Part 18
On sait que l'évacuation de la Sicile fut une des conditions de la paix accordée par Rome victorieuse à la république de Carthage. Il s'y trouvait encore vingt mille étrangers stipendiés, et, sur ce nombre, deux mille Gaulois, commandés par un chef nommé Autarite[643]. Le sénat carthaginois avait ordonné au gouverneur de Lilybée de licencier les troupes mercenaires; mais la caisse était vide, et ces troupes réclamaient à grands cris, outre leur solde arriérée depuis long-temps, des gratifications extraordinaires, dont la promesse leur avait été prodiguée, dans les jours de découragement et de défection. Craignant pour sa vie, le gouverneur conseilla aux stipendiaires d'aller eux-mêmes régler leurs comptes, en Afrique, avec le sénat. Ils prirent en effet ce parti, et, s'embarquant par détachemens, ils allèrent se réunir à Carthage, où ils commirent de si grands désordres, qu'on fut bientôt contraint de les en éloigner[644]. Mais les finances de la république étaient dans un état de détresse extrême; toutes ses ressources avaient été épuisées par les dépenses d'une guerre de vingt-quatre ans, et par les sacrifices au prix desquels il lui avait fallu acheter la paix. Bien loin de réaliser les promesses magnifiques de ses généraux, le sénat fit proposer aux stipendiés d'abandonner une partie de la solde qui leur était due[645]. Aux murmures qu'une telle proposition excita, succédèrent les menaces, et bientôt la révolte; les Gaulois saisirent leurs armes, et entraînèrent, par leur exemple, le reste des stipendiés[646]. Trois chefs dirigèrent ce mouvement: Spendius, natif de la Campanie, esclave fugitif des Romains; un Africain, nommé Mathos, mais surtout le Gaulois Autarite, homme d'une énergie sauvage, puissant par son éloquence et l'orateur de l'insurrection, parce que de longs services chez les Carthaginois lui avaient rendu la langue punique familière[647].
Note 643: Αύτάριτος τών Γαλατών ήγεμών.. Polyb. l. I, p. 77-79.
Note 644: Idem, p. 66.
Note 645: Idem, ibid.
Note 646: Appian. Alexand. Bell. punic. p. 3.
Note 647: Πάλαι γάρ στρατευόμενος ήδει διαλέγεσθαι φοινικιστί. Polyb. l. I, p. 81.
Le premier acte des rebelles fut d'appeler à l'indépendance les villes africaines, qui ne portaient qu'à regret le joug de la tyrannique aristocratie de Carthage. La déclaration ne fut point vaine; les peuples de l'Afrique coururent aux armes; ils fournirent aux étrangers de l'argent et des vivres; on vit jusqu'aux femmes vendre leurs bijoux et leurs parures pour subvenir aux frais de la guerre; et bientôt, l'armée étrangère, grossie d'un nombre considérable d'Africains, mit le siège devant Carthage. La république, réduite à ses seules ressources, mit sur pied tous ses citoyens en état de combattre, et fit solliciter des secours en Sicile, et jusqu'en Italie[648]; mais avant que ces renforts fussent arrivés, les insurgés remportèrent une victoire complète sur l'armée punique. Pendant trois ans, la guerre se prolongea autour de Carthage, avec la même habileté de part et d'autre, un succès égal, mais aussi une égale férocité. Les étrangers mutilaient leurs prisonniers; les prisonniers des Carthaginois étaient mis en croix, ou, tout vivans, servaient de pâture aux lions. A plusieurs reprises, Carthage courut les plus grands dangers[649].
Note 648: Appian. Bell. punic. p. 3.
Note 649: Polyb. l. I. ub. sup.
Enfin, Amilcar Barcas, commandant des forces républicaines, mettant à profit l'éloignement de Mathos, qui s'était porté sur Tunis, isola, par des manœuvres habiles, l'armée étrangère, des villes d'où elle tirait ses subsistances et des renforts, et tint bloqués à leur tour Autarite et Spendius. Leur camp était mal approvisionné, et la famine ne tarda pas à s'y faire sentir. Les insurgés mangèrent jusqu'à leurs prisonniers, jusqu'à leurs esclaves[650]; quand tout fut dévoré, ils se mutinèrent contre leurs généraux, menaçant de les massacrer, s'ils ne les tiraient de cet état cruel, par une capitulation. Autarite, Spendius et huit autres chefs se rendirent donc auprès d'Amilcar, pour y traiter de la paix. «La république, leur dit le Carthaginois, n'est ni exigeante, ni sévère; elle se contentera de dix hommes choisis parmi vous tous, et laissera aux autres la vie et le vêtement[651];» et il leur présenta le traité à signer. Sans hésiter, les négociateurs signèrent; mais aussitôt, à un geste d'Amilcar, des soldats se jetèrent sur eux, et les garottèrent. «C'est vous que je choisis en vertu du traité,» ajouta froidement le général[652].
