Part 22
Annibal sentait toute l'importance du combat qu'il allait livrer; de ce combat dépendait la décision des Gaulois, et par conséquent sa ruine ou son triomphe; et pour tenter ce coup aventureux, il n'avait qu'une armée faible en nombre, exténuée par des fatigues et des privations inouïes. Voulant remonter ses soldats découragés, il eut recours à un spectacle capable de remuer fortement ces imaginations grossières. Il rangea l'armée en cercle dans une vaste plaine, et fit amener, au milieu, de jeunes montagnards, pris dans les Alpes, harcelant sa marche, et qui, pour cette raison, avaient été durement traités; leurs corps décharnés et livides portaient l'empreinte des fers et les cicatrices des fouets, dont ils avaient été fustigés. Mornes et le visage baissé, ils attendaient en silence ce que les Carthaginois voulaient d'eux, lorsqu'on plaça, non loin de là, des armes pareilles à celles dont leurs rois se servaient dans les combats singuliers, des chevaux de bataille, et de riches costumes militaires à la façon de leur pays. Annibal alors leur demanda s'ils voulaient combattre ensemble, promettant aux vainqueurs ces riches présens et la liberté. Tous n'eurent qu'un cri pour demander des armes. Leurs noms, mêlés dans une urne, furent tirés deux à deux; à mesure qu'ils sortaient, on voyait les jeunes captifs, que le sort avait désignés, lever les bras au ciel avec transport, saisir une épée en bondissant, et se précipiter l'un contre l'autre. «Tel était, dit un historien, le mouvement des esprits, non-seulement parmi les prisonniers, mais encore dans toute la foule des spectateurs, qu'on n'estimait pas moins heureux ceux qui succombaient, que ceux qui sortaient vainqueurs du combat[780].» Annibal saisit le moment; il harangua ses soldats, leur rappelant la tyrannie de Rome, qui voulait les réduire à la condition de ces misérables esclaves, et le pillage de l'Italie, qui serait le prix de leur victoire; puis soulevant une pierre, il en écrasa la tête d'un agneau, qu'il immolait aux dieux, adjurant ces dieux de l'écraser ainsi lui-même, s'il était infidèle à ses promesses[781].
Note 780: Is habitus animorum non inter ejusdem modò conditionis homines erat, sed etiam inter spectantes vulgò, ut non vincentium magis quàm benè morientium fortuna laudaretur. T. L. l. XXI, c. 42.
Note 781: Polyb. l. III, p. 214, 215.--Tit. Liv. l. XXI, c. 42, 43.
Voyant ses soldats échauffés à son gré, il se mit à la tête de sa cavalerie numide pour aller reconnaître les positions de l'ennemi; le même dessein avait éloigné Scipion de son camp: les deux troupes se rencontrèrent, et se chargèrent aussitôt. Scipion avait placé au centre de son corps de bataille des escadrons de cavalerie gauloise, probablement cénomane; ils furent enfoncés par les Numides, dont les chevaux, rapides comme l'éclair, ne portaient ni selle ni mords. Le consul, blessé et renversé à terre, ne dut la vie qu'au courage de son jeune fils. Les légions battirent en retraite la nuit suivante, repassèrent le Pô et reprirent leur première position sous les murs de Placentia. Annibal les suivit, et plaça son camp à six milles du leur. Le combat du Tésin n'avait été qu'un engagement de cavalerie, qui n'avait compromis le salut ni de l'une ni de l'autre armée, mais il releva Annibal aux yeux des Gaulois; les chefs insubriens accoururent le féliciter et lui offrir des vivres et des troupes. Le Carthaginois, en retour, garantit leurs terres du pillage; il ordonna même à ses fourrageurs de respecter le territoire des Cénomans et des autres peuples cisalpins qui, soit par affection, soit par indécision, tenaient encore pour la cause de ses ennemis[782].
Note 782: Polyb. l. III, p. 217, 218, 219.--Tit. Liv. l. XXI, c. 44, 45, 46.--Appian. Bell. Annibal. p. 315, 316.
