Part 11
Note 380: «Si tu permittis volo ego illi belluæ ostendere me ex eâ familiâ ortum quæ Gallorum agmen ex rupe Tarpeià dejecit.» Tit. Liv. loc. citat.
Note 381: Q. Claud. ibid.--Tit. Livius, ibid. Les critiques ont relevé ici un anachronisme choquant; l'épée espagnole ne fut connue des Romains que 150 ans plus tard.
Note 382: Gallus velut moles supernè imminens. Tit. Liv. l. VI, c. 10.
Tandis que le Gaulois chantait, bondissait, se fatiguait par des contorsions[383] bizarres, le Romain s'approche avec calme. Il esquive d'abord un premier coup déchargé sur sa tête, revient, écarte par un choc violent le bouclier de son adversaire, se glisse entre ce bouclier et le corps, dont il transperce à coups redoublés la poitrine et les flancs; et le colosse va couvrir dans sa chute un espace immense[384]. Manlius alors détache le collier du vaincu, et le passe tout ensanglanté autour de son cou; cette action, ajoute-t-on, lui valut de la part des soldats le surnom de _Torquatus_, qui signifiait _l'homme au collier_. C'est à la terreur produite par ce beau fait d'armes que les mêmes historiens ne manquent pas d'attribuer la retraite précipitée des Gaulois. Ce récit forgé, suivant toute apparence, par la famille Manlia, pour expliquer le surnom d'un de ses ancêtres[385], tomba sans doute de bonne heure dans le domaine de la poésie populaire; la peinture s'en empara également, et la tête du Gaulois tirant la langue jouit long-temps du privilège de divertir la populace romaine. Nous savons que, cent soixante-sept ans avant notre ère, elle figurait au-dessus d'une boutique de banquier, sur une enseigne circulaire, appelée le _bouclier du Kimri_[386]. Marius, comme on le verra plus tard, ennoblit cette conception grotesque, en l'adoptant pour sa devise, après que, dans deux batailles célèbres, il eut anéanti deux nations entières de ces redoutables Kimris[387].
Note 383: Gallus, suà disciplinâ, cantabundus. Claud. ibid.--Cantus, exultatio, armorumque agitatio vana. Tit. Liv. ibid.
Note 384: Quum insinuasset sese inter corpus armaque, uno alteroque subindè ictu ventrem atque inguina hausit et in spatium ingens ruentem porrexit hostem. Tit. Liv. l. VII, c. 10. --Q. Claud. l. IX, c. 3.
Note 385: Niebuhr Rœmisch. Gesch. t. II.
Note 386: Taberna argentaria ad _Scutum cimbricum_. Fast. Capitol. fragm. ad ann. U. C. DLXXXVI, Reinesii inscript. p. 340.
Note 387: Les Cimbres et les Ambrons. V. ci-dessous t. II, part. 2.
ANNEES 360 à 358. avant J.-C.
Pendant sa retraite le long de l'Anio, l'armée gauloise avait trouvé à Tibur un accueil amical et des vivres; de là elle avait gagné la Campanie en cotoyant l'Apennin. Irrités de la conduite des Tiburtins, les Romains vinrent saccager leur territoire; et les Gaulois, par représaille, passant dans le Latium, saccagèrent Lavicum, Tusculum, Albe, et le plat pays jusqu'aux portes de Rome[388]; mais bientôt, assaillis coup sur coup par deux armées, ils furent contraints de battre en retraite dans les montagnes tiburtines[389]. Au printemps suivant, grossis par de nouvelles bandes, ils reprirent la campagne.
Note 388: Fœdæ populationes in Lavicano, Tusculano, Albano agro. Tit. Liv. l. VII, c. 11.
Note 389: Fugâ Tibur, sicut arcem belli gallici, petunt. Idem, ibid.
Pour mettre un terme à ces dévastations, les peuples latins envoyèrent à Rome des forces considérables, qui se réunirent aux légions sous la conduite du dictateur C. Sulpicius. Ce général, pendant la guerre précédente, avait étudié attentivement l'ennemi qu'il avait à combattre. Ce qu'il craignait le plus, c'était une affaire décisive dès l'ouverture des hostilités; il traîna donc en longueur, travaillant surtout à affamer les bandes gauloises, et à les fatiguer par des marches continuelles. Cette tactique eut un plein succès. Elles furent totalement détruites, partie en bataille rangée, partie par la main des paysans. Leur camp se trouva richement garni d'or et d'objets précieux, provenant du pillage de la Campanie et du Latium. Sulpicius fit un choix parmi ces dépouilles, et les déposa dans le trésor particulier, consacré aux frais des guerres gauloises[390].
