Part 21
Restait l'opposition des troupes Volkes, qui, maîtresses du bord opposé, pouvaient empêcher le débarquement, ou du moins le gêner beaucoup. Annibal, durant ces deux jours n'était pas resté oisif, il avait fait amener devant lui des gens du pays, et de toutes les informations recueillies touchant les gués du fleuve, il avait conclu qu'à vingt-cinq milles au-dessus du lieu où il se trouvait[749] (il était à quatre journées de la mer[750]), le Rhône, se divisant pour former une petite île et perdant de sa profondeur et de sa rapidité, pouvait être traversé avec moins de danger. Il envoya donc, à la première veille de la nuit, Hannon, fils de Bomilcar, avec une partie des troupes, effectuer dans cet endroit le passage le plus secrètement possible, lui donnant l'ordre d'assaillir à l'improviste les campemens des Volkes, dès que l'armée commencerait son débarquement. Hannon partit; conduit par des guides Gaulois, il arriva le lendemain au lieu indiqué, et fit abattre en toute diligence du bois pour construire des radeaux; mais les Espagnols, sans tous ces apprêts, jetant leurs habits sur des outres et se mettant eux-mêmes sur leurs boucliers, traversèrent d'un bord à l'autre[751]; le reste des troupes et les chevaux passèrent au moyen de trains grossièrement fabriqués. Après vingt-quatre heures de halte, Hannon se remit en marche, et par des signaux de feu informa Annibal qu'il avait effectué le passage et qu'il n'était plus qu'à une petite distance des Volkes. C'est ce qu'attendait le général carthaginois pour commencer l'embarquement. L'infanterie avait déjà ses barques toutes prêtes et convenablement rangées; les gros bateaux étaient pour les cavaliers, qui presque tous conduisaient près d'eux leurs chevaux à la nage; et cette file de navires, placés au-dessus du courant, en rompait la première impétuosité, et rendait la traversée plus facile aux petits esquifs[752]. Outre les chevaux qui passaient à la nage (c'était le plus grand nombre), et que du haut de la poupe on conduisait par la bride, d'autres avaient été placés à bord tout enharnachés, afin de pouvoir être montés aussitôt le débarquement[753]. Jusqu'à ce que l'affaire eût été décidée, Annibal laissa ses éléphans sur la rive droite.
Note 749: Indè millia quinque et viginti fermè. Idem, c. 27.
Note 750: Polyb. l. III, p. 195.--Un peu au-dessus d'Avignon.
Note 751: Hispani, sine ullâ mole, in utres vestimentis conjectis, ipsi cetris suppositis incubantes, flumen transnataverunt. T. L. l. XXI, c. 2.--Ce passage eut lieu un peu au-dessus de Roquemaure.
Note 752: Tranquillitatem infrà trajicientibus lentribus præbebat. Tit. Liv. l. XXI, c. 27.--Polyb. l. III, p. 196.
Note 753: Equorum pars magna nantes locis à puppibus trahebantur; præter eos, quos instratos frenatosque, ut extemplò egresso in ripam equiti usui essent, imposuerant in naves. Tit. Liv. ibid.
A la vue des premières barques, les Volkes entonnèrent le chant de guerre, et se rangèrent en file le long de la rive gauche, brandissant leurs armes et agitant leurs boucliers sur leur têtes[754]; puis des décharges de flèches et de traits partirent et continuèrent sans interruption, de leurs rangs sur la flotte ennemie. Dans l'incertitude de l'événement, une égale frayeur saisit les deux armées; d'un côté, les hurlemens des Gaulois et leurs traits dont le ciel était obscurci; de l'autre, ces barques innombrables chargées d'hommes, de chevaux et d'armes; le hennissement des coursiers, les clameurs des hommes qui luttaient contre le courant, ou s'exhortaient mutuellement; le bruit du fleuve qui se brisait entre tant de navires, tout ce tumulte, tout ce spectacle, agissaient avec la même force et en sens inverse sur une rive et sur l'autre[755]. Mais tout-à-coup de grands cris se font entendre, et des flammes s'élèvent derrière l'armée des Volkes; c'était Hannon qui venait de prendre et d'incendier leur camp. Alors les Gaulois se divisent; les uns courent au camp où se trouvent leurs femmes; les autres font face à Hannon; tandis que les Carthaginois d'Annibal débarquent sans trop de péril, et à mesure qu'ils débarquent se forment en bataille sur le rivage. Le combat n'était plus égal, et les Volkes assaillis de toutes parts se dispersent dans les bourgades voisines. Annibal acheva à son aise le débarquement du reste de l'armée et celui de ses éléphans, et passa la nuit sur la rive gauche du fleuve[756].