Note 650: Έπεί δέ κατεχρήσαντο μέν άσεβώς τούς αίχμαλώτους, τροφή ούτοις χρώμενοι, κατεχρήσαντο, καί τά δουλικά σωμάτων....... Polyb. l. I, p. 85.
Note 651: Έξεϊναι Καρχηδονίοις έκλέξασθαι τών πολεμίων οϋς άν αύτοί βούλωνται δέκα, τούς δέ λοιπούς άφιέναι μετά χιτώνος. Idem, p. 86.
Note 652: Εύθέως Κμίλκας έφη· τούς παρόντας έκλέγεσθαι, κατά τάς όμολογίας. Idem, ibid.
Sur ces entrefaites, les insurgés inquiets du retard de leurs commissaires, et soupçonnant quelque perfidie, prirent les armes. Ils étaient alors dans un lieu qu'on nommait la _Hache_, parce que la disposition du terrein rappelait la figure de cet instrument. Amilcar les y enveloppa avec ses éléphans et toute son armée, si bien qu'il n'en put échapper un seul, quoiqu'ils fussent plus de quarante mille. Les Carthaginois allèrent ensuite assiéger Tunis, où Mathos tenait avec le reste des étrangers[653].
Note 653: Polyb. l. I p. 86-87.
Amilcar, sous les murs de Tunis, établit son camp du côté opposé à Carthage; un autre général, nommé Annibal, se plaça du côté de Carthage, et fit planter, sur une éminence entre son camp et la ville assiégée, des croix où furent attachés Autarite et Spendius; ces malheureux expirèrent ainsi, sous les yeux mêmes de leurs compagnons, trop faibles pour les sauver. Leur mort du moins ne resta pas sans vengeance. Au bout de quelques jours, les assiégés ayant fait une sortie, à l'improviste, pénétrèrent jusque dans le camp punique, enlevèrent Annibal, et l'attachèrent à la croix de Spendius, où il expira. Cependant les affaires des insurgés allèrent de pis en pis, et bientôt ce qui restait de Gaulois, traînés avec Mathos à la suite d'Amilcar, le jour de son triomphe, périrent au milieu des tortures, que les Carthaginois se plaisaient à entremêler, dans les solennités publiques, aux joies de leurs victoires[654].
Note 654: Polyb. l. I, p. 87 et seq.
ANNEE 230 avant J.-C.
Tel fut le sort des Gaulois qui, jusqu'à la fin de la guerre punique, avaient fait partie des garnisons carthaginoises, en Sicile. Quant aux déserteurs que les Romains avaient pris à leur solde, sitôt que la guerre fut terminée, ils furent désarmés, par ordre du sénat, et déportés sur la côte d'Illyrie[655]. Là, ils entrèrent au service des Épirotes, qui, en mémoire de Pyrrhus et de leur affection mutuelle, confièrent à huit cents d'entre eux la défense de Phénice, ville maritime, située dans la Chaonic, une des plus riches et des plus importantes de tout le royaume. Les Illyriens exerçaient alors la piraterie sur la côte occidentale du continent grec; ils abordèrent, un jour, au port de Phénice, pour s'y procurer des vivres; et, étant entrés en conversation avec quelques Gaulois de la garnison, ils complotèrent ensemble de s'emparer de la place. La trahison s'accomplit. Au jour convenu, les Illyriens s'étant approchés en force des murailles, les Gaulois, dans l'intérieur, se jetèrent l'épée à la main sur les habitans, et ouvrirent les portes à leurs complices[656].
Note 655: Διό καί σαφώς έπεγνωκότες Ρ΄ωμαίοι τήν άσέβειαν αστών, άμα τψ διαλύσασθαι τόν πρός Καρχηδονίους πόλεμον, ούδέν ποιήσαντο προυργιαίτερον, τοϋ παροπλίσαντας αύτούς έμβαλεϊν εἰς πλοϊα, καί τής Ίταλίας πάσης έξορίστους καταστήσαι. Polyb. l. II, p. 95.
Note 656: Polyb. l. II, ub. supr.
ANNEE 220 avant J.-C.