Note 390: Tit. Liv. l. VII, c. 1.
ANNEE 350 avant J.-C.
Ce désastre rendit les Cisalpins plus circonspects; et de huit ans, ils n'osèrent pas se remontrer dans Latium. Au bout de ce temps, ils revinrent, et se fortifièrent sur le mont Albano, qui, suivant l'expression d'un écrivain romain, commande comme une haute citadelle toutes les montagnes d'alentour[391]. Trente-six mille Latins et Romains se rassemblèrent aussitôt sous les enseignes du consul Popilius Lænas; dix-huit mille furent laissés autour de Rome pour la couvrir; le reste se dirigea vers le mont Albano. Admirateur de Sulpicius, Lænas était décidé à suivre la même tactique que lui. Après avoir attiré les Gaulois en rase campagne, il prit position sur une colline assez escarpée, et fit commencer les travaux d'un camp, enjoignant bien à ses soldats de ne s'inquiéter en rien des mouvemens qui pourraient se passer dans la plaine[392].
Note 391: Quod editissimum inter æquales tumulos... arcem Albanam petunt. Tit. Liv. l. VII, c. 24.
Note 392: Tit. Liv. l. VII, c. 23.
Sitôt que l'armée gauloise aperçut les enseignes romaines plantées en terre[393], et les légions à l'ouvrage, impatiente de combattre, elle entonna son chant de guerre, et déploya sa ligne de bataille; le consul fit poursuivre tranquillement les travaux. Elle s'ébranla alors toute entière, et vint au pas de course escalader la colline. Popilius plaça entre les travailleurs et les assaillans deux rangs de légionaires, le premier, armé de longues piques ou hastes, le second de javelots et d'autres projectiles. Lancés de haut en bas, ces traits tombaient à plomb, et il n'y en avait guère qui ne portassent juste. Malgré cette grêle qui les criblait de blessures, ou surchargeait leurs boucliers de poids énormes, les Gaulois atteignirent le sommet du coteau; mais là, trouvant devant eux la ligne hérissée de piques qui en défendait l'approche, ils éprouvèrent un moment d'hésitation; ce moment les perdit. Les Romains s'avançant avec impétuosité, leurs premiers rangs furent culbutés, et entraînèrent dans leur mouvement rétrograde la masse qui les suivait. Dans cette presse meurtrière, un grand nombre périrent écrasés, un grand nombre tombèrent sous le fer ennemi; le gros de l'armée fit retraite précipitamment vers l'extrémité de la plaine, où il reprit ses anciennes positions[394].
Note 393: Gens ferox et ingenii avidi ad pugnam, procul visis Romanorum signis... Idem. Ibid.
Note 394: Impulsi retrò ruere alii super alios, stragemque inter se cæde ipsâ fœdiorem dare: adeò præcipiti turbâ obtriti plures, quàm ferro necati. Tit. Liv. l. VII, c. 23.
Ce premier succès avait animé l'armée romaine; les travailleurs avaient jeté leurs outils et saisi leurs armes; Popilius, cédant à l'élan de ses troupes, descendit le coteau, et vint attaquer la ligne gauloise; mais là le sort se déclara contre lui. La légion qu'il commandait fut enfoncée; lui-même, ayant eu l'épaule gauche presque traversée d'un _matar_ ou matras, espèce de javelot gaulois, fut enlevé tout sanglant du champ de bataille[395]. La blessure du consul augmenta le désordre; sa légion se débanda, et, le découragement gagnant les autres, la fuite devenait générale, lorsque Popilius, à peine pansé, se fit rapporter dans la mêlée. «Que faites-vous, soldats? criait-il; ce n'est pas à des Sabins, à des Latins que vous avez affaire: vous avez tiré l'épée contre des bêtes féroces qui boiront tout votre sang, si vous n'épuisez tout le leur. Vous les avez chassés de votre camp, la montagne est couverte de leurs morts; il faut en joncher aussi la plaine. En avant les enseignes! à l'ennemi[396]!» Les exhortations du consul ne furent pas vaines; ses troupes ralliées, se formant en triangle, attaquèrent le centre gaulois, et le rompirent. Les ailes, accourues pour soutenir le centre, furent aussi culbutées. Tout fut perdu dès lors pour les Cisalpins; car ils n'étaient pas gens à se rallier comme les Romains, ils connaissaient à peine une discipline et des chefs[397]. S'étant dirigés dans leur fuite du côté du mont Albano, ils s'y fortifièrent; et l'armée de Popilius retourna à Rome[398].
