Histoire des Gaulois (1/3) depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'entière soumission de la Gaule à la domination romaine.

Part 15

Chapter 153,665 wordsPublic domain

Au-dessus de la ville, vers le nord, paraissait le temple d'Apollon, magnifiquement construit et orné d'un frontispice en marbre blanc de Paros. L'intérieur de l'édifice communiquait par des soupiraux à un gouffre souterrain, d'où s'exhalaient des moffettes qui jetaient quiconque les respirait dans un état d'extase et de délire[531]; c'était près d'une de ces bouches, d'autres disent même au-dessus, que la grande-prêtresse d'Apollon, assise sur le siége à trois pieds, dictait les réponses de son dieu, au milieu des plus effroyables convulsions. Rien n'était plus révéré et réputé plus infaillible que les paroles prophétiques descendues du trépied; les colonies grecques en avaient porté la célébrité dans toutes les parties du monde connu, et jusque chez les nations les plus sauvages. Aussi voyait-on en Grèce, comme hors de la Grèce, les peuples, les rois, les simples citoyens faire assaut de générosité envers Apollon Delphien, dont le trésor devint tellement considérable qu'il passa en proverbe pour signifier une immense fortune[532]. Il est vrai que, soixante-treize ans avant l'arrivée des Gaulois, le temple avait été dépouillé par les Phocidiens de ses objets les plus précieux[533]; mais, depuis lors, de nouveaux dons avaient afflué à Delphes; et le dieu avait déjà recouvré une partie de son ancienne opulence, quand les Gaulois vinrent dresser leurs tentes au pied du Parnasse.

Note 531: Mentes in vecordiam vertit. Justin. l. XXIV, c. 6. --Diodor. Sicul. l. XVI.--Pausan. l. X. c. 5. --Plutarch. de Orac. def.

Note 532: Χρήματα Άφήτορος. Άφήτωρ, l'archer, un des surnoms d'Apollon.

Note 533: Diodore de Sicile (l. XVI) estime à dix mille talens, cinquante-cinq millions de notre monnaie, les matières d'or et d'argent que les Phocidiens firent fondre après le pillage du temple; il s'y trouvait en outre des sommes considérables en argent monnayé.

Du plus loin que le Brenn aperçut les milliers de monumens votifs qui garnissaient les alentours du temple, il se fit amener quelques pâtres que ses soldats avaient pris, et leur demanda en particulier si ces objets étaient d'or massif et sans alliage. Les captifs le détrompèrent. «Ce n'est, lui répondirent-ils, que de l'airain légèrement couvert d'or à la superficie[534].» Mais le Gaulois les menaça des plus grands supplices s'ils dévoilaient un tel secret à qui que ce fût dans son armée; il voulut même qu'ils affirmassent publiquement le contraire; et, convoquant sous sa tente ses principaux chefs, il interrogea à haute voix les prisonniers, qui déclarèrent, suivant ses instructions, que les monumens dont la colline était couverte ne contenaient que de l'or, de l'or pur et massif[535]. Cette bonne nouvelle se répandit aussitôt parmi les soldats, et tous en conçurent un redoublement de courage.

Note 534: Τά μέν ένδον έστί χαλκός, τά δέ έξωθεν χρυσός έξπελήλαται λεπτός. Polyæn. Stratag. l. VII, c. 35.

Note 535: Ώς πάντα εϊη χρυσός. Polyæn. Strat. loc. cit.

Le Brenn avait fait halte au pied de la montagne; il y délibéra avec les chefs de son conseil s'il fallait laisser aux soldats la nuit pour se reposer des fatigues de la marche, ou entreprendre immédiatement l'escalade de Delphes. La forte situation de la place, qui n'était accessible que par un rocher étroit, et qu'il était si aisé de défendre avec une poignée d'hommes, l'intimidait; il demandait la nuit pour reconnaître les lieux, pour disposer ses mesures, pour rafraîchir ses troupes[536]. Mais les autres chefs émirent un avis contraire; deux surtout, le Gall Eman[537] et Thessalorus, qui était vraisemblablement comme Orestorius un aventurier d'origine grecque, insistèrent pour que l'assaut fût tenté à l'instant même. «Point de délai, dirent-ils; profitons du trouble de l'ennemi: demain, les Delphiens auront eu le temps de se rassurer, sans doute aussi de recevoir des secours et de fermer les passages que la surprise et la confusion nous laissent actuellement ouverts[538].» Les soldats mirent fin à ces hésitations en se débandant pour courir la campagne et piller.