A peine les Carthaginois étaient-ils arrivés en vue de Placentia, que le camp romain fut le théâtre d'une défection sanglante. Deux mille fantassins et deux cents cavaliers gaulois, faisant partie sans doute de ces corps auxiliaires que le consul Scipion s'était fait livrer de force par les Boïes et les Insubres, prirent tout à coup les armes vers la quatrième heure de la nuit, lorsque le silence et le sommeil régnaient dans tout le camp, et se jetèrent avec une sorte de rage sur les quartiers voisins des leurs. Un grand nombre de Romains furent blessés; un grand nombre furent tués; les Gaulois, après leur avoir coupé la tête, sortirent, et, précédés de ces trophées sauvages, se présentèrent aux portes du camp d'Annibal[783]. Le Carthaginois les combla d'éloges et d'argent, mais il les renvoya chacun dans leur nation, les chargeant d'y travailler à ses intérêts: il espérait que la crainte des vengeances du consul forcerait leurs compatriotes à se ranger, bon gré mal gré, immédiatement, sous ces drapeaux. Il reçut en même temps une ambassade solennelle des Boïes, qui offraient de lui livrer les triumvirs qu'ils avaient enlevés par ruse au siège de Mutine: Annibal leur conseilla de les garder comme otages et de s'en servir à retirer, s'ils pouvaient, leurs anciens otages des mains de la république[784]. Quant à Scipion, dès qu'il vit Annibal s'approcher, il quitta la plaine de Placentia; et pour se mettre à l'abri de la cavalerie numide, que la journée du Tésin lui avait appris à redouter, il alla se retrancher au-delà de la Trébie, sur les hauteurs qui bordent cette rivière. L'armée carthaginoise plaça son camp près de l'autre rive.
Note 783: Πολλούς μέν άπέκτειναν, ούκ όλίγους δέ κατετραυμάτισαν· τέλος δέ άὰς κεφαλάς άποτεμόντες τών τεθνεώτων, άπεχώρουν πρός τούς Καρχηδονίους. Polyb. l. III, p. 219.
Note 784: Idem, ibid. Tit. Liv. l. XXI, c. 48.
Le territoire des Anamans était donc le théâtre de la guerre et devait l'être long-temps, car Scipion, renfermé dans ses palissades et sourd aux provocations d'Annibal, refusait obstinément de combattre. Pressés tout à la fois par les deux armées, les Anamans, voulant éviter de plus grands ravages, prétendaient garder la neutralité: c'était tout ce que demandaient les Romains; mais Annibal avait droit d'exiger davantage. «Je ne suis venu que sur vos sollicitations, leur disait-il avec colère; c'est pour délivrer la Gaule que j'ai traversé les Alpes[785].» Irrité de leur inaction, et ayant d'ailleurs épuisé ses provisions de bouche, il fit durement saccager le pays entre la Trébie et le Pô. Irrités à leur tour, ces peuples offrirent au consul de se déclarer hautement pour lui, s'il arrêtait par sa cavalerie les déprédations des fourrageurs numides; ils se plaignirent même que leurs maux actuels, ils les devaient à leur prédilection marquée pour la cause romaine: «Punis de notre attachement à la république, disaient-ils, nous avons droit de réclamer que la république nous protège[786].»
Note 785: A Gallis accitum se venisse ad liberandos eos, dictitans. Tit. Liv. l. XXI, c. 52.
Note 786: Auxilium Romanorum terræ, ob nimiam cultorum fidem in Romanos laboranti, orant. Tit. Liv. l. XXI, c. 52.
Scipion, instruit à se défier de l'attachement des Gaulois, laissa les Numides dévaster tranquillement leurs terres; mais le second consul Sempronius, jaloux et présomptueux, tandis que son collègue était retenu sous sa tente par les souffrances de sa blessure, envoya une forte division au-delà de la Trébie charger quelques escadrons de fourrageurs qui battaient la campagne, et les chassa sans beaucoup de peine. Ce léger avantage l'enorgueillit outre mesure. Il ne rêva plus qu'une grande bataille et la défaite complète d'Annibal, qui, de son côté, s'empressa de faire naître une occasion qu'il désirait encore plus vivement: rien ne fut si aisé au Carthaginois que d'attirer son ennemi dans le piège. Sempronius passa la Trébie avec trente-huit mille Romains ou Latins et une division de Cénomans; Annibal comptait dans son armée quatre mille Gaulois auxiliaires, ce qui portait ses forces à trente mille hommes, cavalerie et infanterie. De part et d'autre, les Gaulois combattirent avec acharnement; mais tandis que la cavalerie romaine fuyait à toute bride devant les Numides, Annibal, ayant dirigé tous ses éléphans réunis contre la division cénomane, l'écrasa et la mit en déroute. Les auxiliaires cisalpins lui rendirent d'éminens services dans cette journée importante, prélude de ses deux grands triomphes; et lorsqu'il fit compter ses morts, il trouva que la presque totalité appartenait aux rangs de ces braves alliés[787].
