Part 14
Une seconde invasion bien plus terrible que la première menaçait alors cette même Grèce, et déjà touchait à ces mêmes Thermopyles. Les Hellènes ne s'aveuglèrent point sur le péril de leur situation. «Ce n'était plus, dit un ancien historien, une guerre de liberté, comme celle qu'ils avaient soutenue contre Darius et Xerxès; c'était une guerre d'extermination. Livrer l'eau et la terre n'eût point désarmé leurs farouches ennemis[497]. La Grèce le sentait; elle n'avait que deux chances devant les yeux, vaincre ou être effacée du monde[498].» A de telles réflexions inspirées par le caractère d'une lutte où la barbarie était aux prises avec la civilisation, se joignait encore dans l'esprit des Hellènes certaines impressions relatives à la race d'hommes contre laquelle il leur fallait défendre leur vie. Les peuples de la Hellade, et surtout, ceux du Péloponèse, avaient à peine vu les Galls auxiliaires enrôlés, durant les troubles civils, dans les armées épirotes et macédoniennes. D'ailleurs ces _barbares_, comme ils les appelaient, armés et enrégimentés pour la plupart à la façon des Grecs, avaient perdu de leur extérieur effrayant, et différaient beaucoup de la foule indisciplinée et sauvage qui se précipitait maintenant vers les Thermopyles.
Note 497: Έώρων τόν έν τώ παρόντι άγώνα ούχ ύπέρ έλευθερίας γενησόμενον, καθά έπί τοϋ Μήδου ποιέ, ούδέ δοϋσιν ΰδωρ καί γήν, τά άπό τούτου σφίσιν άδειαν φέροντα. Pausan. l. X, p. 645.
Note 498: Ως οΰν άπολωλέναι, ήδ΄ οϋν έπικρατεστέρους εΐναι, κατ΄ άνδρα τε ίδία καί αί πόλεις διέκειντο έν κοινφ. Ibid.
Ce que savaient, à cette époque, les plus savans hommes de la Grèce sur la nation gauloise se réduisait à quelques informations vagues, défigurées par d'absurdes contes. L'opinion la plus accréditée, parmi les érudits, plaçait le berceau de cette nation à l'extrémité de la terre, au-delà du vent du nord[499], sur un sol glacé, impuissant à produire des fleurs[500], des fruits ou des animaux utiles à l'homme[501], mais fécond en monstres et en plantes vénéneuses. Un de ces poisons passait pour être si violent, que l'homme ou l'animal atteint dans sa course par une flèche qui en aurait été infectée, tombait mort sur-le-champ, comme frappé de la foudre[502]. On se plaisait à raconter, touchant les Gaulois, des traits d'audace et de force qui semblaient surnaturels. On disait que, les premiers de tous les mortels après Hercule, ils avaient franchi les Alpes, pour aller brûler dans l'Italie une ville grecque appelée Rome[503]. Cette race indomptable, ajoutait-on, avait déclaré la guerre non-seulement au genre humain, mais aux dieux et à la nature; elle prenait les armes contre les tempêtes, la foudre et les tremblemens de terre[504]; durant le flux et le reflux de la mer, ou les inondations des fleuves, on la voyait s'élancer l'épée à la main au-devant des vagues, pour les braver ou les combattre[505]. Ces récits, propagés par la classe éclairée, couraient de bouche en bouche parmi le peuple, et répandaient un effroi général, du mont Olympe au promontoire du Ténare.
Note 499: Heraclid. Pontic. ap. Plutarch. in Camil. p. 140.
Note 500: Γαίης έκ Γαλατών μηδ΄ άνθεα... Antholog. l. II. s. 43, epigr. 14.
Note 501: Aristot. de Gencrat. animal. l. II, c. 25.
Note 502: Aristot. de Mirabil. auscultat. p. 1157. Paris. Fº 1619.
Note 503: Πόλιν έλληνίδα Ρώμην. Heraclid. Pontic. ap. Plut. in Camil. p. 140.
Note 504: Aristot. de Morib. l. III, c. 10.
Note 505: Οί Κελτοί πρός τα κυματα όπλα άπαντώσι λαβόντες. Aristot. Eudomior. l. III, c. 1.
