Histoire des Gaulois (1/3) depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'entière soumission de la Gaule à la domination romaine.

Part 23

Chapter 233,727 wordsPublic domain

Cependant Annibal, confiné dans le midi de l'Italie, essaya par un coup hardi de ramener la guerre vers le nord, et de rétablir ses communications avec la Cisalpine. Il envoya l'ordre à son frère Asdrubal, qui commandait en Espagne les forces puniques, de passer les Pyrénées, et de marcher droit en Italie par la route qu'il avait frayée, il y avait alors près de douze ans. Asdrubal reçut dans la Gaule un accueil tout-à-fait bienveillant; plusieurs nations, entre autres celle des Arvernes, lui fournirent des secours[805]. Les sauvages habitans des Alpes, eux-mêmes, ne mirent aucun obstacle à son passage, rassurés qu'ils étaient sur les intentions des Carthaginois, et habitués, depuis le commencement de la guerre, à voir des bandes d'hommes armés traverser continuellement leurs vallées. En deux mois, Asdrubal avait franchi les Pyrénées et les Alpes; il entra dans la Cisalpine, à la tête de cinquante-deux mille combattans, Espagnols et Gaulois transalpins: huit mille Ligures et un plus grand nombre de Gaulois cisalpins se réunirent aussitôt à lui. La prodigieuse rapidité de sa marche avait mis la république en défaut: les légions du nord étaient hors d'état de lui résister; et s'il eût marché immédiatement sur l'Italie centrale pour opérer sa jonction avec Annibal, Carthage aurait regagné en peu de jours tout ce qu'elle avait perdu depuis la journée de Cannes. Mais Asdrubal, par une suite fatale de fautes et de malheurs, précipita la ruine de son frère et la sienne. D'abord il perdit un temps irréparable au siège de Placentia. La résistance prolongée de cette colonie ayant permis aux Romains de réunir des forces, le consul Livius Salinator vint se poster dans l'Ombrie, sur les rives du fleuve Métaure, aujourd'hui le Metro; tandis que Claudius Néron, l'autre consul, alla tenir Annibal en échec dans le Brutium, avec une armée de quarante-deux mille hommes. Asdrubal sentit sa faute, et voulut la réparer; malheureusement il était trop tard. Comme le plan de son frère était de transporter le théâtre de la guerre en Ombrie, afin de s'appuyer sur la Cisalpine, il lui écrivit de se mettre en marche, que lui-même s'avançait à sa rencontre; mais ayant négligé de prendre toutes les précautions nécessaires pour lui faire tenir cette dépêche, elle fut interceptée, et le consul Néron connut le secret d'où dépendait le salut des Carthaginois[806].

Note 805: Non enim receperunt modò Arverni eum, deincepsque aliæ Gallicæ atque Alpinæ gentes; sed etiam secutæ sunt ad bellum. Tit. Liv. l. XXVII, c. 39.--Appian. Bell. Annib. p. 343.--Silius Ital. l. XV, v. 496 et seq.

Note 806: Tit. Liv. l. XXVII, c. 41, 42, 43.

Il conçut alors un projet hardi qui eût fait honneur à Annibal. Prenant avec lui sept mille hommes d'élite, il part de son camp, dans le plus grand mystère, et après six jours de marche forcée il arrive sur les bords du Métaure, au camp de son collègue Livius; ses soldats sont reçus de nuit sous les tentes de leurs compagnons; et rien n'est changé à l'enceinte des retranchemens, de peur qu'Asdrubal, soupçonnant l'arrivée de Néron, ne refuse le combat; les consuls conviennent qu'on le livrera le lendemain. Le lendemain aussi Asdrubal, qui venait d'arriver, se proposait d'offrir la bataille; mais, accoutumé à faire la guerre aux Romains, il observe que la trompette sonne deux fois dans leur camp: il en conclut que les deux consuls sont réunis, qu'Annibal a éprouvé une grande défaite ou que sa lettre a été interceptée et leur plan déconcerté. N'osant livrer bataille en de telles circonstances, il fait retraite à la hâte, en remontant la rive du fleuve; la nuit survient, ses guides le trompent et l'abandonnent, et ses soldats, marchant au hasard, s'égarent et se dispersent. Au point du jour, comme il faisait sonder la rivière pour trouver un gué, il aperçoit les enseignes romaines qui s'avançaient en bon ordre sur sa trace. Réduit à la nécessité d'accepter le combat, il fait ranger son armée, et afin d'intimider l'ennemi, dit un historien, il oppose une division gauloise à Néron et à sa troupe d'élite[807].