Note 787: Συνέβαινε γάρ όλίγους μέν τών Ίβήρων καί Λιβύων, τούς δέ πλείους άπολωλέναι τών Κελτών. Polyb. l. III, p. 227. --Tit. Liv. l. XXI, c. 52.
ANNEE 217 avant J.-C.
La fortune d'Annibal était dès lors consolidée; plus de soixante mille Boïes, Insubres et Ligures, accoururent, en peu de jours, sous ses drapeaux, et portèrent ses forces à quatre-vingt-dix mille hommes[788]. Avec une telle disproportion entre le noyau de l'armée punique et ses auxiliaires, Annibal n'était plus en réalité qu'un chef de Gaulois; et si, dans les instans critiques, il n'eut pas à se repentir de sa nouvelle situation, plus d'une fois pourtant il en maudit avec amertume les inconvéniens. Rien n'égalait, dans les hasards du champ de bataille, l'audace et le dévouement du soldat gaulois, mais, sous la tente, il n'avait ni l'habitude ni le goût de la subordination militaire. La hauteur des conceptions d'Annibal surpassait son intelligence; il ne comprenait la guerre que telle qu'il la faisait lui-même, comme un brigandage hardi, rapide, dont le moment présent recueillait tout le fruit. Il aurait voulu marcher sur Rome immédiatement, ou du moins aller passer l'hiver dans quelqu'une des provinces alliées ou sujettes de la république, en Étrurie, ou en Ombrie, pour y vivre à discrétion dans le pillage et la licence. Annibal essayait-il de représenter qu'il fallait ménager ces provinces, afin de les gagner à la cause commune, les Cisalpins éclataient en murmures; les combinaisons de la prudence et du génie ne paraissaient à leurs yeux qu'un vil prétexte pour les frustrer d'avantages qui leur étaient légitimement dévolus. Contraint de céder, Annibal se mit en route pour l'Étrurie, avant que l'hiver fût tout-à-fait achevé. Mais des froids rigoureux et un ouragan terrible l'arrêtèrent dans les défilés de l'Apennin[789]. Il revint sur ses pas, bien décidé à braver le mécontentement des Gaulois, et mit le blocus devant Placentia, où s'étaient renfermés en partie les débris de l'armée de Scipion.
Note 788: Tit. Liv. l. XXI, c. 38.
Note 789: Tit. Liv. l. XXII, c. 1.--Paul. Oros. l. IV, c. 14.
Son retour porta au degré le plus extrême l'exaspération des Cisalpins; ils l'accusèrent d'aspirer à la conquête de leur pays; et au milieu même de son camp des complots s'ourdirent contre sa vie[790]. Il n'y échappa que par les précautions sans nombre que lui suggérait un esprit inépuisable en ruses. Une de ces précautions, s'il faut en croire les historiens, était de changer chaque jour de coiffure et de vêtemens[791], paraissant tantôt sous le costume d'un jeune homme, tantôt sous celui d'un homme mûr ou d'un vieillard; et par ces travestissemens subits et multipliés, ou il se rendait méconnaissable, ou du moins il imprimait à ses grossiers ennemis une sorte de terreur superstitieuse[792]. Étant parvenu ainsi à gagner du temps, dès qu'il vit la saison un peu favorable, il se mit en marche pour Arétium, où le consul Flaminius avait rassemblé une forte armée.
Note 790: Petitus sæpè principum insidiis. Tit. Liv. l. XXII, c. 1. --Polyb. l. III, p. 229.
Note 791: Mutando nunc vestem, nunc tegumenta capitis. Tit. Liv. l. XXII, c. 1--Polybe, l. III, p. 229.
