Histoire des Gaulois (1/3) depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'entière soumission de la Gaule à la domination romaine.

Part 12

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Le plan de campagne prescrit par le sénat aux consuls était tracé avec sagesse et habileté. Ceux-ci devaient, à la tête de leurs soixante-six mille hommes, faire face aux troupes réunies des coalisés, mais en évitant une affaire générale; tandis que les deux armées qui couvraient Rome pénétreraient, par les rives gauche et droite du Tibre, dans l'Ombrie méridionale et dans l'Étrurie, et mettraient à feu et à sang le pays, pour obliger les Ombres et les Étrusques à revenir défendre leurs foyers. Ce ne serait qu'après cette séparation que l'armée consulaire devait attaquer les Samnites et les Gaulois, dont on espérait alors avoir bon marché. Conformément à ce plan, les deux consuls après avoir promené long-temps la masse des confédérés, d'un canton à l'autre de l'Ombrie, sans vouloir jamais accepter le combat, passèrent l'Apennin, et allèrent se poster au pied oriental de cette chaîne, non loin de la ville de Sentinum. Les Ombres et les Étrusques à la fin perdirent patience; ils recevaient de leur patrie des nouvelles chaque jour plus désolantes; leurs villes étaient incendiées, leurs champs dévastés, leurs femmes traînées en esclavage; quoiqu'en pût souffrir la cause commune, ils se séparèrent de leurs confédérés[424].

Note 424: Tit. Liv. l. X, c. 26 et 27.--Jul. Front. Stratag. l. I, c. 8.--Paul. Oros. l. IV, c. 21.

Aussitôt les rôles changèrent. Ce furent les Romains qui cherchèrent avec empressement l'occasion d'une bataille décisive, et les Gallo-Samnites qui l'évitèrent avec opiniâtreté; cependant, au bout de deux jours d'hésitation, ceux-ci prirent leur parti, et déployèrent leurs lignes dans une vaste plaine devant Sentinum. Les Gaulois occupèrent la droite de l'ordre de bataille; leur infanterie était soutenue par mille chariots de guerre, outre une cavalerie forte et habile[425]. Eux seuls en Italie faisaient usage de ces chariots, qu'ils manœuvraient avec une dextérité remarquable. Chaque chariot, attelé à des chevaux très-fougueux, contenait plusieurs hommes armés de traits, qui tantôt combattaient d'en haut, tantôt sautaient au milieu de la mêlée pour y combattre à pied, réunissant à la fermeté du fantassin la promptitude du cavalier[426]. Le danger devenait-il pressant, ils se réfugiaient dans leurs chariots, et se portaient à toute bride sur un autre point. Les Romains admiraient l'adresse du guerrier gaulois à lancer son chariot, à l'arrêter sur les pentes les plus rapides, à faire exécuter à cette lourde machine toutes les évolutions exigées par les mouvemens de la bataille; on le voyait courir sur le timon, se tenir ferme sur le joug, se rejeter en arrière, descendre, remonter; tout cela avec la rapidité de l'éclair[427].

Note 425: Tit. Liv. Ibid.--Paul Oros. l. IV, c. 21.

Note 426: Mobilitatem equitum, stabilitatem peditum... Cæsar, de Bello Gall. l. IV, c. 33.

Note 427: In declivi ac præcipiti loco incitatos equos sustinere, et brevi moderari ac flectere, et per temonem percurrere, et in jugo insistere, et indè se in currus citissimè recipere consuerunt. Ibid.

Les Romains sortirent avec joie de leur camp, et formèrent leur ordre de bataille; Fabius se plaça à la droite vis-à-vis des Samnites; Décius à la gauche fit face aux Gaulois. Comme les préparatifs étaient terminés, et que les Romains n'attendaient plus que le signal de leurs chefs, une biche chassée des montagnes voisines par un loup, entra dans l'intervalle qui séparait les deux armées, et se réfugia du côté des Gaulois, qui la tuèrent; le loup tourna vers les Romains, mais ceux-ci ouvrirent leurs rangs pour le laisser passer[428]. Alors un légionaire, de la tête de la ligne, s'écria d'une voix forte: «Camarades, la fuite et la mort passent de ce côté où vous voyez étendu par terre l'animal consacré à Diane. Le loup au contraire, échappé au péril sans blessure, présage notre victoire par la sienne; le loup consacré à Mars nous rappelle que nous sommes enfans de ce dieu, et que notre père a les yeux sur nous[429].» Ce fut dans cette confiance que l'armée romaine engagea le combat.

