Histoire des Gaulois (1/3) depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'entière soumission de la Gaule à la domination romaine.

Part 20

Chapter 203,316 wordsPublic domain

Note 712: Τόν ήλιον προσεκύνησε. Plutarch. in Marcell. p. 301. --Front. Stratag. l. IV, c. 5.

Note 713: _Feretrius à feriendo_: le dieu qui frappe ou qui fait frapper. Plutarch. in Romulo.--_Omine quòd certo dux_ ferit _ense ducem_. Propert. IV, v. 46.--Vel à _ferendo; quòd ei spolia opima_ afferebantur ferculo _vel_ feretro _gesta_. Tit. Liv. I. 10.

Note 714: Άνήρ μεγέθει τε σώματος έξοχος Γαλάτων, καί πανοπλία έν άργύρψ καί χρυσώ καί βαφαϊς πάσι καί ποικίλμασιν, ώσπερ άστραπή διαφέρων στίλβουσα. Plut. in Marcell. p. 301.

Frappé de cet éclat, le consul parcourut des yeux le front de bataille ennemi, et n'y trouvant pas d'armes plus belles: «Ce sont bien là, dit-il, les dépouilles que j'ai vouées à Jupiter.» En disant ces mots, il part à toute bride, frappe de sa lance le Gaulois, qui n'était point encore sur ses gardes, le renverse, lui porte un second, un troisième coup, et met pied à terre pour le dépouiller. «Jupiter! s'écria-t-il alors, en élevant dans ses bras les armes ensanglantées; toi qui contemples et diriges les grands exploits des chefs de guerre, au milieu des batailles, je te prends à témoin que je suis le troisième général qui, ayant tué de sa propre main le général ennemi, t'a consacré ses _dépouilles opimes_. Accorde-moi donc, Dieu puissant, une fortune semblable dans tout le cours de cette guerre[715].» Il avait à peine achevé que la cavalerie romaine chargea la ligne gauloise, où la cavalerie et l'infanterie étaient entremêlées ensemble. Le combat fut long et acharné, mais la victoire resta au consul. Beaucoup de Gésates périrent dans l'action; les autres se dispersèrent[716].

Note 715: Plutarch. loc. citat.

Note 716: Polyb. l. II, p. 122.--Plut. in Marcell. p. 300. --Tit. Liv. Epitom. l. XX.--Flor. l. II, c. 4.--Paul. Oros. l. IV, c. 13.--Valer. Maxim. l. III, c. 2. --Virgil. Æneid. l. VI, v. 855 et seq.

De Clastidium, Marcellus se reporta sur Acerres. Durant son absence, la garnison d'Acerres, après avoir abandonné cette ville, s'était repliée sur Mediolanum, capitale et la plus forte place de l'Insubrie. Le consul Scipion l'y avait suivie, mais les Gaulois s'étaient conduits avec tant de bravoure, que, d'assiégés, ils s'étaient rendus assiégeans, et bloquaient les légions dans leur camp. A l'arrivée de Marcellus les choses changèrent. Les Gésates, découragés par la défaite de leurs frères et la mort de leur roi, voulurent à toute force retourner dans leur pays. Réduit à ses seules ressources, Mediolanum succomba, et les Insubres furent bientôt contraints d'ouvrir toutes leurs autres places. La république leur imposa une indemnité considérable en argent, et confisqua plusieurs portions de leur territoire afin d'y établir des colonies[717]. Marcellus fut reçu avec enthousiasme par le peuple et par le sénat; et la cérémonie de son triomphe fut la plus brillante qu'on eût encore vue dans Rome.

Note 717: Polyb. l. II, p. 122.--Plutarch. in Marcell. p. 301.

