Histoire des Gaulois (1/3) depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'entière soumission de la Gaule à la domination romaine.

Part 10

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Les difficultés presque insurmontables qui interdisaient l'accès de la citadelle n'effrayèrent point Pontius Cominius, jeune plébéien plein d'intrépidité, de patriotisme et d'amour de la gloire. Il part de Véïes, il arrive à la chute du jour en vue de Rome; trouvant le pont gardé par les sentinelles ennemies, il passe sans bruit le Tibre à la nage, aidé par des écorces de liège dont il avait eu soin de se munir[337], et se dirige du côté où les feux lui paraissent moins nombreux, les patrouilles moins fréquentes, le silence plus profond. Parvenu au pied de la côte la plus raide et la moins accessible du mont Capitolin, il se met à l'escalader, et, après des peines inouïes, pénètre jusqu'aux premières sentinelles romaines, se fait connaître et conduire aux magistrats. Les nouvelles apportées par cet intrépide jeune homme ranimèrent les assiégés, dont la confiance commençait à s'abattre; car leurs magasins étaient presque vides, et rien n'avait percé jusqu'à eux, ni touchant l'avantage remporté par Camillus près d'Ardée, ni touchant les ligues organisées sur les deux rives du Tibre; tant le blocus était sévèrement maintenu. La sentence qui condamnait M. Furius fut levée sans opposition, et le premier magistrat ayant consulté les auspices en silence à la lueur des flambeaux, dans la seconde moitié de la nuit, suivant le cérémonial consacré, proclama dictateur l'exilé d'Ardée[338]. La dictature conférait à celui qui en était revêtu une autorité absolue en temps de paix comme en temps de guerre, et le droit de disposer de la vie et de la propriété des citoyens sans la participation du sénat ni du peuple. C'était un pouvoir véritablement despotique, mais limité par la courte durée de son exercice. Pontius descendit le rocher, repassa le Tibre, et, aussi heureux cette fois que l'autre, arriva à Véïes sans encombre.

Note 337: Incubans cortici. Tit. Liv. l. V, c. 46. --Plut. in Camil. p. 141.

Note 338: Οί δ' άκούσαντες, καί βουλευσάμενοι τόν Κάάμιλλον άποδεικνύουσι δικτάτωρα. Plut. in Camil. p. 142.

Mais le lendemain, au lever du jour, une patrouille gauloise remarqua le long du rocher les traces de son passage, des herbes et des arbrisseaux arrachés, d'autres qui paraissaient avoir été foulés récemment, la terre éboulée en plusieurs endroits, et çà et là l'empreinte de pas humains. Le Brenn se rendit sur les lieux, et, après avoir tout considéré, recommanda le secret à ses soldats. Le soir il convoqua dans sa tente ceux de ses guerriers en qui il mettait le plus de confiance, et leur ayant exposé ce qu'il avait vu et ce qu'on pouvait tenter sans crainte: «Nous croyions ce rocher inaccessible, ajouta-t-il; eh bien, les assiégés eux-mêmes nous révèlent les moyens de l'escalader. La route est tracée: il y aurait à hésiter de la lâcheté et de la honte. Là où peut monter un homme, plusieurs y monteront à la file, et en s'entr'aidant. Ceux qui se distingueront peuvent compter sur des récompenses dignes d'une telle entreprise[339].» Tous promettent gaiement d'obéir. Ils partent en effet, et, à la faveur d'une nuit épaisse[340], ils se mettent à gravir à la file, s'accrochant aux branches des arbrisseaux, aux pointes et aux fentes des rochers, se soutenant les uns les autres, et se prêtant mutuellement les mains ou les épaules[341]. Avec les plus grandes peines ils parviennent peu à peu jusqu'au pied de la muraille, qui, de ce côté-là, était peu élevée, parce qu'un endroit si escarpé semblait tout-à-fait hors d'insulte. La même raison portait les soldats qui en avaient la garde à se relâcher de la vigilance[342] ordinaire, de sorte que les Gaulois trouvèrent les sentinelles endormies d'un profond sommeil[343].