Note 428: Cerva ad Gallos, lupus ad Romanos cursum deflexit... Tit. Liv. l. X, c. 27.

Note 429: Illac fuga et cædes vertit, ubi sacram Dianæ feram jacentem videtis; hinc victor martius lupus integer et intactus, gentis nos martiæ et conditoris nostri admonuit. Tit. Liv. l. X, c. 27.

Le choc commença par la droite que commandait Fabius; il fut reçu avec fermeté par les Samnites, et de part et d'autre les avantages se balancèrent long-temps. A la gauche, l'infanterie de Décius chargea les Gaulois, mais ne produisit rien de décisif. Décius, dans la vigueur de l'âge, brûlait d'enlever la victoire à son vieux collègue. Il rassemble toute sa cavalerie, composée de l'élite de la jeunesse romaine, l'anime par ses discours, se met à sa tête, et va fondre sur la cavalerie gauloise qu'il disperse aisément; elle essaie de se rallier, il l'enfonce une seconde fois. Mais alors l'infanterie gauloise s'entr'ouvre, et, avec un bruit épouvantable, s'élancent les chars, qui rompent et culbutent les escadrons ennemis[430]. En un moment toute cette cavalerie victorieuse est anéantie. Les chariots se dirigent ensuite vers les légions, et pénètrent dans leur masse compacte; l'infanterie et la cavalerie gauloise accourant complètent la déroute. Décius s'épuise en efforts pour retenir les siens qui fuient; il les arrête; il les conjure: «Malheureux! leur crie-t-il; pensez-vous qu'on se sauve en fuyant?» Convaincu enfin de l'inutilité de tout effort humain, se maudissant lui-même, il prend la résolution de mourir, mais d'une mort qui expie du moins sa faute, et répare le mal qu'il a causé[431].

Note 430: Essedis carrisque superstans armatus hostis ingenti sonitu equorum rotarumque advenit. Tit. Liv. l. X, c. 28.

Note 431: Tit. Liv. l. X, c. 28.

C'était, chez les peuples latins, une croyance fermement établie, qu'un général qui, dans une bataille désespérée, se dévouait aux dieux infernaux, prévenait par là la destruction de son armée; et qu'alors, suivant l'expression consacrée, «la terreur, la fuite, le carnage, la mort, la colère des dieux du ciel, la colère des dieux des enfers[432],» passaient des rangs des vaincus dans ceux des vainqueurs. Un événement très-récent, où le père même de Décius avait joué le principal rôle, donnait à cette croyance religieuse une autorité qui semblait la mettre au-dessus de tout doute. Dans une des dernières guerres, entre les Romains et les Latins, on avait vu les premiers, déjà vaincus et fugitifs, se rallier par la vertu d'un semblable dévouement, et rentrer victorieux sur le champ de bataille. Ce souvenir se retraça vivement à l'imagination de Décius: «O mon père! s'écria-t-il, je te suis, puisque le destin des Décius est de mourir pour conjurer les désastres publics[433].» Il fit signe au grand pontife, qui se tenait près de lui, de l'accompagner, se retira à quelque distance hors de la mêlée, et mit pied à terre.

Note 432: Formidinem ac fugam; cædemque ac cruorem; cælestium inferorumque iras... Tit. Liv. l. X, c. 28.

Note 433: Datum hoc nostro generi est ut luendis periculis publicis piacula simus. Tit. Liv. l. X, c. 28.

Suivant le cérémonial établi, Décius plaça sous ses pieds un javelot, et la tête couverte d'un pan de sa robe, le menton appuyé sur sa main droite[434], il répéta phrase par phrase la formule que le grand-prêtre récita à son côté. «Janus, Jupiter, père Mars, Quirinus, Bellone, Lares, dieux nouveaux, dieux indigètes, dieux qui avez puissance sur nous et sur nos ennemis, dieux Mânes, je vous offre mes vœux, je vous prie, je vous conjure d'octroyer force et victoire au peuple romain, fils de Quirinus; de faire peser la terreur, l'épouvante, la mort, sur les ennemis du peuple romain fils de Quirinus. Par ces paroles j'entends dévouer aux dieux Mânes et à la terre les légions ennemies pour le salut de la république romaine, et pour celui des auxiliaires des enfans de Quirinus[435].» Ensuite il prononça les plus terribles imprécations contre sa tête, contre les têtes, les corps, les armes, les drapeaux de l'ennemi; et, commandant à ses licteurs de publier par toute l'armée ce qu'ils avaient vu, il monte à cheval, s'élance et disparaît au milieu d'un épais bataillon de Gaulois.

