Histoire des Gaulois (1/3) depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'entière soumission de la Gaule à la domination romaine.

Part 17

Chapter 173,368 wordsPublic domain

Le premier acte du nouveau prince fut de refuser aux Tolistoboïes le tribut qui leur avait été payé jusque-là[609]; quoique les esprits dussent être préparés à cette mesure décisive, lorsqu'on apprit que la horde gauloise marchait vers Pergame, les villes liguées furent saisies de frayeur, et les soldats d'Attale firent mine de l'abandonner. Attale avait auprès de lui un prêtre chaldéen, son ami et le devin de l'armée; ils imaginèrent, pour la rassurer, un stratagème bizarre, mais ingénieux. Le devin ordonna qu'un sacrifice solennel fût offert au milieu du camp, à l'effet de consulter les dieux sur le succès de la bataille; et Attale, qui, suivant l'usage, ouvrit le corps de la victime, trouva moyen d'appliquer sur un des lobes du foie une empreinte préparée, où se lisait le mot grec qui signifie _victoire_[610]. Le prêtre s'approcha, comme pour examiner les entrailles, et, poussant un cri de joie, il fit voir à l'armée pergaméenne la promesse tracée, disait-il, par la main des dieux. Cette vue excita parmi les troupes un enthousiasme dont Attale se hâta de profiter; il marcha au-devant des Gaulois, et les défit[611]. C'est ce qu'attendait l'Ionie pour se déclarer. Les Tolistoboïes, battus en plusieurs rencontres, furent chassés au-delà de la chaîne du Taurus, et les Trocmes, après s'être défendus quelque temps dans la Troade, allèrent rejoindre leurs compagnons à l'orient des montagnes. Poursuivies et, si l'on peut dire, traquées par toute la population de l'Asie mineure, les deux hordes furent poussées, de proche en proche, jusque dans la haute Phrygie, où elles se réunirent aux Tectosages. Ceux-ci, comme on l'a vu, habitaient depuis trente-cinq ans la rive gauche du fleuve Halys, et Ancyre était leur capitale. Les Tolistoboïes se fixèrent, à l'occident, autour du fleuve Sangarius, et choisirent pour chef-lieu l'antique ville phrygienne de Pessinunte. Quant aux Trocmes, ils occupèrent depuis la rive droite de l'Halys jusqu'aux frontières du royaume de Pont, et construisirent, pour quartier-général de leur horde, un grand bourg qu'ils nommèrent Tav[612], et les Grecs Tavion. La totalité du pays que possédèrent les trois hordes fut appelée par les Grecs _Galatie_[613], c'est-à-dire, terre des Gaulois.

Note 609: Primus Asiam incolentium abnuit (stipendium) Attalus. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.

Note 610: Polyæn. Stratag. l. IV, c. 19.--Suivant cet historien, l'inscription tracée par Attale était _victoire du roi_, βασιλέως, νίκη; mais Attale ne portait pas encore le titre de roi; il ne le prit qu'après la bataille.

Note 611: Collatis signis superior fuit. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16; l. XXXIII, c. 2.--Strab. l. XIII, p. 624. --Pausan. Attic. p. 13.

Note 612: _Taobh_, place, quartier, séjour, en langue gallique; (Armstrong's dict.) _Taw_, grand, large, étendu, en langue cambrienne. (Owen's dict.)

Note 613: Galatia; Gallia orientalis, Gallia asiatica; Gallo-Græcia; Helleno-Galatia.

Ainsi finit, dans l'Asie mineure, la domination de ce peuple en qualité de conquérant nomade; une autre période d'existence commence maintenant pour lui. Renonçant à la vie vagabonde, il va se mêler à la population indigène, mélangée elle-même de colons grecs et d'Asiatiques. Cette fusion de trois races inégales en puissance et en civilisation, produira une nation mixte, celle des Gallo-Grecs, dont les institutions civiles, politiques et religieuses porteront la triple empreinte des mœurs gauloises, grecques et phrygiennes. L'influence régulière que les Gaulois sont destinés à exercer dans l'Asie mineure, comme puissance asiatique, ne le cédera point à celle dont ils ont été dépouillés; et nous les verrons défendre presque les derniers la liberté de l'Orient, quand la république romaine porta sa domination au-delà des mers.