Note 754: Galli occursant in ripam cum variis ululatibus, cantuque moris sui, quatientes scuta suprà capita, vibrantesque dextris tela. Idem, c. 28.
Note 755: Tit. Liv. loc. citât.--Polyb. l. III, p. 197.
Note 756: Polyb. l. III, p. 197.--Tit. Liv. l. XXI, c. 28.
Le lendemain, ayant été informé que la flotte romaine, forte de soixante vaisseaux longs, avait abordé à Massalie, et que le consul P. Cornélius Scipion était déjà campé près de l'embouchure du Rhône, il fit partir dans cette direction cinq cents éclaireurs numides. Le hasard voulut que ce jour-là même, tandis que l'armée romaine se remettait des fatigues de la traversée, le consul envoyât dans la direction contraire une reconnaissance de trois cents cavaliers. Les deux corps ne furent pas long-temps sans se rencontrer; l'engagement fut vif, et les Romains perdirent d'abord cent soixante hommes, mais ils reprirent l'avantage et firent tourner bride aux Numides, qui laissèrent sur la place deux cents des leurs[757]. L'issue de ce combat jeta de l'hésitation dans l'esprit d'Annibal; il resta quelque temps indécis s'il poursuivrait sa marche vers l'Italie ou s'il irait chercher d'abord cette armée romaine pour qui la fortune paraissait se déclarer. Une députation de la Gaule Cisalpine, arrivée à propos dans son camp, et conduite par Magal, chef ou roi des Boïes, le raffermit dans son premier projet. Ces députés venaient lui servir de guides; et ils prirent au nom de leurs compatriotes l'engagement formel de partager toutes les chances de son entreprise[758]. Il se décida donc à marcher sans plus de retard droit aux Alpes; afin d'éviter la rencontre de l'armée romaine, il prit un détour et se dirigea immédiatement vers le cours supérieur du Rhône.
Note 757: Victores ad centum sexaginta; nec omnes Romani sed pars Gallorum; victi ampliùs ducenti ceciderunt. Tit. Liv. l. XXI, c. 30. Il y avait parmi les Romains quelques Gaulois à la solde de Massalie.
Note 758: Avertit à præsenti certamine Boiorum legatorum regulique Magali adventus, qui se duces itinerum, socios periculi fore affirmantes... Tit. Liv. l. XXI, c. 30.--Polyb. l. III, p. 198.
L'armée carthaginoise était loin de partager la confiance de son général. Quelques ressouvenirs de l'autre guerre venaient parfois l'inquiéter; mais ce qu'elle redoutait surtout, c'était la longueur du chemin, la hauteur et la difficulté de ces Alpes, que l'imagination des soldats se peignait sous des formes effrayantes. Annibal travaillait à dissiper ces terreurs. Durant les marches, il haranguait ses soldats, il les instruisait et les encourageait. «Ces Alpes qui vous épouvantent, leur disait-il, sont habitées et cultivées; elles nourrissent des êtres vivans. Vous voyez ces ambassadeurs boïens: pensez-vous qu'ils se soient élevés en l'air sur des ailes? Leurs ancêtres n'ont pas pris naissance en Italie; c'étaient des étrangers arrivés de bien loin pour former leur établissement, et qui, traînant avec eux tout l'attirail de leurs femmes et de leurs enfans, ont cent et cent fois, et sans le moindre risque, franchi ces hauteurs que vous vous figurez inaccessibles. Eh! qu'y a-t-il d'inaccessible et d'insurmontable pour un soldat armé qui ne porte avec lui que son équipage militaire? Vous montrerez-vous inférieurs aux Gaulois que vous venez de vaincre[759]?»