Cependant Amilcar Barcas, vainqueur d'Autarite et des Gaulois révoltés, était passé d'Afrique en Espagne pour y combattre encore d'autres Gaulois. La peuplade gallique des Celtici, établie, comme nous l'avons dit plus haut[657], dans l'angle sud-ouest de la presqu'île ibérique, entre la Guadiana et le grand Océan, pendant tout le cours de la guerre punique, n'avait cessé de harceler les colonies carthaginoises voisines. Amilcar fut envoyé pour la châtier, et conquérir à sa république la partie occidentale de l'Espagne, qui était encore indépendante ou mal soumise. A la tête des Celtici, combattaient deux frères d'une grande intrépidité, et dont l'un, nommé Istolat ou Istolatius, avait étonné plus d'une fois les Carthaginois par son audace; mais, contre un ennemi tel qu'Amilcar, le courage seul ne suffisait pas. Istolat et son frère furent tués dans la première bataille qu'ils livrèrent; de toute leur armée, il ne se sauva que trois mille hommes, qui mirent bas les armes, et consentirent à se laisser incorporer parmi les mercenaires d'Amilcar[658].
Note 657: Chap. I, p. 7.
Note 658: Diodor. Sicul. l. XXV, eccl. 2, p. 882.
Indortès, parent des deux frères, et leur successeur au commandement des Celtici, entreprit de venger leur défaite. Il mit sur pied une armée de plus de cinquante mille hommes; mais il fut complètement battu. Pour s'attacher ce peuple brave, et l'attirer dans les intérêts de sa république, Amilcar accorda la liberté à dix mille prisonniers que la victoire fit tomber en son pouvoir. Il se montra moins généreux à l'égard d'Indortès; car, après lui avoir fait arracher les yeux, et l'avoir fait déchirer de verges, à la vue de son armée, il le condamna au supplice de la croix. Amilcar subjugua pareillement la plupart des autres peuplades galliques ou gallo-ibériennes, qui occupaient la côte occidentale de l'Espagne; il trouva la mort dans ces conquêtes[659]. Son gendre Asdrubal, qui le remplaça, périt assassiné par un Gaulois, esclave d'un chef lusitanien qu'Asdrubal avait mis à mort par trahison. L'esclave gaulois s'attacha pendant plusieurs années aux pas du Carthaginois, épiant l'occasion de le tuer; il le poignarda enfin au pied des autels, dans le temps qu'il offrait un sacrifice pour le succès de ses entreprises. Le meurtrier fut saisi et appliqué à la torture; mais, au milieu des plus grands tourmens, insensible à la douleur, et heureux d'avoir vengé un homme qu'il aimait, il expira en insultant aux Africains[660].
Note 659: Polyb. l. II.--Diodor Sicul. l. XXV, p. 882-883.--Cornel. Nepos in Hamilcare.
Note 660: Appian. Alex. Bell. Iberic.
CHAPITRE VII.
GAULE CISALPINE. Situation de ce pays dans l'intervalle des deux premières guerres puniques.--Les Boïes tuent leurs rois At et Gall.--Intrigues des colonies romaines fondées sur les bords du Pô.--Les Cénomans trahissent la cause gauloise.--Le partage des terres du Picénum fait prendre les armes aux Cisalpins.--Leur ambassade aux Gésates des Alpes.--Un Gaulois et une Gauloise sont enterrés vifs dans un des marchés de Rome.--Bataille de Fésules où les Romains sont défaits.--Bataille de Télamone où les Gaulois sont vaincus.--La confédération boïenne se soumet.--Guerre dans l'Insubrie, et perfidie des Romains.--Marcellus tue le roi Virdumar.--Soumission de l'Insubrie.--Triomphe de Marcellus.
238--222.
ANNEES 238 à 236 avant J.-C.