Il nous reste quelques mots à ajouter sur Attale. Ses victoires rapides et inespérées causèrent, en Occident comme en Orient, un enthousiasme universel: son nom fut révéré à l'égal de celui d'un dieu; on fit même courir une prétendue prophétie qui le désignait depuis long-temps sous le titre d'envoyé de Jupiter[614]. Lui-même, dans l'ivresse de sa joie, prit le titre de _roi_, qu'aucun de ses prédécesseurs n'avait encore osé porter[615]. On dit aussi qu'il mit au concours, parmi les peintres de la Grèce et de l'Asie, le sujet de ses batailles, et que sa libéralité fut un vif encouragement pour les arts[616]. Il eut même la vanité de triompher en même temps sur les deux rives de la mer Égée, dans les deux Grèces, en envoyant à Athènes un de ses tableaux, qui fut suspendu au mur méridional de la citadelle, et s'y voyait encore trois siècles après, au rapport d'un témoin oculaire[617].

Note 614: Pausan. l. X, p. 636.

Note 615: Regium adscivit nomen. Tit. Liv. l. XXXIII, c. 21. --Strab. l. XIII, p. 624.

Note 616: Plin. l. XXXIV, c. 8.

Note 617: Pausan. l. I, p. 8 et 44.

CHAPITRE VI.

Gaulois à la solde de Pyrrhus; estime qu'en faisait ce roi; ils violent les sépultures des rois macédoniens; ils assiègent Sparte; ils périssent à Argos avec Pyrrhus.--Première guerre punique; Gaulois à la solde de Carthage, leurs révoltes et leurs trahisons; ils livrent Érix aux Romains et pillent le temple de Vénus.--Ils se révoltent contre Carthage et font révolter les autres mercenaires; guerre sanglante sous les murs de Carthage; ils sont vaincus; Autarite est mis en croix.--Amilcar Barcas est tué par un Gaulois.

274--220.

ANNEE 274 avant J.-C.

Tandis que les auxiliaires gaulois faisaient le destin des états grecs en Asie et en Afrique, une guerre que Pyrrhus, roi d'Épire, avait suscitée dans la Grèce européenne, fournissait à leurs frères des bords du Danube et de l'Illyrie de fréquentes occasions d'employer leur activité.

Pyrrhus, souverain de l'Épire, petit état grec situé sur la frontière illyrienne, à l'occident de la Thessalie et de la Macédoine, aimait la guerre pour elle-même. Aventurier infatigable, entouré d'aventuriers qu'il attirait à lui de toutes parts, mais que la pauvreté de ses finances ne lui permettait pas de payer généreusement, il se trouvait dans la nécessité de guerroyer sans relâche pour entretenir une armée. Après avoir mis une première fois la Grèce en combustion, il était passé en Italie, d'où il était retourné en Grèce, toujours aussi incertain, aussi immodéré dans ses projets, toujours aussi peu avancé de ses batailles. Nul chef ne convenait mieux aux Gaulois que ce roi qui leur ressemblait, sous tant de rapports; aussi le prirent-ils en affection. Une foule de Galls de l'Illyrie et du Danube vinrent s'enrôler dans ses armées[618]; lui, de son côté, les traitait avec estime et faveur, leur confiant les postes les plus périlleux dans le combat, et, après la victoire, la garde des plus importantes conquêtes.

Note 618: Pausan. l. I, p. 23.--Plutarch. in Pyrrho. p. 400.

