Histoire des Gaulois (1/3) depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'entière soumission de la Gaule à la domination romaine.

Part 24

Chapter 243,695 wordsPublic domain

C'était pour l'ennemi une bonne fortune, que le théâtre de la guerre eût été transporté sur la terre des Cénomans, ces vieux instrumens de l'ambition étrangère, si long-temps traîtres à leur propre race. Aussi se hâta-t-il d'envoyer des émissaires dans toutes les villes du pays, surtout à Brixia[838], où le conseil national des chefs et des vieillards s'était rassemblé. Gagnés par crainte ou par argent, les principaux chefs et les anciens protestèrent aux agens romains qu'ils étaient étrangers à tout ce qui s'était passé, et que si la jeunesse avait pris les armes, c'était tout-à-fait sans leur aveu; plusieurs même se rendirent au camp ennemi pour conférer avec le consul, qui les trouva dévoués à ses intérêts, mais incertains sur les moyens de le servir[839]. Céthégus voulut que, par leur autorité, ou à force d'argent, ils décidassent l'armée cénomane à passer immédiatement aux Romains, ou du moins à quitter le camp des Insubres; les entremetteurs de la trahison combattirent ce projet comme impraticable. Seulement, ils engagèrent leur parole que les troupes resteraient neutres pendant le prochain combat, et même tourneraient du côté des Romains, si l'occasion s'en présentait[840]. Ils entrèrent alors en pourparler avec les chefs de l'armée; en peu de jours, l'odieux complot fut consommé et un traité secret assura à l'ennemi, dans la bataille qui se préparait, la coopération active ou tout au moins passive des Cénomans. Bien que ces intrigues eussent été conduites avec un profond mystère, les Insubres en conçurent quelque soupçon[841], et lorsque le jour de la bataille arriva, n'osant confier à de tels alliés une des ailes de peur que leur trahison n'entraînât la déroute de toute l'armée, ils les placèrent à la réserve, derrière les enseignes. Mais cette précaution fut inutile. Au fort de la mêlée, les perfides, voyant l'armée insubrienne plier, la chargèrent tout à coup à dos, et occasionèrent sa destruction totale.

Note 838: Mittendo in vicos Cenomanorum, Brixiamque, quod caput gentis erat... Tit. Liv. l. XXXII, c. 30.

Note 839: Non ex auctoritate seniorum juventutem in armis esse, nec publico consilio Insubrium defectioni Cemanos se adjunxisse.... (Cethegus) excitis ad se principibus, ibi agere ac moliri cœpit. Tit. Liv. l. XXXII, c. 30.

Note 840: Data fides consuli est ut in acie aut quiescerent, aut si qua etiam occasio fuisset, adjuvarent Romanos. Tit. Liv. l. XXXII, c. 30.

Note 841: Suberat tamen quædam suspicio. Tit. Liv. l. XXXIII, l. c.

Tandis que ces événemens se passaient dans la Transpadane, Minucius avait d'abord dévasté les terres des Boïes par des incursions rapides; mais lorsque l'armée boïenne eut quitté le camp des coalisés pour venir défendre ses foyers, le consul s'était renfermé dans ses retranchemens, attendant l'occasion de risquer une bataille décisive. Les Boïes la provoquaient avec ardeur, quand la nouvelle du combat du Mincio et de la défection des Cénomans vint ébranler leur confiance; bientôt même, le découragement gagnant, ils désertèrent leurs drapeaux, pour aller défendre chacun sa propriété et sa famille. L'armée consulaire se vit obligée de changer son plan de campagne[842]. Elle se remit à ravager les terres, à brûler les maisons, à forcer les villes. Clastidium fut livré aux flammes: les dévastations durèrent jusqu'au commencement de l'hiver; puis les consuls retournèrent à Rome, où ils triomphèrent, C. Céthégus des Insubres et des Cénomans, Q. Minucius des Boïes. Le premier versa au trésor deux cent trente-sept mille cinq cents livres pesant de cuivre[843], et soixante-dix-neuf mille pièces d'argent, portant pour empreinte un char attelé de deux chevaux[844]; le second une quantité d'argent équivalente à cinquante-trois mille deux cents deniers, et deux cent cinquante-quatre mille as en monnaie de cuivre[845]. Mais ce qui fixait surtout les yeux de la foule, au triomphe de Céthégus, c'était une troupe de Crémonais et de Placentins, suivant le char du triomphateur, la tête couverte du bonnet, symbole de la liberté[846].