Note 536: Justin, l. XXIV, c. 7.

Note 537: _Aimhean_, agréable, beau.

Note 538: Amputari moras jubent, dùm imparati hostes..... interjectâ nocte et animos hostibus, forsitan et auxilia accessura. Justin. l. XXIV, c. 7.

Depuis quelque temps, ils souffraient de la disette de subsistances; car eux-mêmes avaient épuisé le pays au nord de l'Œta, et le long séjour de l'armée grecque avait eu le même résultat dans les campagnes situées au midi. Se trouvant tout à coup dans un pays abondamment pourvu de vin et de vivres de toute espèce, parce que l'immense concours de monde qui visitait annuellement le temple de Delphes mettait les habitans de la ville et des bourgs environnans dans la nécessité de faire de grandes provisions, les Gaulois ne songèrent plus qu'à se dédommager des privations passées, avec autant de joie et de confiance que s'ils avaient déjà vaincu[539]. On prétend qu'à ce sujet l'oracle d'Apollon avait donné un avis plein de sagesse; dès la première rumeur de l'approche de l'ennemi, il défendit aux gens de la campagne d'enlever et de cacher leurs magasins de vivres; les Delphiens, à qui cette défense parut d'abord bizarre et incompréhensible, sentirent plus tard combien elle leur avait été salutaire[540]. On dit aussi que les habitans ayant consulté le Dieu sur le sort que l'avenir leur réservait, il leur répondit par ce vers:

«J'y saurai bien pourvoir avec les vierges blanches[541].»

Cette promesse leur rendit la confiance et ils firent avec activité leurs préparatifs. Durant cette nuit, Delphes reçut de tous côtés, par les sentiers des montagnes, de nombreux renforts des peuples voisins; il s'y réunit successivement douze cents Étoliens bien armés, quatre cents hoplites d'Amphysse, un détachement de Phocidiens, ce qui, avec les citoyens de Delphes, forma un corps de quatre mille hommes. On apprit en même temps que la vaillante armée étolienne, après avoir chassé Combutis, s'était reportée sur le chemin d'Élatia, et, grossie de bandes phocidiennes et béotiennes, travaillait à empêcher la jonction de l'armée gauloise d'Héraclée avec la division qui assiégeait Delphes[542].

Note 539: Desertis signis ad occupanda omnia pro victoribus vagabantur. Idem, ibid.

Note 540: Prohibiti agrestes messes vinaque villis efferre. Justin. loc. citat.

Note 541: Ferunt ex oraculo hæc fatam esse Pythiam:

«Ego providebo rem istam et albæ virgines.»

Cicer. de Divinat. l. I.--Pausan. l. X, p. 652.

Note 542: Pausan. l. X, p. 652.

Pendant cette même nuit, le camp des Gaulois fut le théâtre de la plus grossière débauche, et lorsque le jour parut, la plupart d'entre eux étaient encore ivres[543]; cependant il fallait livrer l'assaut sans plus de délai, car le Brenn sentait déjà tout ce que lui coûtait le retard de quelques heures. Il rangea donc ses troupes en bataille, leur énumérant de nouveau tous les trésors qu'ils avaient sous les yeux, et ceux qui les attendaient dans le temple[544], puis il donna le signal de l'escalade. L'attaque fut vive et soutenue par les Grecs avec fermeté. Du haut de la pente étroite et raide que les assaillans avaient à gravir pour approcher la ville, les assiégés faisaient pleuvoir une multitude de traits et de pierres dont aucun ne tombait à faux. Les Gaulois jonchèrent plusieurs fois la montée de leurs morts; mais chaque fois ils revinrent à la charge avec audace, et forcèrent enfin le passage. Les assiégés, contraints de battre en retraite, se retirèrent dans les premières rues de la ville, laissant libre l'avenue qui conduisait au temple; le flot des Gaulois s'y précipita; bientôt toute cette multitude fut occupée à dépouiller les oratoires qui avoisinaient l'édifice, et enfin le temple lui-même[545].

Note 543: Hesterno mero saucii. Justin. l. XXIV, c. 8.

Note 544: Idem, c. 7.

Note 545: Brennus Apollinis templum ingressus. Valer. Maxim. l. I, c. 1.--Delphos Galli spoliaverunt. Tit. Liv. l. XXVIII, c. 47; l. XI, c. 58.--Diod. Sicul. l. V, p. 309.--Justin. l. XXXII, c. 3.--Athenæ. bell. Illyric. p. 758.--Scholiast. Callimach. hymn. in Del. v. 173.