Note 807: Adversùs Claudium Gallos opponit, haud tantùm eis fidens, quantùm ab hoste timeri eos credebat. Tit. Livius. l. XXVII, c. 48.

Pendant les préparatifs des deux armées, la matinée s'écoula, et une chaleur accablante vint enlever aux soldats d'Asdrubal le peu de forces que leur avaient laissé les veilles, la fatigue et la soif[808]; il manquait d'ailleurs plusieurs corps qui s'étaient égarés durant la nuit, et une multitude de traîneurs restés sur les routes. Aussi le combat ne fut pas long à se décider; les Espagnols et les Ligures plièrent les premiers; Néron, sans beaucoup de résistance, culbuta aussi l'armée gauloise[809]. Ce furent les représailles de Cannes; cinquante-cinq mille hommes des rangs d'Asdrubal, tués ou blessés, restèrent sur le champ de bataille avec leur général; six mille furent pris: les Romains ne perdirent que huit mille des leurs[810]. Asdrubal, dans cette journée désastreuse, déploya un courage digne de sa famille; quatre fois il rallia ses troupes débandées, et quatre fois il fut abandonné: ayant enfin perdu toute espérance, il se jeta sur une cohorte romaine, et tomba percé de coups. Vers la fin de la bataille, arriva, du côté du camp romain, un corps de Cisalpins égarés pendant la nuit;, Livius ordonna de les épargner, tant il était rassasié de carnage: «Laissez-en vivre quelques-uns, dit-il à ses soldats, afin qu'ils annoncent eux-mêmes leur défaite, et qu'ils rendent témoignage de notre valeur[811].» Pourtant à la prise du camp d'Asdrubal, les vainqueurs égorgèrent un grand nombre de Gaulois que la fatigue avait retenus dans leurs tentes, ou qui, appesantis par l'ivresse, s'étaient endormis sur la paille et sur la litière de leurs chevaux[812]. La vente des captifs rapporta au trésor public plus de trois cents talents[813].

Note 808: Jàm diei medium erat, sitisque et calor hiantes, cædendos capiendosque affatim præbebat. Tit. Liv. l. XXVII, c. 48.

Note 809: Ad Gallos jàm cædes pervenerat: ibi minimùm certaminis fuit. Tit. Liv. l. XXVII, c. 48.

Note 810: Tit. Liv. l. XXVII, c. 49.--Paul. Oros. l. IV, c. 18. Selon Polybe, la perte des Carthaginois ne monta qu'à dix mille hommes et celle des Romains qu'à deux mille.

Note 811: Supersint aliqui nuncii et hostium cladis et nostræ virtutis. Tit. Liv. l. XXVII, c. 49.

Note 812: Πολλούς τών Κελτών, έν ταϊς στιβάσι κοιμωμένους, διά τήν μέθην, κατέκοπτον ίερείων τρόπον. Polyb. l. XI, p. 625.

Note 813: Πλείω τών τριακοσίων ταλάντων. Idem. 1,650,000 fr.

La nuit même qui suivit la bataille du Métaure, Néron reprit sa marche, et retourna dans son camp du Brutium avec autant de célérité qu'il en était venu. Se réservant la jouissance de porter lui-même à son ennemi la confirmation d'un désastre que celui-ci n'aurait encore appris que par de vagues rumeurs, il avait fait couper et embaumer soigneusement la tête de l'infortuné Asdrubal. C'était là la missive que sa cruauté ingénieuse et raffinée imaginait d'envoyer à un frère. Arrivé en vue des retranchemens puniques, il l'y fit jeter. Cette tête n'était pas tellement défigurée qu'Annibal ne la reconnût aussitôt. Les premières larmes de ce grand homme furent pour son pays. «O Carthage! s'écria-t-il, malheureuse Carthage! je succombe sous le poids de tes maux.» L'avenir de cette guerre et le sien se montraient à ses yeux sous les plus sombres couleurs; il voyait la Gaule cisalpine découragée mettre bas les armes, et lui-même, privé de tout secours, n'ayant plus qu'à périr ou à quitter honteusement l'Italie. Telles sont aussi les pensées que lui prête un célèbre poète romain, dans une ode consacrée à la gloire de Claudius Néron. «C'en est fait, s'écrie douloureusement le Carthaginois, je n'adresserai plus au-delà des mers des messages superbes: la mort d'Asdrubal a tué toute notre espérance, elle a tué la fortune de Carthage.[814]»

Note 814:

Carthagini jam non ego nuncios Mittam superbos. Occidit, occidit Spes omnis et fortuna nostri Nominis, Asdrubale interempto.