Note 792: Αύτόν οί Κελτοί... πρεσβύτην όρώντες, είτα νέον, είτα μεσαιπόλιον, καί συνεχώς έτερον έξ έτέρον, θαυμάζοντες, έδόκουν θειοτέρας φύσεως λαχεϊν. Appian. Bell. Annibal. p. 315.
Deux chemins conduisaient de l'Apennin dans le voisinage d'Arétium; le plus fréquenté, qui était aussi le plus long, traversait des défilés dont les Romains étaient maîtres; l'autre, à peine frayé, passait par des marais que le débordement de l'Arno rendait alors presque impraticables. C'était ce dernier qu'Annibal avait choisi, parce qu'il était le plus court, et que l'ennemi ne songeait pas à le lui disputer. A son départ, les troupes gauloises l'avaient suivi avec acclamation, mais cette joie fut courte; à peine virent-elles la route où il s'engageait, qu'elles se mutinèrent et voulurent l'abandonner: ce ne fut qu'avec la plus grande peine, et presque par force, qu'il les entraîna avec lui dans ces marais. Une fois engagés, Annibal leur assigna pour la marche le poste le plus pénible et le plus dangereux. L'infanterie africaine et espagnole forma l'avant-garde; la cavalerie numide l'arrière-garde; et les Cisalpins le corps de bataille[793]. L'avant-garde, foulant un terrein encore ferme, quoiqu'elle enfonçât quelquefois jusqu'à mi-corps dans la vase et dans l'eau, suivait pourtant ses enseignes avec assez d'ordre; mais lorsque les Gaulois arrivaient, ils ne trouvaient plus sous leurs pieds qu'un sol amolli et glissant, d'où ils ne pouvaient se relever s'ils venaient à tomber; essayaient-ils de marcher sur les côtés de la route, ils s'abîmaient dans les gouffres et les fondrières. Plusieurs tentèrent de rétrograder, mais la cavalerie leur barrait le passage et les poursuivait sur les flancs de l'armée. On en vit alors un grand nombre, s'abandonnant au désespoir, se coucher sur les cadavres amoncelés des hommes et des chevaux, ou sur les bagages jetés çà et là, et s'y laisser mourir d'accablement. Durant quatre jours et trois nuits, l'armée chemina dans ces marais, sans prendre ni repos, ni sommeil. Quoique les souffrances des Africains et des Espagnols ne fussent point comparables à celles des Gaulois, elles ne laissèrent pas d'être très-vives; la fatigue des veilles et les exhalaisons malsaines causèrent à Annibal la perte d'un œil. Malgré tout, dès qu'on eut touché la terre ferme, dès que les tours d'Arétium parurent dans le lointain, oubliant leur colère et leurs maux, les Gaulois furent les premiers à crier aux armes[794].
Note 793: Primos ire, (Hispanos et Afros) jussit; sequi Gallos, ut id agminis medium esset; novissimos ire equites: Magonem indè cum expeditis Numidis cogere agmen. Tit. Liv. l. XXII, c. 2.
Note 794: Polyb. l. III, p. 230, 231.--Tit. Liv. l. XXII, c. 2. --Paul. Oros. l. IV, c. 15.
Annibal attira son ennemi dans une plaine triangulaire, resserrée d'un côté par les montagnes de Cortone, d'un autre par le lac Thrasymène, au fond par des collines. On entrait dans ce triangle par une étroite chaussée, non loin de laquelle Annibal avait caché un corps de Numides; le reste de son armée était rangé en cercle sur les hauteurs qui cernaient la plaine. A peine l'arrière-garde romaine eut-elle dépassé la chaussée, que les Numides, accourant à toute bride, s'en emparèrent et attaquèrent Flaminius en queue, tandis qu'Annibal l'enveloppait de face et sur les flancs. Ce fut une boucherie horrible. Cependant, autour du consul, le combat se soutenait depuis trois heures, lorsqu'un cavalier insubrien nommé Ducar[795], remarqua le général romain, qu'il connaissait de vue. «Voilà, cria-t-il à ses compatriotes, voilà l'homme qui a égorgé nos armées, ravagé nos champs et nos villes; c'est une victime que j'immole à nos frères assassinés[796].» En disant ces mots, Ducar s'élance à bride abattue, culbute tout sur son passage, frappe de son gais l'écuyer du consul, qui s'était jeté en avant pour le couvrir de son corps, puis le consul lui-même, qu'il perce de part en part, le renverse à terre, et saute de cheval pour lui couper la tète ou pour le dépouiller. Les Romains accourent; mais les Gaulois sont là pour leur faire face, ils les repoussent et complètent la déroute. Les Romains laissèrent sur la place quinze mille morts; du côté d'Annibal la perte ne fut que de quinze cents hommes, presque tous Gaulois[797]. En reconnaissance de ces services signalés, les Carthaginois abandonnèrent aux Cisalpins la plus grande partie du butin trouvé dans le camp de Flaminius[798].