Note 842: Relicto duce, castrisque, dissipati per vicos, sua ut quisque defenderent, rationem gerendi belli hosti mutarunt. T. L. l. XXXII, c. 31.

Note 843: La livre romaine est évaluée, comme nous l'avons dit plus haut, à 10 onc. 5 gr. 40 gr., ou 327 gram. 18. Cons. le savant mémoire de M. Letronne, sur les monnaies grecques et romaines, p. 7.

Note 844: C'était une monnaie romaine qui portait le nom de _bigati_ (scil. nummi), et équivalait à un denier.

Note 845: L'as valait à cette époque une once (as uncialis); le denier peut être évalué à 82 centimes.

Note 846: Cæterùm magis in se convertit oculos Cremonensium Placentinorumque colonorum turba pileatorum, currum sequentium. Tit. Liv. l. XXXIII, c. 23.

ANNEE 196 avant J.-C.

Autant les deux grandes nations gauloises montraient de constance à défendre leur liberté, autant Rome mit d'acharnement à vouloir l'étouffer. Pendant l'année 196, comme pendant la précédente, les consuls furent employés tous deux dans la Cisalpine; leur choix même paraissait dicté par la circonstance. L'un d'eux, L. Furius Purpureo, s'était distingué comme préteur dans une des dernières campagnes; l'autre, Claudius Marcellus, portait un nom de bon augure pour une guerre gauloise. Tandis que Furius se préparait à le suivre à petites journées, Marcellus, se portant directement sur la Transpadane, attaqua et défit l'armée insubrienne, dans une bataille, où, si les récits des historiens ne sont pas exagérés, elle perdit quarante mille hommes[847]. La forte ville de _Com_ ou Comum, située à l'extrémité méridionale du lac Larius, et dont le nom signifiait _garde_ ou _protection_[848], tomba en son pouvoir, ainsi que vingt-huit châteaux qui se rendirent[849]. Le consul revint ensuite sur ses pas pour faire tête aux Boïes, qui s'étaient rassemblés en nombre considérable. Mais le jour même de son arrivée, avant qu'il eût achevé les retranchemens de son camp, assailli brusquement, il éprouva de grandes pertes, et après un combat long et opiniâtre, laissa sur la place trois mille légionnaires ainsi que plusieurs chefs de distinction[850]. Néanmoins il réussit à terminer les travaux, et une fois retranché, il soutint avec assez de bonheur les assauts que les Gaulois lui livraient sans relâche. Telle était sa situation, lorsque son collègue Furius Purpureo entra dans la partie du territoire boïen, qui confine avec l'Ombrie et qu'on nommait la _tribu Sappinia_.

Note 847: In eo prælio suprà XL millia hominum cæsa, Valerius Antias scribit. Tit. Liv. l. XXXIII, c. 36.

Note 848: _Còm_, en langue gallique signifiait sein, giron, et dans le sens figuré, garde, protection. C'est aujourd'hui la ville de Côme.

Note 849: Comum oppidum intra dies paucos captum; castella indè duodetriginta ad consulem defecerunt. Tit. Liv. l. XXXIII, c. 36.

Note 850: Ad tria millia hominum... illustres viri aliquot in illo tumultuario prælio ceciderunt. Tit. Liv. ub. supr.