Quarante-cinq ans[661] s'étaient écoulés depuis l'extermination du peuple sénonais, et la terreur dont cet exemple des vengeances de Rome avait frappé les nations cisalpines n'était pas encore effacée. La jeunesse, il est vrai, murmurait de son inaction; elle se flattait de reconquérir aisément le territoire enlevé à ses pères, et de laver la honte de leurs défaites; et les chefs suprêmes, ou rois du peuple boïen, At et Gall[662], tous deux ardens ennemis des Romains, et ambitieux de se signaler, favorisaient hautement ces dispositions belliqueuses. Mais les anciens, dont les conseils nationaux étaient composés, et la masse du peuple, désapprouvaient les menées des rois boïens et l'ardeur des jeunes gens, qu'ils traitaient d'inexpérience et de folie[663]. Après un demi-siècle de tranquillité, ils craignaient d'engager de nouveau une lutte, qui paraissait devoir être d'autant plus terrible, que la république romaine, depuis les dernières guerres, avait fait d'immenses progrès en puissance. At et Gall cherchèrent des secours au dehors; à prix d'argent, ils firent descendre en Italie plusieurs milliers de montagnards des Alpes[664], dans l'espoir que leur présence donnerait de l'élan aux peuples cisalpins; et, à la tête de ces étrangers, ils marchèrent sur Ariminum, celle des colonies romaines qui touchait de plus près à leur frontière. Déjà la jeunesse boïenne s'agitait et prenait les armes, quand les partisans de la paix, indignés que ces rois précipitassent la nation, contre sa volonté, dans une guerre qu'elle redoutait, se saisirent d'eux et les massacrèrent[665]. Ils tombèrent ensuite sur les montagnards, qu'ils contraignirent à regagner leurs Alpes en toute hâte; de sorte que la tranquillité était déjà rétablie, lorsque l'armée romaine, accourue à la défense d'Ariminum, arriva sur la frontière boïenne[666].
Note 661: Polyb. l. II, p. 109.
Note 662: Atès et Galatus, Άτης καί Γάλατος, dans Polybe, l. II, p. 109. _At_ ou _Atta_, père: Galatos ou Galatus est l'altération grecque de _Gall_.
Note 663: Νέοι, θυμοΰ άλογίστου πλήρεις, άπειροι... Polyb. l. c.
Note 664: Ήρξαντο... έπισπάσθαι τούς έκ τών Άλπεων Γαλάτας. Polyb. l. II, p. 109.
Note 665: Άνεϊλον μέν, τούς ίδίους βασιλεϊς Άτην καί Γάλατον. Idem, ibid.
Note 666: Polyb. l. c.
Cependant ces mouvemens inquiétèrent le sénat; il défendit par une loi, à tous les marchands soit romains, soit sujets ou alliés de Rome, de vendre des armes dans la Circumpadane; il suspendit même, si l'on en croit un historien, tout commerce entre ce pays et le reste de l'Italie[667]. Au mécontentement violent que de telles mesures durent exciter sur les rives du Pô, d'autres mesures encore plus hostiles vinrent bientôt mettre le comble; celles-ci étaient relatives au partage de l'ancien territoire sénonais.
Note 667: Zonar, l. VIII, p. 402.
ANNEE 232 avant J.-C.
Rome, long-temps absorbée par les soins de la guerre punique, n'avait encore établi que deux colonies dans le pays enlevé aux Sénons: c'étaient Séna, fondée immédiatement après la conquête, et Ariminum, postérieur à la première de quinze années[668]. Les terres non colonisées restaient, depuis cinquante ans, entre les mains de riches patriciens, qui en retiraient l'usufruit, et même s'en étaient approprié illégalement la meilleure partie. Le tribun Flaminius ayant éveillé sur cette usurpation l'attention des plébéiens, malgré tous les efforts du sénat, une loi passa, qui restituait au peuple les terres distraites et en réglait la répartition, par tête, entre les familles pauvres[669]. Des triumvirs partirent aussitôt pour mesurer le terrein, fixer les lots, et prendre toutes les dispositions nécessaires à l'établissement de la multitude qui devait les suivre. L'arrivée de ces commissaires jeta l'inquiétude parmi les Cisalpins, et, en dépit d'eux-mêmes, les tira de leur inaction.
Note 668: La colonie de _Sena_ date de l'an 283; _Ariminum_, de l'an 268.
Note 669: Polyb. l. II, p. 109.--Cicer. de Senectute, p. 411.
Le mal que leur avait fait une seule des colonies déjà fondées était incalculable. Ariminum, ancienne ville ombrienne, que les Sénons avaient jadis laissé subsister au milieu d'eux, avait été transformée par les Romains en une place de guerre formidable, sans cesser d'être le principal marché de la Cispadane: sentinelle avancée de la politique romaine dans la Gaule[670], Ariminum était, depuis trente-cinq ans, un foyer de corruption et d'intrigues qui malheureusement avaient porté fruit. De l'argent distribué aux chefs et des promesses qui flattaient la vanité nationale, avaient gagné les Cénomans à l'alliance de Rome[671]. Sous main, ils la secondaient dans ses projets d'ambition; et, jusqu'à ce qu'ils pussent trahir leurs compatriotes ouvertement, et sur les champs de bataille, ils les vendaient dans l'ombre, semant la désunion au sein de leurs conseils, et révélant à l'ennemi leurs projets les plus secrets. Par le moyen de ces traîtres et des Vénètes, dévoués de tout temps aux ennemis de la Gaule, l'influence romaine dominait déjà la moitié de la Transpadane.