Note 395: Lævo humero matari propè trajecto. Tit. Liv. l. VII, c. 24. --On appelait encore _matras_, au moyen âge, un trait qui se décochait avec l'arbalète, et dont le fer était moins pointu que celui de la flèche.
Note 396: Non cum latino sabinoque hoste res est; in belluas strinximus ferrum; hauriendus aut dandus est sanguis... Inferenda sunt signa, vadendum in hostem. Ibid.
Note 397: Quibus nec certa imperia, nec duces essent. Tit. Liv. l. VII, c. 24.
Note 398: Tit. Liv. l. VII, c. 24.
ANNEE 349 avant J.-C.
Durant l'hiver qui suivit, la rigueur du froid et le manque de vivres chassèrent les Gaulois du mont Albano; ils descendirent dans le plat pays, qu'ils parcoururent jusqu'à la mer. La côte était alors désolée par des pirates grecs, qui infestaient surtout le voisinage du Tibre. Une fois les brigands de mer, suivant l'expression d'un historien, en vinrent aux prises avec les brigands de terre[399]; mais ils se séparèrent sans que les uns ni les autres obtinssent décidément l'avantage. Les Gaulois, après quelques courses, se cantonnèrent près de Pomptinum. Au printemps, l'armée du Latium, forte de quatre légions, vint camper non loin de là; et, suivant la tactique adoptée dans ces guerres par les généraux romains, elle se contenta d'observer les mouvemens de l'ennemi[400]. Le voisinage des deux camps, pendant cette inaction, amena sans doute plus d'une provocation et plus d'un combat singulier. Les annalistes romains nous ont transmis le récit d'un événement de ce genre, mais en le dénaturant par des détails merveilleux qui rappellent le duel de Manlius Torquatus, et par d'autres bien plus extraordinaires encore.
Note 399: Prædones maritimi cum terrestribus congressi. Tit. Liv. l. VII, c. 25.
Note 400: Quia neque in campis congredi nullâ cogente re volebat (consul) et prohibendo populationibus... satis domari credebat hostem. Tit. Liv. l. VII, c. 25.
Ici, comme au pont de l'Anio, le provocateur est un géant faisant d'énormes enjambées, et brandissant un long épieu dans sa main droite[401]; le vengeur de Rome est un jeune tribun nommé Valérius; mais l'honneur de la victoire ne lui appartient pas tout entier. Un corbeau, envoyé par les dieux[402], vient se percher sur son casque; et de là s'élançant sur le Gaulois, à coups d'ongles et de bec, il lui déchire le visage et les mains, il lui crève les yeux, il l'étourdit du battement de ses ailes; si bien que le malheureux n'a plus qu'à tendre le cou au romain qui l'égorge[403].
Note 401: Dux Gallorum vastâ et arduâ proceritate, grandia ingrediens et manu telum reciproquans... Aul. Gell. l. IV, c. 11.
Note 402: Ibi vis quædam divina fit. Idem. Ibid.
Note 403: Insilibat, obturbabat, unguibus manum laniabat, et prospectum alis arcebat. Aul. Gell. l, IV. c. 11. --Tit. Liv. l. VII, c. 26.
ANNEES 349 à 299 avant J.-C.