On était alors en automne, et durant le combat il s'était formé un de ces orages soudains si fréquens dans les hautes chaînes de la Hellade; il éclata tout à coup, versant sur la montagne des torrens de pluie et de grêle. Les prêtres et les devins attachés au temple d'Apollon se saisirent d'un incident propre à frapper l'esprit superstitieux des Grecs. L'œil hagard, la chevelure hérissée, l'esprit comme aliéné[546], ils se répandirent dans la ville et dans les rangs de l'armée, criant que le Dieu était arrivé. «Il est ici, disaient-ils; nous l'avons vu s'élancer à travers la voûte du temple, qui s'est fendue sous ses pieds: deux vierges armées, Minerve et Diane, l'accompagnent. Nous avons entendu le sifflement de leurs arcs et le cliquetis de leur lances. Accourez, ô Grecs, sur les pas de vos dieux, si vous voulez partager leur victoire[547]!» Ce spectacle, ces discours prononcés au bruit de la foudre, à la lueur des éclairs, remplissent les Hellènes d'un enthousiasme surnaturel, ils se reforment en bataille et se précipitent, l'épée haute, vers l'ennemi. Les mêmes circonstances agissaient non moins énergiquement, mais en sens contraire, sur les bandes victorieuses; les Gaulois crurent reconnaître le pouvoir d'une divinité, mais d'une divinité irritée[548]. La foudre, à plusieurs reprises, avait frappé leurs bataillons, et ses détonations, répétées par les échos, produisaient autour d'eux un tel retentissement qu'ils n'entendaient plus la voix de leurs chefs[549]. Ceux qui pénétrèrent dans l'intérieur du temple avaient senti le pavé trembler sous leurs pas[550]; ils avaient été saisis par une vapeur épaisse et méphitique qui les consumait et les faisait tomber dans un délire violent[551]. Les historiens rapportent qu'au milieu de ce désordre on vit apparaître trois guerriers d'un aspect sinistre, d'une stature plus qu'humaine, couverts de vieilles armures, et qui frappèrent les Gaulois de leurs lances. Les Delphiens reconnurent, dit-on, les ombres de trois héros, Hypérochus et Laodocus, dont les tombeaux étaient voisins du temple, et Pyrrhus, fils d'Achille[552]. Quant aux Gaulois, une terreur panique les entraîna en désordre jusqu'à leur camp, où ils ne parvinrent qu'à grand'peine, accablés par les traits des Grecs et par la chute d'énormes rocs qui roulaient sur eux du haut du Parnasse[553]. Dans les rangs des assiégés, la perte ne laissa pas non plus que d'être considérable.

Note 546: Repentè universorum templorum antistites, simul et ipsi vates, sparsis crinibus.... pavidi vecordesque.... Justin. l. XXIV, c. 8.

Note 547: Adesse Deum; eum se vidisse desilientem in templum per culminis aperta fastigia... audisse stridorem arcûs ac strepitum armorum. Justin. l. XXIV, c. 8.

Note 548: Præsentiam Dei et ipsi statim sensêre. Idem, ibid.

Note 549: Βρονταί τε καί κεραυνοί συνεχεϊς έγίνοντο, καί οί μέν έξέπληττόν τε τούς Κελτούς, καί δέχεσθαι τοίς ώσί τά παραγγελλόμενα έκώλυον,. Pausan. l. X, p. 652.

Note 550: Ή τε γή πάσα βιαωως έσείετο. Pausan. loc. citat. --Terræ motu. Justin. l. XXIV, c. 8.

Note 551: Pausan. loc. citat.

Note 552: Τά τε τών ήςώων τηνικαύτά σφισιν έφάνη φάσματα... Pausan. l. X, p. 650.--Δείματά τε άνδρες έφίσταντο όπλΐται τοϊς βαρβάροις. Idem, l. I, p. 7.

Note 553: Pausan. l. X, ut sup. et l. I, p. 7.--Portio montis abrupta. Justin. l. XXIV, c. 8.