Note 339: Τήν μέν όδόν, εΐπεν, ήμϊν έπ΄ αύτούς άγνοουμένην οί πολέμιοι δεικνύουσι, ώς οϋτ΄ άπόρευτος οϋτ΄ άβατος άνθρώποις έστίν, κ. τ. λ. Plut. in Camil. p. 142.

Note 340: Defensi tenebris et dono noctis opacæ. Virg. Æneid. V. 658.

Note 341: Alterni innixi, sublevantesque invicem alii alios. Tit. liv. l. I, c. 47.

Note 342: Οί μέν φύλακες παρερραθυμηκότες ήσαν τής φυλακής διά τήν όχυρότητα τοϋ τόπου. Diodor. Sicul. l. XIV, p. 324. --Ælian. de animal. natur. l. XII, c. 33.

Note 343: Tit. Liv. l. V, c. 47.--Plut. in Camil. p. 142. --Diodor. Sicul. l. XIV, p. 324.

Le mur qu'ils commençaient à escalader faisait partie de l'enceinte d'une chapelle de Junon, autour de laquelle rôdaient quelques-uns de ces chiens préposés à la défense des temples. Il s'y trouvait aussi des oies consacrées à la déesse, et que, pour cette raison, les assiégés avaient épargnées au fort de la disette qui les tourmentait. Souffrans et abattus par une longue diète, les chiens faisaient mauvaise garde, et les Gaulois leur ayant lancé par-dessus le rempart quelques morceaux de pain, ils se jetèrent dessus avec avidité et les dévorèrent, sans aboyer ni donner le moindre signe d'alarme[344]; mais à l'odeur de la nourriture, les oies, qui en manquaient depuis plusieurs jours, se mirent à battre des ailes et à pousser de tels cris, que toute la garnison se réveilla en sursaut[345]. On s'arme à la hâte; on court vers le lieu d'où partent ces cris. Il était temps; car déjà deux des assiégeans avaient atteint le haut du rempart. M. Manlius, homme robuste et intrépide, fait face lui seul aux Gaulois; d'un revers d'épée, il abat la main de l'un d'eux qui allait lui fendre la tête d'un coup de hache; en même temps il frappe si rudement l'autre au visage, avec son bouclier, qu'il le fait rouler du haut en bas du rocher[346]. Toute la garnison arrive pendant ce temps-là et se porte le long du rempart. Les assiégeans, repoussés à coups d'épées et accablés de traits et de pierres, se culbutent les uns sur les autres; ils ne peuvent fuir, et la plupart, en voulant éviter le fer ennemi, se perdent dans les précipices. Un petit nombre seulement regagna le camp.

Note 344: Οί μέν γάρ κύνες πρός τήν ριφθεϊσαν τροφήν κατεσιώπησαν. Ælian de animal. nat. l. XII, c. 33.

Note 345: Clangore, alarumque crepitu. T. Liv. l. V, c. 49.--Diodor. Sicul. l. XIV, p. 324.--Plut. in Camil. p. 142.--Ælian. ubi suprà. etc.

Note 346: Plut. in Camil. p. 142.--Tit. Liv. liv. V, c. 47.

Cet échec acheva de décourager les Gaulois. Un fléau non moins cruel que la famine décimait ces corps affaiblis tout à la fois par les excès et par les privations. Un automne chaud et pluvieux avait développé parmi eux des germes de fièvres contagieuses dont l'état des localités aggravait encore le caractère. Ils avaient brûlé ou démoli les maisons et les édifices publics indistinctement dans tous les quartiers de la ville, sans songer à se conserver des abris aux environs du Capitole, où se tenaient les troupes du blocus. Depuis sept mois ils étaient donc forcés de camper sur des décombres et des cendres accumulées, d'où s'élevait, au moindre vent, une poussière âcre et pénétrante qui leur desséchait les entrailles, et d'où s'exhalaient aussi, lorsque des pluies abondantes avaient détrempé le terrein, des vapeurs pestilentielles[347]. Ils succombaient en grand nombre à ces maladies, et des bûchers étaient allumés jour et nuit sur les hauteurs pour brûler les morts[348].