Les républiques helléniques, autrefois si florissantes, avaient été ruinées par la domination des rois de Macédoine depuis Philippe; de récentes et malheureuses tentatives d'affranchissement leur avaient porté un dernier coup, dont elles n'avaient pu se relever encore. Leur faiblesse et la gravité des circonstances auraient dû les engager à se rapprocher, et ce fut précisément ce qui les désunit[506]. Plusieurs d'entre elles, alléguant ces motifs mêmes, crurent pouvoir sans honte se refuser à la commune défense. Les nations du Péloponèse se contentèrent de fortifier l'isthme de Corinthe par une muraille qui le coupait d'une mer à l'autre, et d'attendre derrière ce rempart l'issue des événemens dont la Phocide, la Béotie et l'Attique, allaient être le théâtre[507]. Dans la Hellade, les Athéniens parvinrent à former une ligue offensive et défensive; mais les confédérés agirent avec tant de lenteur que leurs contingens étaient à peine réunis aux Thermopyles, dans les premiers jours du printemps, quand le Brenn, s'approchant du Sperchius, menaçait déjà les défilés[508]. Voici en quoi consistaient leurs forces: Béotiens, dix mille hommes d'infanterie, cinq cents chevaux; Phocidiens[509], trois mille fantassins, cinq cents chevaux; Locriens, sept cents hommes; Mégariens, quatre cents fantassins quelques escadrons de cavalerie; Étoliens, sept mille hommes de grosse infanterie, une centaine d'infanterie légère éprouvée, une nombreuse cavalerie; Athéniens, mille fantassins, cinq cents cavaliers et trois cent cinq galères qui mouillaient dans le golfe Maliaque; il s'y joignit mille Macédoniens et Syriens qui étaient arrivés de l'Orient. Callipus, général des Athéniens, fut chargé du commandement suprême de l'armée[510].
Note 506: Pausan. l. I, p. 7.
Note 507: Idem, l. VII, p. 408.
Note 508: Pausan. l. I, p. 7.
Note 509: A l'exemple de M. Maltebrun, nous avons adopté le mot de _Phocidiens_, pour désigner les habitans de la Phocide, à la place de celui de _Phocéens_ plus usité, et plus conforme en effet au génie de la langue grecque. Nous avons cru ce changement nécessaire afin d'éviter toute confusion entre les habitans de la Phocide et ceux de Phocée, ville grecque de l'Asie mineure, et métropole de Marseille.
Note 510: Idem. l. X, p. 646.
Sitôt qu'il apprit la marche des Gaulois, Callipus détacha mille hommes d'infanterie légère et autant de cavaliers pour rompre les ponts du Sperchius et en disputer le passage. Ils arrivèrent à temps, et les communications étaient complètement coupées lorsque le Brenn parvint au bord du fleuve. En cet endroit, comme dans presque toute l'étendue de son cours, le Sperchius était rapide, profond, encaissé entre deux rives à pic. Le chef gaulois n'eut garde de tenter ce passage dangereux, ayant en face l'ennemi posté sur l'autre bord; il feignit pourtant de l'entreprendre; mais tandis qu'il amusait les Grecs par des préparatifs simulés, il descendit précipitamment le fleuve avec dix mille hommes des plus robustes et des meilleurs nageurs de son armée, cherchant un lieu guéable. Il choisit celui où, près de se perdre dans la mer, le Sperchius déverse à droite et à gauche sur ses rives et y forme de larges étangs peu profonds; ses soldats, profitant de l'obscurité de la nuit, traversèrent, les uns à la nage, les autres de pied ferme, plusieurs sur leurs boucliers qui, longs et plats, pouvaient servir de radeaux. Au point du jour, les Hellènes apprirent cette nouvelle, et, craignant d'être enveloppés, se retirèrent vers les Thermopyles[511].
Note 511: Pausan. l. X, p. 647.
Le Brenn, maître des deux rives du Sperchius, ordonna aux habitans des villages environnans d'établir un pont sur le fleuve, et ceux-ci, impatiens de se délivrer du séjour des Gaulois, exécutèrent les travaux avec la plus grande promptitude; bientôt les Kimro-Galls arrivèrent aux portes d'Héraclée. Ils commirent de grands ravages tout autour de cette ville, et tuèrent ceux des habitans qui étaient restés aux champs; mais la ville, ils ne l'assiégèrent pas. Le Brenn s'inquiétait peu de s'en rendre maître; ce qui lui tenait le plus à cœur, c'était de chasser promptement l'armée ennemie des défilés, afin de pénétrer par-delà les Thermopyles, dans cette Grèce méridionale si populeuse et si opulente. Lorsqu'il eut connu, par les rapports des transfuges, le dénombrement des troupes grecques, plein de mépris pour elles, il se porta en avant d'Héraclée, et attaqua les défilés, dès le lendemain, au lever du soleil, «sans avoir consulté, sur le succès futur de la bataille, remarque un écrivain ancien, aucun prêtre de sa nation, ni, à défaut de ceux-ci, aucun devin grec[512].»