Note 759: Eos ipsos quos cernant legatos non penmis sublimè elatos Alpes transgressos..... militi quidem armato nihil secum præter instrumenta belli portanti, quid invium aut inexsuperabile esse?.... Proindè cederent genti per eos dies totiès ab se victæ. Tit. Liv. l. XXI, c. 30.
Après quatre jours de marche, en remontant la rive droite du Rhône, Annibal arriva au confluent de ce fleuve et de l'Isère, dans un canton fertile et bien peuplé que les habitans nommaient l'_Île_[760], parce qu'il était entouré presque de tous côtés par le Rhône, l'Isère, le Drac qui se jette dans l'Isère, et la Drôme qui se jette dans le Rhône. Deux frères, enfans du dernier chef, se disputaient la souveraineté de ce canton. L'aîné, auquel les historiens romains donnent le nom de Brancus[761], avait été chassé du trône par son frère, que soutenaient tous les jeunes guerriers du pays. Les deux partis ayant remis la décision de leur querelle au jugement d'Annibal, le Carthaginois se déclara en faveur de Brancus, ce qui lui valut une grande réputation de sagesse, parce que tel avait été l'avis des vieillards et des principaux de la nation. Brancus, par reconnaissance, lui fournit des vivres, des provisions de toute espèce, et surtout des vêtemens, dont la rigueur de la saison faisait déjà sentir le besoin; il l'accompagna en outre jusqu'aux premières vallées des Alpes, pour le garantir contre les attaques des Allobroges, dont ils touchaient la frontière. En quittant l'Île, Annibal ne marcha pas en ligne droite aux Alpes; il dévia un peu au midi, pour gagner le col du mont Genèvre (Matrona), cotoya la rive gauche de l'Isère, puis la rive gauche du Drac, passa la Durance, non sans beaucoup de fatigues et de pertes, et remonta ce torrent, tantôt sur une rive, tantôt sur l'autre[762].
Note 760: Ήκε πρός τήν καλουμένην Νήσον χώραν πολύσχλον καί σιροφόρον. Polyb. l. III, p. 202.--Mediis campis insulæ nomen inditum. Tit. Liv. l. XXI, c. 31.
Note 761: Brancus nomine.--Tit. Liv. l. XXI, c. 31.
Note 762: Polyb. l. III, p. 103. Tit. Liv. I. c.--Cons. M. Letronne, Journ. des Savans. Janv. 1819.
Ce fut dans les derniers jours d'octobre qu'Annibal commença à gravir les Alpes. L'aspect de ces montagnes était vraiment effrayant; leurs masses couvertes de neige et déglace, confondues avec le ciel; à peine quelques misérables cabanes éparses sur des pointes de rochers; des hommes à demi sauvages dans un hideux délabrement; le bétail, les chevaux, les arbres, grêles et rapetissés; en un mot, la nature vivante et la nature inanimée frappées d'un égal engourdissement[763]: ce spectacle de désolation universelle frappa de tristesse et de découragement l'armée carthaginoise. Tant qu'elle chemina dans un vallon spacieux et découvert, sa marche fut tranquille et nul ennemi ne l'inquiéta; mais parvenue dans un endroit où le vallon, en se resserrant brusquement, n'offrait pour issue qu'un étroit passage, elle aperçut des bandes nombreuses de montagnards qui couvraient les hauteurs. Bordé d'un côté par d'énormes roches à pic, de l'autre par des précipices sans fond, ce passage ne pouvait être forcé sans les plus grands périls; et si les montagnards, dressant mieux leur embuscade, fussent tombés à l'improviste sur l'armée déjà engagée dans le défilé, nul doute qu'elle y serait restée presque tout entière. Annibal fit faire halte, et détacha, pour aller à la découverte, les Gaulois qui lui servaient de guides[764]; mais il apprit bientôt qu'aucune autre issue n'existait, et qu'il fallait de toute nécessité emporter celle-ci ou retourner sur ses pas. Pour Annibal le choix n'était pas douteux: il ordonna de déployer les tentes, et de camper à l'ouverture du défilé jusqu'à ce qu'il se présentât une occasion favorable.