HORAT. carm. l. IV 4.

Cependant Carthage ne renonça pas à ses projets sur le nord de l'Italie, avant d'avoir essayé une troisième expédition; Magon, frère d'Asdrubal et d'Annibal, à la tête de quatorze mille hommes, vint débarquer au port de Genua, dans la Ligurie italienne. Dès que le bruit de son débarquement se fut répandu, il vit accourir autour de lui des bandes nombreuses de Gaulois[815], qui fuyaient les dévastations des Romains, car depuis la bataille du Métaure une armée romaine campait au sein de la Cispadane, brûlant et saccageant tout dans ses courses. Mais quelques milliers de volontaires isolés ne pouvaient suffire au général carthaginois, il lui fallait la coopération franche et entière des nations elles-mêmes; il voulait qu'elles s'armassent en masse pour le seconder dans ce grand et dernier effort.

Note 815: Crescebat exercitus in dies, ad famam nominis ejus Gallis undique confluentibus. Tit. Liv. l. XXVIII, c. 46.

ANNEE 205 avant J.-C.

Ayant donc convoqué, près de lui à Genua, les principaux chefs gaulois, il leur parla en ces termes: «Je viens pour vous rendre la liberté, vous le voyez, car je vous amène des secours; toutefois le succès dépend de vous. Vous savez assez qu'une armée romaine dévaste maintenant votre territoire, et qu'une autre armée vous observe, campée en Étrurie; c'est à vous de décider combien d'armées et de généraux vous voulez opposer à deux généraux et à deux armées romaines[816].» Ceux-ci répondirent: «que leur bonne volonté n'était pas équivoque; mais que ces deux armées romaines dont parlait Magon étaient précisément ce qui les forçait à ne rien précipiter; qu'ils devaient à leurs compatriotes, à leurs propres familles de ne point aggraver imprudemment leur situation déjà si misérable. Demande-nous, ô Magon, ajoutèrent-ils, des secours qui ne compromettent pas notre sûreté, tu les trouveras chez nous. Les motifs qui nous lient les mains ne peuvent point arrêter les Ligures, dont le territoire n'est pas occupé. Il leur est libre de prendre ouvertement tel parti qu'ils jugent convenable; il est même juste qu'ils mettent toute leur jeunesse sous les armes[817].»

Note 816: Multa millia ipsis etiam armanda esse, ut duobus ducibus, duobus exercitibus romanis resistatur. Tit. Liv. l. XXIX, c. 30.

Note 817: Ea ab Gallis desideraret quibus occultè adjuvari posset: Liguribus libera consilia esse: illos armare juventutem, et capessere pro parte bellum æquum esse. Tit. Liv. l. XXIX, c. 5.

ANNEE 203 avant J.-C.

Les Ligures ne refusèrent pas; seulement ils demandèrent deux mois pour faire leurs levées. Quant aux chefs gaulois, malgré leur refus apparent, ils laissèrent Magon recruter des hommes dans leurs campagnes, et lui firent passer secrètement en Ligurie des armes et des vivres[818]. En peu de temps le Carthaginois se vit à la tête d'une armée considérable; et entra pour lors dans la Gaule. Là, pendant deux ans, il tint tête à deux armées romaines, mais sans pouvoir jamais opérer sa jonction avec Annibal; vaincu enfin dans une grande bataille sur les terres des Insubres, et, blessé à la cuisse, il se fit transporter à Génua, où les débris de son armée commencèrent à se rallier. Sur ces entrefaites, des députés arrivèrent de Carthage, avec ordre de le ramener en Afrique[819]. Son frère aussi, rappelé par le sénat carthaginois, fut contraint de s'embarquer à l'autre extrémité de l'Italie. Les soldats gaulois et ligures, qui avaient servi fidèlement Annibal pendant dix-sept ans, ne l'abandonnèrent point dans ses jours de revers. Réunis à ceux de leurs compatriotes qui avaient suivi Magon, ils formaient encore le tiers de l'armée punique[820] à Zama, dans la journée célèbre qui termina cette longue guerre à l'avantage des Romains, et fit voir le génie d'Annibal humilié devant la fortune de Scipion. L'acharnement avec lequel les Gaulois combattirent a été signalé par les historiens: «Ils se montrèrent, dit Tite-Live, enflammés de cette haine native contre le peuple romain, particulière à leur race[821].»