Pyrrhus avait de vieux griefs contre le roi de Macédoine, Antigone, surnommé Gonatas[619]; il entreprit de le détrôner, et vint le combattre au cœur de ses états. Mais Antigone avait aussi ses Gaulois à opposer aux Gaulois de son rival; eux seuls retardèrent sa défaite, et tandis que les troupes macédoniennes fuyaient ou passaient aux Épirotes, ils se firent tuer jusqu'au dernier[620]. Dans cette victoire qui lui livrait tout le nord de la Grèce, la circonstance qu'elle avait été remportée sur des Gaulois, ne fut pas ce qui flatta le moins Pyrrhus. «Pour se faire gloire et honneur, dit son biographe, il voulut que les dépouilles choisies de ces braves fussent ramassées et suspendues aux murs du temple de Minerve Itonide, avec une inscription en vers» dont voici le sens: «A Minerve Itonide le Molosse Pyrrhus a consacré ces boucliers des fiers Gaulois, après avoir détruit l'armée entière d'Antigone. Qui s'étonnerait de ces exploits? Les Éacides sont encore aujourd'hui ce qu'ils furent jadis, les plus vaillans des hommes.[621]»

Note 619: Pausan. Attic. p. 22.--Justin. l. XXV.

Note 620: Τούτων οί μέν πλεϊστοι κατεκόπησαν. Plut. in Pyrrho. p. 400.

Note 621:

Τούς θυρεούς ό Μολοσσός Ίτωνίδι δώρον Άθάνα Πύρρος άπό θρασέων έκρέμασεν Γαλατάν, Πάντα τόν Άντιγόνου καθελών στρατόν ού μέγα θαΰμα Αίχμηταί καί νΰν καί πάρος Αίακίδαι.

Plutarch. in Pyrrho. p. 400.--Pausan. Attic p. 22. Le temple de Minerve-Itonide était situé dans la Thessalie, entre Phéras et Larisse.

Cette victoire ayant mis Pyrrhus en possession de presque toute la Macédoine, il distribua des garnisons dans les principales villes: Égées, ancienne capitale du royaume, et lieu de sépulture de ses rois, reçut une division gauloise. C'était un antique usage, que les monarques macédoniens fussent ensevelis dans de riches étoffes, et des objets d'un grand prix étaient déposés près d'eux dans leurs tombes. Toujours avides de pillage, les Gaulois violèrent ces sépultures, et, après les avoir dépouillées, ils jetèrent au vent les ossemens des rois[622]. Un tel attentat, inoui dans les annales de la Grèce, excita une indignation générale; amis et ennemis de Pyrrhus, tous réclamèrent avec chaleur un sévère châtiment pour les coupables. Mais Pyrrhus s'en mit fort peu en peine, soit que des affaires qu'il jugeait plus importantes l'absorbassent tout entier, soit qu'il craignît de mécontenter ses auxiliaires par des recherches qui le mettraient dans la nécessité d'en punir un grand nombre. Cette indifférence passa pour complicité, aux yeux des Hellènes, et jeta sur le roi épirote une défaveur marquée[623].

Note 622: Οί Γαλάται, γένος άπληστότατον χρημάτων όντες, έπέθεντο τών βασιλέων αύτόθι κεκηδευμένων τούς τάφους όρύττειν, καί τά μέν χρήματα διήρπασαν, τά δέ όστά πρός ϋβριν διέρριψαν. Plutarch. in Pyrrho. p. 400.--Diodor Sicul. excerpt. à Valesio ed. p. 266.

Note 623: Plutarch. in Pyrrho. ubi supr.--Diodor. Sicul. excerpt. l. c.

ANNEE 273 avant J.-C.

Mais déjà, cédant à son inconstance naturelle, Pyrrhus avait bâti de nouveaux projets. Un roi de Lacédémone, chassé par ses concitoyens, Cléonyme, vint solliciter sa protection, et Pyrrhus entreprit de le restaurer. Rassemblant à la hâte vingt-cinq mille hommes d'infanterie, deux mille chevaux et vingt-quatre éléphans, sans déclaration de guerre, il passa l'isthme de Corinthe, et alla mettre inopinément le siège devant Sparte, ne laissant aux assiégés surpris d'une si brusque attaque, qu'une seule nuit pour préparer leur défense[624].

Note 624: Plutarch. in Pyrrho, p. 401.--Pausan. Attic. p. 24.