Note 763: Nives cælo propè immistæ, tecta informia imposita rupibus, pecora jumentaque torrida frigore, homines intensi et inculti, animalia inanimataque omnia rigentia gelu... Tit. Liv. l. XXI, c. 32.
Note 764: Gallis ad visenda loca præmissis. Tit. Liv. l. XXI, c. 32. --Polyb. l. III, p. 204.
Cependant les guides gaulois, s'étant abouchés avec les montagnards, découvrirent que les hauteurs étaient occupées pendant le jour seulement, et qu'à la nuit les postes en descendaient pour se retirer dans les villages. Annibal, sur cet avis, commença dès le soleil levé une fausse attaque, comme si son projet eût été de passer en plein jour et à main armée; il continua cette manœuvre jusqu'au soir: le soir venu, il fit allumer les feux comme à l'ordinaire et dresser les tentes; mais au milieu de la nuit, s'étant mis à la tête de son infanterie, il traversa le défilé dans le plus grand silence, gravit les hauteurs, et s'empara des positions que les Gaulois venaient de quitter. Aux premières lueurs du matin, le reste de l'armée se mit en marche le long du précipice. Les montagnards sortaient de leurs forts pour aller prendre leurs stations accoutumées lorsqu'ils virent l'infanterie légère d'Annibal au-dessus de leurs têtes, et dans le ravin l'infanterie pesante et la cavalerie qui s'avançaient en toute hâte; ils ne perdirent point courage: habitués à se jouer des pentes les plus rapides, ils se mirent à courir sur le flanc de la montagne faisant pleuvoir au-dessous d'eux les pierres et les traits. Les Carthaginois eurent dès lors à lutter tout ensemble et contre l'ennemi et contre les difficultés du terrein, et contre eux-mêmes, car dans ce tumulte, ils se choquaient et s'entraînaient les uns les autres. Mais c'était des chevaux que provenait le plus grand désordre: outre la frayeur que leur causaient les cris sauvages des montagnards, grossis encore par l'écho, s'ils venaient à être blessés ou frappés seulement, ils se cabraient avec violence et renversaient autour d'eux hommes et bagages; il y eut beaucoup de conducteurs et de soldats qu'en se débattant ils firent tomber au fond des abîmes, et l'on eût cru entendre le fracas d'un vaste écroulement, lorsque, précipités eux-mêmes, ils allaient avec toute leur charge rouler et se perdre à des profondeurs immenses[765].
Note 765: Indè ruinæ maximæ modo, jumenta cum oneribus devolvebantur. Tit. Liv. l. XXI, c. 33.--Polyb. l. III, p. 205.
Annibal, témoin de ce désordre, n'en resta pas moins quelque temps sur la hauteur avec son détachement, dans la crainte d'augmenter encore la confusion; pourtant, quand il vit ses troupes coupées, et le risque qu'il courait de perdre ses bagages, ce qui eût infailliblement entraîné la ruine de l'armée entière, il se décida à descendre, et du premier choc il eut bientôt balayé le sentier. Toutefois il ne put exécuter ce mouvement sans jeter un nouveau trouble dans la marche tumultueuse de ses troupes; mais du moment que les chemins eurent été dégagés par la retraite des montagnards, l'ordre se rétablit, et ensuite l'armée carthaginoise défila si tranquillement, qu'à peine entendait-on quelques voix de loin en loin. Annibal prit d'assaut le village fortifié qui servait de retraite aux montagnards, et plusieurs bourgades environnantes; le bétail qu'il y trouva nourrit son armée durant trois jours, et comme la route devenait meilleure et que les indigènes étaient frappés de crainte, ces trois jours se passèrent sans accident[766].
Note 766: Polyb. l. III, p. 205.--Tit. Liv. l. XXI, c. 33.