Le triomphe, comme on sait, était chez les Romains le plus grand de tous les honneurs militaires; il consistait en une marche solennelle du général vainqueur et de son armée au temple de Jupiter capitolin. Romulus, fondateur et premier roi de Rome, en avait institué l'usage en promenant sur ses épaules, à travers les rues de sa ville naissante, les armes et les vêtemens d'un ennemi qu'il avait terrassé[718]. Lorsque le général en chef de l'armée romaine, comme avait fait Romulus, tuait de sa propre main le général en chef de l'armée ennemie, cette circonstance rehaussait l'éclat de la solennité, et les dépouilles conquises prenaient le nom de _dépouilles opimes_[719]. Dans la série presque innombrable des triomphes décernés par la république, elle ne s'était encore présentée que deux fois; tout ce que l'appareil des fêtes romaines avait de plus magnifique fut donc déployé pour célébrer la victoire de Claudius Marcellus, troisième _triomphateur opime_[720].

Note 718: Dionysius l. II.

Note 719: Spolia opima (ab ope vel opibus ). Festus. --Tit. Liv. IV, 20.

Note 720: Plutarch. loco citat.--Tit. Liv. Ep. 20. --Virgil. Æneid. VI, v. 859.--Propert. IV, 2.

Le cortège partit du Champ-de-Mars, se dirigeant par la Voie des triomphes et par les principales places, pour se rendre au Capitole: les rues qu'il devait traverser étaient jonchées de fleurs; l'encens fumait de tous côtés[721]; la marche était ouverte par une troupe de musiciens qui chantaient des hymnes guerriers, et jouaient de toutes sortes d'instrumens. Après eux, s'avançaient les bœufs destinés au sacrifice; leurs cornes étaient dorées; leurs têtes ornées de tresses et de guirlandes: suivaient, entassés dans des chariots rangés en longues files, les armes et les vêtemens gaulois, ainsi que le butin provenant du pillage des villes boïennes et insubriennes[722]; puis les captifs de distinction vêtus de la braie et de la saie, et chargés de chaînes: leur haute stature, leur figure martiale et fière attirèrent long-temps les regards de la multitude romaine. Derrière les captifs, marchaient un pantomime habillé en femme et une troupe de satyres dont les regards, les gestes, les chants, la brutale gaieté insultaient sans relâche à leur douleur. Plus loin, au milieu de la fumée des parfums, paraissait le triomphateur traîné sur un char à quatre chevaux. Il avait pour vêtement une robe de pourpre brodée d'or; son visage était peint de vermillon comme les statues des Dieux, et sa tête couronnée de laurier[723]. «Mais ce qu'il y eut, dans toute cette pompe, de plus superbe et de plus nouveau, dit l'historiographe de Marcellus, ce fut de voir le consul portant lui-même l'armure de Virdumar; car il avait fait tailler exprès un grand tronc de chêne, autour duquel il avait ajusté le casque, la cuirasse et la tunique du roi barbare[724]» L'épaule chargée de ce trophée qui présentait la figure d'un géant armé, Marcellus traversa la ville. Ses soldats, cavaliers et fantassins, se pressaient autour et à la suite de son char, chantant des hymnes composés pour la fête, et poussant, par intervalles, le cri de _triomphe! triomphe!_ que répétait à l'envi la foule des spectateurs.

Note 721: Ovid. Trist. IV, 2, 4.

Note 722: Tit. Liv. XXXIII, 24; XXXVIII, 5, 8, XXXIX, 5, 7; XL, 43; XLV, 40.--Virg. Æneid. VIII, 720.

Note 723: Tit. Liv. II,, 47. X, 8.--Dionys. V. 47.--Plinius. XV, 30. V, 39.--Plutarch. in Æmil.

Note 724: Plut. in Marcell. ub. supr.

Dès que le char triomphal commença à tourner du Forum vers le Capitole, Marcellus fit un signe, et l'élite des captifs gaulois fut conduite dans une prison, où des bourreaux étaient appostés et des haches préparées[725]; puis le cortège, suivant la coutume, alla attendre au Capitole, dans le temple de Jupiter, qu'un licteur apportât la nouvelle «que les barbares avaient vécu[726].» Alors Marcellus entonna l'hymne d'action de grâce, et le sacrifice s'acheva. Avant de quitter le Capitole, le triomphateur planta, de ses mains, son trophée dans l'enceinte du temple, dont il avait fait creuser le pavé[727]. Le reste du jour se passa en réjouissances, en festins; et le lendemain, peut-être, quelque orateur du sénat ou du peuple recommença les déclamations d'usage contre cette race gauloise qu'il fallait exterminer, parce qu'elle égorgeait ses prisonniers, et qu'elle offrait à ses dieux le sang des hommes.