Note 795: Ducarius.--Tit. Liv. l. XXII, c. 6. --Silius Italic. l. V, v.
Note 796: «Consul en hic est, inquit popularibus suis, qui legiones nostras cecidit, agrosque et urbem est depopulatus. Jam ego hanc victimam Manibus peremptorum fædè civium dabo.» Tit. Liv. l. XXII, c. 6.
Note 797: Οί μέν γάρ πάντες είς χιλίους καί πεντακοσίους Ϊπεσον, ών ήσαν οί πλείους Κελτοί. Polyb. l. III, p. 236.
Note 798: Appian. Bell. Annib. p. 319.
Du champ de bataille de Thrasymène, Annibal passa dans l'Italie méridionale, et livra une troisième bataille aux Romains, près du village de Cannes, sur les bords du fleuve Aufide, aujourd'hui l'Offanto. Il avait alors sous ses drapeaux quarante mille hommes d'infanterie et dix mille de cavalerie; et sur ces cinquante mille combattans, au moins trente mille Gaulois. Dans l'ordre de bataille, il plaça leur cavalerie à l'aile droite et au centre leur infanterie, qu'il réunit à l'infanterie espagnole, et qu'il commanda lui-même en personne; les fantassins gaulois, comme ils le pratiquaient dans les occasions où ils étaient décidés à vaincre ou à mourir, jetèrent bas leur tunique et leur saie, et combattirent nus de la ceinture en haut, armés de leurs sabres longs et sans pointe[799]. Ce furent eux qui engagèrent l'action; leur cavalerie et celle des Numides la terminèrent. On sait combien le carnage fut horrible dans cette bataille célèbre, la plus glorieuse des victoires d'Annibal, la plus désastreuse des défaites de Rome. Lorsque le général carthaginois, ému de pitié, criait à ses soldats «d'arrêter, d'épargner les vaincus,» sans doute que les Gaulois, acharnés à la destruction de leurs mortels ennemis, portaient dans cette tuerie plus que l'irritation ordinaire des guerres, la satisfaction d'une vengeance ardemment souhaitée et long-temps différée. Soixante-dix mille Romains y périrent; la perte, du côté des vainqueurs, fut de cinq mille cinq cents, sur lesquels quatre mille Gaulois[800].
Note 799: Gallis prælongi ac sine mucronibus gladii... Galli super umbilicum erant nudi. Tit. Liv. l. XXII, c. 46.
Note 800: Τών δέ Άννίϐου, Κελτοί μέν έπεσον, είς τετρακισχιλίους, Ίβηρες δέ καί Λίβυες είς χιλίους καί πεντακοσίους. Polyb. l. III, p. 267.--Tit. Liv. c. 45, 46-50.
ANNEE 216 avant J.-C.
Des soixante mille Cisalpins qu'Annibal avait comptés autour de lui après le combat de la Trébie, vingt-cinq mille seulement demeuraient; les batailles, les maladies, surtout la fatale traversée des marais de l'Étrurie, avaient absorbé tout le reste: car jusqu'alors ils avaient moissonné presque sans partage le poids de la guerre. La victoire de Cannes amena aux Carthaginois d'autres auxiliaires; une multitude d'hommes de la Campanie, de la Lucanie, du Brutium, de l'Appulie, remplit son camp; mais ce n'était pas là cette race belliqueuse qu'il recrutait naguère sur les rives du Pô. Cannes fut le terme de ses succès; et certes la faute n'en doit point être imputée à son génie, plus admirable peut-être dans les revers que dans la bonne fortune: son armée seule avait changé. Depuis deux mille ans, l'histoire l'accuse avec amertume de son inaction après la bataille de l'Aufide et de son séjour à Capoue; peut-être lui reprocherait-elle plus justement de s'être éloigné du nord de l'Italie, et d'avoir laissé couper ses communications avec les soldats qui vainquirent sous lui à Thrasymène et à Cannes.