Note 347: Loco... ab incendiis torrido et vaporis pleno, cineremque non pulverem modo ferente..... Tit. Liv. l. V, c. 48.--Plut, in Camil. p. 143.

Note 348: Bustorum indè Gallicorum nomine insigne locum fecêre. Tit. Liv. c. 48.

Les souffrances n'étaient pas moindres dans l'intérieur de la citadelle, et chaque moment les aggravait; ni renforts, ni vivres, ni nouvelles qui soutinssent le courage, rien n'arrivait du dehors. Les assiégés étaient réduits, pour subsister, à faire bouillir le cuir de leurs chaussures[349]. Camillus ne paraissait point. Ses scrupules étaient levés, les difficultés aplanies. Ce général avait vu accourir autour de lui la jeunesse romaine et latine. Il ne comptait pas moins de quarante mille hommes sous ses enseignes[350], et cependant aucune tentative ne se faisait pour débloquer ou secourir le Capitole; soit qu'il eût assez de protéger la campagne contre les bandes affamées qui l'infestaient, soit que les milices latines et étrusques, qui avaient des combats journaliers à livrer à leurs portes mêmes, se souciassent peu d'abandonner leurs foyers à la merci d'un coup de main, pour aller tenter, sur les décombres de Rome, une bataille incertaine.

Note 349: Servius. Æneid. VIII, v. 655.

Note 350: Ήδη μέν έν όπλοις δισμυρίους κατέλαβε, πλείονας δέ συνήγεν άπς τών συμμάχων... Plut. in Camil. p. 142.

Dans cette communauté de misères, les deux partis étaient impatiens de négocier. Les sentinelles du Capitole et celles de l'armée ennemie commencèrent les pourparlers, et bientôt il s'établit entre les chefs des communications régulières[351]. Mais les demandes des Gaulois parurent aux assiégés trop dures et trop humiliantes. Comme elles avaient pour fondement l'état de disette qui forçait les Romains de capituler[352], on raconte que, dans la vue de démentir ce bruit, les tribuns militaires firent jeter du haut des murailles aux avant-postes quelques pains qui leur restaient[353]. Il est possible que ce stratagème, ainsi que le prétendent les historiens, ait porté le Brenn à rabattre de ses prétentions; mais d'autres causes influèrent plus puissamment sans doute sur sa détermination. Il fut informé que les Vénètes s'étaient jetés sur les terres des Boïes et des Lingons, et que, du côté opposé, les montagnards des Alpes inquiétaient les provinces occidentales de la Cisalpine[354]; il s'empressa de renouer les négociations, se montra moins exigeant, et la paix fut conclue. Voici quelles en furent les conditions: 1º Que les Romains paieraient aux Gaulois mille livres pesant d'or[355]; 2º qu'ils leur feraient fournir par leurs colonies ou leurs villes alliées, des vivres et des moyens de transport[356]; 3º qu'ils leur cédaient une certaine portion du territoire romain, et s'engageaient à laisser dans la nouvelle ville qu'ils bâtiraient une porte perpétuellement ouverte, en souvenir éternel de l'occupation gauloise[357]. Cette capitulation fut jurée de part et d'autre avec solennité le 13 février, sept mois accomplis après la bataille d'Allia[358].

Note 351: Tit. Liv. l, V, c. 48.--Plut. in Camil. p. 143.

Note 352: Cùm Galli famem objicerent. Tit. Liv. l. V, c. 48.