La sûreté de la ville exigeait qu'avant tout il fût creusé, parallèlement au camp ennemi, une large tranchée, palissadée, aux deux bouts, avec des chariots enfoncés jusqu'au moyeu, afin d'intercepter la route aux éléphans. Dans cette situation extrême, les assiégés ne se laissèrent point abattre; leurs femmes mêmes montrèrent une énergie toute virile; s'armant de pioches et de pelles, elles voulurent travailler à la tranchée, pendant que les hommes prendraient un peu de sommeil: avant le jour tout était terminé. La vue de ces fortifications, que le patriotisme avait élevées dans une nuit, comme par enchantement, découragea les Épirotes; ils hésitaient à attaquer; mais les Gaulois, que le fils du roi commandait en personne[625], s'offrirent à pratiquer un passage du côté où la tranchée touchait à la rivière d'Eurotas, côté faiblement garni de troupes spartiates, parce qu'il paraissait presque inattaquable. Deux mille Gaulois s'y portèrent donc, et commencèrent à déterrer les chariots, les faisant rouler à mesure dans le fleuve. La brèche était déjà très-avancée lorsque les Lacédémoniens accoururent en force, et, après un combat sanglant, sur la tranchée même, repoussèrent les Gaulois, qui la laissèrent comblée de leurs morts[626]. Les autres assauts livrés le même jour et les jours suivans n'ayant pas eu plus de succès, et les Spartiates au contraire recevant des renforts de toutes parts, Pyrrhus, dégoûté de son entreprise, leva le siège et se mit en route pour Argos. Une révolution venait d'éclater dans cette ville, où deux partis puissans étaient aux prises, l'un appelant à grands cris le roi Pyrrhus, l'autre soutenant la cause d'Antigone et celle des Lacédémoniens.

Note 625: Plutarch. in Pyrrho, p. 402.

Note 626: Plutarch. in Pyrrho. p. 402.

Durant le trajet qui séparait Sparte d'Argos, l'armée épirote tomba dans une embuscade, où elle aurait péri tout entière, sans le dévouement des Gaulois qui en formaient l'arrière-garde: le roi eut à déplorer la perte de la plupart de ces braves, et celle de son fils, tué en combattant à leur tête[627]. Ce fut aux deux mille Gaulois qui survécurent à ce désastre que Pyrrhus, en arrivant à Argos, confia la périlleuse mission de pénétrer, de nuit et les premiers, dans les rues de la ville, par une porte qu'un de ses partisans lui livra. Lui-même s'arrêta près de cette porte, pour surveiller l'introduction de ses éléphans et du reste de son armée. Tout paraissait lui réussir, et, plein d'une confiance immodérée, il faisait bondir son cheval, en poussant des hurlemens de joie[628]; mais ses Gaulois lui répondirent, de loin, par un cri de détresse[629]. Il les comprit, et, faisant signe à sa cavalerie, il se précipita avec elle à toute bride à travers les rues tortueuses d'Argos, vers le lieu d'où partait le cri. On sait quel fut le résultat de ce combat nocturne et de l'engagement du lendemain; on sait aussi comment périt, de la main d'une pauvre femme, ce roi dont la mort ne fut pas moins bizarre que la vie. Quant à ses fidèles Gaulois, il est probable que peu d'entre eux sortirent d'Argos sains et saufs; l'histoire du moins n'en fait plus mention.

Note 627: Idem, p. 403.--Justin. l. XXV, c. 3.

Note 628: Μετ΄ άλαλαγμοΰ καί βοής. Plutarch. in Pyrrho. p. 404.

Note 629: Ώς οί Γαλάται τοϊς περί αύτόν άντηλάλαξαν, ούκ ίταμόν, ούδέ θαρραλέον εϊκασε, ταραττομένων δέ εΐναι τήν φωνήν, καί πονούντων. Idem, ibid.

ANNEE 271 avant J.-C.

Divers corps de ce peuple continuèrent à servir dans les interminables querelles des rois grecs; mais ils n'avaient plus de Pyrrhus pour les guider, et leur rôle cessa d'être bien saillant. L'histoire n'a conservé, de toutes leurs actions durant ces guerres, qu'un seul trait, et celui-là méritait en effet de l'être par son caractère d'énergie féroce. Une de leurs bandes, à la solde de Ptolémée-Philadelphe, roi d'Égypte, combattait dans le Péloponèse, contre ce même Antigone, dont il a été question tout à l'heure; se voyant cernés par une manœuvre des troupes macédoniennes, ils consultèrent les entrailles d'une victime sur l'issue de la bataille qu'ils allaient livrer. Les présages leur étant tout-à-fait défavorables, ils égorgèrent leurs enfans et leurs femmes; puis, se jetant l'épée à la main sur la phalange macédonienne, ils se firent tuer tous jusqu'au dernier après avoir jonché la place de cadavres ennemis[630].