Note 670: Specula populi romani. Cicer. pro Man. Fonteio, p. 219.
Note 671: Οί Κενομάνοι, διαπεσβευσαμένων Ρ΄ωμαίων, τούτοις εϊλοντο συμμαχεϊν. Polyb. l. II, p. 111.
Dans la Cispadane, les intrigues de Rome avaient échoué; mais ses armes poussaient avec activité, depuis six ans, l'asservissement des Ligures de l'Apennin, et, de ce côté, n'inquiétaient pas moins la confédération boïenne que du côté de l'Adriatique[672]. Ces dangers de jour en jour plus pressans et ceux dont le nouveau partage était venu subitement menacer la Gaule, justifiaient les prévisions, ou tout au moins l'humeur guerrière d'At et de Gall. Les Boïes reconnurent leur faute, et travaillèrent à former entre toutes les nations circumpadanes une ligue offensive et défensive; mais les Vénètes rejetèrent hautement la proposition d'en faire partie; les Cénomans se montrèrent tièdes et incertains; quant aux Ligures, épuisés par une longue guerre, ils avaient besoin de repos. Les Boïes et les Insubres restaient seuls. Ils furent donc contraints de recourir à ces mêmes Transalpins qu'ils avaient si durement chassés, quelques années auparavant. Au nom de la ligue insubro-boïenne, ils envoyèrent des ambassadeurs à plusieurs des peuples établis sur le revers occidental et septentrional des Alpes[673], peuples auxquels les Gaulois d'Italie appliquaient la dénomination collective de _Gaisda_[674], d'où les Romains avaient fait _Gæsatæ_. Voici quelles étaient la signification et l'origine de ce surnom.
Note 672: Tit. Liv. Epitom. l. XX.--Flor. l. II, c. 3. --Paul. Oros. l. IV, c. 12.--Zonar. l. VIII.
Note 673: Πρός τούς κατά τάς Άλπεις καί τόν Ρ΄οδανόν ποταμόν κατοικοΰντας... Γαισάτας. Polyb. l. II, p. 109.
Note 674: _Gaisde_, en langue gallique, signifie encore aujourd'hui, armé. Armstrong's dict.
Les Gaulois d'Italie, dans le cours de trois siècles, avaient adopté successivement une partie de l'armure italienne, et perfectionné leurs armes nationales; mais, sur ce point, comme sur tout le reste, leurs voisins des vallées des Alpes n'avaient rien changé aux usages antiques de leurs pères. A l'exception du long sabre de cuivre ou de fer, sans pointe, et à un seul tranchant, le montagnard allobroge ou helvétien ne connaissait pas d'autre arme que le vieux _gais_ gallique, dont il se servait d'ailleurs avec une grande habileté; cette circonstance avait fait donner, par les Cisalpins, aux bandes qu'ils tiraient des montagnes, le nom de _gaisda_, c'est-à-dire, armées du gais. Plus tard, par extension et par abus, ce mot s'employa pour désigner une troupe soldée, d'au-delà des Alpes, quelles que fussent sa tribu et son armure. C'était l'acception qu'il portait du temps de Polybe, et _Gésate_ ne signifiait plus dès lors qu'un soldat stipendiaire[675].
Note 675: Polyb. l. II, p. 109.--Quod nomen non gentis, sed mercenariorum Gallorum est. Paul Oros. l. IV, c. 12.--La ressemblance du mot _Gæsatæ_ avec le mot grec ou plutôt persan, _Gaza_, qui veut dire _trésor_, _richesses_, donna lieu chez les Grecs à une étymologie absurde; ils transformèrent _Gæsatæ_ en _Gazitæ_ et _Gazetæ_, qu'ils traduisaient par _Chrysophoroi_, qui porte ou emporte l'or, stipendiés, mercenaires. V. Étienne de Byzance et Polybe lui-même répété par Plutarque.
ANNEES 231 à 228 avant J.-C.