A cette nouvelle, les Boïes levèrent le siège du camp de Marcellus, et coururent sur la route que l'autre consul devait traverser, route boisée et propre aux embuscades militaires. Purpureo approchait déjà du fort de Mutilum, lorsqu'ayant eu vent de quelque chose, il rétrograda; et comme il connaissait parfaitement le pays, par de longs détours en plaines, il réussit à rejoindre sans danger son collègue. Les deux consuls réunis dévastèrent un grand nombre de villes fortifiées et non fortifiées, et Bononia, capitale de tout le territoire[851]; partout où ils promenaient leurs ravages, les vieillards les femmes, la population désarmée des campagnes s'empressait de faire acte apparent de soumission à la république romaine; mais toute la jeunesse, réfugiée en armes au fond des forêts, suivait leur marche, ne les perdant jamais de vue et épiant l'occasion favorable celui-ci surprendre et les envelopper[852]. Boïes et Romains traversèrent ainsi, en s'observant mutuellement, une grande partie de la Cispadane, et passèrent ensuite en Ligurie. A la fin, l'armée boïenne, désespérant de faire tomber dans le piège un général tel que L. Furius, accoutumé de longue main à ce genre de guerre, franchit le Pô, et se jeta sur les terres de quelques tribus liguriennes qui avaient fait leur paix avec Rome[853]. A son retour, elle longeait l'extrême frontière ligurienne, chargée de butin, lorsqu'elle rencontra l'armée des consuls. Le combat s'engagea plus brusquement, et se soutint plus vivement que si les deux partis bien préparés eussent choisi le temps et le lieu à leur convenance. «On vit en cette occasion, dit un historien latin, combien les haines nationales ajoutent d'énergie au courage; plus altérés de sang qu'avides de victoire, les Romains combattirent avec un tel acharnement, qu'à peine laissèrent-ils échapper un Gaulois[854].» Pour remercier les dieux de l'heureuse issue de la campagne, le sénat décréta trois jours de prières publiques. Le pillage de cette année valut au trésor public de Rome trois cent vingt mille livres d'airain, et deux cent trente-quatre mille pièces d'argent à l'empreinte d'un char attelé de deux chevaux.

Note 851: Usque ad Felsinam oppidum populantes peragraverunt. Tit. Liv. l. XXXIII, c. 37.--Felsina était, comme on l'a vu plus haut, l'ancien nom de Bononia chez les Étrusques.

Note 852: Boii ferè omnes, præter juventutem, quæ prædandi causâ in armis erat, (tunc in devias silvas recesserat) in ditionem venerunt.. Boii negligentiùs coactum agmen Romanorum quia ipsi procul abesse viderentur, improvisò agressuros se rati, per occultos saltus secuti sunt. Tit. Liv. l. XXXIII, c. 37.

Note 853: Lævos, Libuosque quùm pervastasset. Tit. Liv. l. XXXIII, c. 37.

Note 854: Ibi quantam vim ad stimulandos animos ira haberet apparuit: nam ita cædis magis quàm victoriæ avidi pugnarunt Romani, ut vix nuncium cladis hosti relinquerent. Tit. Liv. l. XXXIII, c. 37. --Paul. Oros. l. IV, c. 20.--Fasti Capitol.

ANNEE 195 ava nt J.-C.

La campagne de 195 s'ouvrit encore, pour les Romains, sous les auspices les plus favorables; le consul L. Valérius Flaccus battit l'armée boïenne, près de la forêt Litana, et lui tua huit mille hommes; mais ce fut là tout, Valérius perdit le reste de la saison à faire reconstruire les maisons de Placentia et de Crémone[855]. Chargé, l'année suivante en qualité de proconsul, des opérations militaires dans la Transpadane, il y montra plus d'activité. Une armée boïenne, sous la conduite d'un chef nommé Dorulac, était venue soulever les Insubres: Valérius attaqua, près de Médiolanum, leurs forces réunies, les défit, et leur tua dix mille hommes[856].

Note 855: Tit. Liv. l. XXXIV, c. 21, 42.

Note 856: Tit. Liv. l. XXXIV, c. 46.--Paul. Oros. l. IV, c. 20.

ANNEE 194 avant J.-C.