Note 434: Tit. Liv. l. VIII.

Note 435: Tit. Liv. l. VIII.

Ce noble sacrifice ne fut point sans fruit; à peine la rumeur en est répandue que les fuyards s'arrêtent, et que, pleins d'un courage superstitieux, ils reviennent au combat. Ils croient voir l'armée gauloise en proie à la peur et aux furies. «Voyez, disent les uns, ils restent immobiles et engourdis autour du cadavre du consul.»--«Ils s'agitent comme des aliénés, disaient les autres; mais leurs traits ne blessent plus[436].» Le grand-prêtre cependant courait à cheval de rang en rang. «La victoire est à nous, criait-il; les Gaulois plient: Décius les appelle à lui; Décius les entraîne chez les morts[437]!»

Note 436: Furiarum ac formidinis plena omnia ad hostes esse. . . Galli velut alienatâ mente vana incassum jactare tela. . . Quidam torpere. Tit. Liv. l. X, c. 29.

Note 437: Rapere ad se ac vocare Decium devotam secum aciem... vicisse Romanos. Tit. Liv. l. X, c. 23.

Dans ce moment Fabius, qui avait pris l'avantage sur les Samnites, informé de la détresse de l'aile gauche, détache pour la secourir une division de son armée. L'aile gauche romaine regagne du terrein. Les Gaulois, réduits à la défensive, se forment en carré, et, joignant leurs boucliers l'un contre l'autre comme un enceinte de palissades, reçoivent l'ennemi de pied ferme. Les Romains les entourent, et, ramassant les javelots et les épieux dont la terre était jonchée, brisent les boucliers gaulois, et cherchent à se faire jour dans l'intérieur du carré[438]; mais les brèches étaient aussitôt refermées. Cependant l'armée samnite, après avoir long-temps résisté à l'aile droite des Romains, lâche pied, et traverse le champ de bataille près du carré gaulois; mais, au lieu de s'y rallier et de le secourir, elle passe outre, et court se renfermer dans le camp. Fabius survient, et l'armée romaine tout entière se réunit contre les Cisalpins: ils furent rompus de toutes parts et écrasés. La coalition, dans cette journée fatale, perdit vingt-cinq mille hommes, la plupart Gaulois: le nombre des blessés fut plus grand[439].

Note 438: Colleuta humi pila, quæ strata inter duas acies jacebant, atque in testudinem hostium conjecta. Tit. Liv. l. X, c. 29.

Note 439: Tit. Liv. loc. citat.--Paul Orose (l. IV, c. 21) fait monter le nombre des morts à 40,000.--Diodore de Sicile n'en compte pas moins de 100,000.

ANNEE 284 avant J.-C.

Le désastre de Sentinum dégoûta les Cisalpins d'une alliance dans laquelle ils avaient été si honteusement sacrifiés; au bout de quelques années cependant, ils reprirent les armes à la sollicitation des Étrusques. Mais déjà le Samnium se résignait au joug des Romains; plusieurs même des cités de l'Étrurie, gagnées par les intrigues du sénat, avaient fait leur paix particulière; et la cause de l'Italie était presque désespérée. Ce furent les Sénons qui consentirent à seconder les dernières tentatives du parti national étrusque; guidés par lui, ils vinrent mettre le siège devant Arétium[440], la plus importante des cités vendues aux Romains. Ceux-ci n'abandonnèrent pas leurs partisans; ils envoyèrent dans le camp sénonais des commissaires chargés de déclarer aux chefs cisalpins que la république prenait Arétium sous sa protection; et qu'ils eussent à en lever le siège immédiatement s'ils ne voulaient pas entrer en guerre avec elle. On ignore ce qui se passa dans la conférence, si les Romains prétendirent employer, à l'égard de cette nation fière et irritable, le langage hautain et arrogant qu'ils parlaient au reste de l'Italie, ou si, comme un historien le fait entendre, la vengeance personnelle d'un des chefs kimris amena l'horrible catastrophe; mais les commissaires furent massacrés et leurs membres dispersés avec les lambeaux de leurs robes et les insignes de leurs dignités, autour des murailles d'Arétium.