Le quatrième, il arriva chez une autre peuplade fort nombreuse pour un pays de montagnes[767]; au lieu de lui faire guerre ouverte, celle-ci l'attaqua par la ruse; et, pour la seconde fois, le Carthaginois faillit succomber. Des chefs et des vieillards députés par ce peuple vinrent le trouver, portant en signe de paix des couronnes et des rameaux d'olivier[768], et lui dirent: «que le malheur d'autrui étant pour eux une utile leçon, ils aimaient mieux éprouver l'amitié que la valeur des Carthaginois, et que, prêts à exécuter ponctuellement tout ce qui leur serait commandé, ils lui offraient des vivres et des guides pour sa route[769].» En garantie de leur foi, ils lui remirent des otages. Annibal, sans leur donner une confiance aveugle, ne voulut pas, en repoussant leurs offres, s'en faire des ennemis déclarés, et leur répondit obligeamment; il accepta les otages qu'ils lui livraient, les provisions qu'ils avaient eux-mêmes apportées sur la route; mais bien loin de se croire avec des amis sûrs, il ne se mit à la suite de leurs guides, qu'après avoir pris toutes les précautions que sa prudence ingénieuse put imaginer. Il plaça à son avant-garde la cavalerie et les éléphans, dont la vue, toute nouvelle dans ces montagnes, en effarouchait les sauvages habitans: il se chargea de conduire en personne l'arrière-garde avec l'élite de l'infanterie; on le voyait s'avancer lentement, pourvoyant à tout, et portant autour de lui des regards inquiets et attentifs. Arrivé à un chemin étroit que dominaient les escarpemens d'une haute montagne, il fut assailli brusquement par les montagnards qui l'attaquèrent tout à la fois en tête, en queue et sur les flancs; ils réussirent à couper son armée et à s'établir eux-mêmes sur le chemin, de sorte qu'Annibal passa une nuit entière séparé de ses bagages et de sa cavalerie[770].
Note 767: Perventum indè ad frequentem cultoribus alium, ut inter montana populum. Tit. Liv. l. XXI, c. 34.
Note 768: Συμφρονήσαντες έπί δόλω, συνήντων αύτψ θαλλούς έχοντες καί στεφάνους. Polyb. l. III, p. 205.
Note 769: Alienis malis, utili exemplo doctos... amicitiam malle quàm vim experiri Pœnorum: itaque obedienter imperata facturos; commeatum itinerisque duces... acciperet. Tit. Liv. l. XXI, c. 34. --Polyb. l. III, l. c.
Note 770: Occursantes per obliqua montani, perrupto medio agmine viam insedêre: noxque una Annibali sine equitibus ac impedimentis acta est. Tit. Liv. l. XXI, c. 34.--Polyb. l. c.
Le lendemain les deux corps d'armée se réunirent, et franchirent ce second défilé non sans de grandes pertes, en chevaux toutefois plus qu'en hommes. Depuis ce moment les montagnards ne se montrèrent plus que par petits pelotons, harcelant l'avant-garde ou l'arrière-garde et enlevant les traîneurs. Les éléphans, dans les chemins étroits et dans les pentes rapides, retardaient beaucoup la marche; mais les Carthaginois étaient sûrs de n'être point inquiétés dans leur voisinage, tant l'ennemi redoutait l'approche de ces énormes animaux si étranges pour lui[771]. Plusieurs fois Annibal fut contraint de s'ouvrir un passage par des lieux non frayés; plusieurs fois il s'égara soit par la perfidie des guides, soit par les fausses conjectures qui, voulant suppléer à l'infidélité des informations, engageaient l'armée dans des vallons sans issue. Enfin, au bout de neuf jours, ayant atteint le sommet des Alpes, il arriva sur le revers méridional, dans un endroit d'où la vue embrassait, dans toute son étendue, le magnifique bassin qu'arrose le Pô. Là il fit halte, et pour ranimer ses compagnons rebutés par tant de fatigues souffertes, et tant d'autres encore à souffrir, il leur montra du doigt, dans le lointain, la situation de Rome, puis les villages gaulois qui se déployaient sous leurs pieds[772]: «Là bas, dit-il, est cette Rome dont vous achevez maintenant de franchir les murailles[773]; ici sont nos auxiliaires et nos amis[774].»
Note 771: Μεγάστην δ' αύτώ παρείχετο χρείαν τά θηρία· καθ' όν άν γάρ τόπον ύπάρχοι τής πορείας ταΰτα, πρός τοΰτο τό μέρος ούκ έτόλμων οί πολέμιοι προσιέναι τό παράδοξον έκπληττόμενοι τής τῶν ζώων φαντασίας. Polyb. l. III, p. 206, 207.