Note 725: Cic. Verr. v. 30.--Tit. Liv. XXXVI, 13.--Dio. XI, 41; XLIII, 19.

Note 726: Joseph, de Bello. Jud. VII, 24.

Note 727: Plutarch, in Marcell. 1. C.

CHAPITRE VIII.

GAULE CISALPINE. Alliance des Gaulois avec Annibal.--Les Romains envoient des colonies à Crémone et à Placentia.--Soulèvement des Boïes et des Insubres; ils dispersent les colonies, enlèvent les triumvirs et défont une année romaine dans la forêt de Mutine.--Annibal traverse la Transalpine et les Alpes.--Incertitude des Cisalpins; combat du Tésin.--Les Cisalpins se déclarent pour Annibal; batailles de Trébie, de Thrasymène, de Cannes, gagnées par les Gaulois.--Défaite des Romains dans la forêt Litana. --Tentatives infructueuses d'Annibal pour ramener la guerre dans le nord de l'Italie.--Asdrubal passe les Alpes; il est vaincu près du Métaure.--Magon débarque à Génua; il est vaincu dans l'Insubrie.--Les Gaulois suivent Annibal en Afrique.

218-202.

ANNEE 218 avant J.-C.

Les Cisalpins avaient à peine posé les armes qu'ils virent arriver dans leur pays des étrangers qui les sollicitaient de les reprendre; c'étaient des émissaires envoyés par le Carthaginois Annibal, commandant des forces puniques en Espagne. La bonne intelligence avait déjà cessé entre les républiques de Rome et de Carthage, et tout faisait prévoir la rupture prochaine de la paix. Dans cette conjoncture, Annibal résolut de frapper les premiers coups. Il conçut le projet de descendre en Italie, et de transporter la guerre sous les murailles mêmes de Rome; mais ce plan hardi était inexécutable sans la coopération active des Cisalpins: Annibal travailla donc à le leur faire adopter. Ses envoyés distribuèrent de l'argent aux chefs, et réveillèrent par leurs discours l'énergie gauloise, que les dernières défaites avaient abattue. «Les Carthaginois, disaient-ils aux Boïes et aux Insubres, s'engagent, si vous les secondez, à chasser les Romains de votre pays, à vous rendre le territoire conquis sur vos pères, à partager avec vous fraternellement les dépouilles de Rome et des nations sujettes ou alliées de Rome[728].» Les Insubres accueillirent ces ouvertures avec faveur, mais en même temps avec une réserve prudente; pour les Boïes, dont plusieurs villes étaient occupées par des garnisons romaines, impatiens de les recouvrer, ils s'engagèrent à tout ce que les Carthaginois demandaient. Comptant sur ces promesses, Annibal envoya d'autres émissaires dans la Transalpine pour s'y assurer un passage jusqu'aux Alpes. L'argent des mines espagnoles lui gagna tout de suite l'amitié des principaux chefs du midi [729].

Note 728: Πάν ύπισχνεϊτο διαπεμπόμενος έπιμελώς πρός τούς δυνάστας τών Κελτών, καί τούς έκί τάδε, καί τούς έν αύταϊς ταϊς Άλπεσιν ένοικοΰΰΰντας. Polyb. l. III, p. 189. --Tit. Liv. l. XXI, c. 25, 29, 52.

Note 729: Polyb. 1. III, p. 187.--Tit. Liv. 1. XXI, c. 23.