Note 440: Aujourd'hui _Arezzo_.

A cette nouvelle, le sénat irrité fit marcher deux armées contre les Sénons. La première, conduite par Corn. Dolabella, entrant à l'improviste sur leur territoire, y commit toutes les dévastations d'une guerre sans quartier; les hommes étaient passés au fil de l'épée[441]; les maisons et les récoltes brûlées; les femmes et les enfans traînés en servitude[442]. La seconde, sous le commandement du préteur Cécilius Métellus, attaqua le camp gaulois d'Arétium; mais dès le premier combat elle fut mise en déroute; Métellus resta sur la place avec treize mille légionaires, sept tribuns et l'élitedes jeunes chevaliers[443].

Note 441: Polyb. l. II, p. 107.--Tit. Liv. epitom. l. XI. --Paul. Oros. l. III, c. 22.--Appian. ap. Fulv. Ursin. p. 343, 351.

Note 442: Άπαντας ήβηδόν κατέσφαξεν. Dionys. Halic. excerpt. p. 711. --Flor. l. I, c. 13.

Note 443: Cecilius, VII tribuni militum, multi nobiles trucidati; XIII millia militum prostrata.--Paul. Oros. l. III, c. 22. --Tit. Liv. epit. XII.--Polyb. l. II, p. 107, 108.

ANNEE: 283 avant J.-C.

Jamais plus violente colère n'avait transporté les Sénons; la guerre leur paraissait trop lente à quarante lieues du Capitole. «C'est à Rome qu'il faut marcher, s'écriaient-ils; les Gaulois savent comment on la prend[444]!» Ils entraînèrent avec eux les Étrusques, et atteignirent sans obstacle le lac Vadimon, situé sur la frontière du territoire romain. Mais l'armée de Dolabella avait eu le temps de se replier sur la ville; grossie par les débris de l'armée de Métellus et par des renforts arrivés de Rome, elle livra aux troupes gallo-étrusques une bataille dans laquelle celles-ci furent accablées. Les Sénons firent des prodiges de valeur, et un petit nombre seulement regagna son pays[445]. Les Boïes essayèrent de venger leurs compatriotes; vaincus eux-mêmes, ils se virent contraints de demander la paix[446]; ce fut la première que les Romains imposèrent aux nations cisalpines.

Note 444:

Intratam Senorum capietis millibus urbem Assuetamque capi!.... Sil. Ital.

Note 445: Polyb. l. II, p. 108.--Tit. Liv. epitom. XII. --Florus l. I, c. 13.--Paulus Oros. l. III, c. 22.

Note 446: Διαπρεσβευσάμενοι περί σπονδών καί διαλύσεων, συνθήκας έθεντο πρός Ρωμαίους. Polyb. l. II, p. 108.

Le sénat put alors achever sans trouble et avec régularité, sur le territoire sénonais, l'œuvre d'extermination commencée par Dolabella. Tous les hommes qui ne se réfugièrent pas chez les nations voisines périrent par l'épée; les enfans et les femmes furent épargnés, mais, comme la terre, ils devinrent une propriété de la république. Puis on s'occupa, à Rome, d'envoyer une colonie dans le principal bourg des vaincus, à Séna, sur la côte de l'Adriatique[447].

Note 447: Sena ou Sena Gallica.

..............Quà Sena relictum Gallorum à populis servat per sæcula nomen.

Sil. Ital. l. XV, 556.