Rome déployait contre la Cisalpine trois armées à la fois. Tandis qu'un proconsul tenait la Transpadane, les deux consuls furent envoyés sur la rive droite du Pô, avec leurs légions respectives; ce qui faisait monter à soixante-cinq mille hommes environ les troupes romaines actives, non compris les garnisons des forteresses et les milices coloniales. De son côté la courageuse nation boïenne épuisait toutes les ressources du patriotisme. Son chef suprême Boïo-Rix[857], assisté de ses deux frères, organisa l'armement en masse de toute la population, et pourvut à la défense de la Cispadane, pendant que Dorulac faisait sur l'Insubrie sa malheureuse tentative. Le consul Tib. Sempronius Longus, arrivé le premier à la frontière gauloise, la trouva donc gardée par Boïo-Rix, et par une forte division boïenne. Le nombre et la confiance des Gaulois l'intimidèrent; n'osant livrer bataille, il se retrancha dans un poste avantageux, et écrivit à son collègue, P. Scipion-l'Africain, de venir le rejoindre immédiatement, espérant, ajoutait-il, traîner les choses en longueur jusqu'à ce moment[858]. Mais le motif qui portait le consul à refuser le combat était celui-là même qui poussait les Gaulois à le provoquer; ils voulaient brusquer l'affaire avant la jonction des consuls. Deux jours de suite, ils sortirent de leurs campemens, et se rangèrent en bataille, appelant à grands cris l'ennemi et l'accablant de railleries et d'outrages; le troisième, ils se décidèrent à attaquer, s'avancèrent au pied des retranchemens, et livrèrent un assaut général. Le consul fit prendre les armes en toute hâte, et ordonna à deux légions de sortir par les deux portes principales; mais les passages étaient déjà fermés par les assiégeans. Long-temps on lutta dans ces étroites issues, non-seulement à grands coups d'épée, mais boucliers contre boucliers et corps à corps, les Romains pour se faire jour, les Gaulois pour pénétrer dans le camp, ou pour empêcher leurs ennemis d'en sortir[859]. Aucun parti n'avait l'avantage, lorsque le premier centurion de la seconde légion et un tribun de la quatrième tentèrent un stratagème, qui souvent avait réussi dans des momens critiques, ils lancèrent leurs enseignes au milieu des rangs ennemis; jaloux de recouvrer leur drapeau, les soldats de la seconde légion chargèrent avec tant d'impétuosité, qu'ils parvinrent les premiers à s'ouvrir une route.

Note 857: Boiorix tunc Regulus eorum... ibid. _Righ_, que les Latins prononçaient rix, signifie roi, en Gaëlic; _rhuy_ (cymr.); _rûcik_ (armor.), un petit roi, un chef.

Note 858: Nuncium ad collegam mittit, ut si videretur ei, maturaret venire; se tergiversando in adventum ejus rem tracturum. Ibid.

Note 859: Diù in angustiis pugnatum est; nec dextris magis gladiisque gerebatur res, quàm scutis corporibusque ipsis obnixi urgebant: Romani ut signa foràs efferrent; Galli ut aut ipsi in castra penetrarent, aut exire Romanos prohiberent. Tit. Liv. l. XXXIV c. 46.

Déjà ils combattaient hors des retranchemens, et la quatrième légion restait encore arrêtée à la porte, lorsque les Romains entendirent un grand bruit à l'autre extrémité de leur camp; c'étaient les Gaulois qui avaient forcé la porte questorienne, et tué le questeur, deux préfets des alliés et environ deux cents soldats[860]. Le camp était pris de ce côté, sans une cohorte extraordinaire, laquelle, envoyée par le consul pour défendre la porte questorienne, tailla en pièces ou chassa ceux des assiégeans qui avaient déjà pénétré dans l'enceinte, et repoussa l'irruption des autres. Vers le même temps, la quatrième légion, avec deux cohortes extraordinaires, vint à bout d'effectuer sa sortie. Il se livrait donc trois combats simultanés en trois différens endroits autour du camp, et l'attention des combattans était partagée entre l'ennemi qu'ils avaient en tête, et leurs compagnons, dont les cris confus les tenaient dans l'incertitude sur leur sort, et sur le résultat de l'affaire. La lutte dura jusqu'au milieu du jour, avec des forces et des espérances égales. Enfin les Gaulois, cédant à une charge impétueuse, reculèrent jusqu'à leur camp; mais ils s'y rallièrent, et à leur tour, se précipitant sur l'ennemi, ils le culbutèrent et le poursuivirent jusqu'à ses retranchemens, où il se renferma de nouveau. Ainsi dans cette journée, les deux partis se virent successivement victorieux, et successivement en fuite[861].

Note 860: In portam quæstoriam irruperant Galli; resistentesque pertinaciùs occiderant L. Posthumium quæstorem; et M. Atinium et P. Sempronium, præfectos sociûm, et ducentos fermè milites. Tit. Liv. l. XXXIV, c. 47.

Note 861: Ita varia hinc atque illinc nunc victoria, nunc fuga fuit. Tit. Liv. l. XXXIV, c. 47.

Les Romains publièrent qu'ils n'avaient perdu que cinq mille hommes, tandis qu'ils en avaient tué onze mille[862]; malheureusement les Gaulois ne nous ont pas laissé leur bulletin. Sempronius se réfugia dans Placentia. Si l'on en croit quelques historiens, Scipion, après avoir opéré sa jonction avec lui, dévasta le territoire des Boïes et des Ligures, tant que leurs bois et leurs marais ne lui opposèrent point de barrières; d'autres prétendent que, sans avoir rien fait de remarquable, il retourna à Rome[863].