Note 353: Dicitur..... multis locis panis de Capitolio jactatus esse. Tit. Liv. l. V, c. 48.--Valer. Max. l. VII, c. 4.

Note 354: Γενομένου δ΄άντισπάσματος, καί τών Ούενέτών έμβαλόντων είς τήν χώραν αύτών, πότε μέν ποιησάμενοι συνθήκας πρός Ρωμαίους... Polyb. l. II, p. 106.

Note 355: Diodor. Sic. l. XIV, p. 324.--T. Liv. l. V, c. 48.--Plut. in Camil. p. 143.--Valer Max. l. V, c. 6.--Quelques écrivains portent cette rançon au double. Varro. ap. Non. in Torq. --Plin. l. XXXII, c. 1.

Note 356: Transvehendos et commeatibus persequendos. Fronton. Strat. l. II, c. 6.

Note 357: Πύλην ήνεῳγμένην παρέχειν διά παντός, καί γήν έργάσιμον. Polyæn. Stratag. l. VIII, c. 25.

Note 358: Plut. in Camil. p. 144.

Alors les assiégés réunirent tout ce que le Capitole renfermait d'or; le fisc, les ornemens des temples, tout fut mis à contribution, jusqu'aux joyaux que les femmes, à leur départ, avaient déposés dans le trésor public[359]. Le Brenn attendait au pied du rocher les commissaires romains, avec une balance et des poids; quand il fut question de peser, un d'eux s'aperçut que les poids étaient faux, et que le Gaulois qui tenait la balance la faisait pencher frauduleusement. Les Romains se récrièrent contre cette supercherie; mais le Brenn, sans s'émouvoir, détachant son épée, la plaça ainsi que le baudrier dans le plat qui contre-pesait l'or. «Que signifie cette action? demanda avec surprise le tribun militaire Sulpicius.--Que peut-elle signifier, répondit le Brenn, sinon malheur aux vaincus![360]» Cette raillerie parut intolérable aux Romains; les uns voulaient que l'or fût enlevé et la capitulation révoquée; mais les plus sages conseillèrent de tout souffrir sans murmure; «La honte, disaient-ils, ne consiste pas à donner plus que nous n'avons promis, elle consiste à donner; résignons-nous donc à des affronts que nous ne pouvons ni éviter ni punir[361].» Le siège étant levé, l'armée gauloise se mit en marche par différens chemins et en plusieurs divisions, afin sans doute qu'elle pût, moins difficilement, se procurer des subsistances. Le Brenn, à la tête du principal corps, sortit de la ville par la voie Gabinienne[362], à l'orient du Tibre. Les autres prirent, sur la rive droite du fleuve, la direction de l'Étrurie.

Note 359: Ex ædibus sacris et matronarum ornamentis. Varro ap. Non. Valer. Max. l. V, c. 61.--Tit. Liv. l. V, c. 50.

Note 360: Τί γάρ άλλο, είπεν, ή τοϊς νενικημένοις όδύνη; Plut. in Camil. p. 143.--Væ victis! Tit. Liv. l. V, c. 48.

Note 361: Plutarch. in Camil. p. 143.

Note 362: Παρά τήν Γαβινίαν όδόν. Plut. in Camil. p. 144. --Tit. Liv. l. V, c. 49.