Voici la marche que suivaient les Romains, lorsqu'ils fondaient une colonie. D'ordinaire le peuple assemblé nommait les familles auxquelles il était assigné des parts sur le territoire conquis; ces familles s'y rendaient militairement, enseignes déployées, sous la conduite de trois commissaires appelés triumvirs[448]. Arrivés sur les lieux, avant de commencer aucun travail d'établissement, les triumvirs faisaient creuser une fosse ronde, au fond de laquelle ils déposaient des fruits et une poignée de terre apportés du sol romain: puis, attelant à une charrue dont le soc était de cuivre un taureau blanc et une génisse blanche, ils marquaient par un sillon profond l'enceinte de la ville future; et les colons suivaient, rejetant dans l'intérieur de la ligne les mottes soulevées par la charrue. Un pareil sillon circonscrivait l'enceinte totale du territoire colonisé; un autre servait de limite aux propriétés particulières. Le taureau et la génisse étaient ensuite sacrifiés en grande pompe aux divinités que la ville choisissait pour protectrices. Deux magistrats, nommés duumvirs, et un sénat élu parmi les principaux habitans, composaient le gouvernement de la colonie; ses lois étaient les lois de Rome. C'est ainsi que s'éleva, parmi les nations gauloises de l'Italie, une ville romaine, sentinelle avancée de sa république, foyer d'intrigues et d'espionnage, jusqu'à ce qu'elle pût servir de point d'appui à des opérations de conquête.

Note 448: _Triumviri coloniæ deducendæ_. Tit. Liv. passim.

L'ambition des Romains était satisfaite, leur vanité ne l'était pas. Ils voulurent avoir reconquis cet or au prix duquel ils s'étaient rachetés, il y avait alors cent sept ans, et que les nations italiennes leur avaient tant de fois et si amèrement reproché. Le propréteur Drusus rapporta en grande pompe à Rome, et déposa au Capitole des lingots d'or et d'argent et des bijoux trouvés dans le trésor commun des Sénons[449]; et l'on proclama avec orgueil que la honte des anciens revers était effacée, puisque la rançon du Capitole était rentrée dans ses murs, et que les fils des _incendiaires de Rome_ avaient péri jusqu'au dernier[450].

Note 449: Traditur (Drusus) ex provinciâ Galliâ extulisse aurum Senonibus olim in obsidione Capitolii datum, nec, ut fama, extortum à Camillo. Sueton. Tranq. in Tiber. Cæs. c. 3.

Note 450: Ne quis extaret in eâ gente quæ incensam à se Romam urbem gloriaretur. Flor. l. I, c. 13.

CHAPITRE IV.

Arrivée et établissement des Belges dans la Gaule.--Une bande de Tectosages émigre dans la vallée du Danube.--Nations galliques de l'Illyrie et de la Pæonie; leurs relations avec les peuples grecs.--Les Galls et les Kimris se réunissent pour envahir la Grèce.--Première expédition en Thrace et en Macédoine; elle échoue.--Seconde expédition; les Gaulois s'emparent de la Macédoine et de la Thessalie; ils sont vaincus aux Thermopyles; ils dévastent l'Étolie; ils forcent le passage de l'Œta; siège et prise de Delphes; pillage du temple.--Retraite désastreuse des Gaulois; leur roi s'enivre et se tue; ils regagnent leur pays et se séparent.

281-279.

ANNEES 400 à 281 avant J.-C.

L'irruption en Italie de cette bande de Gaulois transalpins dont nous avons raconté dans le chapitre précédent l'alliance avec les Cisalpins et bientôt la destruction complète, se rattachait à de nouveaux mouvemens de peuples dont la Gaule transalpine était encore le théâtre. Celle des trois grandes confédérations kimriques d'outre Rhin qui avoisinait de plus près ce pays, la confédération des Belgs ou Belges, dans la première moitié du quatrième siècle[451], avait franchi le Rhin tout à coup et envahi la Gaule septentrionale, jusqu'à la chaîne des Vosges à l'est, et, au midi, jusqu'au cours de la Marne et de la Seine. La résistance des Galls et des Kimris, enfans de la première conquête, ne permit pas aux nouveau-venus de dépasser ces barrières. Deux de leurs tribus seulement, les Arécomikes et les Tectosages, parvinrent à se faire jour, et après avoir traversé le territoire gaulois dans toute sa longueur, s'emparèrent d'une partie du pays situé entre le Rhône et les Pyrénées orientales. Les Arécomikes subjuguèrent l'Ibéro-Ligurie entre les Cévennes et la mer; les Tectosages s'établirent entre ces montagnes et la Garonne, et adoptèrent pour leur chef-lieu Tolosa, ville d'origine, selon toute apparence, ibérienne, qui avait passé autrefois des mains des Aquitains dans les mains des Galls pour tomber ensuite et rester dans celles des Kimris. Séparées l'une de l'autre par la seule chaîne des Cévennes, les tribus arécomike et tectosage formèrent une nation unique qui continua de porter le nom de Belg, que ses voisins, les Galls et Ibères, prononçaient _Bolg_, _Volg_ et _Volk_[452].

