'il suivait la rive du fleuve, un spectacle bizarre frappa ses yeux et ceux de l'armée. Il vit s'avancer vers lui les prêtres de la grande déesse, en habits sacerdotaux, déclamant avec emphase des vers où Cybèle promettait aux Romains une route facile, une victoire assurée et l'empire du pays[957]. Le consul répondit qu'il en acceptait l'augure; il accueillit avec joie ces utiles transfuges et les retint près de lui dans son camp. Le lendemain il atteignit la ville de Gordium qu'il trouva complètement vide d'habitans, mais bien fournie de provisions de toute espèce[958]. Là, il apprit que toutes les sollicitations d'Épossognat avaient échoué, et que les Gaulois, abandonnant leurs habitations de la plaine, avec leurs femmes, leurs enfans, leurs troupeaux et tout ce qu'ils pouvaient emporter, se fortifiaient dans les montagnes. C'était au milieu de tout ce désordre que les prêtres de la Grande Déesse s'étaient déclarés pour les Romains, et, désertant Pessinunte, étaient venus mettre au service du consul l'autorité d'Agdistis et de ses ministres.
Note 957: Galli Matris Magnæ à Pessinunte occurrere cum insignibus suis, vaticinantes fanatico carmine, Deam Romanis viam belli et victoriam dare, imperiumque ejus regionis. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 18.--Suidas voce Γάλλοι.
Note 958: Tit. Liv. l. XXXVIII, ub. sup.--Flor. l. II, c. 11.
L'avis unanime des trois chefs de guerre Ortiagon, Gaulotus et Combolomar, avait fait adopter aux Galates ce plan de défense. Voyant la population indigène fuir ou se soumettre sans combat, et le sacerdoce phrygien, tourner son influence contre eux, ils crurent prudent d'évacuer leurs villes, même leurs châteaux forts, et de se transporter en masse dans des lieux d'accès difficile, pour s'y défendre autant qu'ils le pourraient. Les Tolistoboïes se retranchèrent sur le mont Olympe, les Tectosages sur le mont Magaba, à dix milles d'Ancyre; les Trocmes mirent leurs femmes et leurs enfans en dépôt dans le camp des Tectosages, et se rendirent à celui des Tolistoboïes, menacé directement par le consul[959]. Maîtres des plus hautes montagnes du pays, et approvisionnés de vivres pour plusieurs mois, ils se flattaient de lasser la patience de l'ennemi. Ou bien, pensaient-ils, il n'oserait pas les venir chercher sur ces hauteurs presque inaccessibles, ou bien, s'il en avait l'audace, une poignée d'hommes suffirait pour l'arrêter. Si, au contraire, il restait inactif au pied de montagnes couvertes de neiges et de glaces perpétuelles, dès que l'hiver approcherait, le froid et la faim ne tarderaient pas à l'en chasser. Bien que l'élévation et l'escarpement des lieux les défendissent suffisamment, ils environnèrent leurs positions d'un fossé et d'une palissade. Comme leur arme habituelle était le sabre et la lance, ils ne firent pas grande provision de traits et d'armes de jet, comptant d'ailleurs sur les cailloux que ces montagnes âpres et pierreuses leur fourniraient en abondance[960].
Note 959: Tolistobogiorum civitatem Olympum montem cepisse; diversos Tectosagos alium montem qui Magaba dicitur petisse: Trocmos, conjugibus ac liberis apud Tectosagos depositis, armatorum agmine Tolistobogiis statuisse auxilium ferre. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 19. --Flor. l. II, c. 11.
Note 960: Saxa affatim præbituram asperitatem ipsam locorum credebant. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 19.