Note 862: Gallorum tamen ad undecim millia, Romanorum quinque millia sunt occisa. Tit. Liv. l. XXXIV, c. 47.

Note 863: Tit. Liv. l. XXXIV, c. 48.--Paul. Oros. l. IV, c. 20.

ANNEE 193 avant J.-C.

Cette campagne n'avait pas été sans gloire pour la nation boïenne; mais une guerre chaque année renaissante consumait rapidement sa population. Elle renouvela cependant le mouvement de l'année précédente, prit les armes en masse, et parvint à soulever la Ligurie. Le sénat alarmé proclama qu'il y avait _tumulte_[864]; des levées extraordinaires furent mises sur pied, et les deux consuls, Cornélius Merula et Minucius Thermus partirent, celui-ci pour la Ligurie, celui-là pour le pays boïen. Tant de batailles perdues, malgré tant d'efforts de courage, avaient enfin enseigné aux Gaulois que le manque de discipline et l'ignorance de la tactique étaient les véritables causes de leur faiblesse; ils renoncèrent donc, mais trop tard, aux batailles rangées et aux affaires décisives par masses d'hommes et en rase campagne. Au lieu de tenir la plaine, comme auparavant, ils se ralliaient dans les forêts pour tomber à l'improviste sur l'ennemi dès qu'il approchait des bois. Ils fatiguèrent quelque temps, par ces manœuvres, l'armée du consul Merula; mais celui-ci, ayant déjoué une de leurs embuscades, les força d'accepter la bataille; ils se trouvaient alors non loin de Mutine. La bataille fut terrible, et dura depuis le lever jusqu'au milieu du jour. Le corps des vétérans romains, rompu par une charge des Gaulois, fut anéanti. Pendant long-temps, les Boïes, qui n'avaient que très-peu de cavalerie, soutinrent les charges répétées de la cavalerie romaine, sans que leur ordonnance en souffrît: leurs files restaient serrées, s'appuyant les unes sur les autres, et les chefs, le gais en main, frappaient quiconque chancelait ou faisait mine de quitter son rang[865]. Enfin la cavalerie des auxiliaires romains les entama, et, pénétrant profondément au milieu d'eux, ne leur permit plus de se rallier. Les historiens de Rome avouent que la victoire fut long-temps incertaine, et coûta bien du sang; quatorze mille Gaulois restèrent sur la place, dix-huit cents seulement mirent bas les armes[866].

Note 864: Ob eas res tumultum esse.--Tit. Liv. l. XXXIV, c. 56.

Note 865: Obstabant duces, hostilibus cædentes terga trepidantium, et redire in ordines cogentes. Tit. Liv, l. XXXV, c. 5.

Note 866: Quatuordecim millia Boïorum cæsa sunt: vivi capti mille nonaginta duo; equites septingenti viginti unus. T. L. l. XXXV, c. 5.

ANNEE 192 avant J.-C.

Les consuls Domitius Ænobarbus et L. Quintius Flamininus eurent ordre de continuer la guerre. Les ravages qu'ils exercèrent dans tout le pays, durant l'année 192, furent si terribles, qu'un grand nombre de riches familles gauloises, ne voyant plus de sauve-garde ailleurs, se réfugièrent dans le camp même des Romains. Le conseil national des Boïes ne tarda pas non plus à faire sa paix, et les principaux chefs se transportèrent avec leurs femmes et leurs enfans auprès des consuls. Le nombre de ces malheureux qui croyaient trouver dans le camp romain, sous la garantie de l'hospitalité romaine, repos et respect pour leurs personnes, s'élevait à quinze cents, appartenant tous à la classe opulente et la plus élevée en dignité[867]. Mais, plus d'une fois, ils durent regretter les champs de bataille où du moins la mort était utile et glorieuse, où les souffrances et les outrages ne restaient pas impunis. Le trait suivant, conservé par l'histoire, fera assez connaître quelle était pour les Gaulois supplians et désarmés la paix du peuple romain et l'hospitalité de ses consuls.

Note 867: Primò equites pauci cum præfectis, deinde universus senatus, postremò in quibus aut fortuna aliqua aut dignitas erat, ad mille quingenti ad consules transfugerunt. Tit. Liv. l. XXXV, c. 22.