Note 451: Pour fixer, même d'une manière approximative et vague, l'époque de l'arrivée des Belges en-deçà du Rhin, nous n'avons absolument aucune autre donnée que l'époque de leur établissement dans la partie de la Gaule que nous appelons aujourd'hui le _Languedoc_; établissement qui paraît avoir été postérieur de très-peu de temps à l'arrivée de la horde. Or, tous les récits mythologiques ou historiques, et tous les périples, y compris celui de Scyllax écrit vers l'an 350 avant J.-C., ne font mention que de Ligures et d'Ibéro-Ligures sur la côte du bas Languedoc où s'établirent plus tard les Volkes ou Belges. Ce n'est que vers l'année 281 que ce peuple est nommé pour la première fois; en 218, lors du passage d'Annibal, il en est de nouveau question. C'est donc entre 350 et 281 qu'il faut fixer l'établissement des Belges dans le Languedoc; ce qui placerait leur arrivée en-deçà du Rhin dans la première moitié du quatrième siècle. Il est remarquable que cette époque coïncide avec celle d'une longue paix entre les Cisalpins et Rome, et de tentatives d'émigration de la Gaule transalpine en Italie. Voyez le chapitre précédent à l'année 299.

Note 452: Les Belges, dans les anciennes traditions irlandaises, sont désignés par le nom de _Fir-Bholg_ (Ancient Irish hist. passim). Ausone (de clar. urb.--Narbo.) témoigne que le nom primitif des Tectosages était Bolg.

..._Tectosagos_ primævo nomine _Bolgas_.

Cicéron leur donne celui de _Belgæ_: «Belgarum Allobrogumque testimoniis credere non timetis?» (Pro Man. Fonteïo. Dom Bouquet, Recueil des hist., etc., p. 656.)--Les manuscrits de César portent indifféremment _Volgæ_ et _Volcæ_.--Enfin saint Jérôme nous apprend que l'idiome des Tectosages était le même que celui de Trêves, ville capitale de la Belgique. V. ci-dessous les chap. VI et X.

Nous ne savons rien des guerres que les Belges, avant de rester possesseurs paisibles du pays qu'ils avaient envahi, soutinrent contre les populations antérieures. L'histoire nous montre seulement les Tectosages, vers l'année 281, faisant partir de Tolosa une émigration considérable, sur les motifs de laquelle les écrivains ne sont pas d'accord. Les uns l'attribuent à l'excès de population[453] qui de bonne heure se serait fait sentir parmi les Volkes serrés étroitement de tout côté par les anciennes peuplades galliques, aquitaniques et liguriennes; d'autres lui assignent pour cause des révoltes et des guerres intestines. «Il s'éleva chez les Tectosages, disent-ils, de violentes dissensions, par suite desquelles un grand nombre d'hommes furent chassés et contraints d'aller chercher fortune au dehors[454].» Les émigrans, quel que fût le motif de leur départ, sortirent de la Gaule par la forêt Hercynie et entrèrent dans la vallée du Danube; c'était la route qu'avaient suivie, 321 ans auparavant, les Galls compagnons de Sigovèse[455]. Dans ce laps de temps, ces anciens émigrés de la Gaule s'étaient prodigieusement accrus; maîtres des meilleures vallées des Alpes, ils formaient de grands corps de nations qui s'étendaient jusqu'aux montagnes de l'Épire, de la Macédoine et de la Thrace. Bien que placés sur la frontière des peuples grecs, ils n'étaient entrés en relation avec eux que fort tard, et voici à quelle occasion.

Note 453: Justin. l. XXIV, c. 4.

Note 454: Στάσεως έμπεσούσης, έξελάσαι πολύ πλήθος έξ έαυτών έκ τής οίκείας... Strab. l. IV, p. 187.--Polyb. l. II, p. 95.

Note 455: Voyez ci-dessus chap. I, Année 587 avant J.-C.

ANNEES 340 à 281 avant J.-C.