Mais à peine étaient-ils à quelque distance de Rome, qu'une proclamation du dictateur M. Furius vint annuler, comme illégal, le traité sur la foi duquel ils avaient mis fin aux hostilités. Le dictateur déclarait «qu'à lui seul, d'après la loi romaine, appartenaient le droit de paix et de guerre et celui de faire des traités; le traité du Capitole, négocié et conclu par des magistrats inférieurs, qui n'en avaient pas le pouvoir, était illégitime et nul, qu'en un mot, la guerre n'avait pas cessé entre Rome et les Gaulois[363].» Les colonies romaines et les villes alliées, se fondant sur un pareil subterfuge, refusèrent partout aux Gaulois les subsides stipulés, et ceux-ci se virent contraints de mettre le siège devant chaque place pour obtenir à force ouverte ce que les conventions leur assuraient. Comme ils attaquaient la petite ville de Veascium, Camillus arriva à l'improviste, fondit sur eux, les défit et leur enleva une partie de leur butin[364]. Les divisions qui avaient pris par la rive droite du Tibre ne furent guère mieux traitées. Les villes leur barraient le passage, les paysans massacraient leurs traîneurs, un corps nombreux donna de nuit dans une embuscade que lui dressèrent les Cærites dans la plaine de Trausium, et y périt presque tout entier[365].

Note 363: Negat eam pactionem ratam esse, quæ, postquàm ipse dictator creatus esset, injussu suo ab inferioris juris magistratu facta esset. T. Liv. l. V, c. 49.--Plut. in Camil. p. 143.

Note 364: Τών άπεληλυθότων Γαλατών άπό Ρώμην Ούεάσκιον τήν πόλιν σύμμαχον ούσαν Ρωμαίων πορθούντων, έπιθέμενος αύτοϊς ό αύτοκράτωρ.. Diodor. Sicul. l. XIV, p. 225.

Note 365: Ύπό Κερίων έπιβουλευθέντες, νυκτός άπαντες κατεκόπησαν έν τώ Τραυσίώ πεδίω. Diodor. Sicul. l. XIV, l. c....

Débarrassée de ses ennemis, Rome se recontruisit avec rapidité. Par un scrupule bizarre et qu'on a peine à concevoir, le sénat, qui avait violé si complètement dans ses dispositions fondamentales le traité du Capitole, crut devoir respecter l'engagement de tenir une des portes de la ville perpétuellement ouverte; mais cette porte, il eut soin qu'elle fût placée dans un lieu inaccessible[366].Peut-être se crut-il lié par la religion du serment en tout ce qui ne contrariait pas les lois politiques; peut-être aussi, comme les portes, ainsi que les murailles des villes, étaient sacrées et mises sous la protection spéciale des dieux nationaux, les Romains craignirent-ils de rebâtir leur patrie sous les auspices d'un sacrilège.

Note 366: Έπί πέτρας έπροσβάτου πύλην ήνεψγμένην κατεσκεόύααν. Polyæn. Stratag. l. VIII, 25.

Ainsi se termina cette expédition devenue depuis lors si fameuse et dont la vanité nationale des historiens romains a tant altéré la vérité. Il est probable qu'elle n'eut d'abord, chez les Gaulois, d'autre célébrité que celle d'une expédition peu productive et malheureuse, et que l'incendie de la petite ville aux sept collines frappa moins vivement les imaginations que le pillage de telle opulente cité de l'Étrurie, de la Campanie, ou de la grande Grèce. Mais plus tard, lorsque Rome plus puissante voulut parler en despote au reste de l'Italie, les fils des Boïes et des Sénons se ressouvinrent de l'avoir humiliée. Alors on montra dans les bourgs de Brixia, de Bononia, de Sena, les dépouilles de la ville de Romulus, les armes enlevées à ses vieux héros, les parures de ses femmes et l'or de ses temples. Plus d'un brenn, provoquant quelque consul au combat singulier, lui présenta, ciselée sur son bouclier, l'épée gauloise dans la balance[367]; et plus d'une fois le Romain captif aux bords du Pô entendit un maître farouche lui répéter avec outrage: «Malheur aux vaincus!»

Note 367:

In titulos (Chryxus) Capitolia capta trahebat; Tarpeioque jugo demens et vertice sacro Pensanteis aurum Celtas umbone ferebat.

Silius. Ital. l. IV, V. 147.

CHAPITRE III.