Note 512: Ούτε έλληνα έχων μάντιν, ούτε ίεροῖς έπιχωρίοις χρωμενος. Pausan. l. X, p. 648.
Au moment où les Gaulois commencèrent à pénétrer dans les Thermopyles, les Hellènes marchèrent à leur rencontre, en bon ordre, et dans un grand silence. Au premier signal de l'engagement, leur grosse infanterie s'avança au pas de course, de manière pourtant à ne pas rompre sa phalange, tandis que l'infanterie légère, gardant aussi ses rangs, faisait pleuvoir une grêle de traits sur l'ennemi, et lui tuait beaucoup de monde, à coups de frondes et de flèches. De part et d'autre la cavalerie fut inutile, non-seulement à cause du peu de largeur du défilé, mais encore parce que les roches naturellement polies étaient devenues très-glissantes par l'effet des pluies du printemps. L'armure défensive des Gaulois était presque nulle, car ils n'avaient pour se couvrir qu'un mauvais bouclier; et à ce désavantage se joignait une infériorité marquée dans le maniement des armes offensives et dans la tactique du combat. Ils se précipitaient en masse, avec une impétuosité qui rappelait aux Hellènes la rage aveugle des bêtes féroces[513]. Mais pourfendus à coups de hache, ou tout percés de coups d'épée, ils ne lâchaient point prise et ne quittaient point cet air terrible qui épouvantait leurs ennemis[514]; ils ne faiblissaient point tant qu'il leur restait un souffle de vie. On les voyait arracher de leur blessure le dard qui les atteignait, pour le lancer de nouveau, ou pour en frapper quelque Grec qui se trouvait à leur portée.
Note 513: Καθάπερ τά θηρία. Pausan. l. X, p. 648.
Note 514: Οΰτε πελέκεσι διαιρουμένους ή ύπό μαχαιρών άπόνοια τούς έτι έμπνέοντας τι άπέλιπεν... Idem, ibid.
Cependant les galères d'Athènes, mouillées au large, en vue du défilé, s'approchèrent de la côte, non sans peine et sans danger, à cause de la vase dont cette partie du golfe était encombrée, et les Gaulois furent battus en flanc par une grêle de traits et de pierres qui partaient sans interruption des vaisseaux. La position n'était plus tenable, car le peu de largeur du passage les empêchait de déployer leurs forces contre l'ennemi qu'ils avaient en front, et celui qu'ils avaient sur les flancs, sans rien souffrir d'eux, les accablait à coup sûr; ils prirent le parti de la retraite. Mais cette retraite s'opéra sans ordre et avec trop de précipitation; un grand nombre furent écrasés sous les pieds de leurs compagnons; un plus grand nombre périrent abîmés dans la vase profonde des marais; en tout, leur perte fut considérable. Les Hellènes n'eurent à leurer, dit-on, que quarante des leurs. La gloire de la journée resta aux Athéniens, et parmi eux, au jeune Cydias qui faisait alors ses premières armes et resta sur le champ de bataille. En mémoire de son courage et de la victoire de l'armée hellène, le bouclier du jeune héros fut suspendu aux murailles du temple de Jupiter-Libérateur, à Athènes, avec une inscription dont voici le sens: «Ce bouclier consacré à Jupiter est celui d'un vaillant mortel, de Cydias; il pleure encore son jeune maître. Pour la première fois, il chargeait son bras gauche, quand le redoutable Mars écrasa les Gaulois[515].»
Note 515:
Ή μάλα δή ποθέουσα νέαν έτι Κυδίου ήβην Άσπίς άριζήλου φωτός, άγαλμα Δϋ, Άς διά δή πρώτας λαιόν ποτε πήχυν έτεινεν, Εύτ' έπί τόν Γαλάταν ήκμασε θοΰρος Άρης.