Rome sentit la faute d'Annibal, elle se hâta d'en profiter. Deux armées échelonnées, l'une au nord, l'autre au midi, interceptèrent la route entre la Cisalpine et la grande Grèce; celle du nord, par ses incursions ou par son attitude menaçante, occupa les Gaulois dans leurs foyers, tandis que la seconde faisait face aux Carthaginois. L'année qui suivit la bataille de Cannes, vingt-cinq mille hommes détachés des légions du nord sous le commandement du préteur L. Posthumius, s'étant aventurés imprudemment sur le territoire boïen, y périrent tous avec leur chef. Quoique le récit de cette catastrophe renferme quelques circonstances que l'on pourrait raisonnablement mettre en doute, nous le donnerons cependant ici tel que les historiens romains nous l'ont laissé. Posthumius, pour pénétrer au cœur du pays boïen, devait traverser une forêt dont nous ne connaissons pas bien la position; cette forêt était appelée par les Gaulois _Lithann_[801], c'est-à-dire la grande, et par les Romains _Litana_. Les Boïes s'y placèrent en embuscade, et imaginèrent de scier les arbres sur pied, jusqu'à une certaine distance de chaque côté de la route, de manière qu'ils restassent encore de bout, mais qu'une légère impulsion suffît pour les renverser. Quand ils virent les soldats ennemis bien engagés dans la route, qui d'ailleurs était étroite et embarrassée, ils donnèrent l'impulsion aux arbres les plus éloignés du chemin, et, l'ébranlement se communiquant de proche en proche, la forêt s'abattit à droite et à gauche: hommes et chevaux tombèrent écrasés[802]; ce qui échappa périt sous les sabres gaulois. Posthumius vendit chèrement sa vie; mais enfin il fut tué et dépouillé. Sa tête et son armure furent portées en grande pompe par les Boïes dans le temple le plus révéré de leur nation; et son crâne, nettoyé et entouré d'or, servit de coupe au grand-prêtre et aux desservans de l'autel dans les solennités religieuses[803]. Ce que les Gaulois prisaient bien autant que la victoire, ce fut le butin immense qu'elle leur procura; car à l'exception des chevaux et du bétail, écrasés en presque totalité par la chute des arbres, tout le reste était intact et facile à retrouver: il suffisait de suivre les files de l'armée ensevelie sous cet immense abattis.
Note 801: _Leithann_ (gael.), _Leadan_ (corn.), _Ledan_ (armor.).
Note 802: Tum extremas arborum succisarum impellunt; quæ alia in aliam instabilem per se ac malè hærentem, ancipiti strage, arma, viros, equos obruerunt. Tit. Liv. l. XXIII, c. 24. --J. Fronton. Stratag. l. I, c. 6.
Note 803: Purgato indè capite, ut mos iis est, calvam auro cælavêre; idque sacrum vas iis erat, quo solennibus libarent, poculumque idem sacerdoti esset ac templi antistitibus. Tit. Liv. l. XXIII, c. 24.
ANNEE 215 avant J.-C.
Cette année, la superstition romaine et la superstition gauloise se trouvèrent comme en présence; et certes, dans cette comparaison, la superstition gauloise ne se montra pas la plus inhumaine. Tandis que les Boïes vouaient à leurs dieux le crâne d'un général ennemi tué les armes à la main, les Romains, pour la seconde fois, tiraient des cachots deux Gaulois désarmés, et les enterraient vivans sur la place du marché aux bœufs[804].
Note 804: Ex fatalibus libris sacrificia facta: inter quæ Gallus et Galla, Græcus et Græca, in foro boario sub terrâ vivi demissi sunt in locum saxo conseptum. Tit. Liv. l. XXII, c. 57.
ANNEE 207 avant J.-C.