GAULE CISALPINE. Rome s'organise pour résister aux Gaulois.--Les Cisalpins ravagent le Latium pendant dix-sept ans.--Duels fabuleux de T. Manlius et de Valerius Corvinus.--Paix entre les Gaulois et les Romains.--Irruption d'une bande de Transalpins dans la Circumpadane; sa destruction par les Cisalpins.--Ligue des peuples italiens contre Rome; les Gaulois en font partie; bataille de Sentinum.--Les Sénons égorgent des ambassadeurs romains; ils sont défaits à la journée de Vadimon; le territoire sénonais est conquis et colonisé.--Drusus rapporte à Rome la rançon du Capitole.

ANNEES 389 à 366. avant J.-C.

Les deux invasions étrangères qui avaient précipité le retour de l'armée boïo-sénonaise, se terminèrent à l'avantage des Gaulois; les Vénètes furent repoussés au fond de leurs lagunes, et les montagnards dans les vallées des Alpes. Mais à ces guerres extérieures succédèrent des querelles intestines[368] qui absorbèrent pendant vingt-trois ans toute l'activité de ces peuplades turbulentes; ce furent vingt-trois années de répit pour l'Italie.

Note 368: Μετά δέ ταϋτα τοϊς έμφυλίοις συνείχοντο πολέμοις. Polyb. l. II, p. 106.

Rome sut en profiter. L'apparition des Gaulois, si brusque et si désastreuse, avait laissé après elle un sentiment de terreur, que l'on retrouve profondément empreint dans toutes les institutions romaines de cette époque. L'anniversaire de la bataille d'Allia fut mis au nombre des jours maudits et funestes[369]; toute guerre avec les nations gauloises fut déclarée, par cela seul, _tumulte_, et toute exemption suspendue, pendant la durée de ces guerres, même pour les vieillards et les prêtres[370]; enfin un trésor, consacré exclusivement à subvenir à leurs dépenses, fut fondé à perpétuité et placé au Capitole: la religion appela les malédictions les plus terribles[371] sur quiconque oserait en détourner les fonds à quelque intention, et pour quelque nécessité que ce fût[372]. On vit aussi les Romains profiter de l'expérience de leurs revers pour introduire dans l'armement et la tactique de leurs légions d'importantes réformes. La bataille d'Allia et les suivantes avaient démontré l'insuffisance du casque de cuivre pour résister au tranchant des longs sabres gaulois; les généraux romains y substituèrent un casque en fer battu, et garnirent le rebord des boucliers d'une large bande du même métal. Ils remplacèrent pareillement les javelines frêles et allongées dont certains corps de la légion étaient armés, par un épieu solide appelé _pilum_, propre à parer les coups du sabre ennemi, comme à frapper, soit de près soit de loin[373]. Cette arme n'était vraisemblablement que le _gais_ gallique perfectionné.

Note 369: Varro. de ling. latin. l. V, col. 35.--Epit. Pomp. Fest. col. 249. Plut. in Camil. p. 137.--Tit. Liv. l. VI.--Aurel. Victor c. 23, etc.

. . . Damnata diù romanis Allia fastis.

Lucan. l. VII. v. 409.

Note 370: Οὕτω δ' ούν ό φόβος ήν ίσχυρός, ώστε θέσθαι νόμον, άφείσθαι τούς ίερεϊς στρατείας, χωρίς άν μή Γαλατικός ή πόλεμος. Plut. in Camil. p. 150.--In Marcello, p. 299.--Tit. Liv. passim.--Appian. Bell. civil. l. II. p. 453.

Note 371: Σύν άρά δημοσίά Appian. Bell. civil. l. II, p. 453.

Note 372: Appian. ibid.--Plut. in Cæsar.--Flor. IV, 2. --Dion Cass. LXI, 71.

Note 373: Plutarch. in Camil. p. 150.--Appian. Bell. gallic. p. 754. --Polyæn. Stratag. l. VIII, c. 7, sect. 2.