Pausan. l. X, p. 649.
Après le combat, les Grecs donnèrent la sépulture à leurs morts; mais les Kimro-Galls n'envoyèrent aucun hérault redemander les leurs, s'inquiétant peu qu'ils fussent enterrés ou qu'ils servissent de pâture aux bêtes fauves et aux vautours. Cette indifférence pour un devoir sacré aux yeux des Hellènes, augmenta l'effroi que leur inspirait le nom gaulois; toutefois, ils n'en furent que plus vigilans et plus déterminés à repousser de leurs foyers des hommes qui semblaient ignorer ou braver les plus communs sentimens de la nature humaine[516].
Note 516: Pausan. l. X, p. 649.
Sept jours s'étaient écoulés depuis la bataille des Thermopyles, lorsqu'un corps de Gaulois entreprit de gravir l'Œta au-dessus d'Héraclée, par un sentier étroit et escarpé, qui passait derrière les ruines de l'antique ville de Trachine. Non loin de cette ville, vers le haut de la montagne, était un temple de Minerve, où les peuples du pays avaient déposé d'assez riches offrandes; les Gaulois en avaient été informés; ils crurent que ce sentier dérobé les conduirait au sommet de l'Œta, et, chemin faisant, ils se proposaient de piller le temple. Mais les Grecs, chargés de garder les passages, tombèrent sur eux si à propos qu'ils les taillèrent en pièces et les culbutèrent de rochers en rochers. Cet échec et la défaite des Thermopyles ébranlèrent la confiance des chefs de l'armée, et préjugeant de l'avenir par le présent, ils commencèrent à désespérer du succès; le Brenn seul ne perdit point courage. Son esprit, fertile en stratagèmes, lui suggéra le moyen de tenter, avec moins de désavantage, une seconde attaque sur les Thermopyles. Ce moyen consistait d'abord à enlever aux confédérés les guerriers étoliens qui en formaient la plus nombreuse et la meilleure infanterie pesante; pour y parvenir, il médita une diversion terrible sur l'Étolie[517].
Note 517: Pausan. 1. X, p. 649.
D'après ses instructions, le chef gaulois Combutis partit accompagné d'un certain Orestorios, que la physionomie grecque de son nom pourrait faire regarder comme un transfuge, ou du moins comme un aventurier d'origine grecque établi parmi les Gaulois, et parvenu chez ce peuple à la dignité de commandant militaire. Tous les deux repassèrent le Sperchius à la tête de quarante mille fantassins et de huit cents chevaux, et se dirigeant à l'ouest vers les défilés du Pinde qui n'étaient point gardés, ils les franchirent; puis ils tournèrent vers le midi, entre le pied occidental des montagnes et l'Achéloüs, et fondirent à l'improviste sur l'Étolie, qu'ils traitèrent avec la cruauté brutale de deux chefs de sauvages. Plusieurs villes, celle de Callion en particulier, furent le théâtre d'horreurs dont le souvenir effraya long-temps les peuples de ces contrées. Nous reproduirons ici le tableau de ces scènes affligeantes, telles que Pausanias les recueillit dans ses voyages, tableau touchant, mais empreint dans quelques détails de cette exagération qui s'attache ordinairement aux traditions populaires[518]. «Ce furent eux, dit-il (Combutis et Orestorios), qui saccagèrent la ville de Callion, et qui ensuite y autorisèrent des barbaries si horribles qu'il n'en existait, que je sache, aucun exemple dans le monde..... L'humanité est forcée de les désavouer, car elles rendraient croyable ce qu'on raconte des Cyclopes et des Lestrigons..... Ils massacrèrent tout ce qui était du sexe masculin, sans épargner les vieillards, ni même les enfans, qu'ils arrachaient du sein de leurs mères pour les égorger. S'il y en avait qui parussent plus gras que les autres ou nourris d'un meilleur lait, les Gaulois buvaient leur sang et se rassasiaient de leur chair[519]. Les femmes et les jeunes vierges qui avaient quelque pudeur se donnèrent elles-mêmes la mort; les autres se virent livrées à tous les outrages, à toutes les indignités que peuvent imaginer des barbares aussi étrangers aux sentimens de l'amour qu'à ceux de la pitié. Celles donc qui pouvaient s'emparer d'une épée se la plongeaient dans le sein; d'autres se laissaient mourir par le défaut de nourriture et de sommeil. Mais ces barbares impitoyables assouvissaient encore sur elles leur brutalité, lors même qu'elles rendaient l'ame, et, sur quelques-unes, lorsqu'elles étaient déjà mortes[520].»