Note 818: Mago milites... clàm per agros eorum mercede conducere: commeatus quoque omnis generis occultè ad eum à Gallicis populis mittebantur. Idem. ibid.

Note 819: Tit. Liv. ub. supr.

Note 820: Τό τρίτον τής στρατιάς, Κελτοί καί Λίγυες. App. Bell. pun. p. 22.

Note 821: Galli proprio atque insito in Romanos odio incenduntur. Tit. Liv. l. XXX, c. 33.

CHAPITRE IX.

DERNIERES GUERRES DES GAULOIS CISALPINS. Mouvement national de toutes les tribus circumpadanes; conduites par le Carthaginois Amilcar, elles brûlent Placentia; elles sont défaites.--La guerre se continue avec des succès divers.--Trahison des Cénomans; désastre de l'armée transpadane.--Nouveaux efforts de la nation boïenne; elle est vaincue.--Cruauté du consul Quintius Flamininus.--Les débris de la nation boïenne se retirent sur les bords du Danube.--Brigandages des Romains dans les Alpes, et ambassade du roi Cincibil.--Des émigrés transalpins veulent s'établir dans la Vénétie; ils sont chassés.--La république romaine déclare que l'Italie est fermée aux Gaulois.

201-170.

ANNEE 201 avant J.-C.

Magon, en partant pour l'Afrique, avait laissé dans la Cispadane un de ses officiers, nommé Amilcar, guerrier expérimenté, qui s'était attiré la confiance et l'amitié des Gaulois durant les dernières expéditions carthaginoises[822]. Reçu par eux comme un frère, et admis dans leurs conseils, Amilcar les aidait des lumières de son expérience. Il les encourageait chaudement à ne point déposer les armes, soit qu'il s'attendît à voir bientôt les hostilités se rallumer entre Rome et Carthage, et qu'il eût mission de tenir les Gaulois en haleine, soit plutôt qu'il n'envisageât que l'intérêt du pays où il trouvait l'hospitalité, et que, ennemi implacable de Rome, il préférât une vie dure et agitée parmi des ennemis de Rome à la paix déshonorante que sa patrie venait de subir. A peine le sénat avait-il été débarrassé de la guerre punique, qu'il s'était hâté de renouer ses intrigues auprès des nations cisalpines, surtout auprès des Cénomans; déjà il était parvenu à détacher de la confédération quelques tribus liguriennes[823]. Mais la prudence et l'activité d'Amilcar déjouèrent ces menées; il pressa les Gaulois de recommencer la guerre avant que ces défections les eussent affaiblis, et entraîna même la jeunesse cénomane à prendre les armes malgré ses chefs. La république alarmée sollicita son extradition, les Gaulois la refusèrent. Elle s'adressa avec menace au sénat de Carthage; mais le sénat de Carthage protesta qu'Amilcar n'était point son agent, qu'il n'était même plus son sujet; et il fallut que Rome se contentât de ces raisons bonnes ou mauvaises. Quant aux Cisalpins, elle fit contre eux de grands préparatifs d'armes[824].

Note 822: De Asdrubalis exercitu substiterat. Tit. Liv. l. XXXI, c. 2.

Note 823: Cum Ingaunis, Liguribus fœdus ictum. Tit. Liv. l. XXXI c. 2.

Note 824: Tit. Liv. l. XXXI.

L'ouverture des hostilités ne lui fut point heureuse; deux légions et quatre cohortes supplémentaires, entrées par l'Ombrie sur le territoire boïen, pénétrèrent d'abord assez paisiblement jusqu'au petit fort de Mutilum, où elles se cantonnèrent; mais au bout de quelques jours, s'étant écartées dans la campagne pour couper les blés, elles furent surprises et enveloppées. Sept mille légionaires, occupés aux travaux, périrent sur la place avec leur général, Caïus Oppius[825]; le reste se sauva d'abord à Mutilum, et, dès la nuit suivante, regagna la frontière dans une déroute complète, sans chef et sans bagages. Un des consuls, en station dans le voisinage, les réunit à son armée, fit quelque dégât sur les terres boïennes, puis revint à Rome sans avoir rien exécuté de plus remarquable[826]. Il fut remplacé dans son commandement par le préteur L. Furius Purpureo, qui se rendit avec cinq mille alliés latins aux quartiers d'hiver d'Ariminum.