Note 630: Galli quùm et ipsi se prælio pararent, in auspicia pugnæ hostias cædunt: quarum extis quùm magna cædes interitusque omnium prædiceretur, non in timorem sed in furorem versi... conjuges et liberos suos trucidant. Justin. l. XXVI, c. 2.

ANNEES: 264 à 241 avant J.-C.

Sur ces entrefaites, éclata dans l'Occident une guerre qui ouvrit aux aventuriers militaires de la Gaule transalpine un débouché commode et abondant. Carthage, ancienne colonie des Tyriens, était alors, dans la Méditerranée, la puissance maritime prépondérante. Ses établissemens commerciaux et militaires embrassaient une partie de l'Afrique, l'Espagne, les îles Baléares, la Corse, la Sardaigne et la Sicile. Voisine de la république romaine par ses possessions en Sicile, elle avait tenté de s'immiscer dans les affaires de la Grande-Grèce, où Rome dominait et prétendait bien dominer sans partage: ce fut là l'origine de cette lutte si fameuse, et par l'acharnement des deux nations rivales, et par la grandeur des intérêts débattus.

Carthage[631], république de négocians et de matelots, faisait la guerre avec des étrangers stipendiés; elle appela les Gaulois transalpins à son service, et en incorpora des bandes considérables, soit dans ses troupes actives, soit dans les garnisons des places qu'elle avait à défendre en Corse, en Sardaigne, en Sicile. La Sicile, comme on sait, fut le premier théâtre des hostilités; et Agrigente, Éryx, Lilybée, les villes les plus importantes des possessions carthaginoises, reçurent des renforts gaulois commandés tantôt par des chefs nationaux, tantôt par des officiers africains. Tant que la fortune se montra favorable au parti qui leur avait mis les armes à la main, tant que les vivres ne manquèrent point dans les places, et que la solde fut régulièrement payée, les Gaulois remplirent leurs engagemens avec non moins de fidélité que de courage; ils en donnèrent plus d'une preuve, entre autres au siège de Lilybée[632]. Mais sitôt que les affaires de cette république parurent décliner, et que, les communications avec la métropole étant interceptées, la paye s'arriéra, ou les approvisionnemens devinrent incertains, Carthage eut tout à souffrir de leurs mécontentemens et de leur esprit d'indiscipline. On vit, dans les murs d'Agrigente, au milieu d'une garnison de cinquante mille hommes[633], trois ou quatre mille Gaulois[634] se déclarer en état de rébellion, et, sans que le reste de la garnison osât tenter ou de les désarmer, ou de les combattre, menacer la ville du pillage; pour prévenir ces malheurs, il fallut que les généraux carthaginois appelassent à leur aide toutes les ressources de l'astuce punique. En effet, le commandant d'Agrigente promit secrètement aux rebelles, et leur engagea sa foi, que, dès le lendemain, il les ferait passer au quartier du général en chef, Hannon, qui était non loin de la place; que là, ils recevraient des vivres, leur solde arriérée, et, en outre, une forte gratification en récompense de leurs peines. Ils sortirent au point du jour; Hannon les accueillit gracieusement; il leur dit que, comptant sur leur courage et voulant les dédommager amplement, il les choisissait pour surprendre une ville voisine, où il s'était pratiqué des intelligences, et dont il leur abandonnait le pillage: c'était la ville d'Entelle, qui tenait pour la république romaine[635]. Le piège était trop séduisant pour que les Gaulois n'y donnassent pas aveuglément. Le jour fixé par Hannon, ils partirent, à la nuit tombante, et prirent le chemin d'Entelle; mais le Carthaginois avait fait prévenir, par des transfuges simulés, l'armée romaine, qu'il préparait un coup de main sur la ville; à peine les Gaulois eurent-ils perdu de vue les tentes d'Hannon, qu'ils furent assaillis à l'improviste par le consul Otacilius et exterminés[636].