Note 518: Pausan. l. X, p. 650, 651.
Note 519: Τούτων δέ καί τά ύπό τοϋ γάλακτος πιότερα άποκτείνοντες, έπινόν τε οί Γαλάται τοϋ αΐματος, καί ήπτοντο τών σαρκών. Pausan. l. X, p. 650.
Note 520: Pausan. l. X, p. 650.
On a vu plus haut que les milices étoliennes, dès le commencement de la campagne, s'étaient rendues au camp des Thermopyles. Le pays était donc presque entièrement désarmé. Au premier bruit de l'invasion de Combutis, la ville de Patras, située en face de la côte étolienne sur l'autre bord du détroit où commence le golfe Corinthiaque, envoya l'élite de ses jeunes gens secourir l'Étolie; ce fut le seul peuple du Péloponèse qui accomplit ce devoir d'humanité[521]; malheureusement il en fut mal récompensé par la fortune. Les Patréens étaient peu nombreux; comptant sur la supériorité de leurs armes et sur leur adresse à les manier, ils osèrent pourtant attaquer de front les Gaulois. Dans ce combat si inégal, ils déployèrent une audace et une bravoure admirables; mais ces qualités n'étaient pas moindres chez leurs adversaires, qui avaient pour eux la force du nombre[522]; les Patréens furent écrasés, et Patras ne se releva jamais de cette perte de toute sa jeunesse. Cependant les évènemens de l'Étolie avaient produit au camp des Thermopyles l'effet que le Brenn en attendait; les neuf ou dix mille Étoliens, altérés de vengeance, quittèrent sur-le-champ les confédérés pour retourner dans leur patrie. Alors Combutis battit en retraite, comme il en avait l'ordre, incendiant tout sur sa route; mais la population accourut de toutes parts sur lui; tout le monde s'arma jusqu'aux vieillards et aux femmes, celles-ci même montrèrent plus de résolution et de fureur que les hommes[523]. Tandis que les troupes régulières poursuivaient l'armée ennemie, la population soulevée lui tombait sur les flancs, et l'accablait sans interruption d'une grêle de pierres et de projectiles de tout genre. Les Gaulois s'arrêtaient-ils pour riposter, ces paysans, ces femmes se dispersaient dans les bois, dans les montagnes, dans les maisons des villages pour reparaître aussitôt que l'ennemi reprenait sa marche. La perte des Gaulois fut immense, et Combutis ramena à peine la moitié de ses troupes au camp d'Héraclée, mais le but était rempli[524].
Note 521: Pausan. l. X, p. 651, l. VII, p. 432.
Note 522: Pausan. ubi supr.
Note 523: Συνεστρατεύοντο δέ σφιοι αίέ γυναίκες έκουσίως πλέονές τούς Γαλάτας καί τών άνδρών τώ θυμώ χρώμεναι. Pausan. l. X, p. 650.
Note 524: Pausan. l. X, p. 651.
Le Brenn, pendant ce temps, n'était pas resté oisif en Thessalie; il accablait le pays de ravages et les habitans de mauvais traitemens, principalement vers la lisière de l'Œta; son but, en agissant ainsi, était de les contraindre à lui découvrir, pour se délivrer de sa présence, quelque chemin secret qui le conduisît de l'autre côté de leurs montagnes; c'est à quoi ces malheureux consentirent enfin[525]. Ils promirent de guider une de ses divisions par un sentier assez praticable qui traversait le pays des Énianes. C'était précisément l'époque où les Étoliens venaient de quitter le camp des Hellènes; une circonstance plus favorable ne pouvait se présenter au Brenn; il résolut donc de tenter tout à la fois, dès le lendemain, les attaques simultanées des Thermopyles et du sentier des Énianes. Conduit par ses guides Héracléotes, lui-même, avant que la nuit fût dissipée, entra dans la montagne avec quarante mille guerriers d'élite. Le hasard voulut que ce jour-là le ciel fût couvert d'un brouillard si épais qu'on pouvait à peine apercevoir le soleil. Le passage du sentier était gardé par un corps de Phocidiens, mais l'obscurité les empêcha de découvrir les Gaulois avant que ceux-ci ne fussent déjà à portée du trait. L'engagement fut chaud et meurtrier; les Grecs se conduisirent avec bravoure; débusqués enfin de leur poste, ils arrivèrent à toutes jambes au camp des confédérés, criant «qu'ils étaient tournés, que les barbares approchaient.» Dans le même instant, le lieutenant du Brenn, informé de ce succès par un signal convenu, attaquait les Thermopyles. C'en était fait de l'armée grecque tout entière, si les Athéniens, approchant leurs navires en grande hâte, ne l'eussent recueillie; encore y eut-il dans ces manœuvres beaucoup de fatigue et de péril, parce que les galères surchargées d'hommes, de chevaux et de bagages, faisaient eau, et ne pouvaient s'éloigner que très-lentement, les rames s'embarrassant dans les eaux bourbeuses du golfe[526].