Averti des menées d'Annibal par les Massaliotes, ses anciens alliés et ses espions dans la Gaule, le sénat romain fit partir de son côté des ambassadeurs chargés d'une mission toute semblable; il proposait aux nations gauloises, liguriennes et aquitaniques, de se liguer avec lui pour fermer aux Carthaginois les passages des Pyrénées et des Alpes. Ces ambassadeurs s'adressèrent premièrement au peuple de Ruscinon, qui, habitant le pied septentrional des Pyrénées, du côté de la mer intérieure, était maître des défilés vers lesquels s'avançait Annibal. Ils furent admis dans l'assemblée où, suivant la coutume, les guerriers s'étaient rendus tout armés. D'abord ce spectacle parut étrange aux envoyés romains[730]; ce fut bien pis lorsque après avoir vanté la gloire et la grandeur de Rome, ils exposèrent l'objet de leur mission. Il s'éleva dans l'assemblée de si bruyans éclats de rire, accompagnés d'un tel murmure d'indignation, que les magistrats et les vieillards qui la présidaient eurent la plus grande peine à ramener le calme[731], tant ce peuple trouvait d'extravagance et d'impudeur à ce qu'on lui proposât d'attirer la guerre sur son propre territoire, pour qu'elle ne passât point en Italie. Quand le tumulte fut apaisé les chefs répondirent: «Que n'ayant point à se plaindre des Carthaginois pas plus qu'à se louer des Romains, nulle raison ne les portait à prendre les armes contre les premiers en faveur des seconds; qu'au contraire il leur était connu que le peuple romain dépossédait de leurs terres en Italie ceux des Gaulois qui s'y étaient établis; qu'il leur imposait des tributs, et leur faisait essuyer mille humiliations pareilles.» Les ambassadeurs reçurent le même accueil des autres nations de la Gaule; et ils ne rapportèrent à Massalie que des duretés et des menaces[732]. Là, du moins, leurs fidèles amis ne leur épargnèrent pas les consolations. «Annibal, leur disaient-ils, ne peut compter long-temps sur la fidélité des Gaulois[733]; nous savons trop combien ces nations sont féroces, inconstantes et insatiables d'argent.»

Note 730: Nova terribilisque species visa est: quòd armati (ita mos gentis erat) in concilium venerunt. Idem. c. 20.

Note 731: Tantus cum fremitu risus dicitur ortus ut vix à magistratibus majoribusque natu juventus sedaretur. Tit. Liv. l. XXI, c. 20.

Note 732: Nec hospitale quidquam pacatumve satis priùs auditum quàm Massiliam venerunt. Idem, ibid.

Note 733: Sed ne illi (Galli) quidem ipsi satis mitem gentem fore..... Idem, ibid.

Le sénat apprit tout à la fois le mauvais succès de son ambassade, la marche rapide d'Annibal, qui déjà avait passé l'Ebre, et les armemens secrets, symptôme de la défection prochaine des Boïes. Il s'occupa d'abord de l'Italie. Le préteur L. Manlius fut envoyé avec une armée d'observation sur la frontière de la Ligurie et de la Cisalpine, et deux colonies, fortes chacune de six mille ames[734], partirent de Rome en toute hâte pour aller occuper, en-deçà et au-delà du Pô, deux des points les plus importans de la Circumpadane; c'étaient, au nord, chez les Insubres, le bourg ou la ville de Crémone, au midi, chez les Anamans, une ville située près du fleuve dont le nom gaulois nous est inconnu et que les Romains nommèrent Placentia, Plaisance[735]. L'arrivée de ces deux colonies excita au dernier degré la colère des Boïes; ils se jetèrent sur les travailleurs occupés aux fortifications de Placentia, et les dispersèrent dans la campagne. Non moins irrités, les Insubres attaquèrent les colons de Crémone qui n'eurent que le temps de passer le Pô et de se réfugier avec les triumvirs coloniaux dans les murs de Mutine[736], place enlevée aux Boïes par les Romains durant la dernière guerre, et que ceux-ci avaient fortifiée avec soin. Les Boïes, réunis aux Insubres, y vinrent mettre le siège; mais tout-à-fait inhabiles dans l'art de prendre les places, ils restaient inactifs autour des murailles: le temps s'écoulait cependant, et l'on savait que le préteur L. Manlius s'avançait à grandes journées au secours des triumvirs. La guerre était commencée de nouveau, et les Gaulois avaient tout à craindre pour les otages qu'ils avaient livrés à la république, lors de la conclusion de la paix. Ils auraient voulu tenir entre leurs mains quelque haut personnage romain qui répondît sur sa tête des traitemens faits à leurs otages, et dont le péril arrêtât le ressentiment de ses concitoyens; mais les Insubres avaient laissé échapper les triumvirs, et il n'y avait pas d'apparence qu'on pût s'en emparer de vive force avant l'arrivée du préteur. Pour en venir à leurs fins, les Gaulois usèrent de ruse; ils attirèrent les triumvirs hors des portes, sous prétexte d'une conférence, et se saisirent d'eux, sans leur faire le moindre mal, déclarant seulement qu'il les retiendraient prisonniers jusqu'à ce que la république rendît les otages qu'elle avait reçus à la fin de la guerre précédente[737]. Après cette expédition, ils se portèrent du côté où L. Manlius s'avançait, et s'embusquèrent dans un bois qu'il devait traverser.