A cette désastreuse journée succéda, pour les Kimro-Galls, une nuit non moins terrible; le froid était très-vif, et la neige tombait en abondance; outre cela, des fragmens de roc arrivaient sans interruption dans le camp situé trop près de la montagne, écrasaient les soldats non par un ou deux à la fois, mais par masses de trente et quarante, lorsqu'ils se rassemblaient ou pour faire la garde, ou pour prendre du repos[554]. Le soleil ne fut pas plus tôt levé que les Grecs, qui se trouvaient dans la ville, firent une vigoureuse sortie, tandis que ceux de la campagne attaquaient l'ennemi par descendus à travers les neiges par des sentiers qui n'étaient connus que d'eux, le prirent en flanc, et l'assaillirent de flèches et de pierres sans courir eux-mêmes le moindre danger. Cernés de toutes parts, découragés, et d'ailleurs fortement incommodés par le froid qui leur avait enlevé beaucoup de monde durant la nuit, les Gaulois commençaient à plier; ils furent soutenus quelque temps par l'intrépidité des guerriers d'élite qui combattaient auprès du Brenn et lui servaient de garde. La force, la haute taille, le courage de cette garde frappèrent d'étonnement les Hellènes[555]; à la fin, le Brenn ayant été blessé dangereusement, ces vaillans hommes ne songèrent plus qu'à lui faire un rempart de leur corps et à l'emporter. Les chefs alors donnèrent le signal de la retraite, et, pour ne pas laisser leurs blessés entre les mains de l'ennemi, ils firent égorger tous ceux qui n'étaient pas en état de suivre; l'armée s'arrêta où la nuit la surprit[556].

Note 554: Pausan. l. X, p. 653.

Note 555: Pausan. l. X, p. 653.

Note 556: Idem, loc. cit.

La première veille de cette seconde nuit était à peine commencée, lorsque des soldats, qui faisaient la garde, s'imaginèrent entendre le mouvement d'une marche nocturne et le pas lointain des chevaux. L'obscurité déjà profonde ne leur permettant pas de reconnaître leur méprise, ils jetèrent l'alarme, et crièrent qu'ils étaient surpris, que l'ennemi arrivait. La faim, les dangers et les événemens extraordinaires qui s'étaient succédé depuis deux jours avaient ébranlé fortement toutes les imaginations. A ce cri, «l'ennemi arrive!» les Gaulois, réveillés en sursaut, saisirent leurs armes, et croyant le camp déjà envahi, ils se jetaient les uns contre les autres, et s'entretuaient. Leur trouble était si grand qu'à chaque mot qui frappait leurs oreilles, ils s'imaginaient entendre parler le grec, comme s'ils eussent oublié leur propre langue. D'ailleurs l'obscurité ne leur permettait ni de se reconnaître, ni de distinguer la forme de leurs boucliers[557]. Le jour mit fin à cette mêlée affreuse; mais, pendant la nuit, les pâtres phocidiens qui étaient restés dans la campagne à la garde des troupeaux coururent informer les Hellènes du désordre qui se faisait remarquer dans le camp gaulois. Ceux-ci attribuèrent un événement aussi inattendu à l'intervention du dieu Pan[558], de qui provenaient, dans la croyance religieuse des Grecs, les terreurs sans fondement réel; pleins d'ardeur et de confiance, ils se portèrent sur l'arrière-garde ennemie. Les Gaulois avaient déjà repris leur marche, mais avec langueur, comme des hommes découragés, épuisés par les maladies, la faim et les fatigues. Sur leur passage, la population faisait disparaître le bétail et les vivres, de sorte qu'ils ne pouvaient se procurer quelque subsistance qu'après des peines infinies et à la pointe de l'épée. Les historiens évaluent à dix mille le nombre de ceux qui succombèrent à ces souffrances; le froid et le combat de la nuit en avaient enlevé tout autant, et six mille avaient péri à l'assaut de Delphes[559]; il ne restait donc plus au Brenn que trente-neuf mille hommes lorsqu'il rejoignit le gros de son armée dans les plaines que traverse le Céphisse, le quatrième jour depuis son départ des Thermopyles.

Note 557: Άναλαβόντες οΰν τά όπλα, καί διαστάντες έκτεινόν τε άλλήλους, καί άνά μέρος έκτείνοντο, οϋτε γλώσσης τής έπιχωρίου συνιέντες, οϋτε τάς άλλήλων μορφάς, οϋτε τών θυρεών καθορώντες τά σχήματα. Pausan. l. X, p. 654.

Note 558: Ή έκ τώ θεοϋ μανία. Idem, ibid.

Note 559: Pausan. l. X, p. 654.