Note 525: Idem, ibid.
Note 526: Pausan. l. X, p. 651, 652.
Le Brenn ne voyait plus un seul ennemi devant lui dans toute la Phocide. Il s'avança à la tête de soixante-cinq mille hommes jusqu'à la ville d'Élatia, sur les bords du fleuve Céphisse, tandis que son lieutenant, rentré dans le camp d'Héraclée, faisait des préparatifs pour le suivre avec une partie de ses forces. Une petite journée de marche séparait Élatia de la ville et du temple de Delphes; la route en était facile quoiqu'elle traversât une des branches du Parnasse, et entretenue avec soin, à cause du concours immense de Grecs et d'étrangers qui, de toutes les parties de l'Europe et de l'Asie, venaient chaque année consulter l'oracle d'Apollon delphien. Le chef gaulois se dirigea de ce côté immédiatement, afin de mettre à profit l'éloignement des troupes confédérées et la stupeur que sa victoire inattendue avait jetée dans le pays. L'idée que des étrangers, des _barbares_ allaient profaner et dépouiller le lieu le plus révéré de toute la Grèce épouvantait et affligeait les Hellènes; un tel événement, à leurs yeux, n'était pas une des moindres calamités de cette guerre funeste. Plusieurs fois, ils tentèrent de détourner le Brenn de ce qu'ils appelaient un acte sacrilège, en s'efforçant de lui inspirer quelques craintes superstitieuses; mais le Brenn répondait en raillant «que les dieux riches devaient faire des largesses aux hommes[527]. Les immortels, disait-il encore, n'ont pas besoin que vous leur amassiez des biens, quand leur occupation journalière est de les répartir parmi les humains[528].» Dès la seconde moitié de la journée, les Gaulois aperçurent la ville et le temple, dont les avenues ornées d'une multitude de statues, de vases, de chars tout brillans d'or, réverbéraient au loin l'éclat du soleil.
Note 527: Locupletes Deos largiri hominibus oportere. Just. l. XXIV, c. 6.
Note 528: Quos (Deos immortales) nullis opibus egere ut qui eas largiri hominibus soleant. Idem, ibid.
La ville de Delphes, bâtie sur le penchant d'un des pics du Parnasse, au milieu d'une vaste excavation naturelle, et environnée de précipices dans presque toute sa circonférence, n'était protégée ni par des murailles, ni par des ouvrages fortifiés; sa situation paraissait suffire à sa sauve-garde. L'espèce d'amphithéâtre sur lequel elle posait possédait, dit-on, la propriété de répercuter le moindre son; grossis par cet écho et multipliés par les nombreuses cavernes dont les environs du Parnasse étaient remplis, le roulement du tonnerre, ou le bruit de la trompette, ou le cri de la voix humaine, retentissaient et se prolongeaient long-temps avec une intensité prodigieuse[529]. Ce phénomène, que le vulgaire ne pouvait s'expliquer, joint à l'aspect sauvage du lieu, le pénétrait d'une mystérieuse frayeur, et, suivant l'expression d'un ancien, concourait à faire sentir plus puissamment la présence de la Divinité[530].
Note 529: Quamobrem et hominum clamor et si quando accedit tubarum sonus personantibus et respondentibus inter se rupibus multiplex audiri. Justin. l. XXIV, c. 6.
Note 530: Quæ res majorem majestatis terrorem ignaris rei et admirationem stupentibus plerumque affert. Idem, ibid.