Note 734: Τόν άριθμόν όντας είς έκατέραν τήν πόλιν είς έξακισχιλίους... Polyb. l. III, p. 193.

Note 735: Προσαγορεύσαντεσ Πλακεντίαν. Polyb. l. III, p. 193.

Note 736: Ipsi triumviri romani Mutinam confugerunt. Tit. Liv. l. XXI, c. 25.--Polyb. ubi supr.

Note 737: Legati ad colloquium.... comprehenduntur, negantibus Gallis, nisi obsides sibi redderentur, eos dimissuros. --Tit. Liv. l. XXI, c. 25.--Polyb. loco citat.

La forêt où Manlius vint s'engager était épaisse, embarrassée de broussailles, et coupée seulement par un chemin étroit. Assailli brusquement par les Gaulois, il souffrit beaucoup, et put difficilement regagner la plaine; mais là, la tactique lui rendit l'avantage. Il continua sa marche en sûreté tant qu'il trouva des lieux découverts; contraint de nouveau à s'engager dans les bois, il manqua d'y périr; son arrière-garde, rompue et dispersée, laissa derrière elle huit cents morts, un grand nombre de prisonniers et six étendards[738]; le reste de l'armée courut se renfermer à Tanetum ou Tanète, village boïen situé sur le Pô, occupé et fortifié par les Romains, comme Mutine, durant la dernière guerre. Manlius y trouva des approvisionnemens, et des secours en hommes lui arrivèrent de la part des Cénomans de Brixia qui tenaient pour la république[739]. Dès que ces événemens furent connus, le préteur Atilius partit de Rome avec un corps de dix mille hommes, et se fit jour jusqu'à Tanète.

Note 738: Ubi rursùs sylvæ intratæ, tùm postremos adorti, cum magnâ trepidatione et pavore omnium, octingintos milites occiderunt, sex signa ademêre. Tit. Liv. l. XXI, c. 25.--Polyb. l. III, p. 194.

Note 739: Brixianorum Gallorum auxilio.... Tit. Liv. l. XXI, c. 25.

Cependant Annibal avait atteint le sommet des Pyrénées, non sans obstacle, car les peuplades ibériennes n'avaient cessé de le harceler pendant sa marche; chaque jour il avait eu quelque combat à livrer, même quelque village à prendre d'assaut[740]. Mais la nouvelle de ces batailles ayant jeté l'alarme parmi les nations du midi de la Gaule, elles commencèrent à se défier de ses déclarations pacifiques, et à croire que son véritable dessein était de les subjuguer[741]; de toutes parts, elles se préparèrent, et lorsque les Carthaginois, descendant le revers septentrional des Pyrénées, allèrent camper près d'Illiberri[742], ils trouvèrent les tribus indigènes rassemblées en armes à Ruscinon et toutes prêtes à leur disputer le passage. Annibal ne négligea rien pour les rassurer; il fit demander une entrevue à leurs chefs, protestant qu'il était venu comme hôte et non comme ennemi, et qu'il ne tirerait l'épée qu'autant que les Gaulois eux-mêmes l'y forceraient[743]; il leur offrit même de se rendre près d'eux à Ruscinon, s'ils répugnaient à le venir trouver dans son camp. Une conférence eut lieu non loin d'Illiberri; et les protestations du général Carthaginois, son argent surtout, dissipèrent toutes les craintes. Il en résulta un traité d'alliance, célèbre par la singularité d'une de ses clauses: on y stipulait que si les soldats carthaginois donnaient sujet à quelques plaintes de la part des indigènes, ces plaintes seraient portées devant Annibal ou devant ses lieutenans en Espagne; mais que les réclamations des Carthaginois contre les indigènes seraient jugées sans appel par les femmes de ces derniers[744]. Cette coutume de soumettre à l'arbitrage des femmes les plus importantes décisions politiques, particulière aux Aquitains et aux Ligures, du moins parmi les habitans de la Gaule, prenait sa source dans le respect et la condescendance dont la civilisation ibérienne entourait les femmes: les hommes, si l'on en croit le témoignage des historiens, n'avaient pas à se repentir de cette institution de paix. Plus d'une fois, quand des querelles personnelles ou des factions domestiques leur avaient mis les armes à la main, leurs femmes s'étaient érigées en tribunal pour examiner le prétexte de la guerre, et, le déclarant injuste et illégitime, s'étaient précipitées entre les combattans pour les séparer[745]. Chez les Galls et les Kimris, il s'en fallait bien que la même autorité fût laissée à ce sexe; on verra plus tard qu'il y était réduit à la plus complète servitude[746].