ANNEES 366 à 361. avant J.-C.

Cependant les Gaulois reprirent leurs habitudes vagabondes; une de leurs bandes parut dans la campagne de Rome, et la traversa pour aller plus avant au midi[374]: les Romains, n'osant pas les attaquer, se tinrent renfermés dans leurs murailles[375]. Pendant cinq ans les courses des Gaulois se succédèrent dans le Latium et la Campanie, et pendant cinq ans, la république s'abstint à leur égard de toute démonstration hostile. Au bout de ce temps, une de ces bandes, campée sur la rive droite de l'Anio, ayant menacé directement la ville, les légions sortirent enfin, et se présentèrent en face de l'ennemi de l'autre côté de la rivière. «Cette nouveauté, dit un historien, surprit grandement les Gaulois[376];» ils hésitèrent à leur tour, et, après une délibération tumultueuse où des avis contraires furent débattus avec chaleur, le parti de la retraite ayant été adopté, ils décampèrent à petit bruit, à la nuit close, remontèrent l'Anio, et allèrent se retrancher dans une position inexpugnable au milieu des montagnes de Tibur[377].

Note 374: Tit. Liv. l. VII, c. 1.

Note 375: Ούκ έτόλμησαν άντεξαγαγεϊν Ρωμαϊοι τά στρατόπεδα. Polyb. l. II, p. 106.

Note 376: Οί δέ Γαλάται καταπλαγέντες τήν έφοδον αύτών.. Idem, p. 107.

Note 377: In Tiburtem agrum... arcem belli gallici. Tit. Liv. l. VII, c. II Polyb. l. II, p. 107.

ANNEE 361 avant J.-C.

Telle fut l'issue de cette campagne tout-à-fait insignifiante, si l'on s'en tient au témoignage de l'historien romain le plus digne de foi. Mais chez la plupart des autres, on la trouve embellie d'un de ces exploits merveilleux qui plaisent tant à l'imagination populaire et qu'on voit se reproduire presque identiquement dans les annales primitives de toutes les nations.

Ils racontent que dans le temps que les armées romaine et gauloise, campées des deux côtés de l'Anio, s'observaient l'une l'autre, un Gaulois, dont la taille surpassait de beaucoup la stature des plus grands hommes, s'avança sur un pont qui séparait les deux camps. Il était nu; mais le collier d'or et les brasselets indiquaient le rang illustre qu'il tenait parmi les siens; son bras gauche était passé dans la courroie de son bouclier, et, de ses deux mains, élevant au-dessus de sa tête deux énormes sabres, il les brandissait d'un air menaçant[378]. Du milieu du pont, le géant provoqua au combat singulier les guerriers romains; et, comme nul n'osait se présenter contre un tel adversaire, il les accablait de moqueries et d'outrages, et leur tirait, dit-on, la langue en signe de mépris[379]. Piqué d'honneur pour sa nation, le jeune Titus Manlius, descendant de celui qui avait sauvé le Capitole de l'escalade nocturne des Sénons, va trouver le dictateur qui commandait alors l'armée. «Permets-moi, lui dit-il, de montrer à cette bête féroce que je porte dans mes veines le sang de Manlius[380].» Le dictateur l'encourage, et Manlius, s'armant du bouclier de fantassin et de l'épée espagnole, épée courte, pointue, à deux tranchans, s'avance vers le pont[381]; il était de taille médiocre, et ce contraste faisait ressortir d'autant plus la grandeur de son ennemi, qui, suivant l'expression de Tite-Live, le dominait comme une citadelle[382].

Note 378: Nudus, præter scutum et gladios duos, torque atque armillis decoratus. Quint. Claudius apud Aulum Gell. l. IX, 3.

Note 379: Nemo audebat propter magnitudinem atque immanitatem faciei. Deinde Gallus irridere atque linguam exertare. Q. Claud. loco citat. --Tit. Livius, l. VII, c. 10.