Quintius Flamininus avait emmené de Rome une prostituée qu'il aimait, et comme ils s'étaient mis en route la veille d'un combat de gladiateurs, cette femme lui reprochait quelquefois, en badinant, de l'avoir privée d'un spectacle auquel elle attachait beaucoup de prix. Un jour qu'il était à table, dans sa tente, avec elle et quelques compagnons de débauche, un licteur l'avertit qu'un noble boïen arrivait, accompagné de ses enfans, et se remettait sous sa sauve-garde. «Qu'on les amène!» dit Flamininus. Introduit sous la tente consulaire, le Gaulois exposa, par interprète, l'objet de sa visite; et il s'étudiait, dans ses discours, à intéresser le Romain au sort de sa famille et au sien. Mais tandis qu'il parlait, une horrible idée se présenta à l'esprit de Flamininus: «Tu m'as sacrifié un combat de gladiateurs, dit-il, en s'adressant à sa maîtresse; pour t'en dédommager, veux-tu voir mourir ce Gaulois[868]?» Bien éloignée de croire sérieuse une telle proposition, la courtisane fit un signe. Aussitôt Flamininus se lève, saisit son épée suspendue aux parois de la tente, et frappe à tour de bras le Gaulois sur la tête. Étourdi, chancelant, le malheureux cherche à s'échapper, implorant la foi divine et humaine, mais un second coup l'atteint dans le côté et, sous les yeux de ses enfans qui poussaient des cris lamentables, le fait rouler aux pieds de la prostituée de Flamininus[869]. Que devait donc faire la soldatesque romaine dans sa brutalité, quand ces horreurs se passaient sous la tente des consuls?

Note 868: Vis tu, quoniam gladiatorium spectaculum reliquisti, jam hunc Gallum morientem aspicere? Tit. Liv. l. XXXIV, c. 42.

Note 869: Et quùm is vixdùm seriò annuisset; ad nutum scorti consulem stricto gladio, qui super caput pendebat, loquenti Gallo caput primùm percussit, deindè fugicnti.... latus transfodisse. Tit. Liv. l. XXXIV, c. 42.--Flamininus ne fut recherché pour ce crime que huit ans après, et encore sous la rigoureuse censure de Caton.

ANNEE 191 avant J.-C.

La nation boïenne avait épuisé toutes ses ressources; cependant elle ne mit point bas les armes; mais un profond découragement paraissait s'être emparé d'elle. À compter le nombre de ses morts dans cette dernière et funeste année, on eût dit qu'elle s'empressait de périr, tandis que la patrie était encore libre; et qu'elle n'accourait plus sur les champs de bataille que pour y rester. Dans une seule journée, le consul Scipion Nasica lui tua vingt mille hommes, en prit trois mille, et ne perdit lui-même que quatorze cent quatre-vingt-quatre des siens. Scipion usa de sa victoire en barbare; il se fit livrer, à titre d'otages, ce qu'il y avait encore dans la nation de chefs et de défenseurs énergiques, et confisqua au profit de sa république la moitié du territoire des vaincus[870]. Tels furent les massacres et les dévastations exercées par ses soldats, que lui-même, réclamant les honneurs du triomphe, osa se vanter, en plein sénat, de n'avoir laissé vivans, de toute la race boïenne, que les enfans et les vieillards[871]. Par une moquerie indigne d'un homme à qui les Romains avaient décerné le prix de la vertu, il fit marcher, dans la pompe de son triomphe, l'élite des captifs gaulois pêle-mêle avec les chevaux prisonniers[872]. Le butin de cette campagne rapporta au trésor public quatorze cent soixante-dix colliers d'or, deux cent quarante-cinq livres pesant d'or, deux mille trois cent quarante livres d'argent, tant en barres qu'en vases de fabrication gauloise, et deux cent trente mille pièces d'argent[873].

Note 870: Agri parte ferè dimidiâ eos mulctavit. Tit. Liv. l. XXXVI, c. 39... Obsides abduxit, c. 40.

Note 871: Senes puerosque Boiis superesse. Tit. Liv. l. XXXVI, c. 41.

Note 872: Cum captivis nobilibus equorum quoque captorum gregem traduxit. Tit. Liv. l. XXXVI, c. 41.