Ce qu'il y a de certain, c'est que Rome, ne jugeant pas prudent de pousser à bout l'armée gauloise, fit avec elle une trève de trois ans, en vertu de laquelle celle-ci put se retirer sans être inquiétée ni par la république, ni par ses alliés; la route qu'elle parcourut dans cette retraite reçut alors et porta depuis lors le nom de _voie gauloise_[404]. La trève se changea bientôt en une paix définitive que les Gaulois observèrent religieusement[405], quoique leurs amis les Tiburtins fussent cruellement châtiés des secours et de l'asile qu'ils leur avaient prêtés deux fois[406]. Une seule année, le bruit de mouvemens guerriers dont la Cisalpine était le théâtre vint alarmer Rome. «Quand il s'agissait de cet ennemi, dit un historien latin, les rumeurs même les plus vagues n'étaient jamais négligées[407]; le consul à qui était échu la conduite de cette guerre présumée enrôla jusqu'aux ouvriers les plus sédentaires, bien que ce genre de vie ne dispose nullement au service des armes: une grande armée fut aussi rassemblée à Véïes, et il lui fut défendu de s'éloigner davantage dans la crainte de manquer l'ennemi s'il se portait sur Rome par un autre chemin[408].»
Note 404: Via data est quæ _Gallica_ appellatur. Sext. Jul. Fronton. Stratag. l. II, c. 6.
Note 405: Είρήνην έποιήσαντο καί συνθήκας, έν αίς έτη τριάκοντα μείναντες έμπεδώς... Polyb. l. II, p. 107.
Note 406: Tit. Liv. l. VIII, c. 14.
Note 407: Tumultûs Gallici fama atrox invasit, haud fermè unquam neglecta patribus. Tit. Liv. l. VIII, c. 20.
Note 408: Tit. Liv. l. VIII, c. 20.
L'alarme était sans fondement; les précautions furent donc superflues, mais elles témoignent assez quelle épouvante le nom gaulois inspirait aux Romains, et peuvent servir de confirmation à ces paroles mémorables d'un de leurs écrivains célèbres: «Avec les peuples de l'Italie, Rome combattit pour l'empire; avec les Gaulois, pour la vie[409].»
Note 409: Cum Gallis pro salute non pro gloriâ certari. Sallust. de bell. Jugurth.
ANNEE 299 avant J.-C.
Depuis cinquante ans, les nations cisalpines semblaient avoir renoncé aux courses et au brigandage, lorsqu'une bande nombreuse de Transalpins déboucha des monts, et pénétra jusqu'au centre de la Circumpadane, demandant à grands cris des terres. Pris au dépourvu, les Cisalpins cherchèrent à détourner plus loin l'orage qu'ils n'avaient pas su prévenir. Ils reçurent les nouveau-venus en frères, et partagèrent avec eux leurs trésors[410]. «Voilà, leur dirent-ils en montrant le midi de l'Italie, voilà le pays qui nous fournit tout cela; de l'or, des troupeaux, des champs fertiles vous y attendent, si vous voulez seulement nous suivre.» Et, s'armant avec eux, ils les emmenèrent sur le territoire étrusque[411].
Note 410: Άπό μέν αύτών έτρεψαν τάς όρμάς τών έξανισταμένων, δωροφοροϋντες καί προτιθέμενοι τήν συγγένειαν. Polyb. l. II, p. 107.
Note 411: Polyb. l. II, p. 107.--Tit. liv. l. X, c. 10.
L'Étrurie était à l'abri d'un coup de main. Il y avait déjà long-temps que la confédération préparait en secret un grand armement destiné contre Rome, dont l'ambition menaçait de plus en plus son existence. Ses places étaient approvisionnées, ses troupes sur pied; il lui était facile de faire face aux bandes qui venaient l'attaquer; mais cette nouvelle guerre dérangeait tous les plans qu'elle avait formés pour une autre plus importante. Dans son embarras, elle eut recours à un singulier expédient. Elle fit proposer aux Gaulois de s'enrôler à son service tout armés, tout équipés, dans l'état où ils se trouvaient, et d'échanger immédiatement le nom d'ennemis contre celui d'alliés, moyennant une solde[412]. L'offre parut convenir; la solde fut stipulée et livrée d'avance, mais alors les Gaulois refusèrent de marcher. «L'argent que nous avons reçu, dirent-ils aux Étrusques, n'est autre qu'un dédommagement pour le butin que nous devions faire dans vos villes; c'est la rançon de vos champs, le prix de la tranquillité que nous laissons à vos laboureurs[413]. Maintenant, si vous avez besoin de nos bras contre vos ennemis les Romains, les voilà, mais à une condition: donnez-nous des terres!»