On a vu plus haut qu'après la déroute des Hellènes dans ce défilé fameux, le lieutenant du Brenn était rentré au camp d'Héraclée; il y avait cantonné une partie de ses forces pour le garantir d'une surprise durant son absence, et il s'était remis en route sur les traces de son général; mais un seul jour avait bien changé la face des choses. L'armée étolienne était arrivée dans la Phocide, et les troupes grecques qui s'étaient réfugiées sur les galères athéniennes dans le golfe Maliaque venaient de débarquer en Béotie. La prudence ne permettait donc point au chef gaulois de s'engager dans les défilés du Parnasse avec tant d'ennemis derrière lui; et force lui fut d'attendre, sur la défensive, le retour de la division de Delphes; il se trouva à temps pour en couvrir la retraite[560].

Note 560: Pausan. l. X, p. 654.

Les blessures du Brenn n'étaient pas désespérées[561]; cependant, soit crainte du ressentiment de ses compatriotes, soit douleur causée par le mauvais succès de l'entreprise, aussitôt qu'il vit sa division hors de danger, il résolut de quitter la vie. Ayant convoqué autour de lui les principaux chefs de l'armée, il remit son titre et son autorité entre les mains de son lieutenant, et s'adressant à ses compagnons: «Débarrassez-vous, leur dit-il, de tous vos blessés sans exception, et brûlez vos chariots; c'est le seul moyen de salut qui vous reste[562].» Il demanda alors du vin, en but jusqu'à l'ivresse, et s'enfonça un poignard dans la poitrine[563]. Ses derniers avis furent suivis pour ce qui regardait les blessés, car le nouveau Brenn fit égorger dix mille hommes qui ne pouvaient soutenir la marche[564]; mais il conserva la plus grande partie des bagages.

Note 561: Τώ δέ Βρέννψ κατά μέν τά τραύματα έλείπετο έτι σωτηρίας έλπίς. Idem, l. X, p. 655.

Note 562: Diod. Sicul. l. XXII, p. 870.

Note 563: Άκρατον πολύν έμφορησάμενος έαυτόν άπέσφαξε. Diod. Sicul. l. XXII, p. 870.--Pugione vitam finivit. Justin. l. XXIV, c, 8.--Pausan. l. X, p. 655.

Note 564: Diodor. Sicul. l. XXII, p. 870.

Comme il approchait des Thermopyles, les Grecs, sortant d'une embuscade, se jetèrent sur son arrière-garde, qu'ils taillèrent en pièces. Ce fut dans ce pitoyable état que les Gaulois gagnèrent le camp d'Héraclée. Ils s'y reposèrent quelques jours avant de reprendre leur route vers le nord. Tous les ponts du Sperchius avaient été rompus, et la rive gauche du fleuve occupée par les Thessaliens accourus en masse; néanmoins l'armée gauloise effectua le passage[565]. Ce fut au milieu d'une population tout entière armée et altérée de vengeance qu'elle traversa d'une extrémité à l'autre la Thessalie et la Macédoine, exposée à des périls, à des souffrances, à des privations toujours croissantes, combattant sans relâche le jour, et la nuit n'ayant d'autre abri qu'un ciel froid et pluvieux[566]. Elle atteignit enfin la frontière septentrionale de la Macédoine. Là se fit la distribution du butin; puis les Kimro-Galls se séparèrent immédiatement en plusieurs bandes, les uns retournant dans leurs pays, les autres cherchant ailleurs de nouveaux alimens à leur turbulente activité.

Note 565: Pausan. l. X, p. 655.

Note 566: Nulla sub tectis acta nox, assidui imbres et gelu..... fames... lassitudo. Justin. l. XXII, c. 8.

Ceux qui se résignèrent au repos choisirent un canton à leur convenance au pied septentrional du mont Scardus ou Scordus sur la frontière même de la Grèce; ils y firent venir leurs femmes et leurs enfans, et s'y établirent sous le commandement d'un chef de race kimrique, nommé Bathanat, c'est-à-dire _fils de sanglier_[567]; cette colonie fut la souche des Gallo-Scordiskes. Les Tectosages échappés au désastre de la retraite se divisèrent en deux bandes; l'une retourna en Gaule, emportant dans le bourg de Tolosa le butin qui lui révenait du pillage de la Grèce; mais chemin faisant, plusieurs d'entre eux s'arrêtèrent dans la forêt Hercynie et s'y fixèrent[568]; la seconde bande, réunie aux Tolistoboïes et à une horde de Galls, prit le chemin de la Thrace sous la conduite de Comontor[569]. C'est à cette dernière que nous nous attacherons de préférence; ses courses et ses exploits merveilleux en Thrace et dans la moitié de l'Asie feront la matière du chapitre suivant.