Note 740: Τίνας πόλεις κατά κράτος έλών... μετά πολλών δέ καί μεγάλων άγώνων... Polyb. l. III, p. 189.

Note 741: Quia vi subactos Hispanos fama erat, metus servitutis ad arma consternati, Ruscinonem aliquot populi conveniunt. Tit. Liv. l. XXI, c. 24.

Note 742: Illi-Berri signifiait en langue ibérienne Ville-Neuve.

Note 743: Hospitem se Galliæ non hostem advenisse: nec stricturum antè gladium, si per Gallos liceat, quàm in Italiam venisset. Tit. Liv. 1. XXI, c. 24.

Note 744: Κελών μέν έγκαλούντων Καρχηδονίοις, τούς έν Ίβηρία Καρχηδονίων έπάρχους καί στρατηγούς είναι δικαστάς άν δέ Καρχηδόνιοι Κελτοϊς έγκαλώσι τάς Κελτών γυναϊκας. Plutarq. de virtut. mulier, p. 246.

Note 745: Αί γυναϊκες έν μέσψ τών όπλων γενόμεναι, καί παραλαβοΰσαι τά νείκη διήτησαν οϋτως άμέμπτως καί δίέκριναν, ώστε... Plutarch. de virtut. mulier. loco. citat.--Polyæn. l. VII, c. 50.

Note 746: T. II, part. 2.

De Ruscinon, les troupes puniques se dirigèrent vers le Rhône, à travers le pays des Volkes, qu'elles trouvèrent presque désert, parce qu'à leur approche ces deux nations s'étaient retirées au-delà du fleuve où elles avaient formé un camp défendu par son lit. Lorsque Annibal arriva, il aperçut une multitude d'hommes armés, cavaliers et fantassins, qui garnissaient la rive opposée. Sa conduite fut la même qu'à Ruscinon. Il commença par rassurer ceux des Volkes qui étaient restés à l'occident du Rhône, en maintenant dans son armée une discipline sévère; il fit ensuite publier parmi les indigènes qu'il achèterait tous les navires de transport que ceux-ci voudraient lui céder; et comme les nations riveraines du Rhône faisaient toutes le commerce maritime[747], soit avec les colonies massaliotes, soit avec la côte ligurienne et espagnole, et que d'ailleurs Annibal payait largement, nombre de grands bateaux lui furent amenés; il y joignit les batelets qui servaient à la communication des deux rives. De plus, les Gaulois, donnant l'exemple aux soldats carthaginois, construisirent sous leurs yeux, à la manière du pays, des canots d'un seul tronc d'arbre creusé dans sa longueur; et toute l'armée s'étant mise à l'ouvrage, au bout de deux jours la flotte fut prête[748].

Note 747: Διά τό ταϊς έκ τής θαλάττης έμπορείαις πολλούς χρήσθαι τών παροικούντων τόν Ρ΄οδανόν. Polyb. l. III, p. 195.

Note 748: Tit. Liv. l. XXI, c. 26.