Note 825: Ad septem millia hominum palata per segetes sunt cæsa; inter quos ipse C. Oppius præfectus. Tit. Liv. l. XXXI, c. 2.

Note 826: Qui nisi quòd populatus est Boïorum fines... nihil quod esset memorabile aliud... quum gessisset... Tit. Liv. l. XXXI, c. 2.

ANNEE 200 avant J.-C.

Aux premiers jours du printemps, quarante mille confédérés, Boïes, Insubres, Cénomans, Ligures, conduits par le Carthaginois Amilcar, assaillirent Placentia à l'improviste, la pillèrent, l'incendièrent, et, d'une population de six mille ames, en laissèrent à peine deux mille sur des cendres et des ruines[827]: passant ensuite le Pô, ils se dirigèrent vers Crémone, à qui ils destinaient le même sort; mais les habitans, instruits du désastre des Placentins, avaient eu le temps de fermer leurs portes et de se préparer à la défense, décidés à vendre cher leur vie. Ils envoyèrent promptement un courrier au préteur Furius pour lui demander du secours. Contraint de refuser, Furius transmit au sénat la lettre des Crémonais, avec un tableau inquiétant de sa situation et du péril où se trouvait la colonie. «De deux villes échappées à l'horrible tempête de la guerre punique, écrivait-il, l'une est pillée et saccagée, l'autre cernée par l'ennemi[828]. Porter assistance aux malheureux Crémonais avec le peu de troupes campées à Ariminum, ce serait sacrifier en pure perte de nouvelles victimes. La destruction d'une colonie romaine n'a déjà que trop enflé l'orgueil des barbares, sans que j'aille l'accroître encore par la perte de mon armée[829].» A la réception de cette dépêche, le sénat donna ordre à C. Aurélius, l'un des consuls, de se rendre sur-le-champ à Ariminum; quelques affaires retardèrent le départ du consul; mais ses légions se dirigèrent vers la Gaule à grandes journées.

Note 827: Direptâ urbe, ac per iram, magnâ ex parte incensâ, vix duobus millibus hominum inter incendia ruinasque relictis... Tit. Liv.l. XXXI, c. 10.

Note 828: Duarum coloniarum, quæ ingentem illam tempestatem punici belli subterfugissent, alteram captam ac direptam ab hostibus, alteram oppugnari. Tit. Liv. l. XXXI, c. 10.

Note 829: Tit. Liv. loc. cit.

Dès qu'elles furent arrivées, le préteur L. Furius se mit en route pour Crémone, et vint camper à cinq cents pas de l'armée des confédérés. Il avait une belle occasion de les battre par surprise, si, dès le même jour, il eût mené droit ses troupes attaquer leur camp, car les Gaulois, épars dans la campagne, n'avaient laissé à sa garde que des forces tout-à-fait insuffisantes. Furius voulut ménager ses soldats, fatigués par une marche longue et précipitée, et il laissa aux Gaulois, restés dans le camp, le temps de sonner l'alarme. Les autres, avertis par leurs cris, eurent bientôt regagné les retranchemens. Dès le lendemain, ils en sortirent en bon ordre pour présenter la bataille; Furius l'accepta sans balancer[830]. La charge des confédérés fut si impétueuse, et si brusque, que les Romains eurent à peine le temps de ranger leurs troupes. Réunissant tous leurs efforts sur un seul point, ils attaquèrent d'abord l'aile droite ennemie, qu'ils se flattaient d'écraser facilement; voyant qu'elle résistait, ils cherchèrent à la tourner, tandis que, par un mouvement pareil, leur aile droite essayait d'envelopper l'aile gauche. Aussitôt que Furius aperçut cette manœuvre, il fit avancer sa réserve, dont il se servit pour étendre son front de bataille; au même instant, il fit charger à droite et à gauche par sa cavalerie l'extrémité des ailes gauloises; et lui-même, à la tête d'un corps serré de fantassins, se porta sur le centre pour essayer de le rompre. Le centre, que le développement des ailes avait affaibli, fut enfoncé par l'infanterie romaine, les ailes par la cavalerie; les confédérés, culbutés de toutes parts, regagnèrent leur camp dans le plus grand désordre; les légions vinrent bientôt les y forcer. Le nombre des morts et des prisonniers gaulois fut de trente-cinq mille; quatre-vingts drapeaux et plus de deux cents chariots tout chargés de butin tombèrent entre les mains du vainqueur[831]. Le Carthaginois Amilcar, et trois des principaux chefs cisalpins, périrent en combattant[832]. Deux mille habitans de Placentia, réduits en servitude par les Gaulois, furent rendus à la liberté et renvoyés dans leur ville en ruines. Pour récompense de cette victoire, Furius obtint le triomphe, et porta au trésor public de Rome trois cent vingt mille livres pesant de cuivre, et cent soixante-dix mille d'argent[833].