Note 631: En phénicien _Karthe hadath_, ville neuve.

Note 632: Polyb. l. I, p. 44.

Note 633: Zonar. l. VIII, p. 386.

Note 634: Όντες τότε πλείους τών τρισχιλίων.Polyb. l. II, p. 95. --Circiter quatuor millia. Fronton. Stratagem. l. III, c. 16.

Note 635: Diodor. Sicul. p. 875.--Fronton, ub supr.

Note 636: Fidelissimum dispensatorem ad Otacilium consulem misit, qui tanquam rationibus interversis transfugisset, nunciavit nocte proximâ Gallorum quatuor millia, quæ prædatum forent missa, posse excipi.... ipsi omnes interfecti sunt. Fronton. Stratagem. l. III, c. 16. --Diodor. Sic. p. 875.

Cependant, le mécontentement croissant avec la misère et les traitemens rigoureux des chefs carthaginois, les Transalpins se mirent à déserter de toutes parts, et il ne s'écoulait pas de jour que quelque détachement ne passât au camp ennemi. Les Romains les accueillaient avec empressement et les incorporaient à leurs troupes[637]: ce furent, dit-on, les premiers étrangers admis dans les armées romaines en qualité de stipendiés[638]. Il n'est pas de moyens que les généraux carthaginois ne missent en œuvre pour réprimer ces désertions; un historien affirme qu'ils firent mourir sur la croix plus de trois mille Gaulois[639] coupables ou seulement suspects de complots de ce genre: enfin Amilcar, qui remplaçait Hannon au gouvernement de la Sicile, s'avisa d'un stratagème qui, pour quelque temps du moins, en suspendit le cours. Il s'était attaché depuis plusieurs années, par ses largesses et sa bienveillance particulière, un corps de Gaulois qui lui avaient donné des preuves multipliées de dévouement; il leur commanda de se présenter aux avant-postes romains, comme s'ils eussent voulu déserter, de demander, suivant l'usage, une entrevue avec quelques officiers pour traiter des conditions, et de tuer ces officiers ou de les amener captifs dans son camp[640]. L'ordre d'Amilcar fut exécuté de point en point, et cette perfidie rendit les désertions dès-lors plus difficiles, en inspirant aux Romains beaucoup de méfiance.

Note 637: Fronton. Stratagem. ub. sup.

Note 638: Zonar. l. VIII, p. 198.

Note 639: Appian. Alexandr. Excerpt. ap. Fulv. Ursin. p. 356.

Note 640: Romanos excipiendorum causâ eorum progressos ceciderunt. Fronton. Stratagem. l. III, c. 16.

Sur une montagne qui domine la pointe occidentale de l'île, était située la ville d'Éryx, forte et par son assiette, et par ses ouvrages de défense. Les Romains en avaient entrepris le siège, presque sans probabilité de succès. Éryx était alors célèbre par un temple de Vénus, le plus riche de tout le pays. Cette richesse alluma la convoitise des Gaulois qui faisaient partie de la garnison; mais le reste des troupes et les habitans avaient l'œil sur eux et les contenaient. Voyant qu'ils ne parviendraient pas aisément à leur but, ils désertèrent une nuit, et passèrent dans le camp des Romains, auxquels ils fournirent les moyens de se rendre maîtres de la place. Ils y rentrèrent aussi avec eux, et, dans le premier moment de trouble, ils pillèrent de fond en comble le trésor de Vénus Érycine[641]. Sur un autre point de la Sicile, l'intempérance d'une autre bande gauloise fit perdre aux Carthaginois vingt mille hommes et soixante éléphans[642].

Note 641: Ηύτομόλησαν πρός τούς πολεμίους, παρ΄ οΐς πιστευθέντες, πάλιν έσύλησαν τό τής Άφροδίτης τής Έρυκινής ίερόν... Polyb. l. II, p. 95.

Note 642: Diodor. Sicul. l. XXIII, eccl. 12, p. 879.

ANNEES 241 à 237 avant J.-C.