Note 567: Βαθανάτος. Athen. l. VI, c. 5.--_Baedhan_, cochon mâle; _nat, gnat_, fils. _Baedhan_ fut aussi le nom d'un guerrier fameux du temps du roi Arthur. Cf. Owen's Welsh. diction.

Note 568: Σκεδασθέντες άλλοι άπα άλλα μέρη κατά διχοστασίαν. Strab. l. IV, p. 188.--Pars in antiquam patriam Tolosam... pars in Thraciam. Justin. hist. XXXII, c. 3.--Circùm Hercyniam silvam... Cæsar. l. VI, c. 24.

Note 569: Κομοντόριος, Polyb. l. IV, p. 313.

CHAPITRE V.

Passage des Gaulois dans l'Asie mineure; ils placent Nicomède sur le trône de Bithynie.--Ils se rendent maîtres de tout le littoral de la mer Égée; situation malheureuse de ce pays.--Tous les états de l'Asie leur paient tribut.--Commencement de réaction contre eux; Antiochus-Sauveur chasse les Tectosages jusque dans la haute Phrygie.--Gaulois soldés au service des puissances asiatiques; leur importance et leur audace.--Fin de la domination des hordes; avantage remporté par Eumènes sur les Tolistoboïes; ils sont vaincus par Attale, et repoussés, ainsi que les Trocmes, dans la haute Phrygie; réjouissances publiques dans tout l'Orient.

278--241.

ANNEE 278 avant J.-C.

Le lecteur se rappelle sans doute que lors du départ de la grande expédition gauloise pour la Grèce, deux chefs, se détachant du gros de l'armée, avaient passé en Thrace, Léonor avec dix mille Galls, Luther avec le corps des Teutobodes; ils y faisaient alors la loi. Maître de la Chersonèse thracique et de Lysimachie, dont ils s'étaient emparés par surprise, ils étendaient leurs ravages sur toute la côte depuis l'Hellespont jusqu'à Byzance, forçant la plupart des villes et Byzance même à se racheter de pillages continuels par d'énormes contributions[570]. La proximité de l'Asie, et ce qu'ils apprenaient de la fertilité de ce beau pays, leur inspirèrent bientôt le désir d'y passer[571]. Mais quelque étroit que fût le bras de mer qui les en séparait, Léonor et Luther n'avaient point de vaisseaux, et toutes leurs tentatives pour s'en procurer restèrent long-temps infructueuses. A l'arrivée des compagnons de Comontor, ils songèrent plus que jamais à quitter l'Europe. La Thrace presque épuisée par deux ans de dévastation, était, entre tant de prétendans, une trop pauvre proie à partager. Léonor et Luther s'adressèrent donc conjointement au roi de Macédoine, de qui la Thrace dépendait, depuis qu'elle ne formait plus un royaume particulier. Ils offrirent de lui rendre Lysimachie et la Chersonèse thracique, s'il voulait leur fournir une flotte suffisante pour les transporter au-delà de l'Hellespont. Antipater, qui gouvernait alors la Macédoine, par des réponses évasives, chercha à traîner les choses en longueur[572].

Note 570: Lysimachiâ fraude captâ, Chersonesoque omni armis possessâ... oram Propontidis vectigalem habendo, regionis ejus urbes obtinuerunt. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.

Note 571: Cupido indè eos in Asiam transeundi, audientes ex propinquo quanta ubertas terræ hujus esset, cepit. Idem, l. XXXVIII, l. C.

Note 572: Res quùm lentiùs traheretur... Idem, c. 16.

Si, d'un côté, il lui tardait d'affranchir le nord de ses états d'une aussi rude oppression; de l'autre, il avait de fortes raisons de craindre que ce soulagement ne fût que momentané; que l'Hellespont une fois franchi, la route de l'Asie une fois tracée, de nouveaux essaims plus nombreux d'aventuriers gaulois n'accourussent sur les pas des premiers, et que, par là, la situation de la Grèce ne se trouvât empirée. Pendant ces hésitations de la politique macédonienne, Léonor et Luther poussaient avec activité leurs préparatifs; les Tectosages, les Tolistoboïes, et une partie des Galls, abandonnèrent Comontor pour se réunir à eux, et les deux chefs comptèrent sous leurs enseignes jusqu'à quinze petits chefs subordonnés[573].

Note 573: Ils étaient dix-sept chefs, y compris Léonor et Luther. Ών περιφανεϊς μέν έπί τό έρχειν έπτακαίδεκα τόν άριθμόν ήσαν. Memnon. ap. Phot. c. 20.