Note 830: Galli clamore suorum ex agris revocati, omissâ prædâ, quæ in manibus erat, castra repetivêre; et postero die in aciem progressi: nec Romanus moram pugnandi fecit. Tit. Liv. lib. XXXI, c. 21.

Note 831: Cæsa et capta suprà quinque et triginta millia, cum signis militaribus octoginta, carpentis gallicis, multâ prædâ oneratis, plus ducentis. Tit. Liv. l. XXXI, c. 21.

Note 832: Amilcar, dux Pœnus, eo prælio cecidit et tres imperatores nobiles Gallorum. Tit. Liv. l. XXXI, c. 21. --Paul. Oros. l. IV, c. 20.

Note 833: La livre romaine équivalait à 10 onces 5 gros 40 grains métr.

ANNEES 199 à 197 avant J.-C.

Mais la joie des Romains fut de courte durée. L'année suivante, le préteur Cn. Bæbius Tamphilus, étant entré témérairement sur le territoire insubrien, tomba dans une embuscade où il perdit six mille six cents hommes; ce qui le força d'évacuer aussitôt le pays[834]. Pendant le cours de l'année 198, le consul qui le remplaça se borna à faire rentrer dans leurs foyers les habitans de Placentia et de Crémone que les malheurs de la guerre avaient dispersés[835].

Note 834: Propè cum toto exercitu circumventus, suprà sex millia et sexcentos milites amisit. Tit. Liv. l. XXXII, c. 7.

Note 835: Tit. Liv. l. XXXII, c. 25.

Cependant le sénat romain se préparait à frapper dans la Gaule des coups décisifs. Au printemps de l'année 197, il ordonna aux consuls, C. Cornélius Céthégus et Q. Minucius Rufus, de marcher tous deux en même temps vers le Pô. Le premier se dirigea droit sur l'Insubrie, où des troupes boïennes, insubriennes et cénomanes, se réunissaient de nouveau; Minucius, longeant la Méditerranée, commença ses opérations par la Ligurie cispadane, qu'en peu de temps il parvint à subjuguer, ou du moins à détacher de l'alliance des Gaulois, tout entière, à l'exception de la tribu des Ilvates; il soumit, dit-on, quinze villes dont la population se montait en masse à vingt mille ames[836]. De la Ligurie, le consul conduisit ses légions sur les terres boïennes. Céthégus, retranché dans une position avantageuse, sur la rive gauche du Pô, attendait, pour risquer le combat, que son collègue, par une diversion sur la rive droite, obligeât les confédérés à partager leurs forces. En effet, dès que la nouvelle se répandit dans la Transpadane que le pays des Boïes était à feu et à sang, l'armée boïenne demanda à grands cris que les troupes coalisées l'aidassent d'abord à délivrer son territoire; les Insubres, de leur côté, soutinrent la même prétention: «Nous serions fous, répondirent-ils aux Boïes, d'abandonner nos propres terres au pillage, pour aller défendre les vôtres[837].» Mécontentes l'une de l'autre, les deux armées se séparèrent; les Boïes repassèrent le Pô; les Insubres, réunis aux Cénomans, allèrent prendre position dans le pays de ces derniers, sur la rive droite du Mincio; le consul, les suivant de loin, vint adosser son camp au même fleuve, environ cinq mille pas au-dessous du leur.

Note 836: XV oppida, hominum XX. M. dicebantur quæ se dediderant. Tit. Liv. l. XXXII, c. 29.

Note 837: Postulari Boii ut laborantibus opem universi ferrent, Insubres negare se sua deserturos. Tit. Liv. l. XXXII, c. 30.