Note 412: Socios ex hostibus facere Gallos conantur. Tit. Liv. l. X, c. 10.
Note 413: Quidquid acceperint accepisse ne agrum etruscum vastarent, armisque lacesserent cultores: militaturos tamen se... sed nullâ aliâ mercede quàm ut in partem agri accipiantur. Tit. Liv. l. c.
Malgré l'insigne mauvaise foi dont les Gaulois venaient de faire preuve, leur nouvelle prétention fut examinée par le conseil suprême de l'Étrurie, tant était grand le désir de se les attacher comme auxiliaires; et si elle fut rejetée, ce fut moins parce qu'il eût fallu sacrifier quelque portion du territoire, que parce qu'aucune des cités ne consentait à admettre parmi ses habitans «des hommes d'une espèce si féroce[414].» Les deux bandes repassèrent l'Apennin avec l'or qui leur avait coûté si peu; mais, quand il fallut partager, la discorde se mit entre elles; Transalpins et Cisalpins se livrèrent une bataille acharnée où les premiers périrent presque tous. «De tels accès de fureur, dit Polybe, n'étaient rien moins que rares chez ces peuples, à la suite du pillage de quelque ville opulente, surtout lorsqu'ils étaient excités par le vin[415].»
Note 414: Non tàm quia imminui agrum, quàm quia accolas sibi quisque adjungere tàm efferatæ gentis homines horrebat. Tit. Liv. l. X, c. 10.
Note 415: Τοϋτο δέ σύνηθές έστι Γαλάταις πράττειν, έπειδάν σφετερίσωνταί τι τών πέλας, καί μάλιστα διά τάς άλόγους οίνοφλυγίας καί πλησμονάς. Polyb. l. II, p. 107.
ANNEE 296 avant J.-C.
Sur ces entrefaites, une coalition générale se forma contre Rome. Les Samnites, poussés à bout, sollicitaient vivement les Ombres et les Étrusques de se liguer avec eux pour une cause juste, une cause sainte; pour délivrer l'Italie d'une république insatiable, perfide, tyrannique, qui ne voulait souffrir, autour d'elle, de paix que la paix de ses esclaves, et dont la domination était pourtant mille fois plus intolérable que toutes les horreurs de la guerre[416].»--«Vous seuls pouvez sauver l'Italie, disait au conseil des Lucumons l'ambassadeur samnite; vous êtes vaillans, nombreux, riches, et vous avez à vos portes une race d'hommes née au milieu du fer, nourrie dans le tumulte des batailles, et qui à son intrépidité naturelle joint une haine invétérée contre le peuple romain, dont elle se vante, à juste titre, d'avoir brûlé la ville et réduit l'orgueil à se racheter à prix d'or[417]?» Il insistait sur l'envoi immédiat d'émissaires qui parcourraient la Circumpadane, l'argent à la main, et solliciteraient les chefs gaulois à prendre les armes. L'Étrurie et l'Ombrie entrèrent avec empressement dans le plan des Samnites; et des ambassadeurs, envoyés à Séna, à Bononia, à Médiolanum, parvinrent à conclure une alliance entre les nations cisalpines et la coalition italique.
Note 416: Pia arma... justum bellum. Pax servientibus gravior quàm liberis bellum. Tit. Liv. l. IX, X, c. 16.
Note 417: Habere accolas Gallos inter ferrum et arma natos, feroces cùm suopte ingenio, tùm adversùs populum romanum quem captum à se auroque redemptum, haud vana jactantes, memorent. Tit. liv. l. X, c. 16.
La nouvelle d'un armement formidable chez les Samnites, les Étrusques, les Ombres, surtout chez les Gaulois, jeta dans Rome la consternation; et de prétendus prodiges, fruits de la frayeur populaire, vinrent fournir à cette frayeur même un aliment de plus. On racontait que la statue de la Victoire, descendue de son piédestal, comme si elle eût voulu quitter la ville, s'était tournée vers la porte Colline, porte de fatale mémoire, par où les Gaulois l'avaient jadis envahie après la journée d'Allia. Ce souvenir préoccupait tous les esprits; ce nom était dans toutes les bouches.