Nous ignorons auxquelles des tribus, armées du gais, les députés cisalpins s'adressèrent; mais rien ne fut épargné pour aiguillonner des hommes sauvages et belliqueux. Deux chefs ou rois, Concolitan[676] et Anéroëste, reçurent des présens considérables en argent, et de grandes promesses pour l'avenir. Les ambassadeurs étaient chargés de rappeler aux Gésates, que jadis une bande descendue de leurs montagnes avait assisté les Sénons au sac et à l'incendie de Rome, et occupé sept mois entiers cette ville fameuse, jusqu'à ce que les Romains offrissent de la racheter à prix d'or; qu'alors les Gaulois l'avaient rendue, mais bénévolement, de leur plein gré, et étaient rentrés dans leurs foyers, sans obstacle, joyeusement, et chargés de butin[677]. «L'expédition qu'ils venaient proposer serait, ajoutaient-ils, bien plus facile et bien plus lucrative; plus facile, puisque la presque totalité des Cisalpins s'armait en masse pour y prendre part; plus lucrative, parce que Rome, depuis ses anciens désastres, avait amassé des richesses prodigieuses.» L'éloquence des ambassadeurs eut tout succès; Anéroëste et Concolitan se mirent en marche; et «jamais, dit Polybe, armée plus belle et plus formidable n'avait encore franchi les Alpes[678].»
Note 676: _Ceann-coille-tan_: chef du pays des forêts. Κογκολιτάνος καί Άνηροέστης. Polyb. l. c.
Note 677: Τέλος έθελοντί καί μετά χάριτος παραδόντες τήν πόλιν, άθραυστοι καί άσινεϊς έχοντες τήν ώφέλειαν, είς τήν οίκείαν έπανήλθον. Polyb. l. II, p. 110.
Note 678: Idem. loc. cit.
Le rendez-vous était sur les bords du Pô; Lingons, Boïes, Anamans, Insubres, s'y rassemblèrent de toutes parts; les Cénomans seuls manquèrent à l'appel des nations gauloises. Une députation du sénat romain les avait déterminés à jeter enfin le masque[679]; ils s'étaient armés, mais pour se réunir aux Vénètes et menacer le territoire insubrien de quelque irruption, durant l'absence des troupes nationales. Cette trahison obligea les confédérés à diviser leurs forces; ils ne mirent en campagne que cinquante mille hommes d'infanterie et vingt mille de cavalerie; le surplus restant pour la défense des foyers[680]. L'armée active fut partagée en deux corps, le corps des Gésates, commandé par les rois Anéroëste et Concolitan, et celui des Cisalpins, commandé par l'Insubrien Britomar[681].
Note 679: Polyb. l. II, p. 111.
Note 680: Διό καί μέρος τι τής δυνάμεως καταλιπεϊν ήναγκάσθησαν οί βασιλεϊς τών Κελτών, φυλακής χάριν τής χώρας. Idem, ibid.
Note 681: Ce nom paraît signifier _le grand Breton_. _Mor_, en langue gallique, _mawr_, en cambrien, voulait dire _grand_.
A la nouvelle de ces préparatifs, dont les Cénomans envoyaient à l'ennemi des rapports fidèles, une frayeur générale s'empara de Rome, et le sénat fit consulter les livres sibyllins, ce qui ne se pratiquait que dans l'attente de grandes calamités publiques: ces livres, vendus autrefois au roi Tarquin-l'Ancien par la sibylle ou prophétesse Amalthée, étaient réputés contenir l'histoire des destinées de la république. Ils furent feuilletés avec soin; mais pour comble d'épouvante, on y trouva une prophétie qui semblait annoncer que, deux fois, les Gaulois prendraient possession de Rome. Le sénat s'empressa de consulter le collège des prêtres sur le sens de cette prophétie menaçante: il lui fut répondu, que le malheur prédit pouvait être détourné, et l'oracle rempli, si quelques Gaulois étaient enterrés vifs, dans l'enceinte des murailles, car, par ce moyen, ils _prendraient possession_ du sol de Rome. Soit superstition, soit politique, le sénat accueillit cette absurde et atroce interprétation. Une fosse maçonnée fut préparée dans le quartier le plus populeux de la ville, au milieu du marché aux bœufs[682]. Là furent descendus, en grande pompe, avec l'appareil des plus graves cérémonies religieuses, deux Gaulois, un homme et une femme, afin de représenter toute la race; puis la pierre fatale se referma sur eux. Mais les bourreaux eurent peur de leurs victimes assassinées; pour apaiser, comme ils disaient, «leurs mânes», ils instituèrent un sacrifice qui se célébrait sur leur fosse, chaque année, dans le mois de novembre[683].
Note 682: In foro boario... in locum saxo conseptum. Tit. Liv. l. XXII, c. 57.