Note 772: Ένδεικνύμενος αύτοϊς τά περί τόν Πάδον πεδία... άμα δέ καί τόν τής Ρ΄ώμης αύτής τόπον ϋποδεικνύων... Idem, p. 207.
Note 773: Mænia eos transcendere non Italiæ modò, sed etiam urbis Romæ. Tit. Liv. l. XXI, c. 38.
Note 774: Polyb. l. II, p. 207.
Il lui fallut encore six jours pour descendre le revers italique des Alpes, et, le quinzième jour depuis son départ de l'Ile, vainqueur de tous les obstacles et de tous les dangers, il entra sur le territoire des Taurins. Son armée était réduite à vingt-six mille hommes, savoir: douze mille fantassins africains, huit mille espagnols et six mille cavaliers, la plupart numides, tous dans un état de maigreur et de délabrement épouvantable[775]. Il s'attendait à voir les Cisalpins se lever en armes à son approche; loin de là, les Taurins, alors en guerre avec les Insubres, repoussèrent son alliance, et lui refusèrent des vivres qu'il demandait; Annibal, tant pour se procurer ce qui lui manquait, que pour donner un exemple aux nations liguriennes et gauloises, prit d'assaut et saccagea Taurinum, chef lieu du pays, après quoi, il descendit la rive gauche du Pô, se portant sur la frontière insubrienne[776].
Note 775: Tit. Liv. l. XXI, c. 39.--Polyb. l. III, p. 209.
Note 776: Polyb. l. III, p. 212.--Tit. Liv. l. XXI. c. 39.
Deux factions partageaient alors toute la Cisalpine. L'une, composée des Vénètes, des Cénomans, des Ligures des Alpes, gagnés à la cause romaine, s'opposait avec vigueur à tout mouvement en faveur d'Annibal: l'autre, qui comptait les Ligures de l'Apennin, les Insubres et les peuples de la confédération boïenne, avait embrassé le parti de Carthage, mais le soutenait sans beaucoup de chaleur. Les Boïes surtout, qui avaient tant contribué à jeter les Carthaginois dans cette entreprise, se montraient froids et incertains; c'est que les affaires de la Gaule avaient bien changé. A l'époque où les propositions d'Annibal furent accueillies avec enthousiasme, la Gaule était humiliée et vaincue, des troupes romaines occupaient son territoire, des colonies romaines se rassemblaient dans ses villes. Mais depuis la dispersion des colons de Crémone et de Placentia, depuis la défaite de L. Manlius dans la forêt de Mutine, les Boïes et les Insubres, satisfaits d'avoir recouvré leur indépendance par leurs propres forces, se souciaient peu de la compromettre au profit d'étrangers, dont l'apparence et le nombre n'inspiraient qu'une médiocre confiance.
D'ailleurs, l'armée romaine destinée à agir contre Annibal n'avait pas tardé à entrer dans la Cispadane, où elle campait sur les terres des Anamans, comprimant les Boïes et les Ligures de l'Apennin, et surveillant les Insubres, dont elle n'était séparée que par le Pô[777]. Sa présence donnant de l'audace au parti de Rome, les Taurins s'étaient mis à ravager le territoire insubrien. Les Insubres et les Boïes, contraints par menace, avaient même conduit quelques troupes dans le camp romain[778]. Surpris et alarmé de cet état de choses, Annibal, après avoir donné, au siège de Taurinum, un exemple sévère, marchait vers les Insubres, afin de fixer de force ou de gré leur irrésolution. De son côté, Scipion, qui avait quitté la Gaule transalpine, pour prendre le commandement des légions de la Cisalpine, avant qu'Annibal eût atteint les bords du Tésin, vint camper près du fleuve, pour lui en disputer le passage. Les deux armées carthaginoise et romaine, ne tardèrent pas à se trouver en présence[779].
Note 777: Circumspectantes defectionis tempus, subitò adventus consulis oppressit. Tit. Liv. l. XXI, c. 39.
Note 778: Τινές δέ καί συστρατεύειν ήναγκάζοντο τοϊς Ρ΄ωμαίοις. Polyb. l. III, p. 212.
Note 779: Polyb. l. III, p. 218.--Tit. Liv. l. XXI, c. 39.