Citoyens, sujets, alliés de la république, se levèrent en masse; les vieillards mêmes furent enrôlés et organisés en cohortes particulières[418]. Trois armées se trouvèrent bientôt sur pied; deux furent placées autour de la ville pour en couvrir les approches, tandis que la troisième, forte de soixante mille hommes, devait agir à l'extérieur.
Note 418: Seniorum cohortes factæ-. Tit. Liv. l. X.
ANNEE 295 avant J.-C.
C'était entre la rive gauche du Tibre et l'Apennin, dans l'Ombrie, près de la ville d'Aharna, que les coalisés se réunissaient, mais lentement à cause de l'hiver. A mesure que leurs forces arrivaient, elles se distribuaient dans deux grands camps dont le premier recevait les Gaulois et les Samnites, l'autre les Étrusques et les Ombres. Non loin de cette même ville d'Aharna, se trouvaient alors cantonnées deux légions romaines que le sénat y avait envoyées précédemment pour contenir le pays. Surprises par la réunion inopinée des confédérés, elles ne pouvaient faire retraite sans être accablées; elles attendaient des secours de Rome, occupant une position fortement retranchée, et résolues à s'y défendre jusqu'à ce qu'on les vînt délivrer. Le sénat n'osait l'entreprendre de peur d'exposer en pure perte de nouvelles légions; mais Q. Fabius Maximus, l'un des consuls, prit sur lui la responsabilité de l'événement[419].
Note 419: Tit. Liv. l. X, c. 21 et seq.
Fabius était un vieillard actif, excellent pour un coup de main, et à qui l'âge n'avait rien enlevé de l'audace, ni malheureusement de l'imprudence de la jeunesse. Il partit avec cinq mille hommes, passa le Tibre, joignit et ramena les deux légions, sans trouver d'obstacle; mais ensuite il gâta tout le fruit de cette manœuvre hardie. Prenant pour de la peur l'inaction des confédérés, il s'imagina pouvoir contenir l'Étrurie, et faire face à la coalition avec le peu de forces qu'il avait alors sous ses ordres; et, les disséminant de côté et d'autre, il plaça une seule légion en observation près de Clusium, presque sur la frontière ombrienne. Au milieu de l'épouvante générale qu'il semblait braver, Fabius affectait une confiance immodérée; on l'entendait répéter à ses soldats: «Soyez tranquilles; moins vous serez, plus riches je vous rendrai[420].» Ces bravades finirent par alarmer le sénat, qui le rappela à Rome pour y rendre compte de sa conduite; après de sévères réprimandes, on le contraignit de partager la conduite de la guerre avec son collègue P. Décius. Ils partirent donc tous les deux de Rome à la tête de cinquante-cinq mille hommes formant le reste de l'armée active. Comme ils approchaient de Clusium, ils entendirent des chants sauvages, et aperçurent à travers la campagne des cavaliers gaulois qui portaient des têtes plantées au bout de leurs lances, et attachées au poitrail de leurs chevaux[421]. Ce fut la première nouvelle qu'ils euren du massacre de toute une légion.
Note 420: Majori mihi curæ est ut omnes locupletes reducam, quàm ut multis rem geram militibus. Tit. Liv. l. X, c. 25.
Note 421: Pectoribus equorum suspensa gestantes capita et lanceis infixa, ovantesque moris sui carmina. Tit. Liv. l. X, c. 26.
En effet, à peine Fabius avait-il quitté l'Étrurie, qu'une troupe de cavaliers sénons, passant le Tibre pendant la nuit, vint cerner dans le plus grand silence la légion cantonnée près de Clusium[422]. Tout, jusqu'au dernier homme, y fut exterminé[423]. Un sort pareil attendait inévitablement les autres divisions romaines disséminées en Étrurie, si P. Décius et ses cinquante-cinq mille hommes avaient tardé davantage. A la vue des enseignes consulaires, les Sénons repassèrent précipitamment le fleuve.
Note 422: Tit. Liv. loc. cit.--Polyb. l. II, p. 107.
Note 423: Deletam legionem, ita ut nuncius non superesset. Tit. Liv. l. X, c. 26.